Page:Nerciat - Félicia.djvu/48

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Sylvino, que la fortune de sa femme mettait à même de ne travailler que pour la réputation, faisait peu de tableaux, mais ils étaient tous excellents ; son genre était l’histoire, et rarement il peignait le portrait. Bien né d’ailleurs, ayant un esprit fécond et cultivé et beaucoup d’usage du monde, il était non seulement chéri des femmes, mais encore recherché des hommes. Il comptait même au rang de ses amis particuliers plusieurs grands, de ceux qui sont nés pour aimer et être aimés ; car tous n’ont pas le malheur d’ignorer l’amitié, de n’inspirer que du respect et de la crainte. Sylvina, quoique un peu bornée et médiocrement instruite, ne laissait pas d’ajouter à l’agrément de la maison. Elle était gaie, toujours égale. Elle avait une de ces physionomies singulières qui plaisent, pour ainsi dire, malgré qu’on en ait, qui importunent, qui allument à tous moments des passions nouvelles, et, bien plus, ressuscitent celles que la jouissance peut avoir éteintes. Son mari lui-même avait quelquefois pour elle des retours étonnants. Alors, elle se réservait entièrement pour lui ; c’étaient là des procédés ! Mais ses bouffées d’amour s’évanouissaient bien vite, et chacun de son côté se désennuyait de la monotonie de ces retraites conjugales par de piquantes infidélités.

Il n’était guère possible que l’air d’une maison où Vénus était si dévotement adorée ne fût contagieux pour moi. Les amis, les conversations, les événements soupçonnés, entrevus ; des tableaux, des esquisses libres, que j’épiais soigneusement, tout aidait à la nature. J’étais déjà savante et résignée à tout ce que mon bon génie pourrait exiger de moi ; je n’attendais plus que les heureuses occasions de vivre. C’est le mot. Je commençai à sentir le néant de mon existence. Sylvina, entourée d’amants, arbitre de leur bonheur, choisissait parmi les plus aimables cavaliers de la capitale ; et moi, pauvrette, je ne recevais que des hommages, ou trop légers de la part de ceux qui me regardaient encore comme une enfant, ou trop fades de la part de quelques novices en galanterie qui me décochaient par-ci par-là quelque plate déclaration ou quelque épître ampoulée. J’eus de tout temps