Page:Revue des Deux Mondes - 1903 - tome 13.djvu/506

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presque fraîche des granits de mille ans. Pour quelques heures de recueillement ou de sommeil, je m’installe seul, sans même un serviteur indien, à l’angle d’une galerie haute, dans une sorte de loggia dominant une salle aux innombrables colonnes carrées, couvertes de sculptures archaïques ; seul, afin de mieux pénétrer dans l’intimité de ces ruines, et même des bêtes qui en sont aujourd’hui les hôtes. Au dehors, un soleil torride surchauffe la lande déserte ; on n’entend pas chanter les cigales ni bourdonner les mouches ; rien que, de loin en loin, le cri strident et isolé de quelque perruche, qui rentre au palais pour dormir à l’ombre, ayant son nid par là, dans les ciselures d’en haut ; ou bien, le frôlement d’un petit tourbillon de feuilles sèches, qui s’engouffre entre les colonnes, chassé par une rafale du vent de famine.

Les granits qui recouvrent la salle d’un pesant plafond s’entre-croisent, se superposent en amas pyramidal ; ce sont des monolithes très longs, employés un peu comme les poutres de nos vieilles charpentes : procédé enfantin d’une humanité qui ignorait le dôme, la courbure des voûtes, ou qui ne s’y fiait pas encore. Au-dessous de moi, il y a d’abord la forêt des colonnes, des piliers superbes, — monolithes, il va sans dire, — et dont le dessin carré est aussi pour rejeter l’imagination dans les plus vieux temps hindous. Et, du recoin obscur, de l’observatoire d’ombre où je suis, j’aperçois aussi, par de larges baies ouvertes, les choses du dehors ; j’aperçois les granits rouges, les grès rouges, les porphyres, toutes les ruines d’alentour qui ont l’air d’être incandescentes sous le soleil de feu. Dans un recul à peine appréciable, tant l’air est transparent et tant la lumière est précise, d’admirables portiques dressent encore leurs ogives précieusement ciselées, où s’enroulent des inscriptions d’Islam, en primitifs caractères coufiques. Et un obélisque de fer, d’un âge inconnu [1], se lève tout noir et couvert de lettres sanscrites, parmi des tombes, au milieu d’une place dallée qui fut jadis la cour intérieure d’une mosquée très sainte, réputée en son temps « la plus belle du monde. »

Des trottinemens légers, en bas, sur les dalles !… Trois chèvres, suivies de leurs jeunes chevreaux, font leur entrée dans

  1. Obélisque de vingt pieds de haut, élevé, dit l’inscription, par Raja Dhava pour célébrer sa victoire sur les peuples Valhikas, probablement vers le IIIe siècle de l’ère chrétienne ; l’unique monument en fer que l’antiquité nous ait légué.