Page:Wharton - Sous la neige, 1923.djvu/21

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traîna ainsi de longues années… Maintenant, c’est Zeena, sa femme… Celle-là a passé sa vie à se droguer… Au fond, voyez-vous, la maladie et le souci, ce sont les seules choses dont Ethan ait toujours eu son assiette pleine…

Le lendemain matin, en ouvrant ma fenêtre, j’aperçus entre les sapins des Varnum le maigre cheval de Frome. Il rejeta la vieille peau d’ours, et me fit place à côté de lui dans le traîneau. Pendant une semaine il me descendit chaque matin à Corbury Flats, et me ramena à Starkfield à travers le crépuscule glacial. Le trajet ne dépassait guère trois milles, mais la vieille bête cheminait lentement, et, même quand la neige durcie ne cédait pas à la pression des patins, nous mettions tout près d’une heure pour faire la route.

Ethan Frome conduisait sans parler. Il tenait mollement les guides dans sa main gauche. Sur le remblai neigeux son visage brun se détachait comme le profil héroïque d’une médaille de bronze. Il répondait par monosyllabes, et sans jamais me regarder, à mes questions ou aux rares plaisanteries que je hasardais. Il semblait un élément du paysage mélancolique et silencieux, l’incarnation de sa tristesse glacée, telle­ment tout ce qui était chaleur et sensibilité était enfoui au fond de lui-même.