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Aussi son cœur s’allume-t-il « comme une étoupe où l’on a mis le feu, » et la passion l’accable-t-elle d’une langueur dévorante. Mais son trait dominant, celui qui la nuance d’un rose si tendre dans le cortège des grandes amoureuses, c’est sa sympathie pour tous les êtres vivans. Aussi tous les êtres, bêtes et plantes, sont-ils attirés vers elle. Elle appelle la liane qu’elle arrose « sa sœur, » elle a pour nourrisson un petit faon et son nom même signifie « la protégée des oiseaux. » Sakountala est vraiment l’Ève indienne de ce paradis tropical, où une douce fraternité joint les hommes, les animaux, les arbres et les fleurs. Tout ce qui respire est sacré au nom de Brahma, car tous les vivans ont une âme, parcelle de la sienne.

Ainsi la puissance cosmique, invoquée par Krichna sous le nom de l’Éternel-Féminin, était descendue dans le monde brahmanique au cœur de la femme, pour se répandre dans cette civilisation en un double fleuve : l’amour conjugal et la sympathie pour la nature vivante.

Mais ce n’est pas seulement en la figure de l’épouse passionnée et de la vierge mariée à l’âme de la nature que le brahmanisme incarna son idéal de l’Éternel-Féminin. Il lui donna encore une expression plastique et la relia par un lien subtil à ses plus profonds mystères religieux. Il fit de la femme un instrument d’art, un médium expressif du divin par la beauté des attitudes et du geste. C’est là, à vrai dire, sa création artistique la plus originale. Je veux parler de la dévadassi, c’est-à-dire de la danseuse sacrée. Elle ne nous est plus guère connue aujourd’hui que sous la forme dégénérée de la bayadère. La courtisane enjôleuse a fait oublier la vierge du temple, interprète des dieux. Celle-ci fut, dans les beaux temps du brahmanisme, un moyen de faire vivre aux yeux de la foule les idées et les sentimens que la poésie évoquait pour une élite. Dans la légende, le dieu Krichna enseigne aux bergères les danses sacrées, c’est-à-dire qu’il leur apprend à rendre par des gestes et des mouvemens rythmés la grandeur des héros et des dieux. Cette danse, d’essence symbolique, était un mélange harmonieux de la danse rythmique et de la pantomime. Elle traduisait des sentimens plutôt que des passions, des pensées plutôt que des actes. Ce n’était pas un art d’imitation, mais un art d’expression et d’exaltation du monde intérieur. Les brahmanes avaient donc dans leur temples de véritables collèges de jeunes filles,