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champion incomparable. Et un jour arrive où Guillaume II, s’adressant à ses amiraux, prononce la phrase fameuse qui annonce à l’Europe entière la révolution accomplie : « En cas de guerre, la marine allemande prendra l’offensive ! »

Le premier, le Grand Electeur, vrai fondateur de la puissance prussienne, s’occupa de la marine. Il s’en occupa passionnément. Longtemps il avait habité la Hollande. C’est là que le goût des choses de la mer lui était venu. La richesse du pays, les avantages qu’il retirait de l’importance de sa flotte marchande l’avaient profondément impressionné. Aussi la pensée lui vint-elle de reproduire dans ses Etats, tout ce qui avait frappé et rempli d’admiration sa jeunesse. Il rêva de faire de la Prusse, peu préparée alors à ce rôle, une grande puissance navale, à la fois commerçante et guerrière. La Hollande travailla ainsi à l’éducation de deux souverains : Pierre de Russie et Frédéric-Guillaume de Prusse. Elle les séduisit tous deux par les mêmes vertus pratiques. Elle eut la même influence sur le développement de leur génie.

Les obstacles ne manquaient pas à la réalisation des pensées du Grand Électeur. La Hollande, qu’il s’efforçait de copier, n’avait nulle envie de voir se constituer dans le Nord une puissance rivale de la sienne et organisée sur le même modèle. La jalousie de l’Angleterre était, en outre, éveillée. Il semble que, déjà, elle pressentait le rôle que pourrait jouer dans le monde la flotte allemande et qu’elle s’efforçait, dès le début, de paralyser sa concurrence naissante. Plus clairvoyante qu’elle ne l’a été depuis, la France s’effrayait des ambitions de Frédéric-Guillaume et s’unissait aux deux autres nations pour l’arrêter dans ses entreprises. Tant de puissans efforts réunis étaient de nature à menacer sérieusement l’œuvre commencée et à ruiner rapidement les projets les mieux conçus.

Mais ce qui, plus encore que la politique extérieure et que l’opposition ouverte de ses voisins, devait gêner Frédéric-Guillaume, c’étaient la configuration même du pays, le peu d’étendue de son littoral, l’absence complète de ports de guerre, la pénurie absolue d’officiers de mer et de marins. La plus grande partie des côtes allemandes s’étend le long de la Baltique, et la Baltique est un lac fermé, une sorte de prison, dont le Danemark tenait alors, et tient encore aujourd’hui les clefs. Les escadres brandebourgeoises s’y trouvaient dans la même situation difficile que