Page:Maurice Joly - Son passe, son programme par lui meme - 1870.djvu/29

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J’ai souffert tout cela pendant dix ans, et il le fallait bien, car la presse de l’empire était une tyrannie aussi odieuse que l’empire lui-même.

Aujourd’hui les rôles sont bien changés. Si la République triomphe de l’effroyable crise qu’elle traverse, la liberté absolue de la presse rendra l’oppression de la presse impossible et aucune coalition de journaux ne pourra dire : Voilà un homme qui ne nous plaît pas, nous le tuerons.




J’ai fait quelque chose de plus dangereux encore, s’il est possible, que d’attaquer la presse impériale à mes débuts dans la polémique, j’ai attaqué, entendez bien ceci, j’ai attaqué le savoir-faire.

C’est-à-dire que seul, sans appui, je m’en suis pris à une école régnante, à l’école des hommes d’État, qui commence par Morny et finit par Ollivier.

Ici je me suis mis à dos tous les habiles, tous les intrigants, tous les faiseurs, tous les poseurs, tous les imposteurs, les charlatans, les jongleurs de la politique.

Tous ces gens-là se sont voilés la face quand l’Art de parvenir a paru. Je troublais le jeu des Grecs de la vie politique et sociale. Je montrais les dés pipés, les cartes bisautées, les gobelets, les boîtes à double fonds, les fausses clefs, les fausses serrures, les faux visages. J’étais un homme mort.

La meute des petits politiques était déchaînée contre moi. Tous les petits jeunes gens qui avaient pris de l’eau bénite dans le sanctuaire d’Ollivier, mangé ses dîners, reçu ses poignées de main, suivi son sillage ; qui, clabaudant doucement contre l’empire, ne s’étaient jamais ouvertement compromis ; tous ces gens-là se sont dits en me montrant : voilà l’ennemi.

Et qu’on le sache bien, ce que j’ai flétri dans le Dialogue aux Enfers, ce que j’ai signalé dans l’Art de parvenir, c’est le mal dont la société meurt ; car c’est le savoir-faire substitué au mérite dans tous les emplois, dans toutes les fonctions qui a amené le désastre de la France sur les champs de bataille même où son antique prestige est tombé.

Il serait trop long de développer cette thèse, dont la réalité est incontestable ; je la résume en disant que depuis l’empire la France n’a eu que des Ollivier. Le favoritisme, c’est-à-dire le savoir-faire a tué la France.

Comprenez-vous maintenant ce que j’ai fait et ce que j’ai voulu, vous qui m’avez blâmé ?