Physiologie du Mariage

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher
Physiologie du Mariage
Œuvres complètes de H. de Balzac, A. Houssiaux, 1855, 16 (pp. 337-620).
Physiologie du Mariage





PHYSIOLOGIE DU MARIAGE

OU

MÉDITATIONS DE PHILOSOPHIE ÉCLECTIQUE

SUR LE BONHEUR ET LE MALHEUR CONJUGAL



DÉDICACE


Faites attention à ces mots (page 367) : « L’homme supérieur à qui ce livre est dédié » n’est-ce pas vous dire : — « C’est à vous ? »

L’AUTEUR.




La femme qui, sur le titre de ce livre, serait tentée de l’ouvrir, peut s’en dispenser, elle l’a déjà lu sans le savoir. Un homme, quelque malicieux qu’il puisse être, ne dira jamais des femmes autant de bien ni autant de mal qu’elles en pensent elles-mêmes. Si, malgré cet avis, une femme persistait à lire l’ouvrage, la délicatesse devra lui imposer la loi de ne pas médire de l’auteur, du moment où, se privant des approbations qui flattent le plus les artistes, il a en quelque sorte gravé sur le frontispice de son livre la prudente inscription mise sur la porte de quelques établissements : Les dames n’entrent pas ici.


INTRODUCTION


« Le mariage ne dérive point de la nature. — La famille orientale diffère entièrement de la famille occidentale. — L’homme est le ministre de la nature, et la société vient s’enter sur elle. — Les lois sont faites pour les mœurs, et les mœurs varient. »

Le mariage peut donc subir le perfectionnement graduel auquel toutes les choses humaines paraissent soumises.

Ces paroles, prononcées devant le Conseil-d’État par Napoléon lors de la discussion du Code civil, frappèrent vivement l’auteur de ce livre ; et, peut-être, à son insu, mirent-elles en lui le germe de l’ouvrage qu’il offre aujourd’hui au public. En effet, à l’époque où, beaucoup plus jeune, il étudia le Droit français, le mot ADULTÈRE lui causa de singulières impressions. Immense dans le code, jamais ce mot n’apparaissait à son imagination sans traîner à sa suite un lugubre cortége. Les Larmes, la Honte, la Haine, la Terreur, des Crimes secrets, de sanglantes Guerres, des Familles sans chef, le Malheur se personnifiaient devant lui et se dressaient soudain quand il lisait le mot sacramentel : ADULTÈRE ! Plus tard, en abordant les plages les mieux cultivées de la société, l’auteur s’aperçut que la sévérité des lois conjugales y était assez généralement tempérée par l’Adultère. Il trouva la somme des mauvais ménages supérieure de beaucoup à celle des mariages heureux. Enfin il crut remarquer, le premier, que, de toutes les connaissances humaines, celle du Mariage était la moins avancée. Mais ce fut une observation de jeune homme ; et, chez lui comme chez tant d’autres, semblable à une pierre jetée au sein d’un lac, elle se perdit dans le gouffre de ses pensées tumultueuses. Cependant l’auteur observa malgré lui ; puis il se forma lentement dans son imagination, comme un essaim d’idées plus ou moins justes sur la nature des choses conjugales. Les ouvrages se forment peut-être dans les âmes aussi mystérieusement que poussent les truffes au milieu des plaines parfumées du Périgord. De la primitive et sainte frayeur que lui causa l’Adultère et de l’observation qu’il avait étourdiment faite, naquit un matin une minime pensée où ses idées se formulèrent. C’était une raillerie sur le mariage : deux époux s’aimaient pour la première fois après vingt-sept ans de ménage.

Il s’amusa de ce petit pamphlet conjugal et passa délicieusement une semaine entière à grouper autour de cette innocente épigramme la multitude d’idées qu’il avait acquises à son insu et qu’il s’étonna de trouver en lui. Ce badinage tomba devant une observation magistrale. Docile aux avis, l’auteur se rejeta dans l’insouciance de ses habitudes paresseuses. Néanmoins ce léger principe de science et de plaisanterie se perfectionna tout seul dans les champs de la pensée : chaque phrase de l’œuvre condamnée y prit racine, et s’y fortifia, restant comme une petite branche d’arbre qui, abandonnée sur le sable par une soirée d’hiver, se trouve couverte le lendemain de ces blanches et bizarres cristallisations que dessinent les gelées capricieuses de la nuit. Ainsi l’ébauche vécut et devint le point de départ d’une multitude de ramifications morales. Ce fut comme un polype qui s’engendra de lui-même. Les sensations de sa jeunesse, les observations qu’une puissance importune lui faisait faire, trouvèrent des points d’appui dans les moindres événements. Bien plus, cette masse d’idées s’harmonia, s’anima, se personnifia presque et marcha dans les pays fantastiques où l’âme aime à laisser vagabonder ses folles progénitures. À travers les préoccupations du monde et de la vie, il y avait toujours en l’auteur une voix qui lui faisait les révélations les plus moqueuses au moment même où il examinait avec le plus de plaisir une femme dansant, souriant ou causant. De même que Méphistophélès montre du doigt à Faust dans l’épouvantable assemblée du Broken de sinistres figures, de même l’auteur sentait un démon qui, au sein d’un bal, venait lui frapper familièrement sur l’épaule et lui dire : — Vois-tu, ce sourire enchanteur ? c’est un sourire de haine. Tantôt le démon se pavanait comme un capitan des anciennes comédies de Hardy. Il secouait la pourpre d’un manteau brodé et s’efforçait de remettre à neuf les vieux clinquants et les oripeaux de la gloire. Tantôt il poussait, à la manière de Rabelais, un rire large et franc, et traçait sur la muraille d’une rue un mot qui pouvait servir de pendant à celui de : — Trinque ! seul oracle obtenu de la dive bouteille. Souvent ce Trilby littéraire se laissait voir assis sur des monceaux de livres ; et, de ses doigts crochus, il indiquait malicieusement deux volumes jaunes, dont le titre flamboyait aux regards. Puis, quand il voyait l’auteur attentif, il épelait d’une voix aussi agaçante que les sons d’un harmonica : — PHYSIOLOGIE DU MARIAGE ! Mais presque toujours, il apparaissait, le soir, au moment des songes. Caressant comme une fée, il essayait d’apprivoiser par de douces paroles l’âme qu’il s’était soumise. Aussi railleur que séduisant, aussi souple qu’une femme, aussi cruel qu’un tigre, son amitié était plus redoutable que sa haine ; car il ne savait pas faire une caresse sans égratigner. Une nuit entre autres, il essaya la puissance de tous ses sortiléges et les couronna par un dernier effort. Il vint, il s’assit sur le bord du lit, comme une jeune fille pleine d’amour, qui d’abord se tait, mais dont les yeux brillent, et à laquelle son secret finit par échapper. — Ceci, dit-il, est le prospectus d’un scaphandre au moyen duquel on pourra se promener sur la Seine à pied sec. Cet autre volume est le rapport de l’Institut sur un vêtement propre à nous faire traverser les flammes sans nous brûler. Ne proposeras-tu donc rien qui puisse préserver le mariage des malheurs du froid et du chaud ? Mais, écoute ? Voici L’ART DE CONSERVER LES SUBSTANCES ALIMENTAIRES, L’ART D’EMPÉCHER LES CHEMINÉES DE FUMER, L’ART DE FAIRE DE BONS MORTIERS, L’ART DE METTRE SA CRAVATE, L’ART DE DÉCOUPER LES VIANDES.

Il nomma en une minute un nombre si prodigieux de livres, que l’auteur en eut comme un éblouissement.

— Ces myriades de livres ont été dévorés, disait-il, et cependant tout le monde ne bâtit pas et ne mange pas, tout le monde n’a pas de cravate et ne se chauffe pas, tandis que tout le monde se marie un peu !… Mais tiens, vois ?…

Sa main fit alors un geste, et sembla découvrir dans le lointain un océan où tous les livres du siècle se remuaient comme par des mouvements de vagues. Les in-18 ricochaient ; les in-8º qu’on jetait rendaient un son grave, allaient au fond et ne remontaient que bien péniblement, empêchés par des in-12 et des in-32 qui foisonnaient et se résolvaient en mousse légère. Les lames furieuses étaient chargées de journalistes, de protes, de papetiers, d’apprentis, de commis d’imprimeurs, de qui l’on ne voyait que les têtes pêle-mêle avec les livres. Des milliers de voix criaient comme celles des écoliers au bain. Allaient et venaient dans leurs canots quelques hommes occupés à pêcher les livres et à les apporter au rivage devant un grand homme dédaigneux, vêtu de noir, sec et froid : c’était les libraires et le public. Du doigt le Démon montra un esquif nouvellement pavoisé, cinglant à pleines voiles et portant une affiche en guise de pavillon ; puis, poussant un rire sardonique, il lut d’une voix perçante : — PHYSIOLOGIE DU MARIAGE.

L’auteur devint amoureux, le diable le laissa tranquille, car il aurait eu affaire à trop forte partie s’il était revenu dans un logis habité par une femme. Quelques années se passèrent sans autres tourments que ceux de l’amour, et l’auteur put se croire guéri d’une infirmité par une autre. Mais un soir il se trouva dans un salon de Paris, où l’un des hommes qui faisaient partie du cercle décrit devant la cheminée par quelques personnes prit la parole et raconta l’anecdote suivante d’une voix sépulcrale.

— Un fait eut lieu à Gand au moment où j’y étais. Attaquée d’une maladie mortelle, une dame, veuve depuis dix ans, gisait sur son lit. Son dernier soupir était attendu par trois héritiers collatéraux qui ne la quittaient pas, de peur qu’elle ne fît un testament au profit du Béguinage de la ville. La malade gardait le silence, paraissait assoupie, et la mort semblait s’emparer lentement de son visage muet et livide. Voyez-vous au milieu d’une nuit d’hiver les trois parents silencieusement assis devant le lit ? Une vieille garde-malade est là qui hoche la tête, et le médecin, voyant avec anxiété la maladie arrivée à son dernier période, tient son chapeau d’une main, et de l’autre fait un geste aux parents, comme pour leur dire : « Je n’ai plus de visites à vous faire. » Un silence solennel permettait d’entendre les sifflements sourds d’une pluie de neige qui fouettait sur les volets. De peur que les yeux de la mourante ne fussent blessés par la lumière, le plus jeune des héritiers avait adapté un garde-vue à la bougie placée près du lit, de sorte que le cercle lumineux du flambeau atteignait à peine à l’oreiller funèbre, sur lequel la figure jaunie de la malade se détachait comme un christ mal doré sur une croix d’argent terni. Les lueurs ondoyantes jetées par les flammes bleues d’un pétillant foyer éclairaient donc seules cette chambre sombre, où allait se dénouer un drame. En effet, un tison roula tout à coup du foyer sur le parquet comme pour présager un événement. À ce bruit, la malade se dresse brusquement sur son séant, elle ouvre deux yeux aussi clairs que ceux d’un chat, et tout le monde étonné la contemple. Elle regarde le tison marcher ; et, avant que personne n’eût songé à s’opposer au mouvement inattendu produit par une sorte de délire, elle saute hors de son lit, saisit les pincettes, et rejette le charbon dans la cheminée. La garde, le médecin, les parents, s’élancent, prennent la mourante dans leurs bras, elle est recouchée, elle pose la tête sur le chevet ; et quelques minutes sont à peine écoulées, qu’elle meurt, gardant encore, après sa mort, son regard attaché sur la feuille de parquet à laquelle avait touché le tison. À peine la comtesse Van-Ostroëm eut-elle expiré, que les trois cohéritiers se jetèrent un coup d’œil de méfiance, et, ne pensant déjà plus à leur tante, se montrèrent le mystérieux parquet. Comme c’était des Belges, le calcul fut chez eux aussi prompt que leurs regards. Il fut convenu, par trois mots prononcés à voix basse, qu’aucun d’eux ne quitterait la chambre. Un laquais alla chercher un ouvrier. Ces âmes collatérales palpitèrent vivement quand, réunis autour de ce riche parquet, les trois Belges virent un petit apprenti donnant le premier coup de ciseau. Le bois est tranché. — « Ma tante a fait un geste !… dit le plus jeune des héritiers. — Non, c’est un effet des ondulations de la lumière !… » répondit le plus âgé qui avait à la fois l’œil sur le trésor et sur la morte. Les parents affligés trouvèrent, précisément à l’endroit où le tison avait roulé, une masse artistement enveloppée d’une couche de plâtre. — « Allez !.. » dit le vieux cohéritier. Le ciseau de l’apprenti fit alors sauter une tête humaine, et je ne sais quel vestige d’habillement leur fit reconnaître le comte que toute la ville croyait mort à Java et dont la perte avait été vivement pleurée par sa femme.

Le narrateur de cette vieille histoire était un grand homme sec, à l’œil fauve, à cheveux bruns, et l’auteur crut apercevoir de vagues ressemblances entre lui et le démon qui, jadis, l’avait tant tourmenté ; mais l’étranger n’avait pas le pied fourchu. Tout à coup le mot adultère sonna aux oreilles de l’auteur ; et alors, cette espèce de cloche réveilla, dans son imagination, les figures les plus lugubres du cortége qui naguère défilait à la suite de ces prestigieuses syllabes.

À compter de cette soirée, les persécutions fantasmagoriques d’un ouvrage qui n’existait pas recommencèrent ; et, à aucune époque de sa vie, l’auteur ne fut assailli d’autant d’idées fallacieuses sur le fatal sujet de ce livre. Mais il résista courageusement à l’esprit, bien que ce dernier rattachât les moindres événements de la vie à cette œuvre inconnue, et que, semblable à un commis de la douane, il plombât tout de son chiffré railleur.

Quelques jours après, l’auteur se trouva dans la compagnie de deux dames. La première avait été une des plus humaines et des plus spirituelles femmes de la cour de Napoléon. Arrivée jadis à une haute position sociale, la restauration l’y surprit, et l’en renversa ; elle s’était faite ermite. La seconde, jeune et belle, jouait en ce moment, à Paris, le rôle d’une femme à la mode. Elles étaient amies, parce que l’une ayant quarante ans et l’autre vingt-deux, leurs prétentions mettaient rarement en présence leur vanité sur le même terrain. L’auteur étant sans conséquence pour l’une des deux dames, et l’autre l’ayant deviné, elles continuèrent en sa présence une conversation assez franche qu’elles avaient commencée sur leur métier de femme.

— Avez-vous remarqué, ma chère, que les femmes n’aiment en général que des sots ? — Que dites-vous donc là, duchesse ? et comment accorderez-vous cette remarque avec l’aversion qu’elles ont pour leurs maris ? — (Mais c’est une tyrannie ! se dit l’auteur. Voilà donc maintenant le diable en cornette ?…) — Non, ma chère, je ne plaisante pas ! reprit la duchesse, et il y a de quoi faire frémir pour soi-même, depuis que j’ai contemplé froidement les personnes que j’ai connues autrefois. L’esprit a toujours un brillant qui nous blesse, l’homme qui en a beaucoup nous effraie peut-être, et s’il est fier, il ne sera pas jaloux, il ne saurait donc nous plaire. Enfin nous aimons peut-être mieux élever un homme jusqu’à nous que de monter jusqu’à lui… Le talent a bien des succès à nous faire partager, mais le sot donne des jouissances ; et nous préférons toujours entendre dire : « Voilà un bien bel homme ! » à voir notre amant choisi pour être de l’Institut. — En voilà bien assez, duchesse ! vous m’avez épouvantée.

Et la jeune coquette, se mettant à faire les portraits des amants dont raffolaient toutes les femmes de sa connaissance, n’y trouva pas un seul homme d’esprit. — Mais, par ma vertu, dit-elle, leurs maris valent mieux..

— Ces gens sont leurs maris ! répondit gravement la duchesse…

— Mais, demanda l’auteur, l’infortune dont est menacé le mari en France est-elle donc inévitable ?

— Oui ! répondit la duchesse en riant. Et l’acharnement de certaines femmes contre celles qui ont l’heureux malheur d’avoir une passion prouve combien la chasteté leur est à charge. Sans la peur du diable, l’une serait Laïs ; l’autre doit sa vertu à la sécheresse de son cœur ; celle-là à la manière sotte dont s’est comporté son premier amant ; celle-là…

L’auteur arrêta le torrent de ces révélations en faisant part aux deux dames du projet d’ouvrage par lequel il était persécuté, elles y sourirent, et promirent beaucoup de conseils. La plus jeune fournit gaiement un des premiers capitaux de l’entreprise, en disant qu’elle se chargeait de prouver mathématiquement que les femmes entièrement vertueuses étaient des êtres de raison.

Rentré chez lui, l’auteur dit alors à son démon : — Arrive ? Je suis prêt. Signons le pacte ! Le démon ne revint plus.

Si l’auteur écrit ici la biographie de son livre, ce n’est par aucune inspiration de fatuité. Il raconte des faits qui pourront servir à l’histoire de la pensée humaine, et qui expliqueront sans doute l’ouvrage même. Il n’est peut-être pas indifférent à certains anatomistes de la pensée de savoir que l’âme est femme. Ainsi, tant que l’auteur s’interdisait de penser au livre qu’il devait faire, le livre se montrait écrit partout. Il en trouvait une page sur le lit d’un malade, une autre sur le canapé d’un boudoir. Les regards des femmes quand elles tournoyaient emportées par une valse, lui jetaient des pensées ; un geste, une parole, fécondaient son cerveau dédaigneux. Le jour où il se dit : — Cet ouvrage, qui m’obsède, se fera !… tout a fui ; et, comme les trois Belges, il releva un squelette, là où il se baissait pour saisir un trésor.

Une douce et pâle figure succéda au démon tentateur, elle avait des manières engageantes et de la bonhomie, ses représentations étaient désarmées des pointes aiguës de la critique. Elle prodiguait plus de mots que d’idées, et semblait avoir peur du bruit. C’était peut-être le génie familier des honorables députés qui siégent au centre de la Chambre.

— « Ne vaut-il pas mieux, disait-elle, laisser les choses comme elles sont ? Vont-elles donc si mal ? Il faut croire au mariage comme à l’immortalité de l’âme ; et vous ne faites certainement pas un livre pour vanter le bonheur conjugal. D’ailleurs vous conclurez sans doute d’après un millier de ménages parisiens qui ne sont que des exceptions. Vous trouverez peut-être des maris disposés à vous abandonner leurs femmes ; mais aucun fils ne vous abandonnera sa mère… Quelques personnes blessées par les opinions que vous professerez soupçonneront vos mœurs, calomnieront vos intentions. Enfin, pour toucher aux écrouelles sociales, il faut être roi, ou tout au moins premier consul. »

Quoiqu’elle apparût sous la forme qui pouvait plaire le plus à l’auteur, la Raison ne fut point écoutée ; car dans le lointain la Folie agitait la marotte de Panurge, et il voulait s’en saisir ; mais, quand il essaya de la prendre, il se trouva qu’elle était aussi lourde que la massue d’Hercule, d’ailleurs, le curé de Meudon l’avait garnie de manière à ce qu’un jeune homme qui se pique moins de bien faire un livre que d’être bien ganté ne pouvait vraiment pas y toucher.

— Notre ouvrage est-il fini ? demanda la plus jeune des deux complices féminines de l’auteur. — Hélas ! madame, me récompenserez-vous de toutes les haines qu’il pourra soulever contre moi ? Elle fit un geste, et alors l’auteur répondit à son indécision par une expression d’insouciance. — Quoi ! vous hésiteriez ? publiez-le, n’ayez pas peur. Aujourd’hui nous prenons un livre bien plus pour la façon que pour l’étoffe.

Quoique l’auteur ne se donne ici que pour l’humble secrétaire de deux dames, il a, tout en coordonnant leurs observations, accompli plus d’une tâche. Une seule peut-être était restée en fait de mariage, celle de recueillir les choses que tout le monde pense et que personne n’exprime ; mais aussi faire une pareille Étude avec l’esprit de tout le monde, n’est-ce pas s’exposer à ce qu’il ne plaise à personne ? Cependant l’éclectisme de cette Étude la sauvera peut-être. Tout en raillant, l’auteur a essayé de populariser quelques idées consolantes. Il a presque toujours tenté de réveiller des ressorts inconnus dans l’âme humaine. Tout en prenant la défense des intérêts les plus matériels, les jugeant ou les condamnant, il aura peut-être fait apercevoir plus d’une jouissance intellectuelle. Mais l’auteur n’a pas la sotte prétention d’avoir toujours réussi à faire des plaisanteries de bon goût ; seulement il a compté sur la diversité des esprits, pour recevoir autant de blâme que d’approbation. La matière était si grave qu’il a constamment essayé de l’anecdoter, puisqu’aujourd’hui les anecdotes sont le passe-port de toute morale et l’anti-narcotique de tous les livres. Dans celui-ci, où tout est analyse et observation, la fatigue chez le lecteur et le MOI chez l’auteur étaient inévitables. C’est un des malheurs les plus grands qui puissent arriver à un ouvrage, et l’auteur ne se l’est pas dissimulé. Il a donc disposé les rudiments de cette longue ÉTUDE de manière à ménager des haltes au lecteur. Ce système a été consacré par un écrivain qui faisait sur le GOÛT un travail assez semblable à celui dont il s’occupait sur le MARIAGE, et auquel il se permettra d’emprunter quelques paroles pour exprimer une pensée qui leur est commune. Ce sera une sorte d’hommage rendu à son devancier dont la mort a [à] suivi de si près le succès.

« Quand j’écris et parle de moi au singulier, cela suppose une confabulation avec le lecteur ; il peut examiner, discuter, douter, et même rire ; mais, quand je m’arme du redoutable NOUS, je professe, il faut se soumettre. » (Brillat-Savarin, préface de la PHYSIOLOGIE DU GOUT.)

5 décembre 1829.



PREMIÈRE PARTIE

CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES


Nous parlerons contre les lois insensées jusqu’à ce qu’on les réforme, et en attendant nous nous y soumettrons aveuglément.
(DIDEROT, Supplément au Voyage de Bougainville.)




MÉDITATION I

LE SUJET



Physiologie, que me veux-tu ?

Ton but est-il de nous démontrer que le mariage unit, pour toute la vie, deux êtres qui ne se connaissent pas ?

Que la vie est dans la passion, et qu’aucune passion ne résiste au mariage ?

Que le mariage est une institution nécessaire au maintien des sociétés, mais qu’il est contraire aux lois de la nature ?

Que le divorce, cet admirable palliatif aux maux du mariage, sera unanimement redemandé ?

Que, malgré tous ses inconvénients, le mariage est la source première de la propriété ?

Qu’il offre d’incalculables gages de sécurité aux gouvernements ?

Qu’il y a quelque chose de touchant dans l’association de deux êtres pour supporter les peines de la vie ?

Qu’il y a quelque chose de ridicule à vouloir qu’une même pensée dirige deux volontés ?

Que la femme est traitée en esclave ?

Qu’il n’y a pas de mariages entièrement heureux ?

Que le mariage est gros de crimes, et que les assassinats connus ne sont pas les pires ?

Que la fidélité est impossible, au moins à l’homme ?

Qu’une expertise, si elle pouvait s’établir, prouverait plus de troubles que de sécurité dans la transmission patrimoniale des propriétés ?

Que l’adultère occasionne plus de maux que le mariage ne procure de biens ?

Que l’infidélité de la femme remonte aux premiers temps des sociétés, et que le mariage résiste à cette perpétuité de fraudes ?

Que les lois de l’amour attachent si fortement deux êtres, qu’aucune loi humaine ne saurait les séparer ?

Que s’il y a des mariages écrits sur les registres de l’officialité, il y en a de formés par les vœux de la nature, par une douce conformité ou par une entière dissemblance dans la pensée, et par des conformations corporelles ; qu’ainsi le ciel et la terre se contrarient sans cesse ?

Qu’il y a des maris riches de taille et d’esprit supérieur, dont les femmes ont des amants fort laids, petits ou stupides ?

Toutes ces questions fourniraient au besoin des livres ; mais ces livres sont faits, et les questions sont perpétuellement résolues.

Physiologie, que me veux-tu ?

Révèles-tu des principes nouveaux ? Viens-tu prétendre qu’il faut mettre les femmes en commun ? Lycurgue et quelques peuplades grecques, des Tartares et des Sauvages, l’ont essayé.

Serait-ce qu’il faut renfermer les femmes ? les Ottomans l’ont fait et ils les remettent aujourd’hui en liberté.

Serait-ce qu’il faut marier les filles sans dot et les exclure du droit de succéder ?… Des auteurs anglais et des moralistes ont prouvé que c’était, avec le divorce, le moyen le plus sûr de rendre les mariages heureux.

Serait-ce qu’il faut une petite Agar dans chaque ménage ? Il n’est pas besoin de loi pour cela. L’article du Code qui prononce des peines contre la femme adultère, en quelque lieu que le crime se soit commis, et celui qui ne punit un mari qu’autant que sa concubine habite sous le toit conjugal, admettent implicitement des maîtresses en ville.

Sanchez a disserté sur tous les cas pénitentiaires du mariage ; il a même argumenté sur la légitimité, sur l’opportunité de chaque plaisir ; il a tracé tous les devoirs moraux, religieux, corporels des époux ; bref, son ouvrage formerait douze volumes in-8º si l’on réimprimait ce gros in-folio intitulé de Matrimonio.

Des nuées de jurisconsultes ont lancé des nuées de traités sur les difficultés légales qui naissent du mariage. Il existe même des ouvrages sur le congrès judiciaire.

Des légions de médecins ont fait paraître des légions de livres sur le mariage dans ses rapports avec la chirurgie et la médecine.

Au dix-neuvième siècle, la Physiologie du Mariage est donc une insignifiante compilation ou l’œuvre d’un niais écrite pour d’autres niais : de vieux prêtres ont pris leurs balances d’or et pesé les moindres scrupules ; de vieux jurisconsultes ont mis leurs lunettes et distingué toutes les espèces ; de vieux médecins ont pris le scalpel et l’ont promené sur toutes les plaies ; de vieux juges ont monté sur leur siége et jugé tous les cas rédhibitoires ; des générations entières ont passé en jetant leur cri de joie ou de douleur ; chaque siècle a lancé son vote dans l’urne ; le Saint-Esprit, les poètes, les écrivains, ont tout enregistré depuis Ève jusqu’à la guerre de Troie, depuis Hélène jusqu’à madame de Maintenon, depuis la femme de Louis XIV jusqu’à la Contemporaine.

Physiologie, que me veux-tu donc ?

Voudrais-tu par hasard nous présenter des tableaux plus ou moins bien dessinés pour nous convaincre qu’un homme se marie :

Par Ambition… cela est bien connu ;

Par Bonté, pour arracher une fille à la tyrannie de sa mère ;

Par Colère, pour déshériter des collatéraux ;

Par Dédain d’une maîtresse infidèle ;

Par Ennui de la délicieuse vie de garçon ;

Par Folie, c’en est toujours une ;

Par Gageure, c’est le cas de lord Byron ;

Par Honneur, comme Georges Dandin ?

