Page:Verne - Une ville flottante, 1872.djvu/169

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Il s’approcha de la jeune fille, le regard humide, la parole troublée. Peut-être allait-il parler, faire l’aveu des sentiments qu’il ne pouvait plus contenir, quand Crockston intervint.

« Ce n’est pas tout cela, dit-il, et ce n’est pas le moment de s’attendrir. Causons et causons bien.

— As-tu un plan, Crockston ? demanda la jeune fille.

— J’ai toujours un plan, répondit l’Américain. C’est ma spécialité.

— Mais un bon ? dit James Playfair.

— Excellent, et tous les ministres de Washington n’en imagineraient pas un meilleur. C’est comme si Mr. Halliburtt était à bord. »

Crockston disait ces choses avec une telle assurance et en même temps une si parfaite bonhomie, qu’il eût fallu être le plus incrédule des hommes pour ne pas partager sa conviction.

« Nous t’écoutons, Crockston, dit James Playfair.

— Bon. Vous, capitaine, vous allez vous rendre auprès du général Beauregard, et vous lui demanderez un service qu’il ne vous refusera pas.

— Et lequel ?

— Vous direz que vous avez à bord un mauvais sujet, un chenapan fini, qui vous gêne, qui, pendant la traversée, a excité l’équipage à la révolte, enfin, une abominable pratique, et vous lui demanderez la permission de l’enfermer à la citadelle, à la condition, toutefois, de le reprendre à votre départ afin de le ramener en Angleterre et de le livrer à la justice de son pays.

— Bon ! répondit James Playfair en souriant à demi. Je ferai tout cela, et Beauregard accèdera très volontiers à ma demande.

— J’en suis parfaitement sûr, répondit l’Américain.

— Mais, reprit Playfair, il me manque une chose.

— Quoi donc ?

— Le mauvais chenapan.

— Il est devant vos yeux, capitaine.

— Quoi, cet abominable sujet ?…

— C’est moi, ne vous en déplaise.

— Oh ! brave et digne cœur ! s’écria Jenny en pressant de ses petites mains les mains rugueuses de l’Américain.

— Va, Crockston, reprit James Playfair, je te comprends, mon ami, et je ne regrette qu’une chose, c’est de ne pas pouvoir prendre ta place !

— À chacun son rôle, répliqua Crockston. Si vous vous mettiez à ma place, vous seriez très-embarrassé, et moi je ne le serai pas. Vous aurez assez à faire plus tard de sortir de la rade sous le canon des fédéraux et des confédérés, ce dont je me tirerais fort mal pour mon compte.

— Bien, Crockston, continue.

— Voilà. Une fois dans la citadelle, — je la connais, — je verrai comment