Page:Victor Brochard - Les Sceptiques grecs.djvu/54

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philosophes devenir des tyrans[1] et se signaler par leurs cruautés. Théophraste est l’ami de Dëmétrius de Phaière, et Ariston[2] se fait le flatteur d’Antigone Gonatas.

Quoi d’étonnant si, en présence d’un tel spectacle, quelques-uns se sont laissés aller à désespérer de la vertu et de la vérité, à déclarer que la justice n’est qu’une convention ? Il fallait une vertu plus qu’humaine pour résister à de telles commotions. Cette vertu, ce sera l’éternel honneur du stoïcisme d’en avoir donné l’exemple au monde. Mais on ne saurait être surpris si d’autres, moins énergiques et moins fiers, se sont découragés, ont renoncé à la lutte, et dit, comme le fera plus tard Brutus, que la vertu n’est qu’un nom.

On se représente habituellement les sceptiques comme ayant contribué à produire, par leurs subtilités et leurs négations, cet affaiblissement de la philosophie et des mœurs publiques. Ils seraient, à en croire beaucoup d’historiens, les auteurs’des malheurs de leurs temps. Ils en sont plutôt les victimes. Au moment où le scepticisme paraît, Athènes n’a plus une vertu à perdre. Il ne s’agit plus alors, comme au temps de la sophistique, de saper sourdement les anciennes croyances : elles sont en ruine. Le sceptique, nous le montrerons plus loin, n’est pas à cette époque, un railleur, qui ne songe qu’à détruire, à s’enrichir ou à étonner ses contemporains : c’est un désabusé, qui ne sait plus où se prendre. Il est plus voisin du stoïcisme que de l’épicurisme : aussi voyons-nous que Cicéron nomme toujours Pyrrhon avec les stoïciens. Gomme les stoïciens en effet, il s’isole d’un monde dont il ne peut plus rien attendre : il ne compte que sur lui-même : il renonce à toute espérance, comme à toute ambition. Se replier sur soi-même, afin de donner au malheur le moins de prise possible, vivre simplement et modestement, comme les humbles, sans prétention d’aucune sorte, laisser aller le monde, et prendre son parti de maux qu’il

  1. Athén., V, p. 9i5 ; XI, p. 5o8.
  2. Athén., VI, p. 251, d’après Timon.