Par Intérêt, mais c’est presque toujours ainsi ;

Par Jeunesse, au sortir du collége, en étourdi ;

Par Laideur, en craignant de manquer de femme un jour ;

Par Machiavélisme, pour hériter promptement d’une vieille ;

Par Nécessité, pour donner un état à notre fils ;

Par Obligation, la demoiselle ayant été faible ;

Par Passion, pour s’en guérir plus sûrement ;

Par Querelle, pour finir un procès ;

Par Reconnaissance, c’est donner plus qu’on n’a reçu ;

Par Sagesse, cela arrive encore aux doctrinaires ;

Par Testament, quand un oncle mort vous grève son héritage d’une fille à épouser ;

Par Vieillesse, pour faire une fin ;

Par Usage, à l’imitation de ses aïeux.

(Le X manque, et peut-être est-ce à cause de son peu d’emploi comme tête de mot qu’on l’a pris pour signe de l’inconnu.)

Par Yatidi, qui est l’heure de se coucher et en signifie tous les besoins chez les Turcs ;

Par Zèle, comme le duc de Saint-Aignan qui ne voulait pas commettre de péchés.

Mais ces accidents-là ont fourni les sujets de trente mille comédies et de cent mille romans.

Physiologie, pour la troisième et dernière fois, que me veux-tu ?

Ici tout est banal comme les pavés d’une rue, vulgaire comme un carrefour. Le mariage est plus connu que Barrabas de la Passion ; toutes les vieilles idées qu’il réveille roulent dans les littératures depuis que le monde est monde, et il n’y a pas d’opinion utile et de projet saugrenu qui ne soient allés trouver un auteur, un imprimeur, un libraire et un lecteur.

Permettez-moi de vous dire comme Rabelais, notre maître à tous : — « Gens de bien, Dieu vous sauve et vous garde ! Où êtes-vous ? je ne peux vous voir. Attendez que je chausse mes lunettes. Ah ! ah ! je vous vois. Vous, vos femmes, vos enfants, vous êtes en santé désirée ? Cela me plaît. »

Mais ce n’est pas pour vous que j’écris. Puisque vous avez de grands enfants, tout est dit.

« Ah ! c’est vous, buveurs très-illustres, vous, goutteux très-précieux, et vous, croûtes-levés infatigables, mignons poivrés, qui pantagruelizez tout le jour, qui avez des pies privées bien guallantes, et allez à tierce, à sexte, à nones, et pareillement à vêpres, à complies, qui iriez voirement toujours. »

Ce n’est pas à vous que s’adresse la Physiologie du Mariage, puisque vous n’êtes pas mariés. Ainsi soit-il toujours !

« Vous, tas de serrabaites, cagots, escargotz, hypocrites, caphartz, frapartz, botineurs, romipetes et autres telles gens qui se sont déguisés comme masques, pour tromper le monde !… arrière mastins, hors de la quarrière ! hors d’ici, cerveaux à bourrelet !… De par le diable, êtes-vous encore là ?… »

Il ne me reste plus, peut-être, que de bonnes âmes aimant à rire. Non de ces pleurards qui veulent se noyer à tout propos en vers et en prose, qui font les malades en odes, en sonnets, en méditations ; non de ces songe-creux en toute sorte, mais quelques-uns de ces anciens pantagruélistes qui n’y regardent pas de si près quand il s’agit de banqueter et de goguenarder, qui trouvent du bon dans le livre des Pois au lard, cum commento, de Rabelais, dans celui de la dignité des Braguettes, et qui estiment ces beaux livres de haulte gresse, legiers au porchas, hardis à la rencontre.

L’on ne peut guère plus rire du gouvernement, mes amis, depuis qu’il a trouvé le moyen de lever quinze cents millions d’impôts. Les papegaux, les évégaux, les moines et moinesses ne sont pas encore assez riches pour qu’on puisse boire chez eux ; mais arrive saint Michel, qui chassa le diable du ciel, et nous verrons peut-être le bon temps revenir ! Partant, il ne nous reste en ce moment que le mariage en France qui soit matière à rire. Disciples de Panurge, de vous seuls je veux pour lecteurs. Vous savez prendre et quitter un livre à propos, faire du plus aisé, comprendre à demi-mot et tirer nourriture d’un os médullaire.

Ces gens à microscope, qui ne voient qu’un point, les censeurs enfin, ont-ils bien tout dit, tout passé en revue ? ont-ils prononcé en dernier ressort qu’un livre sur le mariage est aussi impossible à exécuter qu’une cruche cassée à rendre neuve ?

— Oui, maître-fou. Pressurez le mariage, il n’en sortira jamais rien que du plaisir pour les garçons et de l’ennui pour les maris. C’est la morale éternelle. Un million de pages imprimées n’auront pas d’autre substance.

Cependant voici ma première proposition : Le mariage est un combat à outrance avant lequel les deux époux demandent au ciel sa bénédiction, parce que s’aimer toujours est la plus téméraire des entreprises ; le combat ne tarde pas à commencer, et la victoire, c’est-à-dire la liberté, demeure au plus adroit.

D’accord. Où voyez-vous là une conception neuve ?

Eh ! bien, je m’adresse aux mariés d’hier et d’aujourd’hui, à ceux qui, en sortant de l’église ou de la municipalité, conçoivent l’espérance de garder leurs femmes pour eux seuls ; à ceux à qui je ne sais quel égoïsme ou quel sentiment indéfinissable fait dire à l’aspect des malheurs d’autrui : — Cela ne m’arrivera pas, à moi !

Je m’adresse à ces marins qui, après avoir vu des vaisseaux sombrer, se mettent en mer ; à ces garçons qui, après avoir causé le naufrage de plus d’une vertu conjugale, osent se marier. Et voici le sujet, il est éternellement neuf, éternellement vieux !

Un jeune homme, un vieillard peut-être, amoureux ou non, vient d’acquérir par un contrat bien et dûment enregistré à la Mairie, dans le Ciel et sur les contrôles du Domaine, une jeune fille à longs cheveux, aux yeux noirs et humides, aux petits pieds, aux doigts mignons et effilés, à la bouche vermeille, aux dents d’ivoire, bien faite, frémissante, appétissante et pimpante, blanche comme un lys, comblée des trésors les plus désirables de la beauté : ses cils baissés ressemblent aux dards de la couronne de fer, sa peau, tissu aussi frais que la corolle d’un camélia blanc, est nuancée de la pourpre des camélias rouges ; sur son teint virginal l’œil croit voir la fleur d’un jeune fruit et le duvet imperceptible d’une pêche diaprée ; l’azur des veines distille une riche chaleur à travers ce réseau clair ; elle demande et donne la vie ; elle est tout joie et tout amour, tout gentillesse et tout naïveté. Elle aime son époux, ou du moins elle croit l’aimer…

L’amoureux mari a dit dans le fond de son cœur : « Ces yeux ne verront que moi, cette bouche ne frémira d’amour que pour moi, cette douce main ne versera les chatouilleux trésors de la volupté que sur moi, ce sein ne palpitera qu’à ma voix, cette âme endormie ne s’éveillera qu’à ma volonté ; moi seul je plongerai mes doigts dans ces tresses brillantes ; seul je promènerai de rêveuses caresses sur cette tête frissonnante. Je ferai veiller la Mort à mon chevet pour défendre l’accès du lit nuptial à l’étranger ravisseur ; ce trône de l’amour nagera dans le sang des imprudents ou dans le mien. Repos, honneur, félicité, liens paternels, fortune de mes enfants, tout est là ; je veux tout défendre comme une lionne ses petits. Malheur à qui mettra le pied dans mon antre ! »

— Eh ! bien, courageux athlète, nous applaudissons à ton dessein. Jusqu’ici nul géomètre n’a osé tracer des lignes de longitude et de latitude sur la mer conjugale. Les vieux maris ont eu vergogne d’indiquer les bancs de sable, les rescifs, les écueils, les brisants, les moussons, les côtes et les courants qui ont détruit leurs barques, tant ils avaient honte de leurs naufrages. Il manquait un guide, une boussole aux pèlerins mariés… cet ouvrage est destiné à leur en servir.

Sans parler des épiciers et des drapiers, il existe tant de gens qui sont trop occupés pour perdre du temps à chercher les raisons secrètes qui font agir les femmes, que c’est une œuvre charitable de leur classer par titres et par chapitres toutes les situations secrètes du mariage ; une bonne table des matières leur permettra de mettre le doigt sur les mouvements du cœur de leurs femmes, comme la table des logarithmes leur apprend le produit d’une multiplication.

Eh ! bien, que vous en semble ? N’est-ce pas une entreprise neuve et à laquelle tout philosophe a renoncé que de montrer comment on peut empêcher une femme de tromper son mari ? N’est-ce pas la comédie des comédies ? N’est-ce pas un autre speculum vitæ humanæ ? Il ne s’agit plus de ces questions oiseuses dont nous avons fait justice dans cette Méditation. Aujourd’hui, en morale, comme dans les sciences exactes, le siècle demande des faits, des observations. Nous en apportons.

Commençons donc par examiner le véritable état des choses, par analyser les forces de chaque parti. Avant d’armer notre champion imaginaire, calculons le nombre de ses ennemis, comptons les Cosaques qui veulent envahir sa petite patrie.

S’embarque avec nous qui voudra, rira qui pourra. Levez l’ancre, hissez les voiles ! Vous savez de quel petit point rond vous partez. C’est un grand avantage que nous avons sur bien des livres.

Quant à notre fantaisie de rire en pleurant et de pleurer en riant, comme le divin Rabelais buvait en mangeant et mangeait en buvant ; quant à notre manie de mettre Héraclite et Démocrite dans la même page, de n’avoir ni style, ni préméditation de phrase… si quelqu’un de l’équipage en murmure !… Hors du tillac les vieux cerveaux à bourrelet, les classiques en maillot, les romantiques en linceul, et vogue la galère !

Tout ce monde-là nous reprochera peut-être de ressembler à ceux qui disent d’un air joyeux : « Je vais vous conter une histoire qui vous fera rire !… » Il s’agit bien de plaisanter quand on parle de mariage ! ne devinez-vous pas que nous le considérons comme une légère maladie à laquelle nous sommes tous sujets et que ce livre en est la monographie ?

— Mais vous, votre galère ou votre ouvrage, avez l’air de ces postillons qui, en partant d’un relais, font claquer leur fouet parce qu’ils mènent des Anglais. Vous n’aurez pas couru au grand galop pendant une demi-lieue que vous descendrez pour remettre un trait ou laisser souffler vos chevaux. Pourquoi sonner de la trompette avant la victoire ?

— Hé ! chers pantagruélistes, il suffit aujourd’hui d’avoir des prétentions à un succès pour l’obtenir ; et comme, après tout, les grands ouvrages ne sont peut-être que de petites idées longuement développées, je ne vois pas pourquoi je ne chercherais pas à cueillir des lauriers, ne fût-ce que pour couronner ces tant salés jambons qui nous aideront à humer le piot. — Un instant, pilote ? Ne partons pas sans faire une petite définition…

Lecteurs, si vous rencontrez de loin en loin, comme dans le monde, les mots de vertu ou de femmes vertueuses en cet ouvrage, convenons que la vertu sera cette pénible facilité avec laquelle une épouse réserve son cœur à un mari ; à moins que le mot ne soit employé dans un sens général, distinction qui est abandonnée à la sagacité naturelle de chacun.




MÉDITATION II

STATISTIQUE CONJUGALE



L’Administration s’est occupée depuis vingt ans environ à chercher combien le sol de la France contient d’hectares de bois, de prés, de vignes, de jachères. Elle ne s’en est pas tenue là, elle a voulu connaître le nombre et la nature des animaux. Les savants sont allés plus loin : ils ont compté les stères de bois, les kilogrammes de bœuf, les litres de vin, les pommes et les œufs consommés à Paris. Mais personne ne s’est encore avisé, soit au nom de l’honneur marital, soit dans l’intérêt des gens à marier, soit au profit de la morale et de la perfectibilité des institutions humaines, d’examiner le nombre des femmes honnêtes. Quoi ! le ministère français interrogé pourra répondre qu’il a tant d’hommes sous les armes, tant d’espions, tant d’employés, tant d’écoliers ; et quant aux femmes vertueuses… néant ? S’il prenait à un roi de France la fantaisie de chercher son auguste compagne parmi ses sujettes, l’Administration ne pourrait même pas lui indiquer le gros de brebis blanches au sein duquel il aurait à choisir ; elle serait obligée d’en venir à quelque institution de rosière, ce qui apprêterait à rire.

Les anciens seraient-ils donc nos maîtres en institutions politiques comme en morale ? L’histoire nous apprend qu’Assuérus, voulant prendre femme parmi les filles de Perse, choisit Esther, la plus vertueuse et la plus belle. Ses ministres avaient donc nécessairement trouvé un mode quelconque d’écrémer la population. Malheureusement, la Bible, si claire sur toutes les questions matrimoniales, a omis de nous donner cette loi d’élection conjugale.

Essayons de suppléer à ce silence de l’Administration en établissant le décompte du sexe féminin en France. Ici, nous réclamons l’attention de tous les amis de la morale publique, et nous les instituons juges de notre manière de procéder. Nous tâcherons d’être assez généreux dans nos évaluations, assez exact dans nos raisonnements, pour faire admettre par tout le monde le résultat de cette analyse.

On compte généralement trente millions d’habitants en France.

Quelques naturalistes pensent que le nombre des femmes surpasse celui des hommes ; mais comme beaucoup de statisticiens sont de l’opinion contraire, nous prendrons le calcul le plus vraisemblable en admettant quinze millions de femmes.

Nous commencerons par retrancher de cette somme totale environ neuf millions de créatures qui, au premier abord, semblent avoir assez de ressemblance avec la femme, mais qu’un examen approfondi nous a contraint de rejeter.

Expliquons-nous.

Les naturalistes ne considèrent en l’homme qu’un genre unique de cet ordre de Bimanes, établi par Duméril, dans sa Zoologie analytique, page 16, et auquel Bory-Saint-Vincent a cru devoir ajouter le genre Orang, sous prétexte de le compléter.

Si ces zoologistes ne voient en nous qu’un mammifère, à trente-deux vertèbres, ayant un os hyoïde, possédant plus de plis que tout autre animal dans les hémisphères du cerveau ; si pour eux, il n’existe d’autres différences dans cet ordre que celles qui sont introduites par l’influence des climats, lesquelles ont fourni la nomenclature de quinze espèces desquelles il est inutile de citer les noms scientifiques, le physiologiste doit avoir aussi le droit d’établir ses genres et ses sous-genres, d’après certains degrés d’intelligence et certaines conditions d’existence morale et pécuniaire.

Or les neuf millions d’êtres dont il est ici question offrent bien au premier aspect tous les caractères attribués à l’espèce humaine : ils ont l’os hyoïde, le bec coracoïde, l’acromion et l’arcade zygomatique : permis donc à ces messieurs du Jardin des Plantes de les classer dans le genre Bimane ; mais que nous y voyions des femmes !… voilà ce que notre Physiologie n’admettra jamais.

Pour nous et pour ceux auxquels ce livre est destiné, une femme est une variété rare dans le genre humain, et dont voici les principaux caractères physiologiques.

Cette espèce est due aux soins particuliers que les hommes ont pu donner à sa culture, grâce à la puissance de l’or et à la chaleur morale de la civilisation. Elle se reconnaît généralement à la blancheur, à la finesse, à la douceur de la peau. Son penchant la porte à une exquise propreté. Ses doigts ont horreur de rencontrer autre chose que des objets doux, moelleux, parfumés. Comme l’hermine, elle meurt quelquefois de douleur de voir souiller sa blanche tunique. Elle aime à lisser ses cheveux, à leur faire exhaler des odeurs enivrantes, à brosser ses ongles roses, à les couper en amande, à baigner souvent ses membres délicats. Elle ne se plaît pendant la nuit que sur le duvet le plus doux ; pendant le jour, que sur des divans de crin ; aussi la position horizontale est-elle celle qu’elle prend le plus volontiers. Sa voix est d’une douceur pénétrante, ses mouvements sont gracieux. Elle parle avec une merveilleuse facilité. Elle ne s’adonne à aucun travail pénible ; et cependant, malgré sa faiblesse apparente, il y a des fardeaux qu’elle sait porter et remuer avec une aisance miraculeuse. Elle fuit l’éclat du soleil et s’en préserve par d’ingénieux moyens. Pour elle, marcher est une fatigue ; mange-t-elle ? c’est un mystère ; partage-t-elle les besoins des autres espèces ? c’est un problème. Curieuse à l’excès, elle se laisse prendre facilement par celui qui sait lui cacher la plus petite chose, car son esprit la porte sans cesse à chercher l’inconnu. Aimer est sa religion : elle ne pense qu’à plaire à celui qu’elle aime. Être aimée est le but de toutes ses actions, exciter des désirs celui de tous ses gestes. Aussi ne songe-t-elle qu’aux moyens de briller ; elle ne se meut qu’au sein d’une sphère de grâce et d’élégance ; c’est pour elle que la jeune Indienne a filé le poil souple des chèvres du Thibet, que Tarare tisse ses voiles d’air, que Bruxelles fait courir des navettes chargées du lin le plus pur et le plus délié, que Visapour dispute aux entrailles de la terre des cailloux étincelants, et que Sèvres dore sa blanche argile. Elle médite nuit et jour de nouvelles parures, emploie sa vie à faire empeser ses robes, à chiffonner des fichus. Elle va se montrant brillante et fraîche à des inconnus dont les hommages la flattent, dont les désirs la charment, bien qu’ils lui soient indifférents. Les heures dérobées au soin d’elle-même et à la volupté, elle les emploie à chanter les airs les plus doux : c’est pour elle que la France et l’Italie inventent leurs délicieux concerts et que Naples donne aux cordes une âme harmonieuse. Cette espèce, enfin, est la reine du monde et l’esclave d’un désir. Elle redoute le mariage parce qu’il finit par gâter la taille, mais elle s’y livre parce qu’il promet le bonheur. Si elle fait des enfants, c’est par un pur hasard, et quand ils sont grands, elle les cache.

Ces traits, pris à l’aventure entre mille, se retrouvent-ils en ces créatures dont les mains sont noires comme celles des singes, et la peau tannée comme les vieux parchemins d’un olim, dont le visage est brûlé par le soleil, et le cou ridé comme celui des dindons ; qui sont couvertes de haillons, dont la voix est rauque, l’intelligence nulle, l’odeur insupportable, qui ne songent qu’à la huche au pain, qui sont incessamment courbées vers la terre, qui piochent, qui hersent, qui fanent, glanent, moissonnent, pétrissent le pain, teillent du chanvre ; qui, pêle-mêle avec des bestiaux, des enfants et des hommes, habitent des trous à peine couverts de paille ; auxquelles enfin il importe peu d’où pleuvent les enfants ? en produire beaucoup pour en livrer beaucoup à la misère et au travail est toute leur tâche ; et si leur amour n’est pas un labeur comme celui des champs, il est au moins une spéculation.

Hélas ! s’il y a par le monde des marchandes assises tout le jour entre de la chandelle et de la cassonade, des fermières qui traient les vaches, des infortunées dont on se sert comme de bêtes de somme dans les manufactures, ou qui portent la hotte, la houe et l’éventaire ; s’il existe malheureusement trop de créatures vulgaires pour lesquelles la vie de l’âme, les bienfaits de l’éducation, les délicieux orages du cœur sont un paradis inaccessible, et si la nature a voulu qu’elles eussent un bec coracoïde, un os hyoïde et trente-deux vertèbres, qu’elles restent pour le physiologiste dans le genre Orang ! Ici, nous ne stipulons que pour les oisifs, pour ceux qui ont le temps et l’esprit d’aimer, pour les riches qui ont acheté la propriété des passions, pour les intelligences qui ont conquis le monopole des chimères. Anathème sur tout ce qui ne vit pas de la pensée ! Disons raca et même racaille de qui n’est pas ardent, jeune, beau et passionné. C’est l’expression publique du sentiment secret des philanthropes qui savent lire ou qui peuvent monter en équipage. Dans nos neuf millions de proscrites, le percepteur, le magistrat, le législateur, le prêtre voient sans doute des âmes, des administrés, des justiciables, des contribuables ; mais l’homme à sentiment, le philosophe de boudoir, tout en mangeant le petit pain de griot semé et récolté par ces créatures-là, les rejetteront, comme nous le faisons, hors du genre Femme. Pour eux, il n’y a de femme que celle qui peut inspirer de l’amour ; il n’y a d’existant que la créature investie du sacerdoce de la pensée par une éducation privilégiée, et chez qui l’oisiveté a développé la puissance de l’imagination ; enfin il n’y a d’être que celui dont l’âme rêve, en amour, autant de jouissances intellectuelles que de plaisirs physiques.

Cependant nous ferons observer que ces neuf millions de parias femelles produisent çà et là des milliers de paysannes qui, par des circonstances bizarres, sont jolies comme des amours ; elles arrivent à Paris ou dans les grandes villes, et finissent par monter au rang des femmes comme il faut ; mais pour ces deux ou trois mille créatures privilégiées, il y en a cent mille autres qui restent servantes ou se jettent en d’effroyables désordres. Néanmoins nous tiendrons compte à la population féminine de ces Pompadours de village.

Ce premier calcul est fondé sur cette découverte de la statistique, qu’en France il y a dix-huit millions de pauvres, dix millions de gens aisés, et deux millions de riches.

Il n’existe donc en France que six millions de femmes dont les hommes à sentiment s’occupent, se sont occupés ou s’occuperont.

Soumettons cette élite sociale à un examen philosophique.

Nous pensons, sans crainte d’être démenti, que les époux qui ont vingt ans de ménage doivent dormir tranquillement sans avoir à redouter l’invasion de l’amour et le scandale d’un procès en criminelle conversation. De ces six millions d’individus il faut donc distraire environ deux millions de femmes extrêmement aimables, parce qu’à quarante ans passés elles ont vu le monde ; mais comme elles ne peuvent remuer le cœur de personne, elles sont en dehors de la question dont il s’agit. Si elles ont le malheur de ne pas être recherchées pour leur amabilité, l’ennui les gagne ; elles se jettent dans la dévotion, dans les chats, les petits chiens, et autres manies qui n’offensent plus que Dieu.

Les calculs faits au Bureau des Longitudes sur la population nous autorisent à soustraire encore de la masse totale deux millions de petites filles, jolies à croquer ; elles en sont à l’À, B, C de la vie, et jouent innocemment avec d’autres enfants, sans se douter que ces petits malis, qui alors les font rire, les feront pleurer un jour.

Maintenant, sur les deux millions de femmes restant, quel est l’homme raisonnable qui ne nous abandonnera pas cent mille pauvres filles bossues, laides, quinteuses, rachitiques, malades, aveugles, blessées, pauvres quoique bien élevées, mais demeurant toutes demoiselles et n’offensant aucunement, par ce moyen, les saintes lois du mariage ?

Nous refusera-t-on cent mille autres filles qui se trouvent sœurs de Sainte-Camille, sœurs de charité, religieuses, institutrices, demoiselles de compagnie, etc. ? Mais nous mettrons dans ce saint voisinage le nombre assez difficile à évaluer des jeunes personnes trop grandes pour jouer avec les petits garçons, et trop jeunes encore pour éparpiller leurs couronnes de fleurs d’oranger.

Enfin, sur les quinze cent mille sujets qui se trouvent au fond de notre creuset, nous diminuerons encore cinq cent mille autres unités que nous attribuerons aux filles de Baal, qui font plaisir aux gens peu délicats. Nous y comprendrons même, sans crainte qu’elles ne se gâtent ensemble, les femmes entretenues, les modistes, les filles de boutique, les mercières, les actrices, les cantatrices, les filles d’opéra, les figurantes, les servantes-maîtresses, les femmes de chambre, etc. La plupart de ces créatures excitent bien des passions, mais elles trouvent de l’indécence à faire prévenir un notaire, un maire, un ecclésiastique et un monde de rieurs du jour et du moment où elles se donnent à leur amant. Leur système, justement blâmé par une société curieuse, a l’avantage de ne les obliger à rien envers les hommes, envers M. le maire, envers la justice. Or, ne portant atteinte à aucun serment public, ces femmes n’appartiennent en rien à un ouvrage exclusivement consacré aux mariages légitimes.

C’est demander bien peu pour cet article, dira-t-on, mais il formera compensation à ceux que des amateurs pourraient trouver trop enflés. Si quelqu’un, par amour pour une riche douairière, veut la faire passer dans le million restant, il la prendra sur le chapitre des sœurs de charité, des filles d’opéra ou des bossues. Enfin, nous n’avons appelé que cinq cent mille têtes à former cette dernière catégorie, parce qu’il arrive souvent, comme on l’a vu ci-dessus, que les neuf millions de paysannes l’augmentent d’un grand nombre de sujets. Nous avons négligé la classe ouvrière et le petit commerce par la même raison : les femmes de ces deux sections sociales sont le produit des efforts que font les neuf millions de Bimanes femelles pour s’élever vers les hautes régions de la civilisation. Sans cette scrupuleuse exactitude, beaucoup de personnes regarderaient cette Méditation de Statistique conjugale comme une plaisanterie.

Nous avions bien pensé à organiser une petite classe de cent mille individus, pour former une caisse d’amortissement de l’espèce, et servir d’asile aux femmes qui tombent dans un état mitoyen, comme les veuves, par exemple ; mais nous avons préféré compter largement.

Il est facile de prouver la justesse de notre analyse : une seule réflexion suffit.

La vie de la femme se partage en trois époques bien distinctes : la première commence au berceau et se termine à l’âge de nubilité ; la seconde embrasse le temps pendant lequel une femme appartient au mariage ; la troisième s’ouvre par l’âge critique, sommation assez brutale que la Nature fait aux passions d’avoir à cesser. Ces trois sphères d’existence étant, à peu de chose près, égales en durée, doivent diviser en nombres égaux une quantité donnée de femmes. Ainsi, dans une masse de six millions, l’on trouve, sauf les fractions qu’il est loisible aux savants de chercher, environ deux millions de filles entre un an et dix-huit, deux millions de femmes âgées de dix-huit ans au moins, de quarante au plus, et deux millions de vieilles. Les caprices de l’État social ont donc distribué les deux millions de femmes aptes à se marier en trois grandes catégories d’existence, savoir : celles qui restent filles par les raisons que nous avons déduites ; celles dont la vertu importe peu aux maris, et le million de femmes légitimes dont nous avons à nous occuper.

Vous voyez, par ce dépouillement assez exact de la population femelle, qu’il existe à peine en France un petit troupeau d’un million de brebis blanches, bercail privilégié où tous les loups veulent entrer.

Faisons passer par une autre étamine ce million de femmes déjà triées sur le volet.

Pour parvenir à une appréciation plus vraie du degré de confiance qu’un homme doit avoir en sa femme, supposons pour un moment que toutes ces épouses tromperont leurs maris.

Dans cette hypothèse, il conviendra de retrancher environ un vingtième de jeunes personnes qui, mariées de la veille, seront au moins fidèles à leurs serments pendant un certain temps.

Un autre vingtième sera malade. C’est accorder une bien faible part aux douleurs humaines.

Certaines passions qui, dit-on, détruisent l’empire de l’homme sur le cœur de la femme, la laideur, les chagrins, les grossesses, réclament encore un vingtième.

