Page:Mercure de France, t. 77, n° 278, 16 janvier 1909.djvu/10

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la mainmise de l’Angleterre sur le Transvaal, de la France sur Madagascar, de l’Allemagne sur le Chan-Toung, de l’Amérique sur Cuba, Porto-Rico et les Philippines. L’Autriche-Hongrie a pratiqué, si l’on peut dire, le colonialisme à ses portes, et l’annexion de la Bosnie prend pour elle une importance de prestige, une signification symbolique, beaucoup plus qu’une valeur pratique. Elle occupait déjà auparavant Bosna Seraï et Mostar ; elle pouvait asservir à son industrie ces 52.000 kilo­mètres carrés et ces 1.760.000 habitants, mais il lui fallait faire connaître au monde sa volonté arrêtée de dominer la presqu’île ; et c’est pourquoi, en octobre dernier, elle déchira, elle la plus conservatrice des puissances, des traités solennels, tout en mobilisant plus de 160.000 hommes.

Comme l’Allemagne a jeté son dévolu sur l’Asie-Mineure, préparé le cheminement de ses émigrants à travers le Taurus, étudié les ressources de la Mésopotamie pour y dépêcher des colonies nombreuses, l’État des Habsbourg poursuit inlassablement sa marche sur Salonique. — La fatalité du système industrialiste l’y mène pas à pas, comme elle a provoqué d’autres États moins tard venus dans la période capitaliste à conquérir, par la force, des annexes lointaines. L’Autriche produit trop de fers et de tissus, trop de verre et trop d’allumettes, trop de sucre et trop de chaussures pour sa propre consommation ; son machinisme perfectionné engendre trop de marchandises neuves, pour qu’elle se cantonne dans ses frontières. Le brus­que soubresaut de sa diplomatie, — hier pacifique, aujourd’hui arrogante et belliqueuse, qui suit de si près sa transformation économique — est une des grandes leçons de l’histoire politico-sociale la plus récente.

Mais une pareille évolution, l’aveu soudain d’ambitions si amples, le déchaînement de convoitises si menaçantes, doivent naturellement susciter des jalousies, des haines, des aspirations de vengeances. Et, à vrai dire, l’annexion de la Bosnie-Herzégovine a remué tout l’Orient et secoué toute l’Europe.

Tout le Slavisme a été offensé, humilié et bien mieux encore effrayé, par la décision inattendue et révolutionnaire de Fran­çois-Joseph. Les États Balkanique sont compris clairement que la question de vie et la question de mort se posaient pour eux, parce que ce premier pas de l’Autriche-Hongrie en commandait d’autres, et que la poussée germano-magyare vers l’Est,