Page:Revue des Deux Mondes - 1903 - tome 17.djvu/611

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cheveux savamment éployés et gommés. Près des boîtes, des bols de laque, luisent les vases de cuivre, les objets de l’Inde à côté de ceux d’extrême Asie. Ces grands corps allongés, serrés dans des tuniques blanches, signalent les musulmans du Penjab. Profils arabes, sous les hauts turbans ; grands traits sévères, orgueilleux jusque dans le sommeil. Accroupies, pressées par la foule environnante, des femmes hindoues se serrent en dormant dans leurs voiles d’un vert de perruche, d’un vermillon d’ara, et seule l’aile du nez passe, piquée d’un joyau. Je vois des veuves, sans bijoux, dans leur triste draperie, couleur de cendre ; de gras babous aux plats cheveux luisans. Des pieds, des mains surgissent, des poignets, des chevilles cerclées de lourds anneaux ; des cuisses, des jambes s’allongent, vues par derrière, molles et foncées, mais les semelles nues de cette humanité sombre sont étrangement claires. Tout cela confondu dans la longueur de cet entrepont, jeté là comme par tombereaux, comme des cadavres dans une vaste tranchée. Une seule masse épaisse, mais où l’œil distinguait par paquets les races, les castes, les sexes. Des membres se mettaient à remuer, avec un tâtonnement vague, plein de langueur. La plupart dormaient assis, la tête renversée en arrière, les mâchoires desserrées sous le balancement du fanal, et ces faces détendues dans leur stupeur, inertes, non vivantes, semblaient une vision de rêve. Quelques-unes hochaient lentement, passives, au gré du roulis imperceptible, obéissantes aux lois qui régissent l’insensible matière. En chacune, la vie volontaire suspendue, l’individu aboli par le sommeil, le type ethnique se révélait tout entier, se livrait, et paraissait plus lointain encore, plus chargé de sens accumulé au cours des siècles, de mystère profond. Une odeur musquée, sucrée et fade en même temps, une odeur d’encens, d’épices, et de chair tiède montait de tout cela. Dans le grand silence on n’entendait que les soupirs des dormeurs et le petit bruit éternel du courant. De temps en temps, une plainte du bateau, ce gémissement des bateaux à l’ancre, quand une onde les soulève de côté, et les laisse retomber à faux, avec lenteur…

Quand je me détournai, la triste lune avait disparu, tombée derrière l’horizon ou bien étouffée par les vapeurs. Pourtant l’eau lisse ondulait en insaisissables lueurs ; on la voyait s’étendre au loin dans l’obscurité transparente. On eût dit qu’une imperceptible clarté commençait à diluer la nuit. Sans doute,