L’adultère ne s’établit pas dans le cœur d’une femme mariée comme on tire un coup de pistolet. Quand même la sympathie ferait naître des sentiments à la première vue, il y a toujours un combat dont la durée forme une certaine non-valeur dans la somme totale des infidélités conjugales. C’est presque insulter la pudeur en France que de ne représenter le temps de ces combats, dans un pays si naturellement guerrier, que par un vingtième du total des femmes ; mais alors nous supposerons que certaines femmes malades conservent leurs amants au milieu des potions calmantes, et qu’il y a des femmes dont la grossesse fait sourire quelque célibataire sournois. Nous sauverons ainsi la pudeur de celles qui combattent pour la vertu.

Par la même raison, nous n’oserons pas croire qu’une femme abandonnée par son amant en trouve un autre hic et nunc ; mais cette non-valeur-là étant nécessairement plus faible que la précédente, nous l’estimerons à un quarantième.

Ces retranchements réduiront notre masse à huit cent mille femmes, quand il s’agira de déterminer le nombre de celles qui offenseront la foi conjugale.

En ce moment, qui ne voudrait pas rester persuadé que ces femmes sont vertueuses ? Ne sont-elles pas la fleur du pays ? Ne sont-elles pas toutes verdissantes, ravissantes, étourdissantes de beauté, de jeunesse, de vie et d’amour ? Croire à leur vertu est une espèce de religion sociale ; car elles sont l’ornement du monde et font la gloire de la France.

C’est donc au sein de ce million que nous avons à chercher :

Le nombre des femmes honnêtes ;

Le nombre des femmes vertueuses.

Cette investigation et ces deux catégories demandent des Méditations entières, qui serviront d’appendice à celle-ci.




MÉDITATION III

DE LA FEMME HONNÊTE.



La Méditation précédente a démontré que nous possédons en France une masse flottante d’un million de femmes, exploitant le privilége d’inspirer les passions qu’un galant homme avoue sans honte ou cache avec plaisir. C’est donc sur ce million de femmes qu’il faut promener notre lanterne diogénique, pour trouver les femmes honnêtes du pays.

Cette recherche nous entraîne à quelques digressions.

Deux jeunes gens bien mis, dont le corps svelte et les bras arrondis ressemblent à la demoiselle d’un paveur, et dont les bottes sont supérieurement faites, se rencontrent un matin sur le boulevard, à la sortie du passage des Panoramas. — Tiens, c’est toi ! — Oui, mon cher, je me ressemble, n’est-ce pas ? Et de rire plus ou moins spirituellement, suivant la nature de la plaisanterie qui ouvre la conversation.

Quand ils se sont examinés avec la curiosité sournoise d’un gendarme qui cherche à reconnaître un signalement, qu’ils sont bien convaincus de la fraîcheur respective de leurs gants, de leurs gilets et de la grâce avec laquelle leurs cravates sont nouées ; qu’ils sont à peu près certains qu’aucun d’eux n’est tombé dans le malheur, ils se prennent le bras ; et s’ils partent du théâtre des Variétés, ils n’arriveront pas à la hauteur de Frascati sans s’être adressé une question un peu drue, dont voici la traduction libre : — Qui épousons-nous pour le moment ?…

Règle générale, c’est toujours une femme charmante.

Quel est le fantassin de Paris dans l’oreille duquel il n’est pas tombé, comme des balles en un jour de bataille, des milliers de mots prononcés par les passants, et qui n’ait pas saisi une de ces innombrables paroles gelées en l’air, dont parle Rabelais ? Mais la plupart des hommes se promènent à Paris comme ils mangent, comme ils vivent, sans y penser. Il existe peu de musiciens habiles, de physionomistes exercés qui sachent reconnaître de quelle clef ces notes éparses sont signées, de quelle passion elles procèdent. Oh ! errer dans Paris ! adorable et délicieuse existence ? Flaner est une science, c’est la gastronomie de l’œil. Se promener, c’est végéter ; flaner c’est vivre. La jeune et jolie femme, long-temps contemplée par des yeux ardents, serait encore bien plus recevable à prétendre un salaire que le rôtisseur qui demandait vingt sous au Limousin dont le nez, enflé à toutes voiles, aspirait de nourrissants parfums. Flaner, c’est jouir, c’est recueillir des traits d’esprit, c’est admirer de sublimes tableaux de malheur, d’amour, de joie, des portraits gracieux ou grotesques ; c’est plonger ses regards au fond de mille existences : jeune, c’est tout désirer, tout posséder ; vieillard, c’est vivre de la vie des jeunes gens, c’est épouser leurs passions. Or, combien de réponses un flaneur artiste n’a-t-il pas entendu faire à l’interrogation catégorique sur laquelle nous sommes restés ?

— Elle a trente-cinq ans, mais tu ne lui en donnerais pas vingt ! dit un bouillant jeune homme aux yeux pétillants, et qui, libéré du collége, voudrait, comme Chérubin, tout embrasser. — Comment donc ! mais nous avons des peignoirs de batiste et des anneaux de nuit en diamants… dit un clerc de notaire — Elle a voiture et une loge aux Français ! dit un militaire. — Moi ! s’écrie un autre un peu âgé en ayant l’air de répondre à une attaque, cela ne me coûte pas un sou ! Quand on est tourné comme nous… Est-ce que tu en serais là, mon respectable ami ? Et le promeneur de frapper un léger coup de plat de la main sur l’abdomen de son camarade. — Oh ! elle m’aime ! dit un autre, on ne peut pas s’en faire d’idée ; mais elle a le mari le plus bête ! Ah !… Buffon a supérieurement décrit les animaux, mais le bipède nommé mari… (Comme c’est agréable à entendre quand on est marié !)— Oh ! mon ami, comme un ange !… est la réponse d’une demande discrètement faite à l’oreille. — Peux-tu me dire son nom ou me la montrer ?… — Oh ! non, c’est une femme honnête.

Quand un étudiant est aimé d’une limonadière, il la nomme avec orgueil et mène ses amis déjeuner chez elle. Si un jeune homme aime une femme dont le mari s’adonne à un commerce qui embrasse des objets de première nécessité, il répondra en rougissant : — C’est une lingère, c’est la femme d’un papetier, d’un bonnetier, d’un marchand de draps, d’un commis, etc…

Mais cet aveu d’un amour subalterne, éclos en grandissant au milieu des ballots, des pains de sucre ou des gilets de flanelle, est toujours accompagné d’un pompeux éloge de la fortune de la dame. Le mari seul se mêle du commerce, il est riche, il a de beaux meubles ; d’ailleurs la bien-aimée vient chez son amant ; elle a un cachemire, une maison de campagne, etc.


Bref, un jeune homme ne manque jamais d’excellentes raisons pour prouver que sa maîtresse va devenir très-prochainement une femme honnête, si elle ne l’est pas déjà. Cette distinction, produite par l’élégance de nos mœurs, est devenue aussi indéfinissable que la ligne à laquelle commence le bon ton. Qu’est-ce donc alors qu’une femme honnête ?

Cette matière touche de trop près à la vanité des femmes, à celle de leurs amants, et même à celle d’un mari, pour que nous n’établissions pas ici des règles générales, résultat d’une longue observation.

Notre million de têtes privilégiées représente une masse d’éligibles au titre glorieux de femme honnête, mais toutes ne sont pas élues. Les principes de cette élection se trouvent dans les axiomes suivants :


APHORISMES


I.

Une femme honnête est essentiellement mariée.


II

Une femme honnête a moins de quarante ans.


III.

Une femme mariée dont les faveurs sont payables n’est pas une femme honnête.


IV.

Une femme mariée qui a une voiture à elle est une femme honnête.


V.

Une femme qui fait la cuisine dans son ménage n’est pas une femme honnête.


VI.

Quand un homme a gagné vingt mille livres de rente, sa femme est une femme honnête, quel que soit le genre de commerce auquel il a dû sa fortune.


VII.

Une femme qui dit une lettre d’échange pour une lettre de change, souyer pour soulier, pierre de lierre pour pierre de liais, qui dit d’un homme : « Est-il farce monsieur un tel ! » ne peut jamais être une femme honnête, quelle que soit sa fortune.


VIII.

Une femme honnête doit avoir une existence pécuniaire qui permette à son amant de penser qu’elle ne lui sera jamais à charge d’aucune manière.


IX.

Une femme logée au troisième étage (les rues de Rivoli et Castiglione exceptées) n’est pas une femme honnête.


X.

La femme d’un banquier est toujours une femme honnête ; mais une femme assise dans un comptoir ne peut l’être qu’autant que son mari fait un commerce très-étendu et qu’elle ne loge pas au-dessus de sa boutique.


XI.

La nièce, non mariée, d’un évêque, et quand elle demeure chez lui, peut passer pour une femme honnête, parce que si elle a une intrigue, elle est obligée de tromper son oncle.


XII.

Une femme honnête est celle que l’on craint de compromettre.


XIII.

La femme d’un artiste est toujours une femme honnête.



En appliquant ces principes, un homme du département de l’Ardèche peut résoudre toutes les difficultés qui se présenteront dans cette matière.

Pour qu’une femme ne fasse pas elle-même sa cuisine, ait reçu une brillante éducation, ait le sentiment de la coquetterie, ait le droit de passer des heures entières dans un boudoir, couchée sur un divan, et vive de la vie de l’âme, il lui faut au moins un revenu de six mille francs en province ou de vingt mille livres à Paris. Ces deux termes de fortune vont nous indiquer le nombre présumé des femmes honnêtes qui se trouvent dans le million, produit brut de notr e statistique.

Or, trois cent mille rentiers à quinze cents francs représentent la somme totale des pensions, des intérêts viagers et perpétuels, payés par le Trésor, et celle des rentes hypothécaires ;

Trois cent mille propriétaires jouissant de trois mille cinq cents francs de revenu foncier représentent toute la fortune territoriale ;

Deux cent mille parties prenantes, à raison de quinze cents francs, représentent le partage du budget de l’État et celui des budgets municipaux ou départementaux ; soustraction faite de la dette, des fonds du clergé, de la somme des héros à cinq sous par jour et des sommes allouées à leur linge, à l’armement, aux vivres, aux habillements, etc. ;

Deux cent mille fortunes commerciales, à raison de vingt mille francs de capital, représentent tous les établissements industriels possibles de la France ;

Voilà bien un million de maris.

Mais combien compterons-nous de rentiers à dix, à cinquante, cent, deux, trois, quatre, cinq et six cents francs seulement de rente inscrits sur le Grand livre et ailleurs ?

Combien y a-t-il de propriétaires qui ne paient pas plus de cent sous, vingts francs, cent, deux cents et deux cent quatre-vingts francs d’impôts ?

Combien supposerons-nous, parmi les budgétophages, de pauvres plumitifs qui n’ont que six cents francs d’appointements ?

Combien admettrons-nous de commerçants qui n’ont que des capitaux fictifs ; qui, riches de crédit, n’ont pas un sou vaillant et ressemblent à des cribles par où passe le Pactole ? et combien de négociants qui n’ont qu’un capital réel de mille, deux mille, quatre mille, cinq mille francs ? Ô Industrie !… salut.

Faisons plus d’heureux qu’il n’y en a peut-être, et partageons ce million en deux parties : cinq cent mille ménages auront de cent francs à trois mille francs de rente, et cinq cent mille femmes rempliront les conditions voulues pour être honnêtes.

D’après les observations qui terminent notre Méditation de statistique, nous sommes autorisé à retrancher de ce nombre cent mille unités : en conséquence, on peut regarder comme une proposition mathématiquement prouvée qu’il n’existe en France que quatre cent mille femmes dont la possession puisse procurer aux hommes délicats les jouissances exquises et distinguées qu’ils recherchent en amour.

En effet, c’est ici le lieu de faire observer aux adeptes pour lesquels nous écrivons que l’amour ne se compose pas de quelques causeries solliciteuses, de quelques nuits de volupté, d’une caresse plus ou moins intelligente et d’une étincelle d’amour-propre baptisée du nom de jalousie. Nos quatre cent mille femmes ne sont pas de celles dont on puisse dire : « La plus belle fille du monde ne donne que ce qu’elle a. » Non, elles sont richement dotées des trésors qu’elles empruntent à nos ardentes imaginations, elles savent vendre cher ce qu’elles n’ont pas, pour compenser la vulgarité de ce qu’elles donnent.

Est-ce en baisant le gant d’une grisette que vous ressentirez plus de plaisir qu’à épuiser cette volupté de cinq minutes que vous offrent toutes les femmes ?

Est-ce la conversation d’une marchande qui vous fera espérer des jouissances infinies ?

Entre vous et une femme au-dessous de vous, les délices de l’amour-propre sont pour elle. Vous n’êtes pas dans le secret du bonheur que vous donnez.

Entre vous et une femme au-dessus de vous par sa fortune ou sa position sociale, les chatouillements de vanité sont immenses et sont partagés. Un homme n’a jamais pu élever sa maîtresse jusqu’à lui, mais une femme place toujours son amant aussi haut qu’elle. — « Je puis faire des princes, et vous ne ferez jamais que des bâtards ! » est une réponse étincelante de vérité.

Si l’amour est la première des passions, c’est qu’elle les flatte toutes ensemble. On aime en raison du plus ou du moins de cordes que les doigts de notre belle maîtresse attaquent dans notre cœur.

Biren, fils d’un orfévre, montant dans le lit de la duchesse de Courlande et l’aidant à lui signer la promesse d’être proclamé souverain du pays, comme il était celui de la jeune et jolie souveraine, est le type du bonheur que doivent donner nos quatre cent mille femmes à leurs amants.

Pour avoir le droit de se faire un plancher de toutes les têtes qui se pressent dans un salon, il faut être l’amant d’une de ces femmes d’élite. Or nous aimons tous à trôner plus ou moins.

Aussi est-ce sur cette brillante partie de la nation que sont dirigées toutes les attaques des hommes auxquels l’éducation, le talent ou l’esprit ont acquis le droit d’être comptés pour quelque chose dans cette fortune humaine dont s’enorgueillissent les peuples ; et c’est dans cette classe de femmes seulement que se trouve celle dont le cœur sera défendu à outrance par notre mari.

Que les considérations auxquelles donne lieu notre aristocratie féminine s’appliquent ou non aux autres classes sociales, qu’importe ? Ce qui sera vrai de ces femmes si recherchées dans leurs manières, dans leur langage, dans leurs pensées ; chez lesquelles une éducation privilégiée a développé le goût des arts, la faculté de sentir, de comparer, de réfléchir ; qui ont un sentiment si élevé des convenances et de la politesse, et qui commandent aux mœurs en France, doit être applicable aux femmes de toutes les nations et de toutes les espèces. L’homme supérieur à qui ce livre est dédié possède nécessairement une certaine optique de pensée qui lui permet de suivre les dégradations de la lumière dans chaque classe et de saisir le point de civilisation auquel telle observation est encore vraie.

N’est-il donc pas d’un haut intérêt pour la morale de rechercher maintenant le nombre de femmes vertueuses qui peut se trouver parmi ces adorables créatures ? N’y a-t-il pas là une question marito-nationale ?




MÉDITATION IV

DE LA FEMME VERTUEUSE


La question n’est peut-être pas tant de savoir combien il y a de femmes vertueuses que si une femme honnête peut rester vertueuse.

Pour mieux éclairer un point aussi important, jetons un rapide coup d’œil sur la population masculine ?

De nos quinze millions d’hommes, retranchons d’abord les neuf millions de Bimanes à trente-deux vertèbres, et n’admettons à notre analyse physiologique que six millions de sujets. Les Marceau, les Masséna, les Rousseau, les Diderot et les Rollin germent souvent tout à coup du sein de ce marc social en fermentation ; mais ici, nous commettrons à dessein des inexactitudes. Ces erreurs de calcul retomberont de tout leur poids à la conclusion, et corroboreront les terribles résultats que va nous dévoiler le mécanisme des passions publiques.

De six millions d’hommes privilégiés, nous ôterons trois millions de vieillards et d’enfants.

Cette soustraction, dira-t-on, a produit quatre millions chez les femmes.

Cette différence peut, au premier aspect, sembler singulière, mais elle est facile à justifier.

L’âge moyen auquel les femmes sont mariées est vingt ans, et à quarante elles cessent d’appartenir à l’amour.

Or un jeune garçon de dix-sept ans donne de fiers coups de canif dans les parchemins des contrats, et particulièrement dans les plus anciens, disent les chroniques scandaleuses.

Or un homme de cinquante-deux ans est plus redoutable à cet âge qu’à tout autre. C’est à cette belle époque de la vie qu’il use, et d’une expérience chèrement acquise, et de toute la fortune qu’il doit avoir. Les passions sous le fléau desquelles il tourne étant les dernières, il est impitoyable et fort comme l’homme entraîné par le courant, qui saisit une verte et flexible branche de saule, jeune pousse de l’année.


XIV.

Physiquement, un homme est plus long-temps homme que la femme n’est femme.



Relativement au mariage, la différence de durée qui existe entre la vie amoureuse de l’homme et celle de la femme est donc de quinze ans. Ce terme équivaut aux trois quarts du temps pendant lequel les infidélités d’une femme peuvent faire le malheur d’un mari. Cependant le reste de la soustraction faite sur notre masse d’hommes n’offre une différence que d’un sixième au plus, en le comparant à celui qui résulte de la soustraction exercée sur la masse féminine.

Grande est la modestie de nos calculs. Quant à nos raisons, elles sont d’une évidence si vulgaire que nous ne les avons exposées que par exactitude et pour prévenir toute critique.

Il est donc prouvé à tout philosophe, tant soit peu calculateur, qu’il existe en France une masse flottante de trois millions d’hommes âgés de dix-sept ans au moins, de cinquante-deux ans au plus, tous bien vivants, bien endentés, bien déci dés à mordre, mordant et ne demandant qu’à marcher fort et ferme dans le chemin du paradis.

Les observations déjà faites nous autorisent à séparer de cette masse un million de maris. Supposons un moment que, satisfaits et toujours heureux comme notre mari-modèle, ceux-là se contentent de l’amour conjugal.

Mais notre masse de deux millions de célibataires n’a pas besoin de cinq sous de rente pour faire l’amour ;

Mais il suffit à un homme d’avoir bon pied, bon œil, pour décrocher le portrait d’un mari ;

Mais il n’est pas nécessaire qu’il ait une jolie figure, ni même qu’il soit bien fait ;

Mais pourvu qu’un homme ait de l’esprit, une figure distinguée et de l’entregent, les femmes ne lui demandent jamais d’où il sort, mais où il veut aller ;

Mais les bagages de l’amour sont les charmes de la jeunesse ;

Mais un habit dû à Buisson, une paire de gants prise chez Boivin, des bottes élégantes que l’industriel tremble d’avoir fournies, une cravate bien nouée, suffisent à un homme pour devenir le roi d’un salon ;

Mais enfin les militaires, quoique l’engouement pour la graine d’épinards et l’aiguillette soit bien tombé, les militaires ne forment-ils pas déjà à eux seuls une redoutable légion de célibataires ?…

Sans parler d’Éginhard, puisque c’était un secrétaire particulier, un journal n’a-t-il pas rapporté dernièrement qu’une princesse d’Allemagne avait légué sa fortune à un simple lieutenant des cuirassiers de la garde impériale ?

Mais le notaire du village qui, au fond de la Gascogne, ne passe que trente-six actes par an, envoie son fils faire son Droit à Paris ; le bonnetier veut que son fils soit notaire ; l’avoué destine le sien à la magistrature ; le magistrat veut être ministre pour doter ses enfants de la pairie. À aucune époque du monde il n’y a eu si brûlante soif d’instruction. Aujourd’hui ce n’est plus l’esprit qui court les rues, c’est le talent. Par toutes les crevasses de notre état social sortent de brillantes fleurs, comme le printemps en fait éclore sur les murs en ruines ; dans les caveaux même, il s’échappe d’entre les voûtes des touffes à demi colorées qui verdiront, pour peu que le soleil de l’Instruction y pénètre. Depuis cet immense développement de la pensée, depuis cette égale et féconde dispersion de lumière, nous n’avons presque plus de supériorités, parce que chaque homme représente la masse d’instruction de son siècle. Nous sommes entourés d’encyclopédies vivantes qui marchent, pensent, agissent et veulent s’éterniser. De là ces effrayantes secousses d’ambitions ascendantes et de passions délirantes : il nous faut d’autres mondes ; il nous faut des ruches prêtes à recevoir tous ces essaims, et surtout il faut beaucoup de jolies femmes.

Mais ensuite les maladies par lesquelles un homme est affligé ne produisent pas de non-valeur dans la masse totale des passions de l’homme. À notre honte, une femme ne nous est jamais si attachée que quand nous souffrons !…

À cette pensée, toutes les épigrammes dirigées contre le petit sexe (car c’est bien vieux de dire le beau sexe) devraient se désarmer de leurs pointes aiguës et se changer en madrigaux !… Tous les hommes devraient penser que la seule vertu de la femme est d’aimer, que toutes les femmes sont prodigieusement vertueuses, et fermer là le livre et la Méditation.

Ah ! vous souvenez-vous de ce moment lugubre et noir où, seul et souffrant, accusant les hommes, surtout vos amis ; faible, découragé et pensant à la mort, la tête appuyée sur un oreiller fadement chaud, et couché sur un drap dont le blanc treillis de lin s’imprimait douloureusement sur votre peau, vous promeniez vos yeux agrandis sur le papier vert de votre chambre muette ? vous souvenez-vous, dis-je, de l’avoir vue entr’ouvrant votre porte sans bruit, montrant sa jeune, sa blonde tête encadrée de rouleaux d’or et d’un chapeau frais, apparaissant comme une étoile dans une nuit orageuse, souriant, accourant moitié chagrine, moitié heureuse, se précipitant vers vous !

— Comment as-tu fait, qu’as-tu dit à ton mari ? demandez-vous.

Un mari !… Ah ! nous voici ramenés en plein dans notre sujet.


XV.

Moralement, l’homme est plus souvent et plus long-temps homme que la femme n’est femme.


Cependant nous devons considérer que parmi ces deux millions de célibataires, il y a bien des malheureux chez lesquels le sentiment profond de leur misère et des travaux obstinés éteigne nt l’amour ;

Qu’ils n’ont pas tous passé par le collége, et qu’il y a bien des artisans, bien des laquais (le duc de Gèvres, très-laid et petit, en se promenant dans le parc de Versailles, aperçut des valets de riche taille, et dit à ses amis : — Regardez comme nous faisons ces drôles-là, et comme ils nous font !…), bien des entrepreneurs en bâtiment, bien des industriels qui ne pensent qu’à l’argent ; bien des courtauds de boutique ;

Qu’il y a des hommes plus bêtes et véritablement plus laids que Dieu ne les aurait faits ;

Qu’il y en a dont le caractère est comme une châtaigne sans pulpe ;

Que le clergé est généralement chaste ;

Qu’il y a des hommes placés de manière à ne pouvoir jamais entrer dans la sphère brillante où se meuvent les femmes honnêtes, soit faute d’un habit, soit timidité, soit manque d’un cornac qui les y introduise.

Mais laissons à chacun le soin d’augmenter le nombre des exceptions suivant sa propre expérience (car, avant tout, le but d’un livre est de faire penser) ; et supprimons tout d’un coup une moitié de la masse totale, n’admettons qu’un million de cœurs dignes d’offrir leurs hommages aux femmes honnêtes : c’est, à peu de chose près, le nombre de nos supériorités en tout genre. Les femmes n’aiment pas que les gens d’esprit ! mais, encore une fois, donnons beau jeu à la vertu.

Maintenant, à entendre nos aimables célibataires, chacun d’eux raconte une multitude d’aventures qui, toutes, compromettent gravement les femmes honnêtes. Il y a beaucoup de modestie et de retenue à ne distribuer que trois aventures par célibataire ; mais si quelques-uns comptent par dizaine, il en est tant qui s’en sont tenus à deux ou trois passions, et même à une seule dans leur vie, que nous avons, comme en statistique, pris le mode d’une répartition par tête. Or, si l’on multiplie le nombre des célibataires par le nombre des bonnes fortunes, on obtiendra trois millions d’aventures ; et, pour y faire face, nous n’avons que quatre cent mille femmes honnêtes ?…

Si le Dieu de bonté et d’indulgence qui plane sur les mondes ne fait pas une seconde lessive du genre humain, c’est sans doute à cause du peu de succès de la première…

Voilà donc ce que c’est qu’un peuple ! voilà une société tamisée, et voilà ce qu’elle offre en résultat !


XVI.

Les mœurs sont l’hypocrisie des nations ; l’hypocrisie est plus ou moins perfectionnée.


XVII.

La vertu n’est peut-être que la politesse de l’âme.




L’amour physique est un besoin semblable à la faim, à cela près que l’homme mange toujours, et qu’en amour son appétit n’est pas aussi soutenu ni aussi régulier qu’en fait de table.

Un morceau de pain bis et une cruchée d’eau font raison de la faim de tous les hommes ; mais notre civilisation a créé la gastronomie.

L’amour a son morceau de pain, mais il a aussi cet art d’aimer, que nous appelons la coquetterie, mot charmant qui n’existe qu’en France, où cette science est née.

Eh ! bien, n’y a-t-il pas de quoi faire frémir tous les maris s’ils viennent à penser que l’homme est tellement possédé du besoin inné de changer ses mets, qu’en quelque pays sauvage où les voyageurs aient abordé, ils ont trouvé des boissons spiritueuses et des ragoûts ?

Mais la faim n’est pas si violente que l’amour ; mais les caprices de l’âme sont bien plus nombreux, plus agaçants, plus recherchés dans leur furie que les caprices de la gastronomie ; mais tout ce que les poètes et les événements nous ont révélé de l’amour humain arme nos célibataires d’une puissance terrible : ils sont les lions de l’Évangile cherchant des proies à dévorer.

Ici, que chacun interroge sa conscience, évoque ses souvenirs, et se demande s’il a jamais rencontré d’homme qui s’en soit tenu à l’amour d’une seule femme !

Comment, hélas ! expliquer pour l’honneur de tous les peuples le problème résultant de trois millions de passions brûlantes qui ne trouve pour pâture que quatre cent mille femmes ?… Veut-on distribuer quatre célibataires par femme, et reconnaître que les femmes honnêtes pourraient fort bien avoir établi, par instinct, et sans le savoir, une espèce de roulement entre elles et le s célibataires semblable à celui qu’ont inventé les présidents de cours royales pour faire passer leurs conseillers dans chaque chambre les uns après les autres au bout d’un certain nombre d’années ?…

Triste manière d’éclaircir la difficulté !

Veut-on même conjecturer que certaines femmes honnêtes agissent, dans le partage des célibataires, comme le lion de la fable ?… Quoi ! une moitié au moins de nos autels serait des sépulcres blanchis !…

Pour l’honneur des dames françaises, veut-on supposer qu’en temps de paix les autres pays nous importent une certaine quantité de leurs femmes honnêtes, principalement l’Angleterre, l’Allemagne, la Russie ?… Mais les nations européennes prétendront établir une balance en objectant que la France exporte une certaine quantité de jolies femmes.

La morale, la religion souffrent tant à de pareils calculs, qu’un honnête homme, dans son désir d’innocenter les femmes mariées, trouverait quelque agrément à croire que les douairières et les jeunes personnes sont pour moitié dans cette corruption générale, ou mieux encore, que les célibataires mentent.

