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l’avaient amené à se fatiguer bientôt de la poursuite d’un objet trop difficile à atteindre. Lorsque la tourmente révolutionnaire de 1830 était venue donner aux étudians de la cité saxonne une importance et un prestige imprévus, en leur permettant de se constituer les défenseurs attitrés de l’ordre social contre les agressions des émeutiers socialistes, le collégien émancipé n’avait plus eu d’autre rêve que de pouvoir se joindre à ces jeunes « héros; » et c’est ainsi que, faute de titres suffisans pour être autorisé à s’inscrire dans les facultés de philosophie ou de sciences, il avait eu l’idée de devenir « étudiant en musique. » Après avoir jeté au feu son grand drame romantique, Leubald et Adélaïde, il était allé suivre des cours d’harmonie qui sur-le-champ l’avaient rebuté, et sur-le-champ, aussi, s’était mis à composer toute sorte d’ouvertures et de symphonies, où il avait imaginé d’employer des encres différentes pour accentuer le rôle distinct des divers groupes d’instrumens. Enfin sa mère, — résignée maintenant à admettre et à encourager la vocation musicale de son fils, — l’avait décidé à recevoir des leçons régulières d’un professeur justement vénéré, le vieux Théodore Weinlich qui, un siècle après Jean-Sébastien Bach, exerçait les mêmes fonctions de maître de chapelle de la célèbre église Saint-Thomas. Notre étudiant se rendait chez lui deux fois par semaine et, docilement, faisait mine d’écouter ses savantes explications des règles élémentaires du contrepoint : mais celles-ci avaient en réalité d’autant moins de chances de l’intéresser que toute musique, depuis quelque temps, commençait à lui devenir entièrement indifférente, remplacée désormais dans son cœur par une passion nouvelle. Écoutons-le nous raconter lui-même, avec sa simple franchise ordinaire, cet épisode, — ou plutôt cette crise décisive, — de sa destinée :


En compagnie de tous ceux des étudians qui n’avaient pu profiter des vacances de Pâques pour s’en retourner dans leurs familles, j’étais allé passer à la campagne trois jours et trois nuits, -dont la plus grande partie avait été employée au jeu : car le jeu, dès la première nuit de notre expédition, avait jeté sur moi son attrait diabolique. Un groupe des plus parfaits vauriens d’entre nous, une demi-douzaine environ, s’étaient trouvés réunis, dès l’aube, dans la petite salle d’un cabaret, et y avaient fondé le centre d’une société de jeu qui, pendant le jour, s’était encore renforcée par l’arrivée d’autres camarades revenus de la ville. Un grand nombre venaient simplement pour voir si la partie durait toujours ; un grand nombre aussi s’en allaient après avoir gagné ou perdu : moi seul, avec la demi-douzaine des compagnons susdits, avais tenu bon, jour et nuit, sans démordre. Tout d’abord, j’avais été amené à prendre part au jeu