Page:Revue des Deux Mondes - 1903 - tome 17.djvu/612

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par-dessus le couvercle de nuages où s’enfermaient ces eaux, ces plages de boue, ce bateau, les premières ondes de l’aube venaient déborder de l’horizon et coulaient dans l’éther vide. C’était encore la nuit, mais on pressentait la subtile odeur du matin.

Nous remontons, remontons cet Irraouaddy. Un dédale de chenaux entre des plaines vaseuses, qui s’espacent sur une largeur de cinquante lieues, et chacune de ces plaines un désert inconnu, mouvant, changeant, un désert fangeux dont la boue fermente dans la chaleur putride. De lieue en lieue, de nouvelles avancées de terre sortent de la morne vapeur d’étain qui remplit l’espace. De nouvelles bifurcations apparaissent, de nouvelles perspectives liquides s’enfoncent à droite, à gauche entre ces boues grises, dans de l’inconnu. Mais à travers ce labyrinthe, aux cris alternés des sondeurs, nous suivons avec certitude un sinueux chenal. Une à une s’égrènent, passent les grosses bouées rouges, cerclées d’un remous, penchées par le courant.

Onde épaisse, couleur de chocolat, et qu’un vent léger déchire, révélant mieux sa magnificence mouvementée, hérissée sous le soleil. Car l’astre enfin a paru, déjà haut, la buée grise s’évanouissant à mesure que nous sortons des parages amphibies. Entre des rizières vertes le chenal se limite, et nous entrons vraiment dans les terres.

Passent des steamers au ventre rougi de minium, gros charbonniers tout encrassés par les années de labeur à travers les mers brûlantes ou mauvaises, par les journées de patient travail, le long des quais d’Asie, sous l’encombrement des coolies et des marchandises. Et sur cet estuaire d’Extrême-Orient, leurs volutes de fumée rousse, souillant l’éblouissante et moite pâleur du ciel, mettent des aspects d’Escaut et de Tamise, de fleuve industriel.

Mais le ton violent de cette eau appartient à l’Asie, au monde de l’équateur, aux régions où toutes choses sont marquées d’un accent plus intense. Un lustre sombre, une surface opaque, et là-dessus le soleil plaque en noir, avec une vigueur extraordinaire, l’ombre portée du bateau, des mâts, des agrès, et cette forte image court vite devant la rive. Parfois une risée plus vive creuse l’onde d’un sillon plus profond, et c’est comme le labour