Mais que calculons-nous ? Songez à nos maris qui, à la honte des mœurs, se conduisent presque tous comme des célibataires, et font gloire, in petto, de leurs aventures secrètes.

Oh ! alors, nous croyons que tout homme marié, s’il tient un peu à sa femme à l’endroit de l’honneur, dirait le vieux Corneille, peut chercher une corde et un clou : fœnum habet in cornu.

C’est cependant au sein de ces quatre cent mille femmes honnêtes qu’il faut, lanterne en main, chercher le nombre des femmes vertueuses de France !… En effet, par notre statistique conjugale, nous n’avons retranché que des créatures de qui la société ne s’occupe réellement pas. N’est-il pas vrai qu’en France les honnêtes gens, les gens comme il faut, forment à peine le total de trois millions d’individus ; à savoir : notre million de célibataires, cinq cent mille femmes honnêtes, cinq cent mille maris, et un million de douairières, d’enfants et de jeunes filles.

Étonnez-vous donc maintenant du fameux vers de Boileau ! Ce vers annonce que le poète avait habilement approfondi les réflexions mathématiquement développées à vos yeux dans ces affligeantes Méditations, et qu’il n’est pas une hyperbole.

Cependant il existe des femmes vertueuses :

Oui, celles qui n’ont jamais été tentées et celles qui meurent à leurs premières couches, en supposant que leurs maris les aient épousées vierges.

Oui, celles qui sont laides comme la Kaïfakatadary des Mille et une Nuits.

Oui, celles que Mirabeau appelle les fées concombres, et qui sont composées d’atomes exactement semblables à ceux des racines de fraisier et de nénuphar ; cependant, ne nous y fions pas !…

Puis, avouons, à l’avantage du siècle, que, depuis la restauration de la morale et de la religion, et, par le temps qui court, on rencontre éparses quelques femmes si morales, si religieuses, si attachées à leurs devoirs, si droites, si compassées, si roides, si vertueuses, si… que le Diable n’ose seulement pas les regarder ; elles sont flanquées de rosaires, d’heures et de directeurs… Chut !

Nous n’essaierons pas de compter des femmes vertueuses par bêtise, il est reconnu qu’en amour toutes les femmes ont de l’esprit.

Enfin, il ne serait cependant pas impossible qu’il y eût, dans quelque coin, des femmes jeunes, jolies et vertueuses de qui le monde ne se doute pas.

Mais ne donnez pas le nom de femme vertueuse à celle qui, combattant une passion involontaire, n’a rien accordé à un amant qu’elle est au désespoir d’idolâtrer. C’est la plus sanglante injure qui puisse être faite à un mari amoureux. Que lui reste-t-il de sa femme ? Une chose sans nom, un cadavre animé. Au sein des plaisirs, sa femme demeure comme ce convive averti par Borgia, au milieu du festin, que certains mets sont empoisonnés : il n’a plus faim, mange du bout des dents, ou feint de manger. Il regrette le repas qu’il a laissé pour celui du terrible cardinal, et soupire après le moment où, la fête étant finie, il pourra se lever de table.

Quel est le résultat de ces réflexions sur la vertu féminine ? Le voici ; mais les deux dernières maximes nous ont été données par un philosophe éclectique du dix-huitième siècle.


XVIII.

Une femme vertueuse a dans le cœur une fibre de moins ou de plus que les autres femmes : elle est stupide ou sublime.


XIX.

La vertu des femmes est peut-être une question de tempérament.


XX.

Les femmes les plus vertueuses ont en elles quelque chose qui n’est jamais chaste.


XXI.

« Qu’un homme d’esprit ait des doutes sur sa maîtresse, cela se conçoit ; mais sur sa femme !… il faut être par trop bête. »


XXII.

« Les hommes seraient trop malheureux si, auprès des femmes, ils se souvenaient le moins du monde de ce qu’ils savent par cœur. »




Le nombre des femmes rares qui, semblables aux vierges de la parabole, ont su garder leur lampe allumée, sera toujours trop faible aux yeux des défenseurs de la vertu et des bons sentiments ; mais encore faudra-t-il le retrancher de la somme totale des femmes honnêtes, et cette soustraction consolante rend encore le danger des maris plus grand, le scandale plus affreux, et entache d’autant plus le reste des épouses légitimes.

Quel mari pourra maintenant dormir tranquille à côté de sa jeune et jolie femme, en apprenant que trois célibataires, au moins, sont à l’affût ; que s’ils n’ont pas encore fait de dégât dans sa petite propriété, ils regardent la mariée comme une proie qui leur est due, qui tôt ou tard leur écherra, soit par ruse, soit par force, par conquête ou de bonne volonté ? et il est impossible qu’ils ne soient pas, un jour, victorieux dans cette lutte !

Effrayante conclusion !…

Ici, des puristes en morale, les collets-montés enfin, nous accuseront peut-être de présenter des calculs par trop désolants : ils voudront prendre la défense, ou des femmes honnêtes, ou des célibataires ; mais nous leur avons réservé une dernière observation.

Augmentez, à volonté, le nombre des femmes honnêtes et diminuez le nombre des célibataires, vous trouverez toujours, en résultat, plus d’aventures galantes que de femmes honnêtes ; vous trouverez toujours une masse énorme de célibataires réduits par nos mœurs à trois gen res de crimes.

S’ils restent chastes, leur santé s’altérera au sein des irritations les plus douloureuses ; ils rendront vains les vues sublimes de la nature, et iront mourir de la poitrine en buvant du lait sur les montagnes de la Suisse.

S’ils succombent à leurs tentations légitimes, ou ils compromettront des femmes honnêtes, et alors nous rentrons dans le sujet de ce livre, ou ils se dégraderont par le commerce horrible des cinq cent mille femmes de qui nous avons parlé dans la dernière catégorie de la première Méditation, et dans ce dernier cas, que de chances pour aller boire encore du lait et mourir en Suisse !…

N’avez-vous donc jamais été frappés comme nous d’un vice d’organisation de notre ordre social, et dont la remarque va servir de preuve morale à nos derniers calculs ?

L’âge moyen auquel l’homme se marie est celui de trente ans ; l’âge moyen auquel ses passions, ses désirs les plus violents de jouissances génésiques se développent, est celui de vingt ans. Or, pendant les dix plus belles années de sa vie, pendant la verte saison où sa beauté, sa jeunesse et son esprit le rendent plus menaçant pour les maris qu’à toute autre époque de son existence, il reste sans trouver à satisfaire légalement cet irrésistible besoin d’aimer qui ébranle son être tout entier. Ce laps de temps représentant le sixième de la vie humaine, nous devons admettre que le sixième au moins de notre masse d’hommes, et le sixième le plus vigoureux, demeure perpétuellement dans une attitude aussi fatigante pour eux que dangereuse pour la Société.

— Que ne les marie-t-on ? va s’écrier une dévote.

Mais quel est le père de bon sens qui voudrait marier son fils à vingt ans ?

Ne connaît-on pas le danger de ces unions précoces ? Il semble que le mariage soit un état bien contraire aux habitudes naturelles, puisqu’il exige une maturité de raison particulière. Enfin, tout le monde sait que Rousseau a dit : « Il faut toujours un temps de libertinage, ou dans un état ou dans l’autre. C’est un mauvais levain qui fermente tôt ou tard. »

Or, quelle est la mère de famille qui exposerait le bonheur de sa fille aux hasards de cette fermentation quand elle n’a pas eu lieu ?

D’ailleurs, qu’est-il besoin de justifier un fait sous l’empire duquel existent toutes les sociétés ? N’y a-t-il pas en tous pays, comme nous l’avons démontré, une immense quantité d’hommes qui vivent le plus honnêtement possible hors du célibat et du mariage ?

— Ces hommes ne peuvent-ils pas, dira toujours la dévote, rester dans la continence comme les prêtres ?

D’accord, madame.

Cependant nous ferons observer que le vœu de chasteté est une des plus fortes exceptions de l’état naturel nécessitées par la société ; que la continence est le grand point de la profession du prêtre ; qu’il doit être chaste comme le médecin est insensible aux maux physiques, comme le notaire et l’avoué le sont à la misère qui leur développe ses plaies, comme le militaire l’est à la mort qui l’environne sur un champ de bataille. De ce que les besoins de la civilisation ossifient certaines fibres du cœur et forment des calus sur certaines membranes qui doivent résonner, il n’en faut pas conclure que tous les hommes soient tenus de subir ces morts partielles et exceptionnelles de l’âme. Ce serait conduire le genre humain à un exécrable suicide moral.

Mais qu’il se produise cependant au sein du salon le plus janséniste possible un jeune homme de vingt-huit ans qui ait bien précieusement gardé sa robe d’innocence et qui soit aussi vierge que les coqs de bruyère dont se festoient les gourmets, ne voyez-vous pas d’ici la femme vertueuse la plus austère lui adressant quelque compliment bien amer sur son courage, le magistrat le plus sévère qui soit monté sur le siége hochant la tête et souriant, et toutes les dames se cachant pour ne pas lui laisser entendre leurs rires ? L’héroïque et introuvable victime se retire-t-elle du salon, quel déluge de plaisanteries pleut sur sa tête innocente !… Combien d’insultes ! Qu’y a-t-il de plus houleux en France que l’impuissance, que la froideur, que l’absence de toute passion, que la niaiserie ?

Le seul roi de France qui n’étoufferait pas de rire serait peut-être Louis XIII ; mais quant à son vert-galant de père, il aurait peut-être banni un tel jouvenceau, soit en l’accusant de n’être pas Français, soit en le croyant d’un dangereux exemple.

Étrange contradiction ! Un jeune homme est également blâmé s’il passe sa vie en terre sainte, pour nous servir d’une expression de la vie de garçon ! Serait-ce par hasard au profit des femmes honnêtes que les préfets de police et les maires ont de tout temps ordonné aux passions publiques de ne commencer qu’à la nuit tombante et de cesser à onze heures du soir ?

Où voulez-vous donc que notre masse de célibataires jette sa gourme ? Et qui trompe-t-on donc ici ? comme demande Figaro. Est-ce les gouvernants ou les gouvernés ? L’ordre social est-il comme ces petits garçons qui se bouchent les oreilles au spectacle pour ne pas entendre les coups de fusil ? À-t-il peur de sonder sa plaie ? ou serait-il reconnu que ce mal est sans remède et qu’il faut laisser aller les choses ? Mais il y a ici une question de législation, car il est impossible d’échapper au dilemme matériel et social qui résulte de ce bilan de la vertu publique en fait de mariage. Il ne nous appartient pas de résoudre cette difficulté ; cependant supposons un moment que pour préserver tant de familles, tant de femmes, tant de filles honnêtes, la Société se vît contrainte de donner à des cœurs patentés le droit de satisfaire aux célibataires : nos lois ne devraient-elles pas alors ériger en corps de métier ces espèces de Décius femelles qui se dévouent pour la république et font aux familles honnêtes un rempart de leurs corps ? Les législateurs ont bien eu tort de dédaigner jusqu’ici de régler le sort des courtisanes.


XXIII.

La courtisane est une institution si elle est un besoin.

Cette question est hérissée de tant de si et de mais, que nous la léguons à nos neveux ; il faut leur laisser quelque chose à faire. D’ailleurs elle est tout à fait accidentelle dans cet ouvrage ; car aujourd’hui, plus qu’en aucun temps, la sensibilité s’est développée ; à aucune époque il n’y a eu autant de mœurs, parce qu’on n’a jamais si bien senti que le plaisir vient du cœur. Or, quel est l’homme à sentiment, le célibataire qui, en présence de quatre cent mille jeunes et jolies femmes parées des splendeurs de la fortune et des grâces de l’esprit, riches des trésors de la coquetterie et prodigues de bonheur, voudraient aller.. ? Fi donc !

Mettons pour nos futurs législateurs, sous des formes claires et brèves, le résultat de ces dernières années.


XXIV.

Dans l’ordre social, les abus inévitables sont des lois de la Nature d’après lesquelles l’homme doit concevoir ses lois civiles et politiques.


XXV.

L’adultère est une faillite, à cette différence près, dit Champfort, que c’est celui à qui l’on fait banqueroute qui est déshonoré.




En France, les lois sur l’adultère et sur les faillites ont besoin de grandes modifications. Sont-elles trop douces ? pèchent-elles par leurs principes ? Caveant consules !

Eh ! bien, courageux athlète, toi qui as pris pour ton compte la petite apostrophe que notre première Méditation adresse aux gens chargés d’une femme, qu’en dis-tu ? Espérons que ce coup d’œil jeté sur la question ne te fait pas trembler, que tu n’es pas un de ces hommes dont l’épine dorsale devient brûlante et dont le fluide nerveux se glace à l’aspect d’un précipice ou d’un boa constrictor ! Hé ! mon ami, qui a terre a guerre. Les hommes qui désirent ton argent sont encore bien plus nombreux que ceux qui désirent ta femme.

Après tout, les maris sont libres de prendre ces bagatelles pour des calculs, ou ces calculs pour des bagatelles. Ce qu’il y a de plus beau dans la vie, c’est les illusions de la vie. Ce qu’il y a de plus respectable, c’est nos croyances les plus futiles. N’existe-t-il pas beaucoup de gens dont les principes ne sont que des préjugés, et qui, n’ayant pas assez de force pour concevoir le bonheur et la vertu par eux-mêmes, acceptent une vertu et un bonheur tout faits de la main des législateurs ? Aussi ne nous adressons-nous qu’à tous ces Manfred qui, pour avoir relevé trop de robes, veulent lever tous les voiles dans les moments où une sorte de spleen moral les tourmente. Pour eux, maintenant la question est hardiment posée, et nous connaissons l’étendue du mal.

Il nous reste à examiner les chances générales qui se peuvent rencontrer dans le mariage de chaque homme, et le rendre moins fort dans le combat dont notre champion doit sortir vainqueur.




MÉDITATION V

DES PRÉDESTINÉS.


Prédestiné signifie destiné par avance au bonheur ou au malheur. La Théologie s’est emparée de ce mot et l’emp loie toujours pour désigner les bienheureux ; nous donnons à ce terme une signification fatale à nos élus, de qui l’on peut dire le contraire de ceux de l’Évangile. « Beaucoup d’appelés, beaucoup d’élus. »

L’expérience a démontré qu’il existait certaines classes d’hommes plus sujettes que les autres à certains malheurs : ainsi, de même les Gascons sont exagérés, les Parisiens vaniteux ; comme on voit l’apoplexie s’attaquer aux gens dont le cou est court, comme le charbon (sorte de peste) se jette de préférence sur les bouchers, la goutte sur les riches, la santé sur les pauvres, la surdité sur les rois, la paralysie sur les administrateurs, on a remarqué que certaines classes de maris étaient plus particulièrement victimes des passions illégitimes. Ces maris et leurs femmes accaparent les célibataires. C’est une aristocratie d’un autre genre. Si quelque lecteur se trouvait dans une de ces classes aristocratiques, il aura, nous l’espérons, assez de présence d’esprit, lui ou sa femme, pour se rappeler à l’instant l’axiome favori de la grammaire latine de Lhomond : Pas de règle sans exception. Un ami de la maison peut même citer ce vers :

La personne présente est toujours exceptée.

Et alors chacun d’eux aura, in petto, le droit de se croire une exception. Mais notre devoir, l’intérêt que nous portons aux maris et l’envie que nous avons de préserver tant de jeunes et jolies femmes des caprices et des malheurs que traîne à sa suite un amant, nous forcent à signaler par ordre les maris qui doivent se tenir plus particulièrement sur leurs gardes.

Dans ce dénombrement paraîtront les premiers tous les maris que leurs affaires, places ou fonctions chassent du logis à certaines heures et pendant un certain temps. Ceux-là porteront la bannière de la confrérie.

Parmi eux, nous distinguerons les magistrats, tant amovibles qu’inamovibles, obligés de rester au Palais pendant une grande partie de la journée ; les autres fonctionnaires trouvent quelquefois les moyens de quitter leurs bureaux ; mais un juge ou un procureur du roi, assis sur les lys, doit, pour ainsi dire, mourir pendant l’audience. Là est son champ de bataille.

Il en est de même des députés et des pairs qui discutent les lois, des ministres qui travaillent avec le roi, des directeurs qui travaillent avec les ministres, des militaires en campagne, et enfin du caporal en patrouille, comme le prouve la lettre de Lafleur, dans le Voyage Sentimental.

Après les gens forcés de s’absenter du logis à des heures fixes, viennent les hommes à qui de vastes et sérieuses occupations ne laissent pas une minute pour être aimables ; leurs fronts sont toujours soucieux, leur entretien est rarement gai.

À la tête de ces troupes incornifistibulées, nous placerons ces banquiers travaillant à remuer des millions, dont les têtes sont tellement remplies de calculs que les chiffres finissent par percer leur occiput et s’élever en colonnes d’additions au-dessus de leurs fronts.

Ces millionnaires oublient la plupart du temps les saintes lois du mariage et les soins réclamés par la tendre fleur qu’ils ont à cultiver, jamais ne pensent à l’arroser, à la préserver du froid ou du chaud. À peine savent-ils que le bonheur d’une épouse leur a été confié ; s’ils s’en souviennent, c’est à table en voyant devant eux une femme richement parée, ou lorsque la coquette, craignant leur abord brutal, vient, aussi gracieuse que Vénus, puiser à leur caisse… Oh ! alors, le soir, ils se rappellent quelquefois assez fortement les droits spécifiés à l’article 213 du Code civil, et leurs femmes les reconnaissent ; mais comme ces forts impôts que les lois établissent sur les marchandises étrangères, elles les souffrent et les acquittent en vertu de cet axiome : Il n’y a pas de plaisir sans un peu de peine.

Les savants, qui demeurent des mois entiers à ronger l’os d’un animal anté-diluvien, à calculer les lois de la nature ou à en épier les secrets ; les Grecs et les Latins qui dînent d’une pensée de Tacite, soupent d’une phrase de Thucydide, vivent en essuyant la poussière des bibliothèques, en restant à l’affût d’une note ou d’un papyrus, sont tous prédestinés. Rien de ce qui se passe autour d’eux ne les frappe, tant est grande leur absorption ou leur extase ; leur malheur se consommerait en plein midi, à peine le verraient-ils ! Heureux ! ô mille fois heureux ! Exemple : Beauzée qui, revenant chez lui après une séance de l’Académie, surprend sa femme avec un Allemand. — Quand je vous avertissais, madame, qu’il fallait que je m’en aille… s’écrie l’étranger. — Eh ! monsieur, dites au moins : Que je m’en allasse ! reprend l’académicien.

Viennent encore, la lyre à la main, quelques poètes dont toutes les forces animales abandonnent l’entresol pour aller dans l’étage supérieur. Sachant mieux monter Pégase que la jument du compère Pierre, ils se marient rarement, habitués qu’ils sont à jeter, par intervalle, leur fureur sur des Chloris vagabondes ou imaginaires.

Mais les hommes dont le nez est barbouillé de tabac ;

Mais ceux qui, par malheur, sont nés avec une éternelle pituite ;

Mais les maris qui fument ou qui chiquent ;

Mais les gens auxquels un caractère sec et bilieux donne toujours l’air d’avoir mangé une pomme aigre ;

Mais les hommes qui, dans la vie privée, ont quelques habitudes cyniques, quelques pratiques ridicules, qui gardent, malgré tout, un air de malpropreté ;

Mais les maris qui obtiennent le nom déshonorant de chauffe-la-couche ;

Enfin, les vieillards qui épousent de jeunes personnes.

Tous ces gens-là sont les prédestinés par excellence !

Il est une dernière classe de prédestinés dont l’infortune est encore presque certaine. Nous voulons parler des hommes inquiets et tracassiers, tatillons et tyranniques, qui ont je ne sais quelles idées de domination domestique, qui pensent ouvertement mal des femmes et qui n’entendent pas plus la vie que les hannetons ne connaissent l’histoire naturelle. Quand ces hommes-là se marient, leurs ménages ont l’air de ces guêpes auxquelles un écolier a tranché la tête et qui voltigent çà et là sur une vitre. Pour cette sorte de prédestinés ce livre est lettres closes. Nous n’écrivons pas plus pour ces imbéciles statues ambulantes, qui ressemblent à des sculptures de cathédrale, que pour les vielles machines de Marly qui ne peuvent plus élever d’eau dans les bosquets de Versailles sans être menacées d’une dissolution subite.

Je vais rarement observer dans les salons les singularités conjugales qui y fourmillent, sans avoir présent à la mémoire un spectacle dont j’ai joui dans ma jeunesse.

En 1819, j’habitais une chaumière au sein de la délicieuse vallée de l’Isle-Adam. Mon ermitage était voisin du parc de Cassan, la plus suave retraite, la plus voluptueuse à voir, la plus coquette pour le promeneur, la plus humide en été de toutes celles que le luxe et l’art ont créées. Cette verte chartreuse est due à un fermier-général du bon vieux temps, un certain Bergeret, homme célèbre par son originalité, et qui, entre autres héliogabaleries, allait à l’opéra, les cheveux poudrés d’or, illuminait pour lui seul son parc ou se donnait à lui-même une fête somptueuse. Ce bourgeois Sardanapale était revenu d’Italie, si passionné pour les sites de cette belle contrée, que, par un accès de fanatisme, il dépensa quatre ou cinq millions à faire copier dans son parc les vues qu’il avait en portefeuille. Les plus ravissantes oppositions de feuillages, les arbres les plus rares, les longues vallées, les points de vue les plus pittoresques du dehors, les îles Borromées flottant sur des eaux claires et capricieuses, sont autant de rayons qui viennent apporter leurs trésors d’optique à un centre unique, à une isola bella d’où l’œil enchanté aperçoit chaque détail à son gré, à une île au sein de laquelle est une petite maison cachée sous les panaches de quelques saules centenaires, à une île bordée de glaïeuls, de roseaux, de fleurs et qui ressemble à une émeraude richement sertie. C’est à fuir de mille lieues !… Le plus maladif, le plus chagrin, le plus sec de ceux de nos hommes de génie qui ne se portent pas bien, mourrait là de gras fondu et de satisfaction au bout de quinze jours, accablé des succulentes richesses d’une vie végétative. L’homme assez insouciant de cet Eden, et qui le possédait alors, s’était amouraché d’un grand singe, à défaut d’enfant ou de femme. Jadis aimé d’une impératrice, disait-on, peut-être en avait-il assez de l’espèce humaine. Une élégante lanterne de bois, supportée par une colonne sculptée, servait d’habitation au malicieux animal, qui, mis à la chaîne et rarement caressé par un maître fantasque, plus souvent à Paris qu’à sa terre, avait acquis une fort mauvaise réputation. Je me souviens de l’avoir vu, en présence de certaines dames, devenir presque aussi insolent qu’un homme. Le propriétaire fut obligé de le tuer, tant sa méchanceté alla croissant. Un matin que j’étais assis sous un beau tulipier en fleurs, occupé à ne rien faire, mais respirant les amoureux parfums que de hauts peupliers empêchaient de sortir de cette brillante enceinte, savourant le silence des bois, écoutant les murmures de l’eau et le bruissement des feuilles, admirant les découpures bleues que dessinaient au-dessus de ma tête des nuages de nacre et d’or, flânant peut-être dans ma vie future, j’entendis je ne sais quel lourdaud, arrivé la veille de Paris, jouer du violon avec la rage subite d’un désœuvré. Je ne souhaiterais pas à mon plus cruel ennemi d’éprouver un saisissement disparate avec la sublime harmonie de la nature. Si les sons lointains du cor de Roland eussent animé les airs, peut-être… mais une criarde chanterelle qui a la prétention de vous apporter des idées humaines et des phrases ! Cet Amphion, qui se promenait de long en large dans la salle à manger, finit par s’asseoir sur l’appui d’une croisée précisément en face du singe. Peut-être cherchait il un public. Tout à coup je vis l’animal descendu doucement de son petit donjon, se plantant sur ses deux pieds, inclinant sa tête comme un nageur et se croisant les bras sur la poitrine comme aurait pu le faire Spartacus enchaîné ou Catilina écoutant Cicéron. Le banquier, appelé par une douce voix dont le timbre argentin réveilla les échos d’un boudoir à moi connu, posa le violon sur l’appui de la croisée et s’échappa comme une hirondelle qui rejoint sa compagne d’un vol horizontal et rapide. Le grand singe, dont la chaîne était longue, arriva jusqu’à la fenêtre et prit gravement le violon. Je ne sais pas si vous avez eu comme moi le plaisir de voir un singe essayant d’apprendre la musique ; mais en ce moment, que je ne ris plus autant qu’en ces jours d’insouciance, je ne pense jamais à mon singe sans sourire. Le semi-homme commença par empoigner l’instrument à pleine main et par le flairer comme s’il se fût agi de déguster une pomme. Son aspiration nasale fit probablement rendre une sourde harmonie au bois sonore, et alors l’orang-outang hocha la tête, il tourna, retourna, haussa, baissa le violon, le mit tout droit, et l’agita, le porta à son oreille, le laissa et le reprit avec une rapidité de mouvements dont la prestesse n’appartient qu’a ces animaux. Il interrogeait le bois muet avec une sagacité sans but, qui avait je ne sais quoi de merveilleux et d’incomplet. Enfin il tâcha, de la manière la plus grotesque, de placer le violon sous son menton en tenant le manche d’une main ; mais, comme un enfant gâté, il se lassa d’une étude qui demandait une habileté trop longue à acquérir, et il pinça les cordes sans pouvoir obtenir autre chose que des sons discords. Il se fâcha, posa le violon sur l’appui de la croisée ; et, saisissant l’archet, il se mit à le pousser et à le retirer violemment, comme un maçon qui scie une pierre. Cette nouvelle tentative n’ayant réussi qu’à fatiguer davantage ses savantes oreilles, il prit l’archet à deux mains, puis frappa sur l’innocent instrument, source de plaisir et d’harmonie, à coups pressés. Il me sembla voir un écolier tenant sous lui un camarade renversé et le nourrissant d’une volée de coups de poings précipitamment assénés, pour le corriger d’une lâcheté. Le violon jugé et condamné, le singe s’assit sur les débris et s’amusa avec une joie stupide à mêler la blonde chevelure de l’archet cassé.

Jamais, depuis ce jour, je n’ai pu voir les ménages des prédestinés sans comparer la plupart des maris à cet orang-outang voulant jouer du violon.

L’amour est la plus mélodieuse de toutes les harmonies, et nous en avons le sentiment inné. La femme est un délicieux instrument de plaisir, mais il faut en connaître les frémissantes cordes, en étudier la pose, le clavier timide, le doigté changeant et capricieux. Combien d’orangs !… d’hommes, veux-je dire, se marient sans savoir ce qu’est une femme ! Combien de prédestinés ont procédé avec elles comme le singe de Cassan avec son violon ! Ils ont brisé le cœur qu’ils ne comprenaient pas, comme ils ont flétri et dédaigné le bijou dont le secret leur était inconnu. Enfants toute leur vie, ils s’en vont de la vie les mains vides, ayant végété, ayant parlé d’amour et de plaisir, de libertinage et de vertu, comme les esclaves parlent de la liberté. Presque tous se sont mariés dans l’ignorance la plus profonde et de la femme et de l’amour. Ils ont commencé par enfoncer la porte d’une maison étrangère et ils ont voulu être bien reçus au salon. Mais l’artiste le plus vulgaire sait qu’il existe entre lui et son instrument (son instrument qui est de bois ou d’ivoire !), une sorte d’amitié indéfinissable. Il sait, par expérience, qu’il lui a fallu des années pour établir ce rapport mystérieux entre une matière inerte et lui. Il n’en a pas deviné du premier coup les ressources et les caprices, les défauts et les vertus. Son instrument ne devient une âme pour lui et n’est une source de mélodie qu’après de longues études ; ils ne parviennent à se connaître comme deux amis qu’après les interrogations les plus savantes.

