Page:Molière - Édition Louandre, 1910, tome 2.djvu/207

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Célimène
Qu’en dites-vous, Madame ? Il est de mes amis.



Philinte
Je le trouve honnête homme, et d’un air assez sage.



Célimène
Oui ; mais il veut avoir trop d’esprit, dont j’enrage.

635Il est guindé sans cesse ; et, dans tous ses propos,
On voit qu’il se travaille à dire de bons mots[1].
Depuis que dans la tête il s’est mis d’être habile,
Rien ne touche son goût, tant il est difficile.
Il veut voir des défauts à tout ce qu’on écrit,
640Et pense que louer n’est pas d’un bel esprit,
Que c’est être savant que trouver à redire,
Qu’il n’appartient qu’aux sots d’admirer et de rire,
Et qu’en n’approuvant rien des ouvrages du temps,
Il se met au-dessus de tous les autres gens.
645Aux conversations même il trouve à reprendre ;
Ce sont propos trop bas pour y daigner descendre ;
Et, les deux bras croisés, du haut de son esprit,
Il regarde en pitié tout ce que chacun dit.


Acaste
Dieu me damne, voilà son portrait véritable.



Clitandre, à Célimène
650Pour bien peindre les gens vous êtes admirable.



Alceste
Allons, ferme, poussez, mes bons amis de cour ;

Vous n’en épargnez point, et chacun a son tour :
Cependant aucun d’eux à vos yeux ne se montre,
Qu’on ne vous voie en hâte aller à sa rencontre,
655Lui présenter la main, et d’un baiser flatteur
Appuyer les serments d’être son serviteur.


Clitandre
Pourquoi s’en prendre à nous ? Si ce qu’on dit vous blesse,

Il faut que le reproche à madame s’adresse.


Alceste
Non, morbleu ! c’est à vous ; et vos ris complaisants

660Tirent de son esprit tous ces traits médisants.
Son humeur satirique est sans cesse nourrie
Par le coupable encens de votre flatterie ;

  1. Variante : On voit qu’il se fatigue à dire de bons mots.