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En pays bouddhique


I. RANGOON


3 février 1902. — A l’ancre, à l’embouchure de l’Irraouaddy où nous attendons le jour pour remonter la rivière.

Trois heures du matin. Ne dormant pas, j’ai quitté ma couchette ; à travers le silence du navire j’ai gagné le pont, et j’y trouve l’émotion d’un bien autre silence, vaste, celui-là, comme l’espace, et suspendu sur le vague infini des eaux. Une faible clarté flotte sous les nuages, épanchée d’une lune qui glisse ternie, noyée dans les vapeurs rampantes.

Peu à peu l’oreille perçoit un faible bruit liquide et qui persiste, et le silence du monde semble s’en agrandir. Rumeur de marée ou de courant qui chuchote le long du navire, qui passe, passe, menant ses millions de vaguelettes obscures, obéissant à une grande force invisible. L’œil aussi devient plus perçant, et voici que se révèlent çà et là des surfaces mortes dans l’eau mobile, des bancs de vase où l’imperceptible reflet de la lune traîne en lueurs figées.

Les feux de deux phares s’allument et s’éteignent, deux frémissans éclats qui ne se lassent pas, en silence, de reparaître toujours : vie simple, patiente, régulière, qui veille à travers la nuit sur cette désolation.

Et, à la longue, ainsi arrêté parmi ces choses inertes, on sentait qu’elles aussi, pourtant, avaient une vie — si lente, obscure, poursuivie depuis l’origine des choses, impossible à