Est-ce en restant accroupi dans la vie, comme un séminariste dans sa cellule, qu’un homme peut apprendre la femme et savoir déchiffrer cet admirable solfége ? Est-ce un homme qui fait métier de penser pour les autres, de juger les autres, de gouverner les autres, de voler l’argent des autres, de nourrir, de guérir, de blesser les autres. Est-ce tous nos prédestinés enfin, qui peuvent employer leur temps à étudier une femme ? Ils vendent leur temps, comment le donneraient-ils au bonheur ? L’argent est leur dieu. L’on ne sert pas deux maîtres à la fois. Aussi le monde est-il plein de jeunes femmes qui se traînent pâles et débiles, malades et souffrantes. Les unes sont la proie d’inflammations plus ou moins graves, les autres restent sous la cruelle domination d’attaques nerveuses plus ou moins violentes. Tous les maris de ces femmes-là sont des ignares et des prédestinés. Ils ont causé leur malheur avec le soin qu’un mari-artiste aurait mis à faire éclore les tardives et délicieuses fleurs du plaisir. Le temps qu’un ignorant passe à consommer sa ruine est précisément celui qu’un homme habile sait employer à l’éducation de son bonheur.


XXVI.

Ne commencez jamais le mariage par un viol.




Dans les Méditations précédentes, nous avons accusé l’étendue du mal avec l’irrespectueuse audace des chirurgiens qui développent hardiment les tissus menteurs sous lesquels une honteuse blessure est cachée. La vertu publique, traduite sur la table de notre amphithéâtre, n’a même pas laissé de cadavre sous le scalpel. Amant ou mari, vous avez souri ou frémi du mal ? Hé ! bien, c’est avec une joie malicieuse que nous reportons cet immense fardeau social sur la conscience des prédestinés. Arlequin, essayant de savoir si son cheval peut s’accoutumer à ne pas manger, n’est pas plus ridicule que ces hommes qui veulent trouver le bonheur en ménage et ne pas le cultiver avec tous les soins qu’il réclame. Les fautes des femmes sont autant d’actes d’accusation contre l’égoïsme, l’insouciance et la nullité des maris.

Maintenant c’est à vous-même, vous, lecteur, qui avez souvent condamné votre crime dans un autre, c’est à vous de tenir la balance. L’un des bassins est assez chargé, voyez ce que vous mettrez dans l’autre ! Évaluez le nombre de prédestinés qui peut se rencontrer dans la somme totale des gens mariés, et pesez : vous saurez où est le mal.

Essayons de pénétrer plus avant dans les causes de cette maladie conjugale.

Le mot amour, appliqué à la reproduction de l’espèce, est le plus odieux blasphème que les mœurs modernes aient appris à proférer. La nature, en nous élevant au-dessus des bêtes par le divin présent de la pensée, nous a rendus aptes à éprouver des sensations et des sentiments, des besoins et des passions. Cette double nature crée en l’homme l’animal et l’amant. Cette distinction va éclairer le problème social qui nous occupe.

Le mariage peut être considéré politiquement, civilement et moralement, comme une loi, comme un contrat, comme une institution : loi, c’est la reproduction de l’espèce ; contrat, c’est la transmission des propriétés ; institution, c’est une garantie dont les obligations intéressent tous les hommes : ils ont un père et une mère, ils auront des enfants. Le mariage doit donc être l’objet du respect général. La société n’a pu considérer que ces sommités, qui, pour elle, dominent la question conjugale.

La plupart des hommes n’ont eu en vue par leur mariage que la reproduction, la propriété ou l’enfant ; mais ni la reproduction, ni la propriété, ni l’enfant ne constituent le bonheur. Le crescite et multiplicamini n’implique pas l’amour. Demander à une fille que l’on a vue quatorze fois en quinze jours de l’amour de par la loi, le roi et justice, est une absurdité digne de la plupart des prédestinés !

L’amour est l’accord du besoin et du sentiment, le bonheur en mariage résulte d’une parfaite entente des âmes entre les époux. Il suit de là que, pour être heureux, un homme est obligé de s’astreindre à certaines règles d’honneur et de délicatesse. Après avoir usé du bénéfice de la loi sociale qui consacre le besoin, il doit obéir aux lois secrètes de la nature qui font éclore les sentiments. S’il met son bonheur à être aimé, il faut qu’il aime sincèrement : rien ne résiste à une passion véritable.

Mais être passionné, c’est désirer toujours. Peut-on toujours désirer sa femme ?

Oui.

Il est aussi absurde de prétendre qu’il est impossible de toujours aimer la même femme qu’il peut l’être de dire qu’un artiste célèbre a besoin de plusieurs violons pour exécuter un morceau de musique et pour créer une mélodie enchanteresse.

L’amour est la poésie des sens. Il a la destinée de tout ce qui est grand chez l’homme et de tout ce qui procède de sa pensée. Ou il est sublime, ou il n’est pas. Quand il existe, il existe à jamais et va toujours croissant. C’est là cet amour que les Anciens faisaient fils du Ciel et de la Terre.

La littérature roule sur sept situations ; la musique exprime tout avec sept notes ; la peinture n’a que sept couleurs ; comme ces trois arts, l’amour se constitue peut-être de sept principes, nous en abandonnons la recherche au siècle suivant.

Si la poésie, la musique et la peinture ont des expressions infinies, les plaisirs de l’amour doivent en offrir encore bien davantage ; car dans les trois arts qui nous aident à chercher peut-être infructueusement la vérité par analogie, l’homme se trouve seul avec son imagination, tandis que l’amour est la réunion de deux corps et de deux âmes. Si les trois principaux modes qui servent à exprimer la pensée demandent des études préliminaires à ceux que la nature a créés poètes, musiciens ou peintres, ne tombe-t-il pas sous le sens qu’il est nécessaire de s’initier dans les secrets du plaisir pour être heureux ? Tous les hommes ressentent le besoin de la reproduction, comme tous ont faim et soif ; mais ils ne sont pas tous appelés à être amants et gastronomes. Notre civilisation actuelle a prouvé que le goût était une science, et qu’il n’appartenait qu’à certains êtres privilégiés de savoir boire et manger. Le plaisir, considéré comme un art, attend son physiologiste. Pour nous, il suffit d’avoir démontré que l’ignorance seule des principes constitutifs du bonheur produit l’infortune qui attend tous les prédestinés.

C’est avec la plus grande timidité que nous oserons hasarder la publication de quelques aphorismes qui pourront donner naissance à cet art nouveau comme des plâtres ont créé la géologie ; et nous les livrons aux méditations des philosophes, des jeunes gens à marier et des prédestinés.


CATÉCHISME CONJUGAL.


XXVII.

Le mariage est une science.


XXVIII.

Un homme ne peut pas se marier sans avoir étudié l’anatomie et disséqué une femme au moins.


XXIX.

Le sort d’un ménage dépend de la première nuit.


XXX.

La femme privée de son libre arbitre ne peut jamais avoir le mérite de faire un sacrifice.


XXXI.

En amour, toute âme mise à part, la femme est comme une lyre qui ne livre ses secrets qu’à celui qui en sait bien jouer.


XXXII.

Indépendamment d’un mouvement répulsif, il existe dans l’âme de toutes les femmes un sentiment qui tend à proscrire tôt ou tard les plaisirs dénués de passion.


XXXIII.

L’intérêt d’un mari lui prescrit au moins autant que l’honneur de ne jamais se permettre un plaisir qu’il n’ait eu le talent de faire désirer par sa femme.


XXXIV.

Le plaisir étant causé par l’alliance des sensations et d’un sentiment, on peut hardiment prétendre que les plaisirs sont des espèces d’idées matérielles.


XXXV.

Les idées se combinant à l’infini, il doit en être de même des plaisirs.


XXXVI.

Il ne se rencontre pas plus dans la vie de l’homme deux moments de plaisirs semblables, qu’il n’y a deux feuilles exactement pareilles sur un même arbre.


XXXVII.

S’il existe des différences entre un moment de plaisir et un autre, un homme peut toujours être heureux avec la même femme.


XXXVIII.

Saisir habilement les nuances du plaisir, les développer, leur donner un style nouveau, une expression originale, constitue le génie d’un mari.


XXXIX.

Entre deux êtres qui ne s’aiment pas, ce génie est du libertinage ; mais les caresses auxquelles l’amour préside ne sont j amais lascives.


XL.

La femme mariée la plus chaste peut être aussi la plus voluptueuse.


XLI.

La femme la plus vertueuse peut être indécente à son insu.


XLII.

Quand deux êtres sont unis par le plaisir, toutes les conventions sociales dorment. Cette situation cache un écueil sur lequel se sont brisées bien des embarcations. Un mari est perdu s’il oublie une seule fois qu’il existe une pudeur indépendante des voiles. L’amour conjugal ne doit jamais mettre ni ôter son bandeau qu’à propos.


XLIII.

La puissance ne consiste pas à frapper fort ou souvent, mais à frapper juste.


XLIV.

Faire naître un désir, le nourrir, le développer, le grandir, l’irriter, le satisfaire, c’est un poème tout entier.


XLV.

L’ordre des plaisirs est du distique au quatrain, du quatrain au sonnet, du sonnet à la ballade, de la ballade à l’ode, de l’ode à la cantate, de la cantate au dithyrambe. Le mari qui commence par le dithyrambe est un sot.


XLVI.

Chaque nuit doit avoir son menu.


XLVII.

Le mariage doit incessamment combattre un monstre qui dévore tout : l’habitude.


XLVIII.

Si un homme ne sait pas distinguer la différence des plaisirs de deux nuits consécutives, il s’est marié trop tôt.


XLIX.

Il est plus facile d’être amant que mari, par la ra ison qu’il est plus difficile d’avoir de l’esprit tous les jours que de dire de jolies choses de temps en temps.


L.

Un mari ne doit jamais s’endormir le premier ni se réveiller le dernier.


LI.

L’homme qui entre dans le cabinet de toilette de sa femme est philosophe ou un imbécile.


LII.

Le mari qui ne laisse rien à désirer est un homme perdu.


LIII.

La femme mariée est un esclave qu’il faut savoir mettre sur un trône.


LIV.

Un homme ne peut se flatter de connaître sa femme et de la rendre heureuse que quand il la voit souvent à ses genoux.




C’était à toute la troupe ignorante de nos prédestinés, à nos légions de catarrheux, de fumeurs, de priseurs, de vieillards, de grondeurs, etc., que Sterne adressait la lettre écrite, dans le Tristram Shandy, par Gauthier Shandy à son frère Tobie, quand ce dernier se proposait d’épouser la veuve de Wadman.

Les célèbres instructions que le plus original des écrivains anglais a consignées dans cette lettre pouvant, à quelques exceptions près, compléter nos observations sur la manière de se conduire auprès des femmes, nous l’offrons textuellement aux réflexions des prédestinés en les priant de la méditer comme un des plus substantiels chefs-d’œuvre de l’esprit humain.


Lettre de M. Shandy au capitaine Tobie Shandy.


« MON CHER FRÈRE TOBIE,

 » Ce que je vais te dire a rapport à la nature des femmes et à la manière de leur faire l’amour. Et peut-être est-il heureux pour toi (quoiqu’il ne le soit pas autant pour moi) que l’occasion se soit offerte, et que je me sois trouvé capable de t’écrire quelques instructions sur ce sujet.

 » Si c’eût été le bon plaisir de celui qui distribue nos lois de te départir plus de connaissances qu’à moi, j’aurais été charmé que tu te fusses assis à ma place, et que cette plume fût entre tes mains ; mais puisque c’est à moi à t’instruire, et que madame Shandy est là auprès de moi, se disposant à se mettre au lit, je vais jeter ensemble et sans ordre sur le papier des idées et des préceptes concernant le mariage, tels qu’ils me viendront à l’esprit, et que je croirai qu’ils pourront être d’usage pour toi ; voulant en cela te donner un gage de mon amitié, et ne doutant pas, mon cher Tobie, de la reconnaissance avec laquelle tu la recevras.

 » En premier lieu, à l’égard de ce qui concerne la religion dans cette affaire (quoique le feu qui monte au visage me fasse apercevoir que je rougis en te parlant sur ce sujet ; quoique je sache, en dépit de ta modestie, qui nous le laisserait ignorer, que tu ne négliges aucune de ses pieuses pratiques), il en est une cependant que je voudrais te recommander d’une manière plus particulière pour que tu ne l’oubliasses point, du moins pendant tout le temps que dureront tes amours. Cette pratique, frère Tobie, c’est de ne jamais te présenter chez celle qui est l’objet de tes poursuites, soit le matin, soit le soir, sans te recommander auparavant à la protection du Dieu tout-puissant, pour qu’il te préserve de tout malheur.

 » Tu te raseras la tête, et tu la laveras tous les quatre ou cinq jours, et même plus souvent, si tu le peux, de peur qu’en ôtant ta perruque dans un moment de distraction, elle ne distingue combien de tes cheveux sont tombés sous la main du Temps, et combien sous celle de Trim.

 » Il faut, autant que tu le pourras, éloigner de son imagination toute idée de tête chauve.

 » Mets-toi bien dans l’esprit, Tobie, et suis cette maxime comme sûre :

 » Toutes les femmes sont timides. Et il est heureux qu’elles le soient ; autrement, qui voudrait avoir affaire à elles ?

 » Que tes culottes ne soient ni trop étroites ni trop larges, et ne ressemblent pas à ces grandes culottes de nos ancêtres.

 » Un juste medium prévient tous les commentaires.

 » Quelque chose que tu aies à dire, soit que tu aies peu ou beaucoup à parler, modère toujours le son de ta voix. Le silence et tout ce qui en approche grave dans la mémoire les mystères de la nuit. C’est pourquoi, si tu peux l’éviter, ne laisse jamais tomber la pelle ni les pincettes.

 » Dans tes conversations avec elle, évite toute plaisanterie et toute raillerie ; et, autant que tu le pourras, ne lui laisse lire aucun livre jovial. Il y a quelques traités de dévotion que tu peux lui permettre (quoique j’aimasse mieux qu’elle ne les lût point) ; mais ne souffre pas qu’elle lise Rabelais, Scarron ou Don Quichotte.

 » Tous ces livres excitent le rire ; et tu sais, cher Tobie, que rien n’est plus sérieux que les fins du mariage.

 » Attache toujours une épingle à ton jabot avant d’entrer chez elle.

 » Si elle te permet de t’asseoir sur le même sofa, et qu’elle te donne la facilité de poser ta main sur la sienne, résiste à cette tentation. Tu ne saurais prendre sa main, sans que la température de la tienne lui fasse deviner ce qui se passe en toi. Laisse-la toujours dans l’indécision sur ce point et sur beaucoup d’autres. En te conduisant ainsi, tu auras au moins sa curiosité pour toi ; et si ta belle n’est pas encore entièrement soumise, et que ton âne continue à regimber (ce qui est fort probable), tu te feras tirer quelques onces de sang au-dessous des oreilles, suivant la pratique des anciens Scythes, qui guérissaient par ce moyen les appétits les plus désordonnés de nos sens.

 » Avicenne est d’avis que l’on se frotte ensuite avec de l’extrait d’ellébore, après les évacuations et purgations convenables, et je penserais assez comme lui. Mais surtout ne mange que peu, ou point de bouc ni de cerf ; et abstiens-toi soigneusement, c’est-à-dire, autant que tu le pourras, de paons, de grues, de foulques, de plongeons, et de poules d’eau.

 » Pour ta boisson, je n’ai pas besoin de te dire que ce doit être une infusion de verveine et d’herbe hanéa, de laquelle Elien rapporte des effets surprenants. Mais si ton estomac en souffrait, tu devrais eu discontinuer l’usage, et vivre de concombres, de melons, de pourpier et de laitue.

 » Il ne se présente pas pour le moment autre chose à te dire… À moins que la guerre venant à se déclarer…

 » Ainsi, mon cher Tobie, je désire que tout aille pour le mieux ;

 » Et je suis ton affectionné frère,

 
» GAUTHIER SHANDY. »



Dans les circonstances actuelles, Sterne lui-même retrancherait sans doute de sa lettre l’article de l’âne ; et, loin de conseiller à un prédestiné de se faire tirer du sang, il changerait le régime des concombres et des laitues en un régime éminemment substantiel. Il recommandait alors l’économie pour arriver à une profusion magique au moment de la guerre, imitant en cela l’admirable gouvernement anglais qui, en temps de paix, a deux cents vaisseaux, mais dont les chantiers peuvent au besoin en fournir le double quand il s’agit d’embrasser les mers et de s’emparer d’une marine tout entière.

Quand un homme appartient au petit nombre de ceux qu’une éducation généreuse investit du domaine de la pensée, il devrait toujours, avant de se marier, consulter ses forces et physiques et morales. Pour lutter avec avantage contre les tempêtes que tant de séductions s’apprêtent à élever dans le cœur de sa femme, un mari doit avoir, outre la science du plaisir et une fortune qui lui permette de ne se trouver dans aucune classe de prédestinés, une santé robuste, un tact exquis, beaucoup d’esprit, assez de bon sens pour ne faire sentir sa supériorité que dans les circonstances opportunes, et enfin une finesse excessive d’ouïe et de vue.

S’il avait une belle figure, une jolie taille, un air mâle, et qu’il restât en arrière de toutes ces promesses, il rentrerait dans la classe des prédestinés. Aussi un mari laid, mais dont la figure est pleine d’expression, serait-il, si sa femme a oublié une seule fois sa laideur, dans la situation la plus favorable pour combattre le génie du mal.

Il s’étudiera, et c’est un oubli dans la lettre de Sterne, à rester constamment inodore, pour ne pas donner de prise au dégoût. Aussi fera-t-il un médiocre usage des parfums, qui exposent toujours les beautés à d’injurieux soupçons.

Il devra étudier sa conduite, éplucher ses discours comme s’il était le courtisan de la femme la plus inconstante. C’est pour lui qu’un philosophe a fait la réflexion suivante :

« Telle femme s’est rendue malheureuse pour la vie, s’est perdue, s’est déshonorée pour un homme qu’elle a cessé d’aimer parce qu’il a mal ôté son habit, mal coupé un de ses ongles, mis son bas à l’envers, ou s’y est mal pris pour défaire un bouton. »

Un de ses devoirs les plus importants sera de cacher à sa femme la véritable situation de sa fortune, afin de pouvoir satisfaire les fantaisies et les caprices qu’elle peut avoir, comme le font de généreux célibataires.

Enfin, chose difficile, chose pour laquelle il faut un courage surhumain, il doit exercer le pouvoir le plus absolu sur l’âne dont parle Sterne. Cet âne doit être soumis comme un serf du treizième siècle à son seigneur ; obéir et se taire, marcher et s’arrêter au moindre commandement.

Muni de tous ces avantages, à peine un mari pourra-t-il entrer en lice avec l’espoir du succès. Comme tous les autres, il court encore le risque d’être, pour sa femme, une espèce d’éditeur responsable.

Hé ! quoi, vont s’écrier quelques bonnes petites gens pour lesquels l’horizon finit à leur nez, faut-il donc se donner tant de peines pour s’aimer ; et, pour être heureux en ménage, serait-il donc nécessaire d’aller préalablement à l’école ? Le gouvernement va-t-il fonder pour nous une chaire d’amour, comme il a érigé naguère une chaire de droit public ?

Voici notre réponse :

Ces règles multipliées si difficiles à déduire, ces observations si minutieuses, ces notions si variables selon les tempéraments, préexistent, pour ainsi dire, dans le cœur de ceux qui sont nés pour l’amour, comme le sentiment du goût et je ne sais quelle facilité à combiner les idées se trouvent dans l’âme du poëte, du peintre ou du musicien. Les hommes qui éprouveraient quelque fatigue à mettre en pratique les enseignements donnés par cette Méditation, sont naturellement prédestinés, comme celui qui ne sait pas apercevoir les rapports existants entre deux idées différentes est un imbécile. En effet, l’amour a ses grands hommes inconnus, comme la guerre a ses Napoléons, comme la poésie a ses André Chéniers et comme la philosophie a ses Descartes.

Cette dernière observation contient le germe d’une réponse à la demande que tous les hommes se font depuis long-temps : pourquoi un mariage heureux est-il donc si peu fréquent ?

Ce phénomène du monde moral s’accomplit rarement, par la raison qu’il se rencontre peu de gens de génie. Une passion durable est un drame sublime joué par deux acteurs égaux en talents, un drame où les sentiments sont des catastrophes, où les désirs sont des événements, où la plus légère pensée fait changer la scène. Or, comment trouver souvent, dans ce troupeau de bimanes qu’on nomme une nation, un homme et une femme qui possèdent au même degré le génie de l’amour, quand les gens à talents sont déjà si clairsemés dans les autres sciences où pour réussir l’artiste n’a besoin que de s’entendre avec lui-même ?

Jusqu’à présent nous nous sommes contenté de faire pressentir les difficultés, en quelque sorte physiques, que deux époux ont à vaincre pour être heureux ; mais que serait-ce donc s’il fallait dérouler l’effrayant tableau des obligations morales qui naissent de la différence des caractères ?… Arrêtons-nous ! l’homme assez habile pour conduire le tempérament sera certainement maître de l’âme.

Nous supposerons que notre mari-modèle remplit ces premières conditions voulues pour disputer avec avantage sa femme aux assaillants. Nous admettrons qu’il ne se trouve dans aucune des nombreuses classes de prédestinés, que nous avons passées en revue. Convenons enfin qu’il est imbu de toutes nos maximes ; qu’il possède cette science admirable de laquelle nous avons révélé quelques préceptes ; qu’il s’est marié très-savant ; qu’il connaît sa femme, qu’il en est aimé ; et poursuivons l’énumération de toutes les causes générales qui peuvent empirer la situation critique à laquelle nous le ferons arriver pour l’instruction du genre humain.




MÉDITATION VI

DES PENSIONNATS.


Si vous avez épousé une demoiselle dont l’éducation s’est faite dans un pensionnat, il y a trente chances contre votre bonheur de plus que toutes celles dont l’énumération précède, et vous ressemblez exactement à un homme qui a fourré sa main dans un guêpier.

Alors, immédiatement après la bénédiction nuptiale, et sans vous laisser prendre à l’innocente ignorance, aux grâces naïves, à la pudibonde contenance de votre femme, vous devez méditer et suivre les axiomes et les préceptes que nous développerons dans la Seconde Partie de ce livre. Vous mettrez même à exécution les rigueurs de la Troisième Partie, en exerçant sur-le-champ une active surveillance, en déployant une paternelle sollicitude à toute heure, car le lendemain même de votre mariage, la veille peut-être, il y avait péril en la demeure.

En effet, souvenez-vous un peu de l’instruction secrète et approfondie que les écoliers acquièrent de natura rerum, de la nature des choses. Lapeyrouse, Cook, ou le capitaine Parry, ont-ils jamais eu autant d’ardeur à naviguer vers les pôles que les lycéens vers les parages défendus de l’océan des plaisirs ?

Les filles étant plus rusées, plus spirituelles et plus curieuses que les garçons, leurs rendez-vous clandestins, leurs conversations, que tout l’art des matrones ne saurait empêcher, doivent être dirigés par un génie mille fois plus infernal que celui des collégiens. Quel homme a jamais entendu les réflexions morales et les aperçus malins de ces jeunes filles ? Elles seules connaissent ces jeux où l’honneur se perd par avance, ces essais de plaisir, ces tâtonnements de volupté, ces simulacres de bonheur, qu’on peut comparer aux vols faits par les enfants trop gourmands à un dessert mis sous clef. Une fille sortira peut-être vierge de sa pension ; chaste, non. Elle aura plus d’une fois discuté en de secrets conventicules la question importante des amants, et la corruption aura nécessairement entamé le cœur ou l’esprit, soit dit sans antithèse.

Admettons cependant que votre femme n’aura pas participé à ces friandises virginales, à ces lutineries prématurées. De ce qu’elle n’ait point eu voix délibérative aux conseils secrets des grandes, en sera-t-elle meilleure ? Non. Là, elle aura contracté amitié avec d’autres jeunes demoiselles, et nous serons modeste en ne lui accordant que deux ou trois amies intimes. Êtes-vous certains que, votre femme sortie de pension, ses jeunes amies n’auront pas été admises à ces conciliabules où l’on cherchait à connaître d’avance, au moins par analogie, les jeux des colombes ? Enfin, ses amies se marieront ; vous aurez alors quatre femmes à surveiller au lieu d’une, quatre caractères à deviner, et vous serez à la merci de quatre maris et d’une douzaine de célibataires de qui vous ignorez entièrement la vie, les principes, les habitudes, quand nos méditations vous auront fait apercevoir la nécessité où vous devez être un jour de vous occuper des gens que vous avez épousés avec votre femme sans vous en douter. Satan seul a pu imaginer une pension de demoiselles au milieu d’une grande ville !… Au moins madame Campan avait-elle logé sa fameuse institution à Écouen. Cette sage précaution prouve qu’elle n’était pas une femme ordinaire. Là, ses demoiselles ne voyaient pas le musée des rues, composé d’immenses et grotesques images et de mots obscènes dus aux crayons du malin esprit. Elles n’avaient pas incessamment sous les yeux le spectacle des infirmités humaines étalé par chaque borne en France, et de perfides cabinets littéraires ne leur vomissaient pas en secret le poison des livres instructeurs et incendiaires. Aussi, cette savante institutrice ne pouvait-elle guère qu’à Écouen vous conserver une demoiselle intacte et pure, si cela est possible. Vous espéreriez peut-être empêcher facilement votre femme de voir ses amies de pension ? folie ! elle les rencontrera au bal, au spectacle, à la promenade, dans le monde ; et combien de services deux femmes ne peuvent-elles pas se rendre !… Mais nous méditerons ce nouveau sujet de terreur en son lieu et place.

Ce n’est pas tout encore : si votre belle-mère a mis sa fille en pension, croyez-vous que ce soit par intérêt pour sa fille ? Une demoiselle de douze à quinze ans est un terrible argus ; et, si la belle-mère ne voulait pas d’argus chez elle, je commence à soupçonner que madame votre belle-mère appartient inévitablement à la partie la plus douteuse de nos femmes honnêtes. Donc, en toute occasion, elle sera pour sa fille ou un fatal exemple ou un dangereux conseiller.

Arrêtons-nous…, la belle-mère exige toute une Méditation.

Ainsi, de quelque côté que vous vous tourniez, le lit conjugal est, dans cette occurrence, également épineux.

