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veut ce coup décisif ; si je les bats, comme je l’espère, je ne ferai pas comme par le passé, je suivrai ma victoire [1]. »

Sa confiance ne tarda pas à être justifiée par le succès. Trois jours après, le 4 juin, la bataille était livrée et gagnée. Les Autrichiens avaient donné en plein dans ce piège qui leur était tendu, ne voyant rien devant eux dans les passages, pourtant aisés à défendre, qui gardaient la Silésie, et, trompés par de faux rapports, ils s’étaient avancés sans défiance [2], et rien n’égala leur surprise quand ils trouvèrent devant eux à Friedberg, en avant du petit ruisseau de Strigau, l’armée prussienne rangée en bataille. Frédéric ne leur laissa pas le temps de respirer. Le 4 juin, à deux heures du matin, il faisait attaquer par sa droite les Saxons, qui formaient la gauche de l’armée envahissante. Le prince de Lorraine, prévenu trop tard, n’eut pas le temps de venir à leur aide, et Weissenfels était déjà battu et en pleine déroute, au point du jour, avant que les Autrichiens eussent en le temps de seller et de brider leurs chevaux. Le roi prit alors le commandement de son aile gauche, et, complètement délivré d’inquiétude du côté de son flanc droit, opéra un mouvement de conversion qui, menaçant d’envelopper les Autrichiens et de leur couper la retraite, les força d’abandonner rapidement le champ de bataille. Ils regagnèrent en désordre ces défilés de montagnes qu’ils s’étaient estimés heureux, quelques jours avant, de franchir sans y rencontrer d’obstacles. Ils laissaient derrière eux quatre mille morts, sept mille prisonniers, parmi lesquels trois généraux et soixante-seize drapeaux.

« La ruse, dit Frédéric, prépara cette action, et la valeur l’exécuta. » — Sa joie était telle que le soir, en revoyant Valori, qui, du reste, avait suivi de sa personne toute la journée les incidens du combat, il lui dit, avec l’accent d’une émotion presque pieuse : « Mon cher ami, Dieu m’a singulièrement protégé et mis l’esprit d’aveuglement parmi mes ennemis. » — « Voyez donc, dit Valori dans ses mémoires, combien on se trompe quand on dit qu’il ne croit pas en Dieu. » — Quant au prince de Lorraine, qui avait fait preuve, dans cette rencontre, d’autant d’imprévoyance que d’indécision, c’était sur un ton bien différent qu’il écrivait à Vienne dès le soir même : — « Je n’ose, disait-il à son frère le grand-duc, mander la nouvelle à la reine, mais je m’en remets à votre prudence. Le malheur me fait d’autant plus de peine que nos gens ont fait comme des cochons. Pardonnez le terme ; mais je suis furieux

  1. Valori à d’Argenson, 30 mai 1745. (Correspondance de Prusse. — Ministère des affaires étrangères.)
  2. On voit, par une dépêche de Venise du 5 juin 1745, que le prince de Lorraine avait fait partager à Vienne son illusion et qu’on s’applaudissait de l’évacuation de la Silésie.