Page:Revue des Deux Mondes - 1903 - tome 13.djvu/519

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être moins lourde que chez nous et moins opaque ; par un long atavisme de méditation et de prière, ils doivent avoir acquis des délicatesses et aussi des subtilités de perception à nous inconnues. Et cependant ils disent avec modestie : « Nous ne savons rien, nous comprenons à peine, nous cherchons seulement à nous instruire. »

Une femme, une Européenne échappée au tourbillon occidental [1], a pris place et s’est hautement imposée parmi eux. Charmante encore de visage, sous sa chevelure blanche, elle vit là détachée du monde, pieds nus, frugale comme une épouse de brahme et austère comme une ascète. C’est sur son bon vouloir que j’ai compté surtout pour entr’ouvrir un peu à mon ignorance les portes redoutables du Savoir, car il y a moins de barrières entre elle et moi ; jadis elle a été quelqu’un de mon espèce, et ma langue natale lui est familière.

Avec quel doute cependant, avec quelle méfiance je viens à elle ! Et tout d’abord, pour lui tendre un piège, je lui parle d’une autre femme [2] qui l’a précédée ici même, qui a vécu de longues années parmi ces Sages et dont le souvenir tristement célèbre suffirait à me rendre sceptique, puisqu’on prétend qu’elle fut convaincue d’imposture et de jonglerie.

— Ne pensez-vous point, lui dis-je, qu’elle est excusable d’avoir joué du miracle, pour essayer de convaincre ?… L’intention était si excellente !…

— On n’est jamais excusable de tromper ; rien de bon ne peut advenir par le mensonge, me répond-elle, en me regardant d’un franc regard. Alors je prends soudainement confiance en la sincérité de mon initiatrice.

— Nos dogmes, me disait-elle un moment plus tard, nos dogmes ?… Mais nous n’en avons point. Parmi les « théosophes »

  1. Madame Annie Besant.
  2. Madame Blavatzky, à laquelle il serait injuste, malgré tout, de ne pas rendre hommage, car elle a été à peu près la première à nous révéler l’existence de doctrines admirables, qui avaient dormi pendant des siècles dans certains livres sacrés de l’Inde. S’il est vrai, comme on l’affirme, et comme ses disciples mêmes ne redoutent pas de l’avouer, que, sur la fin de sa vie, grisée par son initiation, elle ait voulu jouer du miracle pour frapper certains esprits, cette faiblesse humaine n’infirme point ses mérites de révélatrice, et surtout n’entache en rien une théosophie vieille comme le monde, qui est tout à fait au-dessus de sa personnalité et à laquelle on a le tort, en général, d’associer trop étroitement son nom.