Avant la révolution, quelques familles aristocratiques envoyaient les filles au couvent. Cet exemple était suivi par nombre de gens qui s’imaginaient qu’en mettant leurs filles là où se trouvaient celles d’un grand seigneur, elles en prendraient le ton et les manières. Cette erreur de l’orgueil était d’abord fatale au bonheur domestique ; puis les couvents avaient tous les inconvénients des pensionnats. L’oisiveté y règne plus terrible. Les grilles claustrales enflamment l’imagination. La solitude est une des provinces les plus chéries du diable ; et l’on ne saurait croire quel ravage les phénomènes les plus ordinaires de la vie peuvent produire dans l’âme de ces jeunes filles rêveuses, ignorantes et inoccupées.

Les unes, à force d’avoir caressé des chimères, donnent lieu à des quiproquo plus ou moins bizarres. D’autres, s’étant exagéré le bonheur conjugal, se disent en elles-mêmes : Quoi ! ce n’est que cela !… quand elles appartiennent à un mari. De toute manière l’instruction incomplète que peuvent acquérir les filles élevées en commun a tous les dangers de l’ignorance et tous les malheurs de la science.

Une jeune fille élevée au logis par une mère ou une vieille tante vertueuses, bigotes, aimables ou acariâtres ; une jeune fille dont les pas n’ont jamais franchi le seuil domestique sans être environnée de chaperons, dont l’enfance laborieuse a été fatiguée par des travaux même inutiles, à laquelle enfin tout est inconnu, même le spectacle de Séraphin, est un de ces trésors que l’on rencontre, çà et là, dans le monde, comme ces fleurs de bois environnées de tant de broussailles que les yeux mortels n’ont pu les atteindre. Celui qui, maître d’une fleur si suave, si pure, la laisse cultiver par d’autres, a mérité mille fois son malheur. C’est ou un monstre ou un sot.

Ce serait bien ici le moment d’examiner s’il existe un mode quelconque de se bien marier, et de reculer ainsi indéfiniment les précautions dont l’ensemble sera présenté dans la Seconde et la Troisième Partie ; mais n’est-il pas bien prouvé qu’il est plus aisé de lire l’école des femmes dans un four exactement fermé que de pouvoir connaître le caractère, les habitudes et l’esprit d’une demoiselle à marier ?

La plupart des hommes ne se marient-ils pas absolument comme s’ils achetaient une partie de rentes à la Bourse ?

Et si dans la Méditation précédente nous avons réussi à vous démontrer que le plus grand nombre des hommes reste dans la plus profonde incurie de son propre bonheur en fait de mariage, est-il raisonnable de croire qu’il se rencontrera beaucoup de gens assez riches, assez spirituels, assez observateurs, pour perdre, comme le Burchell du Vicaire de Wakefield, une ou deux années de leur temps à deviner, à épier les filles dont ils feront leurs femmes, quand ils s’occupent si peu d’elles après les avoir conjugalement possédées pendant ce laps de temps que les Anglais nomment la Lune de miel, et de laquelle nous ne tarderons pas à discuter l’influence ?

Cependant, comme nous avons long-temps réfléchi sur cette matière importante, nous ferons observer qu’il existe quelques moyens de choisir plus ou moins bien, même en choisissant promptement.

Il est, par exemple, hors de doute que les probabilités seront en votre faveur :

1º Si vous avez pris une demoiselle dont le tempérament ressemble à celui des femmes de la Louisiane ou de la Caroline.

Pour obtenir des renseignements certains sur le tempérament d’une jeune personne, il faut mettre en vigueur auprès des femmes de chambre le système dont parle Gil Blas, et employé par un homme d’État pour connaître les conspirations ou savoir comment les ministres avaient passé la nuit.

2º Si vous choisissez une demoiselle qui, sans être laide, ne soit pas dans la classe des jolies femmes.

Nous regardons comme un principe certain que, pour être le moins malheureux possible en ménage, une grande douceur d’âme unie chez une femme à une laideur supportable sont deux éléments infaillibles de succès.

Mais voulez-vous savoir la vérité ? ouvrez Rousseau, car il ne s’agitera pas une question de morale publique de laquelle il n’ait d’avance indiqué la portée. Lisez :

« Chez les peuples qui ont des mœurs, les filles sont faciles, et les femmes sévères. C’est le contraire chez ceux qui n’en ont pas. »

Il résulterait de l’adoption du principe que consacre cette remarque profonde et vraie qu’il n’y aurait pas tant de mariages malheureux si les hommes épousaient leurs maîtresses. L’éducation des filles devrait alors subir d’importantes modifications en France. Jusqu’ici les lois et les mœurs françaises, placées entre un délit et un crime à prévenir, ont favorisé le crime. En effet, la faute d’une fille est à peine un délit, si vous la comparez à celle commise par la femme mariée. N’y a-t-il donc pas incomparablement moins de danger à donner la liberté aux filles qu’à la laisser aux femmes ? L’idée de prendre une fille à l’essai fera penser plus d’hommes graves qu’elle ne fera rire d’étourdis. Les mœurs de l’Allemagne, de la Suisse, de l’Angleterre et des États-Unis donnent aux demoiselles des droits qui sembleraient en France le renversement de toute morale ; et néanmoins il est certain que dans ces trois pays les mariages sont moins malheureux qu’en France.

« Quand une femme s’est livrée tout entière à un amant, elle doit avoir bien connu celui que l’amour lui offrait. Le don de son estime et de sa confiance a nécessairement précédé celui de son cœur. »

Brillantes de vérité, ces lignes ont peut-être illuminé le cachot au fond duquel Mirabeau les écrivit, et la féconde observation qu’elles renferment, quoique due à la plus fougueuse de ses passions, n’en domine pas moins le problème social dont nous nous occupons. En effet, un mariage cimenté sous les auspices du religieux examen que suppose l’amour, et sous l’empire du désenchantement dont est suivie la possession, doit être la plus indissoluble de toutes les unions.

Une femme n’a plus alors à reprocher à son mari le droit légal en vertu duquel elle lui appartient. Elle ne peut plus trouver dans cette soumission forcée une raison pour se livrer à un amant, quand plus tard elle a dans son propre cœur un complice dont les sophismes la séduisent en lui demandant vingt fois par heure pourquoi, s’étant donnée contre son gré à un homme qu’elle n’aimait point, elle ne se donnerait pas de bonne volonté à un homme qu’elle aime. Une femme n’est plus alors recevable à se plaindre de ces défauts inséparables de la nature humaine, elle en a, par avance, essayé la tyrannie, épousé les caprices.

Bien des jeunes filles seront trompées dans les espérances de leur amour !… Mais n’y aura-t-il pas pour elles un immense bénéfice à ne pas être les compagnes d’hommes qu’elles auraient le droit de mépriser ?

Quelques alarmistes vont s’écrier qu’un tel changement dans nos mœurs autoriserait une effroyable dissolution publique ; que les lois ou les usages, qui dominent les lois, ne peuvent pas, après tout, consacrer le scandale et l’immoralité ; et que s’il existe des maux inévitables, au moins la société ne doit pas les sanctifier.

Il est facile de répondre, avant tout, que le système proposé tend à prévenir ces maux, qu’on a regardés jusqu’à présent comme inévitables ; mais, si peu exacts que soient les calculs de notre statistique, ils ont toujours accusé une immense plaie sociale, et nos moralistes préféreraient donc le plus grand mal au moindre, la violation du principe sur lequel repose la société, à une douteuse licence chez les filles ; la dissolution des mères de famille qui corrompt les sources de l’éducation publique et fait le malheur d’au moins quatre personnes, à la dissolution d’une jeune fille qui ne compromet qu’elle, et tout au plus un enfant. Périsse la vertu de dix vierges, plutôt que cette sainteté de mœurs, cette couronne d’honneur de laquelle une mère de famille doit marcher revêtue ! Il y a dans le tableau que présente une jeune fille abandonnée par son séducteur je ne sais quoi d’imposant et de sacré : c’est des serments ruinés, de saintes confiances trahies, et, sur les débris des plus faciles vertus, l’innocence en pleurs doutant de tout en doutant de l’amour d’un père pour son enfant. L’infortunée est encore innocente ; elle peut devenir une épouse fidèle, une tendre mère ; et si le passé s’est chargé de nuages, l’avenir est bleu comme un ciel pur. Trouverons-nous ces douces couleurs aux sombres tableaux des amours illégitimes ? Dans l’un la femme est victime, dans les autres, criminelle. Où est l’espérance de la femme adultère ! si Dieu lui remet sa faute, la vie la plus exemplaire ne saurait en effacer ici-bas les fruits vivants. Si Jacques Ier est fils de Rizzio, le crime de Marie a duré autant que sa déplorable et royale maison, et la chute des Stuarts est justice.

Mais, de bonne foi, l’émancipation des filles renferme-t-elle donc tant de dangers ?

Il est très-facile d’accuser une jeune personne de se laisser décevoir par le désir d’échapper à tout prix à l’état de fille ; mais cela n’est vrai que dans la situation actuelle de nos mœurs. Aujourd’hui une jeune personne ne connaît ni la séduction ni ses piéges, elle ne s’appuie que sur sa faiblesse, et, démêlant les commodes maximes du beau monde, sa trompeuse imagination, gouvernée par des désirs que tout fortifie, est un guide d’autant plus aveugle que rarement une jeune fille confie à autrui les secrètes pensées de son premier amour…

Si elle était libre, une éducation exempte de préjugés l’armerait contre l’amour du premier venu. Elle serait, comme tout le monde, bien plus forte contre des dangers connus que contre des périls dont l’étendue est cachée. D’ailleurs, pour être maîtresse d’elle-même, une fille en sera-t-elle moins sous l’œil vigilant de sa mère ? Compterait-on aussi pour rien cette pudeur et ces craintes que la nature n’a placées si puissantes dans l’âme d’une jeune fille que pour la préserver du malheur d’être à un homme qui ne l’aime pas ? Enfin où est la fille assez peu calculatrice pour ne pas deviner que l’homme le plus immoral veut trouver des principes chez sa femme, comme les maîtres veulent que leurs domestiques soient parfaits ; et qu’alors, pour elle, la vertu est le plus riche et le plus fécond de tous les commerces ?

Après tout, de quoi s’agit-il donc ici ? Pour qui croyez-vous que nous stipulions ? Tout au plus pour cinq ou six cent mille virginités armées de leurs répugnances et du haut prix auquel elles s’estiment : elles savent aussi bien se défendre que se vendre. Les dix-huit millions d’êtres que nous avons mis en dehors de la question se marient presque tous d’après le système que nous cherchons à faire prévaloir dans nos mœurs ; et, quant aux classes intermédiaires, par lesquelles nos pauvres bimanes sont séparés des hommes privilégiés qui marchent à la tête d’une nation, le nombre des enfants trouvés que ces classes demi-aisées livrent au malheur irait en croissant depuis la paix, s’il faut en croire M. Benoiston de Châteauneuf, l’un des plus courageux savants qui se soient voués aux arides et utiles recherches de la statistique. Or, à quelle plaie profonde n’apportons nous pas remède, si l’on songe à la multiplicité des bâtards que nous dénonce la statistique, et aux infortunes que nos calculs font soupçonner dans la haute société ? Mais il est difficile de faire apercevoir ici tous les avantages qui résulteraient de l’émancipation des filles. Quand nous arriverons à observer les circonstances qui accompagnent le mariage tel que nos mœurs l’ont conçu, les esprits judicieux pourront apprécier toute la valeur du système d’éducation et de liberté que nous demandons pour les filles au nom de la raison et de la nature. Le préjugé que nous avons en France sur la virginité des mariées est le plus sot de tous ceux qui nous restent. Les Orientaux prennent leurs femmes sans s’inquiéter du passé et les enferment pour être plus certains de l’avenir ; les Français mettent les filles dans des espèces de sérails défendus par des mères, par des préjugés, par des idées religieuses, et ils donnent la plus entière liberté à leurs femmes, s’inquiétant ainsi beaucoup plus du passé que de l’avenir. Il ne s’agirait donc que de faire subir une inversion à nos mœurs. Nous finirions peut-être alors par donner à la fidélité conjugale toute la saveur et le ragoût que les femmes trouvent aujourd’hui aux infidélités.

Mais cette discussion nous éloignerait trop de notre sujet s’il fallait examiner, dans tous ses détails, cette immense amélioration morale, que réclamera sans doute la France au vingtième siècle ; car les mœurs se réforment si lentement ! Ne faut-il pas pour obtenir le plus léger changement que l’idée la plus hardie du siècle passé soit devenue la plus triviale du siècle présent ? Aussi, est-ce en quelque sorte par coquetterie que nous avons effleuré cette question ; soit pour montrer qu’elle ne nous a pas échappé, soit pour léguer un ouvrage de plus à nos neveux ; et, de bon compte, voici le troisième : le premier concerne les courtisanes, et le second est la physiologie du plaisir :

Quand nous serons à dix, nous ferons une croix.

Dans l’état actuel de nos mœurs et de notre imparfaite civilisation, il existe un problème insoluble pour le moment, et qui rend toute dissertation superflue relativement à l’art de choisir une femme ; nous le livrons, comme tous les autres, aux méditations des philosophes.




PROBLÈME.

L’on n’a pas encore pu décider si une femme est poussée à devenir infidèle plutôt par l’impossibilité où elle serait de se livrer au changement que par la liberté qu’on lui laisserait à cet égard.




Au surplus, comme dans cet ouvrage nous saisissons un homme au moment où il vient de se marier, s’il a rencontré une femme d’un tempérament sanguin, d’une imagination vive, d’une constitution nerveuse, ou d’un caractère indolent, sa situation n’en serait que plus grave.

Un homme se trouverait dans un danger encore plus critique si sa femme ne buvait que de l’eau (voyez la Méditation intitulée : Hygiène conjugale) : mais si elle avait quelque talent pour le chant, ou si elle s’enrhumait trop facilement, il aurait à trembler tous les jours ; car il est reconnu que les cantatrices sont pour le moins aussi passionnées que les femmes dont le système muqueux est d’une grande délicatesse.

Enfin le péril empirerait bien davantage si votre femme avait moins de dix-sept ans ; ou encore, si elle avait le fond du teint pâle et blafard ; car ces sortes de femmes sont presque toutes artificieuses.

Mais nous ne voulons pas anticiper sur les terreurs que causeront aux maris tous les diagnostics de malheur qu’ils pourraient apercevoir dans le caractère de leurs femmes. Cette digression nous a déjà trop éloigné des pensionnats, où s’élaborent tant d’infortunes, d’où sortent des jeunes filles incapables d’apprécier les pénibles sacrifices par lesquels l’honnête homme, qui leur fait l’honneur de les épouser, est arrivé à l’opulence ; des jeunes filles impatientes des jouissances du luxe, ignorantes de nos lois, ignorantes de nos mœurs, saisissant avec avidité l’empire que leur donne la beauté, et prêtes à abandonner les vrais accents de l’âme pour les bourdonnements de la flatterie.

Que cette Méditation laisse dans le souvenir de tous ceux qui l’auront lue, même en ouvrant le livre par contenance ou par distraction, une aversion profonde des demoiselles élevées en pension, et déjà de grands services auront été rendus à la chose publique.




MÉDITATION VII.

DE LA LUNE DE MIEL.


Si nos premières Méditations prouvent qu’il est presque impossible à une femme mariée de rester vertueuse en France, le dénombrement des célibataires et des prédestinés, nos remarques sur l’éducation des filles et notre examen rapide des difficultés que comporte le choix d’une femme, expliquent jusqu’à un certain point cette fragilité nationale. Ainsi, après avoir accusé franchement la sourde maladie par laquelle l’état social est travaillé, nous en avons cherché les causes dans l’imperfection des lois, dans l’inconséquence des mœurs, dans l’incapacité des esprits, dans les contradictions de nos habitudes. Un seul fait reste à observer : l’invasion du mal.

Nous arrivons à ce premier principe en abordant les hautes questions renfermées dans la Lune de Miel ; et, de même que nous y trouverons le point de départ de tous les phénomènes conjugaux, elle nous offrira le brillant chaînon auquel viendront se rattacher nos observations, nos axiomes, nos problèmes, anneaux semés à dessein au travers des sages folies débitées par nos Méditations babillardes. La Lune de Miel sera, pour ainsi dire, l’apogée de l’analyse à laquelle nous devions nous livrer avant de mettre aux prises nos deux champions imaginaires.

Cette expression, Lune de Miel, est un anglicisme qui passera dans toutes les langues, tant elle dépeint avec grâce la nuptiale saison, si fugitive, pendant laquelle la vie n’est que douceur et ravissement ; elle restera comme restent les illusions et les erreurs, car elle est le plus odieux de tous les mensonges. Si elle se présente comme une nymphe couronnée de fleurs fraîches, caressante comme une sirène, c’est qu’elle est le malheur même ; et le malheur arrive, la plupart du temps, en folâtrant.

Les époux destinés à s’aimer pendant toute leur vie ne conçoivent pas la Lune de Miel ; pour eux, elle n’existe pas, ou plutôt elle existe toujours : ils sont comme ces immortels qui ne comprenaient pas la mort. Mais ce bonheur est en dehors de notre livre ; et, pour nos lecteurs, le mariage est sous l’influence de deux lunes : la Lune de Miel, la Lune Rousse. Cette dernière est terminée par une révolution qui la change en un croissant ; et, quand il luit sur un ménage, c’est pour l’éternité.

Comment la Lune de Miel peut-elle éclairer deux êtres qui ne doivent pas s’aimer ?

Comment se couche-t-elle quand une fois elle s’est levée ?…

Tous les ménages ont-ils leur lune de miel ?

Procédons par ordre pour résoudre ces trois questions.

L’admirable éducation que nous donnons aux filles et les prudents usages sous la loi desquels les hommes se marient vont porter ici tous leurs fruits. Examinons les circonstances dont sont précédés et accompagnés les mariages les moins malheureux.

Nos mœurs développent chez la jeune fille dont vous faites votre femme une curiosité naturellement excessive ; mais comme les mères se piquent en France de mettre tous les jours leurs filles au feu sans souffrir qu’elles se brûlent, cette curiosité n’a plus de bornes.

Une ignorance profonde des mystères du mariage dérobe, à cette créature aussi naïve que rusée, la connaissance des périls dont il est suivi ; et, le mariage lui étant sans cesse présenté comme une époque de tyrannie et de liberté, de jouissances et de souveraineté, ses désirs s’augmentent de tous les intérêts de l’existence à satisfaire : pour elle, se marier, c’est être appelée du néant à la vie.

Si elle a, en elle, le sentiment du bonheur, la religion, la morale, les lois et sa mère lui ont mille fois répété que ce bonheur ne peut venir que de vous.

L’obéissance est toujours une nécessité chez elle, si elle n’est pas vertu ; car elle attend tout de vous : d’abord les sociétés consacrent l’esclavage de la femme, mais elle ne forme même pas le souhait de s’affranchir, car elle se sent faible, timide et ignorante.

À moins d’une erreur due au hasard ou d’une répugnance que vous seriez impardonnable de n’avoir pas devinée, elle doit chercher à vous plaire ; elle ne vous connaît pas.

Enfin, pour faciliter votre beau triomphe, vous la prenez au moment où la nature sollicite souvent avec énergie les plaisirs dont vous êtes le dispensateur. Comme saint Pierre, vous tenez la clef du Paradis.

Je le demande à toute créature raisonnable, un démon rassemblerait-il autour d’un ange dont il aurait juré la perte les éléments de son malheur avec autant de sollicitude que les bonnes mœurs en mettent à conspirer le malheur d’un mari ?… N’êtes-vous pas comme un roi entouré de flatteurs ?

Livrée avec toutes ses ignorances et ses désirs à un homme qui, même amoureux, ne peut et ne doit pas connaître ses mœurs secrètes et délicates, cette jeune fille ne sera-t-elle pas honteusement passive, soumise et complaisante pendant tout le temps que sa jeune imagination lui persuadera d’attendre le plaisir ou le bonheur jusqu’à un lendemain qui n’arrive jamais ?

Dans cette situation bizarre où les lois sociales et celles de la nature sont aux prises, une jeune fille obéit, s’abandonne, souffre et se tait par intérêt pour elle-même. Son obéissance est une spéculation ; sa complaisance, un espoir ; son dévouement, une sorte de vocation dont vous profitez ; et son silence est générosité. Elle sera victime de vos caprices tant qu’elle ne les comprendra pas ; elle souffrira de votre caractère jusqu’à ce qu’elle l’ait étudié ; elle se sacrifiera sans aimer, parce qu’elle croit au semblant de passion que vous donne le premier moment de sa possession ; elle ne se taira plus le jour où elle aura reconnu l’inutilité de ses sacrifices.

Alors, un matin arrive où tous les contre-sens qui ont présidé à cette union se relèvent comme des branches un moment ployées sous un poids par degrés allégé. Vous avez pris pour de l’amour l’existence négative d’une jeune fille qui attendait le bonheur, qui volait au-devant de vos désirs dans l’espérance que vous iriez au-devant des siens, et qui n’osait se plaindre des malheurs secrets dont elle s’accusait la première. Quel homme ne serait pas la dupe d’une déception préparée de si loin, et de laquelle une jeune femme est innocente, complice et victime ? Il faudrait être un Dieu pour échapper à la fascination dont vous êtes entouré par la nature et la société. Tout n’est-il pas piège autour de vous et en vous ? car, pour être heureux, ne serait-il pas nécessaire de vous défendre des impétueux désirs de vos sens ? Où est, pour les contenir, cette barrière puissante qu’élève la main légère d’une femme à laquelle on veut plaire, parce qu’on ne la possède pas encore ?… Aussi, avez-vous fait parader et défiler vos troupes quand il n’y avait personne aux fenêtres ; avez-vous tiré un feu d’artifice dont la carcasse reste seule au moment où votre convive se présente pour le voir. Votre femme était devant les plaisirs du mariage comme un Mohican à l’opéra : l’instituteur est ennuyé quand le Sauvage commence à comprendre.


LVI.

En ménage, le moment où deux cœurs peuvent s’entendre est aussi rapide qu’un éclair, et ne revient plus quand il a fui.




Ce premier essai de la vie à deux, pendant lequel une femme est encouragée par l’espérance du bonheur, par le sentiment encore neuf de ses devoirs d’épouse, par le désir de plaire, par la vertu si persuasive au moment où elle montre l’amour d’accord avec le devoir, se nomme la Lune de Miel. Comment peut-elle durer long-temps entre deux êtres qui s’associent pour la vie entière, sans se connaître parfaitement ? S’il faut s’étonner d’une chose, c’est que les déplorables absurdités accumulées par nos mœurs autour d’un lit nuptial fassent éclore si peu de haines !…

Mais que l’existence du sage soit un ruisseau paisible, et que celle du prodigue soit un torrent ; que l’enfant dont les mains imprudentes ont effeuillé toutes les roses sur son chemin ne trouve plus que des épines au retour : que l’homme dont la folle jeunesse a dévoré un million ne puisse plus jouir, pendant sa vie, des quarante mille livres de rente que ce million lui eût données, c’est des vérités triviales si l’on songe à la morale, et neuves si l’on pense à la conduite de la plupart des hommes. Voyez-y les images vraies de toutes les Lunes de Miel ; c’est leur histoire, c’est le fait et non pas la cause.

Mais, que des hommes doués d’une certaine puissance de pensée par une éducation privilégiée, habitués à des combinaisons profondes pour briller, soit en politique, soit en littérature, dans les arts, dans le commerce ou dans la vie privée, se marient tous avec l’intention d’être heureux, de gouverner une femme p ar l’amour ou par la force, et tombent tous dans le même piége, deviennent des sots après avoir joui d’un certain bonheur pendant un certain temps, il y a certes là un problème dont la solution réside plutôt dans des profondeurs inconnues de l’âme humaine, que dans les espèces de vérités physiques par lesquelles nous avons déjà tâché d’expliquer quelques-uns de ces phénomènes. La périlleuse recherche des lois secrètes, que presque tous les hommes doivent violer à leur insu en cette circonstance, offre encore assez de gloire à celui qui échouerait dans cette entreprise pour que nous tentions l’aventure. Essayons donc.

Malgré tout ce que les sots ont à dire sur la difficulté qu’ils trouvent à expliquer l’amour, il a des principes aussi infaillibles que ceux de la géométrie ; mais chaque caractère les modifiant à son gré, nous l’accusons des caprices créés par nos innombrables organisations. S’il nous était permis de ne voir que les effets si variés de la lumière, sans en apercevoir le principe, bien des esprits refuseraient de croire à la marche du soleil et à son unité. Aussi, les aveugles peuvent-ils crier à leur aise ; je me vante, comme Socrate, sans être aussi sage que lui, de ne savoir que l’amour, et, je vais essayer de déduire quelques-uns de ses préceptes, pour éviter aux gens mariés ou à marier la peine de se creuser la cervelle, ils en atteindraient trop promptement le fond.

Or, toutes nos observations précédentes se résolvent à une seule proposition qui peut être considérée comme le dernier terme ou le premier, si l’on veut, de cette secrète théorie de l’amour, qui finirait par vous ennuyer si nous ne la terminions pas promptement. Ce principe est contenu dans la formule suivante :


LVII.

Entre deux êtres susceptibles d’amour, la durée de la passion est en raison de la résistance primitive de la femme, ou des obstacles que les hasards sociaux mettent à votre bonheur.




Si l’on ne vous laisse désirer qu’un jour, votre amour ne durera peut-être pas trois nuits. Où faut-il chercher les causes de cette loi ? je ne sais. Si nous voulons porter nos regards autour de nous, les preuves de cette règle abondent : dans le système végétal, les plantes qui restent le plus de temps à croître sont cel les auxquelles est promise la plus longue existence ; dans l’ordre moral, les ouvrages faits hier meurent demain ; dans l’ordre physique, le sein qui enfreint les lois de la gestation livre un fruit mort. En tout, une œuvre de durée est long-temps couvée par le temps. Un long avenir demande un long passé. Si l’amour est un enfant, la passion est un homme. Cette loi générale, qui régit la nature, les êtres, et les sentiments, est précisément celle que tous les mariages enfreignent, ainsi que nous l’avons démontré. Ce principe a créé les fables amoureuses de notre moyen âge : les Amadis, les Lancelot, les Tristan des fabliaux, dont la constance en amour paraît fabuleuse à juste titre, sont les allégories de cette mythologie nationale que notre imitation de la littérature grecque a tuée dans sa fleur. Ces figures gracieuses dessinées par l’imagination des trouvères consacraient cette vérité.


LVIII.

Nous ne nous attachons d’une manière durable aux choses que d’après les soins, les travaux ou les désirs qu’elles nous ont coûté.




Tout ce que nos méditations nous ont révélé sur les causes de cette loi primordiale des amours, se réduit à l’axiome suivant, qui en est tout à la fois le principe et la conséquence.


LIX.

En toute chose l’on ne reçoit qu’en raison de ce que l’on donne.




