Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 81.djvu/71

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de Louis XV lui refusait positivement, en s’appuyant, il faut bien le dire, sur d’assez bonnes raisons, l’aide que Belle-Isle avait implorée en son nom. « Si j’écoutais, disait le roi, toutes les demandes qui me sont faites, je n’aurais plus d’armée au printemps prochain… Je ne dois pourtant pas négliger la sûreté de mes frontières, et quand j’en aurais écarté tous les moyens de défense, s’il arrivait quelque revers, elles demeureraient exposées aux effets de la fureur de mes ennemis… On n’a fait que trop souvent des pointes qui ont toutes mal réussi. Le roi de Prusse, notre allié, reconnaît qu’il vient de faire cette faute et projette de faire la guerre dans une autre méthode… J’entre dans la prédilection que Votre Majesté marque pour le séjour de sa capitale, mais je voudrais qu’elle n’en fût pas si absolument et si uniquement affectée. Les affections les plus fortes doivent quelquefois céder à ce qu’exigent les principes de guerre, de politique et les besoins pressans [1]. »

Ce langage était un peu dur et touchait sans ménagement à la plaie sensible du cœur de l’empereur, en ne lui laissant apercevoir d’autre ressource que l’horrible extrémité d’une nouvelle fuite. Ce fut un coup trop rude, après tant d’autres, pour sa santé déjà ébranlée par ces émotions successives ; un accès de goutte dont il était atteint remonta violemment vers le cœur et présenta bientôt des caractères très alarmans. Bien que se sentant défaillir, il voulut encore, de son lit de souffrance, dicter une dernière prière au roi de France, afin d’arracher de sa compassion pour un mourant, ce qu’il n’avait pu obtenir même des conseils et de la puissante intervention de Belle-Isle.

« L’habitude, disait-il, où je suis de parler à cœur ouvert à Votre Majesté ne me permet pas de lui cacher la vérité. Les momens sont précieux, et si elle veut prévenir les conséquences affreuses de l’entreprise des ennemis, elle n’a pas un moment à perdre. Je prie Votre Majesté, au nom de son amitié pour moi, dont j’ai ressenti tant de fois les effets, de ne pas me refuser le secours que je lui demande. Je suis bien fâché que l’état de ma santé ne me permette pas d’écrire de ma main à Votre Majesté, je m’expliquerais encore avec une plus grande effusion. » Quand on lui présenta la plume pour apposer sa signature, il eut à peine la force de la prendre. Le lendemain, la mort approchant à grands pas, il fit venir près de lui son jeune fils à peine sorti de l’enfance ; il l’engagea à rester fidèle à l’alliance de la France ; puis, se tournant vers son médecin,

  1. Louis XV à Charles VII, 31 janvier 1745. (Correspondances diverses de Bavière. — Bibliothèque nationale. Fonds de nouvelles acquisitions.)