Page:Revue des Deux Mondes - 1903 - tome 13.djvu/518

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Et pourtant, avec quelle crainte profonde et indicible je suis venu frapper à cette porte, sentant que pour moi la tentative était suprême et que, si je ne trouvais rien , c’est qu’il n’y aurait rien nulle part !

Ils méditent et ils travaillent, les Sages. Et, comme tous les Hindous, ils subissent avec une gentille patience l’importunité des bêtes de la terre et du ciel : les petits écureuils des arbres entrent chez eux par les fenêtres ; les moineaux, en confiance, nichent à leur plafond ; leur maison est pleine d’oiseaux.

Dans la salle du milieu, une estrade recouverte d’une toile blanche sert de sièges aux visiteurs, qui arrivent souvent très nombreux, et s’accroupissent à l’indienne, en cercle pour deviser des choses cachées : brahmanes marqués au front du sceau de Vichnou ou de Çiva, penseurs qui vont pieds nus et poitrine nue, un pagne de toile grossière autour des reins, mais qui ont scruté toutes choses et ne se laissent plus prendre à l’illusion de l’univers ; érudits qui, dans leur insouciance terrestre, ressemblent aux laboureurs des champs ou même aux mendians des chemins, mais qui ont jugé l’œuvre des philosophes d’Europe les plus transcendans ou les plus modernes, et qui vous disent avec une tranquille certitude : « Notre philosophie commence où la vôtre finit. »

Tout le jour, les Sages travaillent et méditent, solitairement ou ensemble. Sur leurs modestes tables, sont ouverts des livres sanscrits renfermant les arcanes de ce brahmanisme, qui a devancé de plusieurs millénaires nos philosophies et nos religions. Dans ces livres insondables, les penseurs des vieux âges, qui voyaient infiniment plus loin que les hommes de nos races et de nos temps, ont déposé comme le summum de la Connaissance ; ils avaient presque conçu l’inconcevable, et leur œuvre, qui a dormi oubliée pendant des siècles, dépasse aujourd’hui nos compréhensions dégénérées. Aussi faut-il des années d’initiation à présent, pour voir peu à peu, derrière l’obscurité des mots, s’élargir et s’éclairer les ineffables abîmes.

Ils sembleraient, plus que personne, capables de comprendre encore, ces Sages de Bénarès, puisqu’ils sont les descendans des philosophes merveilleux par qui ces livres furent écrits ; puisqu’ils sont de la même race, héréditairement épurée, de la même race qui ne tue pas et dont la chair n’a jamais été nourrie i d’aucune autre chair. En eux, la matière du corps terrestre doit