Page:Revue des Deux Mondes - 1903 - tome 13.djvu/517

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que le brûleur, pour lui montrer qu’il n’y a plus rien, remue avec une branche les restes des tisons noirs qui sont par terre. Alors elle fait signe : « Oui, c’est bien ; allez, vous pouvez jeter au fleuve. » Mais dans son regard j’ai vu passer l’éternelle angoisse humaine, celle qui, aux Indes ou chez nous, est toujours pareille, celle qui nous guette tous, inéluctable à son heure, malgré nos courages ou nos nébuleux espoirs. Sans doute elle aimait, cette grand’mère, la petite forme transitoire qui vient d’être détruite, elle aimait le petit visage, et l’expression, et le sourire ; elle n’était pas suffisamment détachée, et son impassibilité brahmanique s’est trouvée en défaut, car elle pleure… Les yeux des petits enfans qui nous quittent, les yeux des aïeules et leurs cheveux blancs, tout cela, aucune religion, n’est-ce pas, n’a jamais osé promettre de nous le rendre, même point celle des chrétiens, qui est la plus douce…

Avec une pelle de bois on jette au fleuve les derniers tisons noircis, les restes du bûcher de misère.

Et, sur le bûcher voisin, le pied de la belle jeune fille, le pied aux doigts écartés tombe enfin dans les cendres.


VI. — LA MAISON DES SAGES

Au fond d’un vieux jardin, une humble maison indienne, très basse, et que le temps a un peu marquée. Elle est toute blanche de chaux, avec des contrevens verts, comme les maisons d’autrefois dans mon pays natal. Mais le toit, qui s’avance beaucoup pour former alentour une véranda sur des piliers blancs, témoigne où l’on est, indique une région de soleil éternel. Le jardin, cependant, assez à l’abandon, n’est point exotique ni étrange : des ombrages qui ressemblent aux nôtres, et beaucoup de rosiers du Bengale en fleurs, débordant sur des petites allées à la mode ancienne.

Les hôtes, qui ont de graves et beaux visages, comme des Christs de bronze à chevelure noire, vous accueillent avec de bienveillans sourires, en parlant bas ; toutefois, leurs regards très doux semblent promptement désintéressés, repartis ailleurs et plus haut, — dans le monde astral sans doute, où leur âme, par anticipation, s’est déjà presque envolée…

Rien que de très paisible et de très hospitalier, dans cette maison des Sages, toujours ouverte à qui veut y venir.