Page:Topffer - Nouvelles genevoises.djvu/41

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Nous demeurâmes longtemps en silence. À mon agitation avait succédé une tristesse plus calme, et la vue de M. Prévère achevait de détourner de moi mes pensées.

Une émotion profonde était empreinte sur sa belle figure, et l’on y lisait une peine assez violente pour dominer cette âme, pourtant si forte sur elle-même malgré son angélique douceur. Il semblait que mes paroles lui eussent enlevé le fruit de ses constants efforts à écarter de mes jeunes ans jusqu’à l’ombre de l’humiliation, et qu’atterré sous cette révélation soudaine, il déplorât avec une poignante amertume le sort d’un jeune homme auquel son humanité, et cette tendresse qui naît de la pratique des vertus difficiles, l’avaient affectionné dès longtemps. Je me souvins que, tout à l’heure encore, il avait voulu, au prix même de la franchise qu’il chérissait, éluder ce danger, en composant ses discours ; j’y vis la cause de son embarras ; et, reconnaissant que moi-même j’avais provoqué, par mes impétueuses paroles, la douleur sous laquelle je le voyais brisé, je fus ému d’une pitié profonde : — Monsieur Prévère, lui dis-je alors dans toute la chaleur de mon mouvement, monsieur Prévère, pardonnez-moi ! Dans l’unique occasion où je pouvais vous montrer mon dévouement, j’ai failli. Pardonnez-moi ! je vous prouverai mon repentir par ma conduite. Je m’efforcerai de profiter des avantages que vous mettez à ma portée… J’aimerai votre ami, monsieur Prévère… Tous les jours je bénirai Dieu de m’avoir mis sous votre garde… de m’avoir fait le plus heureux des enfants… Je tâcherai d’oublier Louise… d’aimer son père… Je veux partir ce soir.

Pendant que je parlais ainsi, mon protecteur passait par degrés à une douleur moins amère, et un faible