Ce dernier principe est tellement évident par lui-même que nous n’essaierons pas de le démontrer. Nous n’y joindrons qu’une seule observation, qui ne nous paraît pas sans importance. Celui qui a dit : Tout est vrai et tout est faux, a proclamé un fait que l’esprit humain naturellement sophistique interprète à sa manière, car il semble vraiment que les choses humaines aient autant de facettes qu’il y a d’esprits qui les considèrent. Ce fait, le voici :

Il n’existe pas dans la création une loi qui ne soit balancée par une loi contraire : la vie en tout est résolue par l’équilibre de deux forces contendantes. Ainsi, dans le sujet qui no us occupe, en amour, il est certain que si vous donnez trop, vous ne recevrez pas assez. La mère qui laisse voir toute sa tendresse à ses enfants crée en eux l’ingratitude, l’ingratitude vient peut-être de l’impossibilité où l’on est de s’acquitter. La femme qui aime plus qu’elle n’est aimée sera nécessairement tyrannisée. L’amour durable est celui qui tient toujours les forces de deux êtres en équilibre. Or, cet équilibre peut toujours s’établir : celui des deux qui aime le plus doit rester dans la sphère de celui qui aime le moins. Et n’est-ce pas, après tout, le plus doux sacrifice que puisse faire une âme aimante, si tant est que l’amour s’accommode de cette inégalité ?

Quel sentiment d’admiration ne s’élève-t-il pas dans l’âme du philosophe, en découvrant qu’il n’y a peut-être qu’un seul principe dans le monde comme il n’y a qu’un Dieu, et que nos idées et nos affections sont soumises aux mêmes lois qui font mouvoir le soleil, éclore les fleurs et vivre l’univers !…

Peut-être faut-il chercher dans cette métaphysique de l’amour les raisons de la proposition suivante, qui jette les plus vives lumières sur la question des Lunes de Miel et des Lunes Rousses.


THÉORÈME.

L’homme va de l’aversion à l’amour ; mais, quand il a commencé par aimer et qu’il arrive à l’aversion, il ne revient jamais à l’amour.




Dans certaines organisations humaines, les sentiments sont incomplets comme la pensée peut l’être dans quelques imaginations stériles. Ainsi de même que les esprits sont doués de la facilité de saisir les rapports existants entre les choses sans en tirer de conclusion ; de la faculté de saisir chaque rapport séparément sans les réunir, de la force de voir, de comparer et d’exprimer ; de même les âmes peuvent concevoir les sentiments d’une manière imparfaite. Le talent, en amour comme en tout autre art, consiste dans la réunion de la puissance de concevoir et de celle d’exécuter. Le monde est plein de gens qui chantent des airs sans ritournelle, qui ont des quarts d’idée comme des quarts de sentiment, et qui ne coordonnent pas plus les mouvements de leurs affections que leurs pensées. C’est, en un mot, des êtres incomplets. Unissez une belle intelligence à une intelligence manquée, vous préparez un malheur ; car il faut que l’équilibre se retrouve en tout.

Nous laissons aux philosophes de boudoir et aux sages d’arrière-boutique le plaisir de chercher les mille manières par lesquelles les tempéraments, les esprits, les situations sociales et la fortune rompent les équilibres, et nous allons examiner la dernière cause qui influe sur le coucher des Lunes de Miel et le lever des Lunes Rousses.

Il y a dans la vie un principe plus puissant que la vie elle-même. C’est un mouvement dont la rapidité procède d’une impulsion inconnue. L’homme n’est pas plus dans le secret de ce tournoiement que la terre n’est initiée aux causes de sa rotation. Ce je ne sais quoi, que j’appellerais volontiers le courant de la vie, emporte nos pensées les plus chères, use la volonté du plus grand nombre, et nous entraîne tous malgré nous. Ainsi, un homme plein de bon sens, qui ne manquera même pas à payer ses billets, s’il est négociant, ayant pu éviter la mort, ou, chose plus cruelle peut-être ! une maladie, par l’observation d’une pratique facile, mais quotidienne, est bien et dûment cloué entre quatre planches, après s’être dit tous les soirs : — « Oh ! demain, je n’oublierai pas mes pastilles ! » Comment expliquer cette étrange fascination qui domine toutes les choses de la vie ? est-ce défaut d’énergie ? les hommes les plus puissants de volonté y sont soumis ; est-ce défaut de mémoire ? les gens qui possèdent cette faculté au plus haut degré y sont sujets.

Ce fait que chacun a pu reconnaître en son voisin est une des causes qui excluent la plupart des maris de la Lune de Miel. L’homme le plus sage, celui qui aurait échappé à tous les écueils que nous avons déjà signalés, n’évite quelquefois pas les piéges qu’il s’est ainsi tendus à lui-même.

Je me suis aperçu que l’homme en agissait avec le mariage et ses dangers à peu près comme avec les perruques ; et peut-être est-ce une formule pour la vie humaine que les phases suivantes de la pensée à l’endroit de la perruque.

PREMIÈRE ÉPOQUE. — Est-ce que j’aurai jamais les cheveux blancs ?

DEUXIÈME ÉPOQUE. — En tout cas, si j’ai des cheveux blancs, je ne porterai jamais de perruque : Dieu ! que c’est laid une perruque !

Un matin, vous entendez une jeune voix que l’amour a fait vibrer plus de fois qu’il ne l’a éteinte, s’écriant : — Comment, tu as un cheveu blanc !…

TROISIÈME ÉPOQUE. —  Pourquoi ne pas avoir une perruque bien faite qui tromperait complétement les gens ? Il y a je ne sais quel mérite à duper tout le monde ; puis, une perruque tient chaud, elle empêche les rhumes, etc.

QUATRIÈME ÉPOQUE. — La perruque est si adroitement mise que vous attrapez tous ceux qui ne vous connaissent pas.

La perruque vous préoccupe, et l’amour-propre vous rend tous les matins le rival des plus habiles coiffeurs.

CINQUIÈME ÉPOQUE. — La perruque négligée. — Dieu ! que c’est ennuyeux d’avoir à se découvrir la tête tous les soirs, à la bichonner tous les matins !

SIXIÈME ÉPOQUE. — La perruque laisse passer quelques cheveux blancs ; elle vacille, et l’observateur aperçoit sur votre nuque une ligne blanche qui forme un contraste avec les nuances plus foncées de la perruque circulairement retroussée par le col de votre habit.

SEPTIÈME ÉPOQUE. — La perruque ressemble à du chiendent, et (passez-moi l’expression) vous vous moquez de votre perruque !…

— Monsieur, me dit une des puissantes intelligences féminines qui ont daigné m’éclairer sur quelques-uns des passages les plus obscurs de mon livre, qu’entendez-vous par cette perruque ?…

— Madame, répondis-je, quand un homme tombe dans l’indifférence à l’endroit de la perruque, il est… il est… ce que votre mari n’est probablement pas.

— Mais, mon mari n’est pas… (Elle chercha.) Il n’est pas… aimable ; il n’est pas… très-bien portant ; il n’est pas… d’une humeur égale ; il n’est pas…

— Alors, madame, il serait donc indifférent à la perruque.

Nous nous regardâmes, elle avec une dignité assez bien jouée, moi avec un imperceptible sourire. — Je vois, dis-je, qu’il faut singulièrement respecter les oreilles du petit sexe, car c’est la seule chose qu’il ait de chaste. Je pris l’attitude d’un homme qui a quelque chose d’important à révéler, et la belle dame baissa les yeux comme si elle se doutait d’avoir à rougir pendant ce discours.

— Madame, aujourd’hui l’on ne pendrait pas un ministre, comme jadis, pour un oui ou un non ; un Châteaubriand ne torturerait guère Françoise de Foix, et nous ne portons plus au côté une longue épée prête à venger l’injure. Or, dans un siècle où la civilisation a fait des progrès si rapides, où l’on nous apprend la moindre science en vingt-quatre leçons, tout a dû suivre cet élan vers la perfection. Nous ne pouvons donc plus parler la langue mâle, rude et grossière de nos ancêtres. L’âge dans lequel on fabrique des tissus si fins, si brillants, des meubles si élégants, des porcelaines si riches, devait être l’âge des périphrases et des circonlocutions. Il faut donc essayer de forger quelque mot nouveau pour remplacer la comique expression dont s’est servi Molière ; puisque, comme a dit un auteur contemporain, le langage de ce grand homme est trop libre pour les dames qui trouvent la gaze trop épaisse pour leurs vêtements. Maintenant les gens du monde n’ignorent pas plus que les savants le goût inné des Grecs pour les mystères. Cette poétique nation avait su empreindre de teintes fabuleuses les antiques traditions de son histoire. À la voix de ses rapsodes, tout ensemble poètes et romanciers, les rois devenaient des dieux, et leurs aventures galantes se transformaient en d’immortelles allégories. Selon M. Chompré, licencié en droit, auteur classique du Dictionnaire de Mythologie, le Labyrinthe était « un enclos planté de bois et orné de bâtiments disposés de telle façon que quand un jeune homme y était entré une fois, il ne pouvait plus en trouver la sortie. » Çà et là quelques bocages fleuris s’offraient à sa vue, mais au milieu d’une multitude d’allées qui se croisaient dans tous les sens et présentaient toujours à l’œil une route uniforme ; parmi les ronces, les rochers et les épines, le patient avait à combattre un animal nommé le Minotaure. Or, madame, si vous voulez me faire l’honneur de vous souvenir que le Minotaure était, de toutes les bêtes cornues, celle que la mythologie nous signale comme la plus dangereuse ; que, pour se soustraire aux ravages qu’il faisait, les Athéniens s’étaient abonnés à lui livrer, bon an, mal an, cinquante vierges ; vous ne partagerez pas l’erreur de ce bon M. Chompré, qui ne voit là qu’un jardin anglais ; et vous reconnaîtrez dans cette fable ingénieuse une allégorie délicate, ou, disons mieux, une image fidèle et terrible des dangers du mariage. Les peintures récemment découvertes à Herculanum ont achevé de prouver cette opinion. En effet, les savants avaient cru long-temps, d’après quelques auteurs, que le minotaure était un animal moitié homme, moitié taureau ; mais la cinquième planche des anciennes peintures d’Herculanum nous représente ce monstre allégorique avec le corps entier d’un homme, à la réserve d’une tête de taureau ; et, pour enlever toute espèce de doute, il est abattu aux pieds de Thésée. Eh ! bien, madame, pourquoi ne demanderions-nous pas à la mythologie de venir au secours de l’hypocrisie qui nous gagne et nous empêche de rire comme riaient nos pères ? Ainsi, lorsque dans le monde une jeune dame n’a pas très-bien su étendre le voile sous lequel une femme honnête couvre sa conduite, là où nos aïeux auraient rudement tout expliqué par un seul mot, vous, comme une foule de belles dames à réticences, vous vous contentez de dire : — « Ah ! oui, elle est fort aimable, mais… — Mais quoi ?.. — Mais elle est souvent bien inconséquente… » J’ai long-temps cherché, madame, le sens de ce dernier mot et surtout la figure de rhétorique par laquelle vous lui faisiez exprimer le contraire de ce qu’il signifie ; mes méditations ont été vaines. Vert-Vert a donc, le dernier, prononcé le mot de nos ancêtres, et encore s’est-il adressé, par malheur, à d’innocentes religieuses, dont les infidélités n’atteignaient en rien l’honneur des hommes. Quand une femme est inconséquente, le mari serait, selon moi, minotaurisé. Si le minotaurisé est un galant homme, s’il jouit d’une certaine estime, et beaucoup de maris méritent réellement d’être plaints, alors, en parlant de lui, vous dites encore d’une petite voix flûtée : « M. À… est un homme bien estimable, sa femme est fort jolie, mais on prétend qu’il n’est pas heureux dans son intérieur. » Ainsi, madame, l’homme estimable malheureux dans son intérieur, l’homme qui a une femme inconséquente, ou le mari minotaurisé, sont tout bonnement des maris à la façon de Molière. Hé ! bien, déesse du goût moderne, ces expressions vous semblent-elles d’une transparence assez chaste ?

— Ah ! mon Dieu, dit-elle en souriant, si la chose reste, qu’importe qu’elle soit exprimée en deux syllabes ou en cent ?

Elle me salua par une petite révérence ironique et disparut, allant sans doute rejoindre ces comtesses de préface et toutes ces créatures métaphoriques si souvent employées par les romanciers à retrouver ou à composer des manuscrits anciens.

Quant à vous, êtres moins nombreux et plus réels qui me lisez, si, parmi vous, il est quelques gens qui fassent cause commune avec mon champion conjugal, je vous avertis que vous ne deviendrez pas tout d’un coup malheureux dans votre intérieur. Un homme arrive à cette température conjugale par degrés et insensiblement. Beaucoup de maris sont même restés malheureux dans leur intérieur, toute leur vie, sans le savoir. Cette révolution domestique s’opère toujours d’après des règles certaines ; car les révolutions de la Lune de Miel sont aussi sûres que les phases de la lune du ciel et s’appliquent à tous les ménages ! n’avons-nous pas prouvé que la nature morale a ses lois, comme la nature physique ?

Votre jeune femme ne prendra jamais, comme nous l’avons dit ailleurs, un amant sans faire de sérieuses réflexions. Au moment où la Lune de Miel décroît, vous avez plutôt développé chez elle le sentiment du plaisir que vous ne l’avez satisfait ; vous lui avez ouvert le livre de vie, elle conçoit admirablement par le prosaïsme de votre facile amour la poésie qui doit résulter de l’accord des âmes et des voluptés. Comme un oiseau timide, épouvanté encore par le bruit d’une mousqueterie qui a cessé, elle avance la tête hors du nid, regarde autour d’elle, voit le monde ; et, tenant le mot de la charade que vous avez jouée, elle sent instinctivement le vide de votre passion languissante. Elle devine que ce n’est plus qu’avec un amant qu’elle pourra reconquérir le délicieux usage de son libre arbitre en amour.

Vous avez séché du bois vert pour un feu à venir.

Dans la situation où vous vous trouvez l’un et l’autre, il n’existe pas de femme, même la plus vertueuse, qui ne se soit trouvée digne d’une grande passion, qui ne l’ait rêvée, et qui ne croie être très-inflammable ; car il y a toujours de l’amour-propre à augmenter les forces d’un ennemi vaincu.

— Si le métier d’honnête femme n’était que périlleux, passe encore… me disait une vieille dame ; mais il ennuie, et je n’ai jamais rencontré de femme vertueuse qui ne pensât jouer en dupe.

Alors, et avant même qu’aucun amant ne se présente, une femme en discute pour ainsi dire la légalité ; elle subit un combat que se livrent en elle les devoirs, les lois, la religion et les désirs secrets d’une nature qui ne reçoit de frein que celui qu’elle s’impose. Là commence pour vous un ordre de choses tout nouveau ; là, se trouve le premier avertissement que la nature, cette indulgente et bonne mère, donne à toutes les créatures qui ont à courir quelque danger. La nature a mis au cou du minotaure une sonnette, comme à la queue de cet épouvantable serpent, l’effroi du voyageur. Alors se déclarent, dans votre femme, ce que nous appellerons les premiers symptômes, et malheur à qui n’a pas su les combattre ! ceux qui en nous lisant se souviendront de les avoir vus se manifestant jadis dans leur intérieur, peuvent passer à la conclusion de cet ouvrage, ils y trouveront des consolations.

Cette situation, dans laquelle un ménage reste plus ou moins long-temps, sera le point de départ de notre ouvrage, comme elle est le terme de nos observations générales. Un homme d’esprit doit savoir reconnaître les mystérieux indices, les signes imperceptibles, et les révélations involontaires qu’une femme laisse échapper alors ; car la Méditation suivante pourra tout au plus accuser les gros traits aux néophytes de la science sublime du mariage.




MÉDITATION VIII.

DES PREMIERS SYMPTÔMES.


Lorsque votre femme est dans la crise où nous l’avons laissée, vous êtes, vous, en proie à une douce et entière sécurité. Vous avez tant de fois vu le soleil que vous commencez à croire qu’il peut luire pour tout le monde. Vous ne prêtez plus alors aux moindres actions de votre femme cette attention que vous donnait le premier feu du tempérament.

Cette indolence empêche beaucoup de maris d’apercevoir les symptômes par lesquels leurs femmes annoncent un premier orage ; et cette disposition d’esprit a fait minotauriser plus de maris que l’occasion, les fiacres, les canapés et les appartements en ville. Ce sentiment d’indifférence pour le danger est en quelque sorte produit et justifié par le calme apparent qui vous entoure. La conspiration ourdie contre vous par notre million de célibataires affamés semble être unanime dans sa marche. Quoique tous ces damoiseaux soient ennemis les uns des autres et que pas un d’eux ne se connaisse, une sorte d’instinct leur a donné le mot d’ordre.

Deux personnes se marient-elles, les sbires du minotaure, jeunes et vieux, ont tous ordinairement la politesse de laisser entièrement les époux à eux-mêmes. Ils regardent un mari comme un ouvrier chargé de dégrossir, polir, tailler à facettes et monter le diamant qui passera de main en main, pour être un jour admiré à la ronde. Aussi, l’aspect d’un jeune ménage fortement épris réjouit-il toujours ceux d’entre les célibataires qu’on a nommés les Roués, ils se gardent bien de troubler le travail dont doit profiter la société ; ils savent aussi que les grosses pluies durent peu ; ils se tiennent alors à l’écart, en faisant le guet, en épiant, avec une incroyable finesse, le moment où les deux époux commenceront à se lasser du septième ciel.

Le tact avec lequel les célibataires découvrent le moment où la bise vient à souffler dans un ménage ne peut être comparé qu’à cette nonchalance à laquelle sont livrés les maris pour lesquels la Lune Rousse se lève. Il y a, même en galanterie, une maturité qu’il faut savoir attendre. Le grand homme est celui qui juge tout ce que peuvent porter les circonstances. Ces gens de cinquante-deux ans, que nous avons présentés comme si dangereux, comprennent très-bien, par exemple, que tel homme qui s’offre à être l’amant d’une femme et qui est fièrement rejeté, sera reçu à bras ouverts trois mois plus tard. Mais il est vrai de dire qu’en général, les gens mariés mettent à trahir leur froideur la même naïveté qu’à dénoncer leur amour.

Au temps où vous parcouriez avec madame les ravissantes campagnes du septième ciel, et où, selon les caractères, on reste campé plus ou moins long-temps, comme le prouve la Méditation précédente, vous alliez peu ou point dans le monde. Heureux dans votre intérieur, si vous sortiez, c’était pour faire, à la manière des amants, une partie fine, courir au spectacle, à la campagne, etc. Du moment où vous reparaissez, ensemble ou séparément, au sein de la société, que l’on vous voit assidus l’un et l’autre aux bals, aux fêtes, à tous ces vains amusements créés pour fuir le vide du cœur, les célibataires devinent que votre femme y vient chercher des distractions ; donc, son ménage, son mari l’ennuient.

Là, le célibataire sait que la moitié du chemin est faite. Là, vous êtes sur le point d’être minotaurisé, et votre femme tend à devenir inconséquente : c’est-à-dire, au contraire, qu’elle sera très-conséquente dans sa conduite, qu’elle la raisonnera avec une profondeur étonnante, et que vous n’y verrez que du feu. Dès ce moment elle ne manquera en apparence à aucun de ses devoirs, et recherchera d’autant plus les couleurs de la vertu qu’elle en aura moins. Hélas ! disait Crébillon :

Doit-on donc hériter de ceux qu’on assassine !

Jamais vous ne l’aurez vue plus soigneuse à vous plaire. Elle cherchera à vous dédommager de la secrète lésion qu’elle médite de faire à votre bonheur conjugal, par de petites félicités qui vous font croire à la perpétuité de son amour ; de là vient le proverbe : Heureux comme un sot. Mais selon les caractères des femmes, ou elles méprisent leurs maris, par cela même qu’elles les trompent avec succès ; ou elles les haïssent, si elles sont contrariées par eux ; ou elles tombent, à leur égard, dans une indifférence pire mille fois que la haine.

En cette occurrence, le premier diagnostic chez la femme est une grande excentricité. Une femme aime à se sauver d’elle-même, à fuir son intérieur, mais sans cette avidité des époux complétement malheureux. Elle s’habille avec beaucoup de soin, afin, dira-t-elle, de flatter votre amour-propre en attirant tous les regards au milieu des fêtes et des plaisirs.

Revenue au sein de ses ennuyeux pénates, vous la verrez parfois sombre et pensive ; puis tout à coup riant et s’égayant comme pour s’étourdir ; ou prenant l’air grave d’un Allemand qui marche au combat. De si fréquentes variations annoncent toujours la terrible hésitation que nous avons signalée.

Il y a des femmes qui lisent des romans pour se repaître de l’image habilement présentée et toujours diversifiée d’un amour contrarié qui triomphe, ou pour s’habituer, par la pensée, aux dangers d’une intrigue.

Elle professera la plus haute estime pour vous. Elle vous dira qu’elle vous aime, comme on aime un frère ; que cette amitié raisonnable est la seule vraie, la seule durable, et que le mariage n’a pour but que de l’établir entre deux époux.

Elle distinguera fort habilement qu’elle n’a que des devoirs à remplir, et qu’elle peut prétendre à exercer des droits.

Elle voit avec une froideur que vous seul pouvez calculer tous les détails du bonheur conjugal. Ce bonheur ne lui a peut-être jamais beaucoup plu, et d’ailleurs, pour elle, il est toujours là ; elle le connaît, elle l’a analysé ; et combien de légères mais terribles preuves viennent alors prouver à un mari spirituel que cet être fragile argumente et raisonne au lieu d’être emporté par la fougue de la passion !…


LX.

Plus on juge, moins on aime.




De là jaillissent chez elle et ces plaisanteries dont vous riez le premier, et ces réflexions qui vous surprennent par leur profondeur ; de là viennent ces changements soudains et ces caprices d’un esprit qui flotte. Parfois elle devient tout à coup d’une extrême tendresse comme par repentir de ses pensées et de ses projets ; parfois elle est maussade et indéchiffrable ; enfin, elle accomplit le varium et mutabile fœmina que nous avons eu jusqu’ici la sottise d’attribuer à leur constitution. Diderot, dans le désir d’expliquer ces variations presque atmosphériques de la femme, est même allé jusqu’à les faire provenir de ce qu’il nomme la bête féroce ; mais vous n’observerez jamais ces fréquentes anomalies chez une femme heureuse.

Ces symptômes, légers comme de la gaze, ressemblent à ces nuages qui nuancent à peine l’azur du ciel et qu’on nomme des fleurs d’orage. Bientôt les couleurs prennent des teintes plus fortes.

Au milieu de cette méditation solennelle, qui tend à mettre, selon l’expression de madame de Staël, plus de poésie dans la vie, quelques femmes, auxquelles des mères vertueuses par calcul, par devoir, par sentiment ou par hypocrisie, ont inculqué des principes tenaces, prennent les dévorantes idées dont elles sont assaillies pour des suggestions du démon ; et vous les voyez alors trottant régulièrement à la messe, aux offices, aux vêpres même. Cette fausse dévotion commence par de jolis livres de prières reliés avec luxe, à l’aide desquels ces chères pécheresses s’efforcent en vain de remplir les devoirs imposés par la religion et délaissés pour les plaisirs du mariage.

Ici posons un principe et gravez-le en lettres de feu dans votre souvenir.

Lorsqu’une jeune femme reprend tout à coup des pratiques religieuses autrefois abandonnées, ce nouveau système d’existence cache toujours un motif d’une haute importance pour le bonheur du mari. Sur cent femmes il en est au moins soixante-dix-neuf chez lesquelles ce retour vers Dieu prouve qu’elles ont été inconséquentes ou qu’elles vont le devenir.

Mais un symptôme plus clair, plus décisif, que tout mari reconnaîtra, sous peine d’être un sot, est celui-ci.

Au temps où vous étiez plongés l’un et l’autre dans les trompeuses délices de la Lune de Miel, votre femme, en véritable amante, faisait constamment votre volonté. Heureuse de pouvoir vous prouver une bonne volonté que vous preniez, vous deux, pour de l’amour, elle aura désiré que vous lui eussiez commandé de marcher sur le bord des gouttières, et, sur-le-champ, agile comme un écureuil, elle eût parcouru les toits. En un mot, elle trouvait un plaisir ineffable à vous sacrifier ce je qui la rendait un être différent de vous. Elle s’était identifiée à votre nature, obéissant à ce vœu du cœur : Una caro.

Toutes ces belles dispositions d’un jour se sont effacées insensiblement. Blessée de rencontrer sa volonté anéantie, votre femme essaiera maintenant de la reconquérir au moyen d’un système développé graduellement et de jour en jour avec une croissante énergie.

C’est le système de la Dignité de la Femme mariée. Le premier effet de ce système est d’apporter dans vos plaisirs une certaine réserve et une certaine tiédeur de laquelle vous êtes le seul juge.

Selon le plus ou le moins d’emportement de votre passion sensuelle, vous avez peut-être, pendant la Lune de Miel, deviné quelques-unes de ces vingt-deux voluptés qui autrefois créèrent en Grèce vingt-deux espèces de courtisanes adonnées particulièrement à la culture de ces branches délicates d’un même art. Ignorante et naïve, curieuse et pleine d’espérance, votre jeune femme aura pris quelques grades dans cette science aussi rare qu’inconnue et que nous recommandons singulièrement au futur auteur de la Physiologie du Plaisir.

Alors par une matinée d’hiver, et semblables à ces troupes d’oiseaux qui craignent le froid de l’Occident, s’envolent d’un seul coup, d’une même aile, la Fellatrice, fertile en coquetteries qui trompent le désir pour en prolonger les brûlants accès ; la Tractatrice, venant de l’Orient parfumé où les plaisirs qui font rêver sont en honneur ; la Subagitatrice, fille de la grande Grèce ; la Lémane, avec ses voluptés douces et chatouilleuses ; la Corinthienne, qui pourrait, au besoin, les remplacer toutes ; puis enfin, l’agacante Phicidisseuse, aux dents dévoratrices et lutines, dont l’émail semble intelligent. Une seule, peut-être, vous est restée ; mais un soir, la brillante et fougueuse Propétide étend ses ailes blanches et s’enfuit, le front baissé, vous montrant pour la dernière fois, comme l’ange qui disparaît aux yeux d’Abraham, dans le tableau de Rembrandt, les ravissants trésors qu’elle ignore elle-même, et qu’il n’était donné qu’à vous de contempler d’un œil enivré, de flatter d’une main caressante.

Sevré de toutes ces nuances de plaisir, de tous ces caprices d’âme, de ces flèches de l’Amour, vous êtes réduit à la plus vulgaire des façons d’aimer, à cette primitive et innocente allure de l’hyménée, pacifique hommage que rendait le naïf Adam à notre mère commune, et qui suggéra sans doute au Serpent l’idée de la déniaiser. Mais un symptôme si complet n’est pas fréquent. La plupart des ménages sont trop bons chrétiens pour suivre les usages de la Grèce païenne. Aussi avons-nous rangé parmi les derniers symptômes l’apparition dans la paisible couche nuptiale de ces voluptés effrontées qui, la plupart du temps, sont filles d’une illégitime passion. En temps et lieu, nous traiterons plus amplement ce diagnostic enchanteur : ici, peut-être, se réduit-il à une nonchalance et même à une répugnance conjugale que vous êtes seul en état d’apprécier.

