Page:Nerciat - Félicia.djvu/62

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vaise humeur. Il n’eût pas été fâché de briller par le talent de son écolière, aux yeux d’un homme qui passait pour un excellent amateur de musique. Le maître jouait une partie de violon. « Donnez monsieur, lui dit l’aimable chevalier, je vais accompagner et vous aiderez à mademoiselle à se remettre. » À peine il tint le violon que cet instrument, qui criait un peu sous les doigts du maître, rendit des sons délicieux. Soudain ce doux frisson qu’une mélodie pure excite dans les organes sensibles s’empara des miens et me rappela tout entière à la musique. Nous reprîmes la sonate du commencement ; jamais je n’avais aussi bien touché : d’Aiglemont accompagnait avec une justesse, une expression si analogue au genre, une imitation si parfaite, qu’il me mettait hors de moi. Si je ne l’avais pas d’avance éperdûment aimé, dans ce moment il m’aurait pénétré d’amour. Mon jeu faisait sur lui la même impression : je l’entendais de temps en temps soupirer : le délire de son âme prêtait de nouvelles beautés à son exécution, de nouvelles grâces à sa figure.

Sylvina, avertie de la visite du chevalier, fut bientôt debout et vint nous trouver dans cet aimable désordre qu’inventa la coquetterie pour piquer les désirs. Une partie de ses beaux cheveux blonds, échappée du chignon, flottait sur un cou d’albâtre. Un manteau de lin mal attaché laissait voir les trois quarts d’une gorge qu’à seize ans elle ne pouvait avoir eu plus belle ; ses bras blancs et dodus étaient sans gants, une simple jupe, courte et collante, caressait une croupe… des cuisses… de la plus séduisante proportion et laissait briller la jambe la mieux tournée. Il fallait être aussi jolie que je l’étais et avoir un peu d’avance pour pouvoir, dans ce moment, lui disputer l’objet de nos communs désirs. D’Aiglemont lui prodigua des éloges qu’elle méritait. Mais tous les échos de ses compliments étaient pour moi ; des yeux, que je n’ai vus qu’à lui, me disaient le plus tendrement du monde : « C’est à vous, adorable Félicia, que tous mes hommages s’adressent ; avec votre tante j’exerce mon esprit, mais vous seule avez mon cœur. »