Page:Revue des Deux Mondes - 1903 - tome 17.djvu/614

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connus, chargés seulement d’un grotesque et foisonnant détail. Ici la forme se réduit à une courbe ; la conception semble née du premier coup, simple comme l’idée d’une figure géométrique, mais notre cerveau n’avait pas rêvé de l’appliquer à la silhouette d’un monument. Et par-là cette simplicité déconcerte plus que tout le délire hindou. Comme une suite de notes appartenant à un mode musical inconnu, ces formes indiquent une humanité différente, qui, sans effort, par le jeu naturel de ses facultés imagine autrement que nous. Cette haute sonnette d’or dont le manche s’effile, simplement posée sur la verdure solitaire, les écrivains qui inventèrent des voyages chez les Sélénites et les Martiens ont cherché l’étrangeté vraisemblable par des traits de ce genre.

Et toujours pagodes, monastères, jungles, palmiers, rizières défilent en silence, par plans successifs, comme des toiles de théâtre, comme en rêve. Passent des campagnes de paradis, des processions de souples cocotiers, jaillis d’un seul jet flexible, ouvrant haut le rayonnement de leurs palmes frangées, comme une sombre aigrette de grandes plumes d’autruche. Et des morceaux lustrés de bananiers, leurs lames demi-cassées, affaissées par leur propre poids. Et de grands arbres que j’ignore, aux branches claires, sans feuilles, mais portant, dressées, des fleurs de pourpre comme des flammes sur un candélabre. Tout entière l’eau brune frémit, rayée par des ombres subites de faucons en chasse. Des jonques remontent toutes ensemble ; nous les rattrapons, et plus encore que les visages mongols qui les peuplent, leurs lignes exactes et superbes sont nouvelles pour nous. Admirable courbe de leur quille, dont les deux bouts surgissent de l’eau, l’avant évidé en éperon, en soc de charrue, l’arrière se retroussant très haut, portant le fauteuil magnifique et sculpté où’ trône le barreur enturbanné de rose.

Enfin le fleuve tourne encore, et tout au bout de la perspective, voici des files de steamers à l’ancre, des cheminées fumantes, des usines, puis des rectangles clairs de maisons européennes, et des quais, des docks, de sombres chantiers. Mais, au-dessus de ce fouillis industriel, les cocotiers ouvrent leurs palmes, et, là-bas, sur une colline, dominant la ville et tout le paysage, — merveilleuse apparition, — encore une sonnette d’or, mais immense celle-là, plus haute que notre Panthéon : la grande Shwé Daghôn, le plus sacré des sanctuaires d’Indo-Chine,