Page:Proust - La Prisonnière, tome 2.djvu/84

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amies dont vous désirez enlaidir la maison. Mais surtout qu’elle ne les mette pas dans le salon, car on pourrait s’oublier et croire qu’on s’est trompé de pièce puisque ce sont exactement des pots de chambre. — Mais mon cousin, disait l’invitée — en baissant elle aussi la voix et en regardant d’un air interrogateur M. de Charlus, non par crainte de fâcher Mme Verdurin, mais de le fâcher lui — peut-être qu’elle ne sait pas encore tout très bien... — On le lui apprendra. — Oh ! riait l’invitée, elle ne peut pas trouver un meilleur professeur ! Elle a de la chance ! Avec vous on est sûr qu’il n’y aura pas de fausse note. — En tous cas, il n’y en a pas eu dans la musique. — Oh ! c’était sublime. Ce sont de ces joies qu’on n’oublie pas. À propos de ce violoniste de génie, continuait-elle, croyant, dans sa naïveté, que M. de Charlus s’intéressait au violon « en soi », en connaissez-vous un que j’ai entendu l’autre jour jouer merveilleusement une sonate de Fauré, il s’appelle Frank... — Oui, c’est une horreur, répondait M. de Charlus, sans se soucier de la grossièreté d’un démenti qui impliquait que sa cousine n’avait aucun goût. En fait de violoniste je vous conseille de vous en tenir au mien. » Les regards allaient recommencer à s’échanger entre M. de Charlus et sa cousine, à la fois baissés et épieurs, car, rougissante et cherchant par son zèle à réparer sa gaffe, Mme de Mortemart allait proposer à M. de Charlus de donner une soirée pour faire entendre Morel. Or, pour elle, cette soirée n’avait pas le but de mettre en lumière un talent, but qu’elle allait pourtant prétendre être le sien, et qui était réellement celui de M. de Charlus. Elle ne voyait là qu’une occasion de donner une soirée particulièrement élégante, et déjà calculait qui elle inviterait et qui elle laisserait de côté. Ce triage, préoccupation dominante des gens qui donnent des fêtes (ceux-là mêmes que les journaux mondains ont