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LE MYSTÈRE DE L’INDE.

confiées à la garde de femmes âgées, instruites dans l’art des danses religieuses. Assujetties à la plus stricte chasteté, ces gracieuses ballerines ne paraissaient que dans certaines fêtes publiques. Leur chorégraphie savante accompagnait la récitation des poèmes sacrés devant le peuple et cette fonction absorbait leur vie.

Mais on ne se ferait qu’une idée imparfaite de ces danseuses et du respect qu’elles inspiraient à la foule, si l’on ne se rappelait L’idée mystique dont la religion les revêtait. Dans la religion des Védas, les Apsaras sont les nymphes célestes, les danseuses d’Indra. Elles symbolisent les âmes radieuses qui vivent auprès des Dévas, leur servent de messagères auprès des hommes et s’incarnent parfois dans une femme. La danseuse sacrée des temples reprenait, en quelque sorte, dans le culte officiel, le rôle mystique de l’Apsara dans la mythologie. Elle était la médiatrice entre le ciel et la terre, entre les dieux et les hommes. Dans les fêtes publiques, elle traduisait, par la beauté de ses attitudes, les symboles profonds de la religion, elle interprétait par sa mimique éloquente les poèmes sacrés que les bardes indous, les bharatas, récitaient devant le peuple. De là le rang élevé de la bayadère primitive dans le temple, de là son nom de dévadassi, qui signifie « servante des dieux[1]. »

Qu’on se figure aux abords d’une des capitales de l’Inde ancienne, la grande pagode avec son toit pyramidal et les étangs sacrés qui l’environnent. La chaleur accablante du jour a fait place à la fraîcheur exquise de la nuit. Le firmament profond est fardé d’étoiles comme d’une poussière de santal, et la lune envahit ce décor, nageant dans le ciel comme un cygne dans un lac. La vaste cour est éclairée par « des arbres de lumière. » Voici le roi sur une estrade avec sa cour. Autour de lui, un peuple immense, où toutes les classes sont admises jusqu’aux parias. Tous écoutent en silence la voix du rhapsode, qui, debout sur la terrasse du temple, évoque les temps passés et le monde héroïque. Soudain un murmure court sur la foule. Du porche illuminé de la pagode sort majestueusement le cortège des danseuses hiératiques, clochettes aux chevilles, coiffées de casques et de tiares, leurs membres souples enveloppés du langouti soyeux, les épaules ornées de flammes d’or ou d’embryons

  1. On trouve la dévadassi, sculptée en poses gracieuses et variées, dans les hauts reliefs et les frises du magnifique temple d’Angkôr-Thôm, au Cambodge.