En même temps qu’elle ennoblit ainsi par sa dignité les fins du mariage, votre femme prétend qu’elle doit avoir son opinion et vous la vôtre. « En se mariant, dira-t-elle, une femme ne fait pas vœu d’abdiquer sa raison. Les femmes sont-elles donc réellement esclaves ? Les lois humaines ont pu enchaîner le corps, mais la pensée !… ah ! Dieu l’a placée trop près de lui pour que les tyrans pussent y porter les mains. »

Ces idées procèdent nécessairement ou d’une instruction trop libérale que vous lui aurez laissé prendre, ou de réflexions que vous lui aurez permis de faire. Une Méditation tout entière a été consacrée à l’instruction en ménage.

Puis votre femme commence à dire : « Ma chambre, mon lit, mon appartement. » À beaucoup de vos questions, elle répondra : — « Mais, mon ami, cela ne vous regarde pas ! » Ou : — « Les hommes ont leur part dans la direction d’une maison, et les femmes ont la leur. » Ou bien, ridiculisant les hommes qui se mêlent du ménage, elle prétendra que « les hommes n’entendent rien à certaines choses. »

Le nombre des choses auxquelles vous n’entendez rien augmentera tous les jours.

Un beau matin vous verrez, dans votre petite église, deux autels là où vous n’en cultiviez qu’un seul. L’autel de votre femme et le vôtre seront devenus distincts, et cette distinction ira croissant, toujours en vertu du système de la dignité de la femme.

Viendront alors les idées suivantes, que l’on vous inculquera, malgré vous, par la vertu d’une force vive, fort ancienne et peu connue. La force de la vapeur, celle des chevaux, des hommes ou de l’eau sont de bonnes inventions ; mais la nature a pourvu la femme d’une force morale à laquelle ces dernières ne sont pas comparables : nous la nommerons force de la crécelle. Cette puissance consiste dans une perpétuité de son, dans un retour si exact des mêmes paroles, dans une rotation si complète des mêmes idées, qu’à force de les entendre vous les admettrez pour être délivré de la discussion. Ainsi, la puissance de la crécelle vous prouvera :

Que vous êtes bien heureux d’avoir une femme d’un tel mérite ;

Qu’on vous a fait trop d’honneur en vous épousant ;

Que souvent les femmes voient plus juste que les hommes ;

Que vous devriez prendre en tout l’avis de votre femme, et presque toujours le suivre ;

Que vous devez respecter la mère de vos enfants, l’honorer, avoir confiance en elle ;

Que la meilleure manière de n’être pas trompé est de s’en remettre à la délicatesse d’une femme, parce que, suivant certaines vieilles idées que nous avons eu la faiblesse de laisser s’accréditer, il est impossible à un homme d’empêcher sa femme de le minotauriser ;

Qu’une femme légitime est la meilleure amie d’un homme ;

Qu’une femme est maîtresse chez elle, et reine dans son salon, etc.

Ceux qui, à ces conquêtes de la dignité de la femme sur le pouvoir de l’homme, veulent opposer une ferme résistance, tombent dans la catégorie des prédestinés.

D’abord, s’élèvent des querelles qui, aux yeux de leurs femmes, leur donnent un air de tyrannie. La tyrannie d’un mari est toujours une terrible excuse à l’inconséquence d’une femme. Puis, dans ces légères discussions, elles savent prouver à leurs familles, aux nôtres, à tout le monde, à nous-mêmes, que nous avons tort. Si, pour obtenir la paix, ou par amour, vous reconnaissez les droits prétendus de la femme, vous laissez à la vôtre un avantage dont elle profitera éternellement. Un mari, comme un gouvernement, ne doit jamais avouer de faute. Là, votre pouvoir serait débordé par le système occulte de la dignité féminine ; là, tout serait perdu ; dès ce moment elle marcherait de concession en concession jusqu’à vous chasser de son lit.

La femme étant fine, spirituelle, malicieuse, ayant tout le temps de penser à une ironie elle vous tournerait en ridicule pendant le choc momentané de vos opinions. Le jour où elle vous aura ridiculisé verra la fin de votre bonheur. Votre pouvoir expirera. Une femme qui a ri de son mari ne peut plus l’aimer. Un homme doit être pour la femme qui aime, un être plein de force, de grandeur, et toujours imposant. Une famille ne saurait exister sans le despotisme. Nations pensez-y !

Aussi, la conduite difficile qu’un homme doit tenir en présence d’événements si graves, cette haute politique du mariage est-elle précisément l’objet des Seconde et Troisième Parties de notre livre. Ce bréviaire du machiavélisme marital vous apprendra la manière de vous grandir dans cet esprit léger, dans cette âme de dentelle, disait Napoléon. Vous saurez comment un homme peut montrer une âme d’acier, peut accepter cette petite guerre domestique, et ne jamais céder l’empire de la volonté sans compromettre son bonheur. En effet, si vous abdiquiez, votre femme vous mésestimerait par cela seul qu’elle vous trouverait sans rigueur ; vous ne seriez plus un homme pour elle. Mais nous ne sommes pas encore arrivé au moment de développer les théories et les principes par lesquels un mari pourra concilier l’élégance des manières avec l’acerbité des mesures ; qu’il nous suffise pour le moment de deviner l’importance de l’avenir, et poursuivons.

À cette époque fatale, vous la verrez établissant avec adresse le droit de sortir seule.

Vous étiez naguère son dieu, son idole. Elle est maintenant parvenue à ce degré de dévotion qui permet d’apercevoir des trous à la robe des saints.

— Oh ! mon Dieu, mon ami, disait madame de la Vallière à son mari, comme vous portez mal votre épée ! M. de Richelieu a une manière de la faire tenir droit à son côté que vous devriez tâcher d’imiter ; c’est de bien meilleur goût. — Ma chère, on ne peut pas me dire plus spirituellement qu’il y a cinq mois que nous sommes mariés !… » répliqua le duc dont la réponse fit fortune sous le règne de Louis XV.

Elle étudiera votre caractère pour trouver des armes contre vous. Cette étude, en horreur à l’amour, se découvrira par les mille petits piéges qu’elle vous tendra pour se faire, à dessein, rudoyer, gronder par vous ; car lorsqu’une femme n’a pas d’excuses pour minotauriser son mari elle tâche d’en créer.

Elle se mettra peut-être à table sans vous attendre.

Si elle passe en voiture au milieu d’une ville, elle vous indiquera certains objets que vous n’aperceviez pas ; elle chantera devant vous sans avoir peur ; elle vous coupera la parole, ne vous répondra quelquefois pas, et vous prouvera de vingt manières différentes qu’elle jouit près de vous de toutes ses facultés et de son bon sens.

Elle cherchera à abolir entièrement votre influence dans l’administration de la maison, et tentera de devenir seule maîtresse de votre fortune. D’abord, cette lutte sera une distraction pour son âme vide ou trop fortement remuée ; ensuite elle trouvera dans votre opposition un nouveau motif de ridicule. Les expressions consacrées ne lui manqueront pas, et en France nous cédons si vite au sourire ironique d’autrui !…

De temps à autre, apparaîtront des migraines et des mouvements de nerfs ; mais ces symptômes donneront lieu à toute une Méditation.

Dans le monde, elle parlera de vous sans rougir, et vous regardera avec assurance.

Elle commencera à blâmer vos moindres actes, parce qu’ils seront en contradiction avec ses idées ou ses intentions secrètes.

Elle n’aura plus autant de soin de ce qui vous touche, elle ne saura seulement pas si vous avez tout ce qu’il vous faut. Vous ne serez plus le terme de ses comparaisons.

À l’imitation de Louis XIV qui apportait à ses maîtresses les bouquets de fleurs d’oranger que le premier jardinier de Versailles lui mettait tous les matins sur sa table, M. de Vivonne donnait presque tous les jours des fleurs rares à sa femme pendant le premier temps de son mariage. Un soir il trouva le bouquet gisant sur une console, sans avoir été placé comme à l’ordinaire dans un vase plein d’eau. — « Oh ! oh ! dit-il si je ne suis pas un sot, je ne tarderai pas à l’être. »

Vous êtes en voyage pour huit jours et vous ne recevez pas de lettre, ou vous en recevez une dont trois pages sont blanches… Symptôme.

Vous arrivez monté sur un cheval de prix, que vous aimez beaucoup, et, entre deux baisers, votre femme s’inquiète du cheval et de son avoine… Symptôme.

À ces traits, vous pouvez maintenant en ajouter d’autres. Nous tâcherons dans ce livre de toujours peindre à fresque, et de vous laisser les miniatures. Selon les caractères, ces indices, cachés sous les accidents de la vie habituelle, varient à l’infini. Tel découvrira un symptôme dans la manière de mettre un châle, lorsque tel autre aura besoin de recevoir une chiquenaude sur son âne pour deviner l’indifférence de sa compagne.

Un beau matin de printemps, le lendemain d’un bal, ou la veille d’une partie de campagne, cette situation arrive à son dernier période. Votre femme s’ennuie et le bonheur permis n’a plus d’attrait pour elle. Ses sens, son imagination, le caprice de la nature peut-être appellent un amant. Cependant elle n’ose pas encore s’embarquer dans une intrigue dont les conséquences et les détails l’effraient. Vous êtes encore là pour quelque chose ; vous pesez dans la balance, mais bien peu. De son côté, l’amant se présente paré de toutes les grâces de la nouveauté, de tous les charmes du mystère. Le combat qui s’est élevé dans le cœur de votre femme devient devant l’ennemi plus réel et plus périlleux que jadis. Bientôt plus il y a de dangers et de risques à courir, plus elle brûle de se précipiter dans ce délicieux abîme de craintes, de jouissances, d’angoisses, de voluptés. Son imagination s’allume et pétille. Sa vie future se colore à ses yeux de teintes romanesques et mystérieuses. Son âme trouve que l’existence a déjà pris du ton dans cette discussion solennelle pour les femmes. Tout s’agite, tout s’ébranle, tout s’émeut en elle. Elle vit trois fois plus qu’auparavant, et juge de l’avenir par le présent. Le peu de voluptés que vous lui avez prodiguées plaide alors contre vous ; car elle ne s’irrite pas tant des plaisirs dont elle a joui que de ceux dont elle jouira ; l’imagination ne lui présente-t-elle pas le bonheur plus vif, avec cet amant que les lois lui défendent, qu’avec vous ? enfin elle trouve des jouissances dans ses terreurs, et des terreurs dans ses jouissances. Puis, elle aime ce danger imminent, cette épée de Damoclès, suspendue au-dessus de sa tête par vous-même, préférant ainsi les délirantes agonies d’une passion à cette inanité conjugale pire que la mort, à cette indifférence qui est moins un sentiment que l’absence de tout sentiment.

Vous qui avez peut-être à aller faire des accolades au ministère des finances, des bordereaux à la Banque, des reports à la Bourse, ou des discours à la Chambre ; vous, jeune homme, qui avez si ardemment répété avec tant d’autres [autres] dans notre première Méditation le serment de défendre votre bonheur en défendant votre femme, que pouvez-vous opposer à ces désirs si naturels chez elle ?… car pour ces créatures de feu, vivre, c’est sentir ; du moment où elles n’éprouvent rien, elles sont mortes. La loi en vertu de laquelle vous marchez produit en elles ce minotaurisme involontaire. — « C’est, disait d’Alembert, une suite des lois du mouvement ! » Eh ! bien, où sont vos moyens de défense ?… Où ?

Hélas ! si votre femme n’a pas encore tout à fait baisé la pomme du Serpent, le Serpent est devant elle ; vous dormez, nous nous réveillons, et notre livre commence.

Sans examiner combien de maris, parmi les cinq cent mille que cet ouvrage concerne, seront restés avec les prédestinés ; combien se sont mal mariés ; combien auront mal débuté avec leurs femmes ; et sans vouloir chercher si, de cette troupe nombreuse, il y en a peu ou prou qui puissent satisfaire aux conditions voulues pour lutter contre le danger qui s’approche, nous allons alors développer dans la Seconde et la Troisième Partie de cet ouvrage les moyens de combattre le minotaure et de conserver intacte la vertu des femmes. Mais, si la fatalité, le diable, le célibat, l’occasion veulent votre perte, en reconnaissant le fil de toutes les intrigues, en assistant aux batailles que se livrent tous les ménages, peut-être vous consolerez-vous. Beaucoup de gens ont un caractère si heureux, qu’en [eu] leur montrant la place, leur expliquant le pourquoi, le comment, ils se grattent le front, se frottent les mains, frappent du pied, et sont satisfaits.





MÉDITATION IX.

ÉPILOGUE.


Fidèle à notre promesse, cette Première Partie a déduit les causes générales qui font arriver tous les mariages à la crise que nous venons de décrire ; et, tout en traçant ces prolégomènes conjugaux, nous avons indiqué la manière d’échapper au malheur, en montrant par quelles fautes il est engendré.

Mais ces considérations premières ne seraient-elles pas incomplètes si, après avoir tâché de jeter quelques lumières sur l’inconséquence de nos idées, de nos mœurs et de nos lois, relativement à une question qui embrasse la vie de presque tous les êtres, nous ne cherchions pas à établir par une courte péroraison les causes politiques de cette infirmité sociale ? Après avoir accusé les vices secrets de l’institution, n’est-ce pas aussi un examen philosophique que de rechercher pourquoi, et comment nos mœurs l’ont rendue vicieuse ?

Le système de lois et de mœurs qui régit aujourd’hui les femmes et le mariage en France est le fruit d’anciennes croyances et de traditions qui ne sont plus en rapport avec les principes éternels de raison et de justice développés par la grande révolution de 1789.

Trois grandes commotions ont agité la France : la conquête des Romains, le christianisme et l’invasion des Francs. Chaque événement a laissé de profondes empreintes sur le sol, dans les lois, dans les mœurs et l’esprit de la nation.

La Grèce, ayant un pied en Europe et l’autre en Asie, fut influencée par son climat passionné dans le choix de ses institutions conjugales ; elle les reçut de l’Orient où ses philosophes, ses législateurs et ses poètes allèrent étudier les antiquités voilées de l’Égypte et de la Chaldée. La réclusion absolue des femmes, commandée par l’action du soleil brûlant de l’Asie, domina dans les bois de la Grèce et de l’Ionie. La femme y resta confiée aux marbres des Gynécées. La patrie se réduisant à une ville, à un territoire peu vaste, les courtisanes, qui tenaient aux arts et à la religion par tant de liens, purent suffire aux premières passions d’une jeunesse peu nombreuse, dont les forces étaient d’ailleurs absorbées dans les exercices violents d’une gymnastique exigée par l’art militaire de ces temps héroïques.

Au commencement de sa royale carrière, Rome, étant allée demander à la Grèce les principes d’une législation qui pouvait encore convenir au ciel de l’Italie, imprima sur le front de la femme mariée le sceau d’une complète servitude. Le sénat comprit l’importance de la vertu dans une république, il obtint la sévérité dans les mœurs par un développement excessif de la puissance maritale et paternelle. La dépendance de la femme se trouva écrite partout. La réclusion de l’Orient devint un devoir, une obligation morale, une vertu. De là, les temples élevés à la Pudeur, et les temples consacrés à la sainteté du mariage ; de là, les censeurs, l’institution dotale, les lois somptuaires, le respect pour les matrones, et toutes les dispositions du Droit romain. Aussi, trois viols accomplis ou tentés furent-ils trois révolutions ; aussi, était-ce un grand événement solennisé par des décrets, que l’apparition des femmes sur la scène politique ! Ces illustres Romaines, condamnées à n’être qu’épouses et mères, passèrent leur vie dans la retraite, occupées à élever des maîtres pour le monde. Rome n’eut point de courtisanes, parce que la jeunesse y était occupée à des guerres éternelles. Si plus tard la dissolution vint, ce fut avec le despotisme des empereurs ; et encore, les préjugés fondés par les anciennes mœurs étaient-ils si vivaces, que Rome ne vit jamais de femmes sur un théâtre. Ces faits ne seront pas perdus pour cette rapide histoire du mariage en France.

Les Gaules conquises, les Romains imposèrent leurs lois aux vaincus ; mais elles furent impuissantes à détruire et le profond respect de nos ancêtres pour les femmes, et ces antiques superstitions qui en faisaient les organes immédiats de la Divinité. Les lois romaines finirent cependant par régner exclusivement à toutes autres dans ce pays appelé jadis de droit écrit qui représentait la Gallia togata, et leurs principes conjugaux pénétrèrent plus ou moins dans les pays de coutumes.

Mais pendant ce combat des lois contre les mœurs, les Francs envahissaient les Gaules, auxquelles ils donnèrent le doux nom de France. Ces guerriers, sortis du nord, y importaient le système de galanterie né dans leurs régions occidentales, où le mélange des sexes n’exige pas, sous des climats glacés, la pluralité des femmes et les jalouses précautions de l’Orient. Loin de là, chez eux, ces créatures presque divinisées réchauffaient la vie privée par l’éloquence de leurs sentiments. Les sens endormis sollicitaient cette variété de moyens énergiques et délicats, cette diversité d’action, cette irritation de la pensée et ces barrières chimériques créées par la coquetterie, système dont quelques principes ont été développés dans cette Première Partie, et qui convient admirablement au ciel tempéré de la France.

À l’Orient donc, la passion et son délire, les longs cheveux bruns et les harems, les divinités amoureuses, la pompe, la poésie et les monuments. À l’Occident, la liberté des femmes, la souveraineté de leurs blondes chevelures, la galanterie, les fées, les sorcières, les profondes extases de l’âme, les douces émotions de la mélancolie, et les longues amours.

Ces deux systèmes partis des deux points opposés du globe vinrent lutter en France ; en France, où une partie du sol, la Langue d’Oc, pouvait se plaire aux croyances orientales, tandis que l’autre, la Langue d’Oïl, était la patrie de ces traditions qui attribuent une puissance magique à la femme. Dans la Langue d’Oïl l’amour demande des mystères ; dans la Langue d’Oc, voir c’est aimer.

Au fort de ce débat, le christianisme vint triompher en France, et il vint prêché par des femmes, et il vint consacrant la divinité d’une femme qui, dans les forêts de la Bretagne, de la Vendée et des Ardennes, prit, sous le nom de Notre-Dame, la place de plus d’une idole au creux des vieux chênes druidiques.

Si la religion du Christ, qui, avant tout, est un code de morale et de politique, donnait une âme à tous les êtres, proclamait l’égalité des êtres devant Dieu et fortifiait par ses principes les doctrines chevaleresques du Nord, cet avantage était bien balancé par la résidence du souverain pontife à Rome, de laquelle il s’instituait héritier, par l’universalité de la langue latine qui devint celle de l’Europe au Moyen-âge, et par le puissant intérêt que les moines, les scribes et les gens de loi eurent à faire triompher les codes trouvés par un soldat au pillage d’Amalfi.

Les deux principes de la servitude et de la souveraineté des femmes restèrent donc en présence, enrichis l’un et l’autre de nouvelles armes.

La loi salique, erreur légale, fit triompher la servitude civile et politique sans abattre le pouvoir que les mœurs donnaient aux femmes, car l’enthousiasme dont fut saisie l’Europe pour la chevalerie soutint le parti des mœurs contre les lois.

Ainsi se forma l’étrange phénomène présenté, depuis lors, par notre caractère national et notre législation ; car, depuis ces époques qui semblent être la veille de la révolution quand un esprit philosophique s’élève et considère l’histoire, la France a été la proie de tant de convulsions ; la Féodalité, les Croisades, la Réforme, la lutte de la royauté et de l’aristocratie, le despotisme et le sacerdoce l’ont si fortement pressée dans leurs serres, que la femme y est restée en butte aux contradictions bizarres nées du conflit des trois événements principaux que nous avons esquissés. Pouvait-on s’occuper de la femme, de son éducation politique et du mariage, quand la Féodalité mettait le trône en question, quand la Réforme les menaçait l’une et l’autre, et quand le peuple était oublié entre le sacerdoce et l’empire ? Selon une expression de madame Necker, les femmes furent à travers ces grands événements comme ces duvets introduits dans les caisses de porcelaine : comptés pour rien, tout se briserait sans eux.

La femme mariée offrit alors en France le spectacle d’une reine asservie, d’une esclave à la fois libre et prisonnière. Les contradictions produites par la lutte des deux principes éclatèrent alors dans l’ordre social en y dessinant des bizarreries par milliers. Alors la femme étant physiquement peu connue, ce qui fut maladie en elle se trouva un prodige, une sorcellerie ou le comble de la malfaisance. Alors ces créatures, traitées par les lois comme des enfants prodigues et mises en tutelle, étaient déifiées par les mœurs. Semblables aux affranchis des empereurs, elles disposaient des couronnes, des batailles, des fortunes, des coups d’état, des crimes, des vertus, par le seul scintillement de leurs yeux, et elles ne possédaient rien, elles ne se possédaient pas elles-mêmes. Elles furent également heureuses et malheureuses. Armées de leur faiblesse et fortes de leur instinct, elles s’élancèrent hors de la sphère où les lois devaient les placer, se montrant tout-puissantes pour le mal, impuissantes pour le bien ; sans mérite dans leurs vertus commandées, sans excuses dans leurs vices ; accusées d’ignorance et privées d’éducation ; ni tout à fait mères, ni tout à fait épouses. Ayant tout le temps de couver des passions et de les développer, elles obéissaient à la coquetterie des Francs, tandis qu’elles devaient comme des Romaines rester dans l’enceinte des châteaux à élever des guerriers. Aucun système n’étant fortement développé dans la législation, les esprits suivirent leurs inclinations, et l’on vit autant de Marions Delormes que de Cornélies, autant de vertus que de vices. C’était des créatures aussi incomplètes que les lois qui les gouvernaient : considérées par les uns comme un être intermédiaire entre l’homme et les animaux, comme une bête maligne que les lois ne sauraient garrotter de trop de liens et que la nature avait destinée avec tant d’autres au bon plaisir des humains ; considérée par d’autres comme un ange exilé, source de bonheur et d’amour, comme la seule créature qui répondît aux sentiments de l’homme et de qui l’on devait venger les misères par une idolâtrie. Comment l’unité qui manquait aux institutions politiques pouvait-elle exister dans les mœurs ?

La femme fut donc ce que les circonstances et les hommes la firent, au lieu d’être ce que le climat et les institutions la devaient faire : vendue, mariée contre son gré en vertu de la puissance paternelle des Romains ; en même temps qu’elle tombait sous le despotisme marital qui désirait sa réclusion, elle se voyait sollicitée aux seules représailles qui lui fussent permises. Alors elle devint dissolue quand les hommes cessèrent d’être puissamment occupés par des guerres intestines, par la même raison qu’elle fut vertueuse au milieu des commotions civiles. Tout homme instruit peut nuancer ce tableau, nous demandons aux événements leurs leçons et non pas leur poésie.

La révolution était trop occupée d’abattre et d’édifier, avait trop d’adversaires, ou fut peut-être encore trop voisine des temps déplorables de la Régence et de Louis XV, pour pouvoir examiner la place que la femme doit tenir dans l’ordre social.

Les hommes remarquables qui élevèrent le monument immortel de nos codes étaient presque tous d’anciens légistes frappés de l’importance des lois romaines ; et d’ailleurs, ils ne fondaient pas des institutions politiques. Fils de la révolution, ils crurent, avec elle, que la loi du divorce, sagement rétrécie, que la faculté des soumissions respectueuses étaient des améliorations suffisantes. Devant les souvenirs de l’ancien ordre de choses, ces institutions nouvelles parurent immenses.

Aujourd’hui, la question du triomphe des deux principes, bien affaiblis par tant d’événements et par le progrès des lumières, reste tout entière à traiter pour de sages législateurs. Le temps passé contient des enseignements qui doivent porter leurs fruits dans l’avenir. L’éloquence des faits serait-elle perdue pour nous ?

Le développement des principes de l’Orient a exigé des eunuques et des sérails ; les mœurs bâtardes de la France ont amené la plaie des courtisanes et la plaie plus profonde de nos mariages : ainsi, pour nous servir de la phrase toute faite par un contemporain, l’Orient sacrifie, à la paternité, des hommes et la justice ; la France, des femmes et la pudeur. Ni l’Orient, ni la France, n’ont atteint le but que ces institutions devaient se proposer : le bonheur. L’homme n’est pas plus aimé par les femmes d’un harem que le mari n’est sûr d’être, en France, le père de ses enfants ; et le mariage ne vaut pas tout ce qu’il coûte. Il est temps de ne rien sacrifier à cette institution, et de mettre les fonds d’une plus grande somme de bonheur dans l’état social, en conformant nos mœurs et nos institutions à notre climat.

Le gouvernement constitutionnel, heureux mélange des deux systèmes politiques extrêmes, le despotisme et la démocratie, semble indiquer la nécessité de confondre aussi les deux principes conjugaux qui en France se sont heurtés jusqu’ici. La liberté que nous avons hardiment réclamée pour les jeunes personnes remédie à cette foule de maux dont la source est indiquée, en exposant les contre-sens produits par l’esclavage des filles. Rendons à la jeunesse les passions, les coquetteries, l’amour et ses terreurs, l’amour et ses douceurs, et le séduisant cortége des Francs. À cette saison printanière de la vie, nulle faute n’est irréparable, l’hymen sortira du sein des épreuves armé de confiance, désarmé de haine, et l’amour y sera justifié par d’utiles comparaisons.

Dans ce changement de nos mœurs, périra d’elle-même la honteuse plaie des filles publiques. C’est surtout au moment où l’homme possède la candeur et la timidité de l’adolescence qu’il est égal pour son bonheur de rencontrer de grandes et de vraies passions à combattre. L’âme est heureuse de ses efforts, quels qu’ils soient ; pourvu qu’elle agisse, qu’elle se meuve, peu lui importe d’exercer son pouvoir contre elle-même. Il existe dans cette observation, que tout le monde a pu faire, un secret de législation, de tranquillité et de bonheur. Puis, aujourd’hui, les études ont pris un tel développement, que le plus fougueux des Mirabeaux à venir peut enfouir son énergie dans une passion et dans les sciences. Combien de jeunes gens n’ont-ils pas été sauvés de la débauche par des travaux opiniâtres unis aux renaissants obstacles d’un premier, d’un pur amour ? en effet, quelle est la jeune fille qui ne désire pas prolonger la délicieuse enfance des sentiments, qui ne se trouve orgueilleuse d’être connue, et qui n’ait à opposer les craintes enivrantes de sa timidité, la pudeur de ses transactions secrètes avec elle-même, aux jeunes désirs d’un amant inexpérimenté comme elle ? La galanterie des Francs et ses plaisirs seront donc le riche apanage de la jeunesse, et alors s’établiront naturellement ces rapports d’âme, d’esprit, de caractère, d’habitude, de tempérament, de fortune, qui amènent l’heureux équilibre voulu pour le bonheur de deux époux. Ce système serait assis sur des bases bien plus larges et bien plus franches, si les filles étaient soumises à une exhérédation sagement calculée ; ou si, pour contraindre les hommes à ne se déterminer dans leurs choix qu’en faveur de celles qui leur offriraient des gages de bonheur par leurs vertus, leur caractère ou leurs talents, elles étaient mariées, comme aux États-Unis, sans dot. Alors le système adopté par les Romains pourra, sans inconvénients, s’appliquer aux femmes mariées qui, jeunes filles, auront usé de leur liberté. Exclusivement chargées de l’éducation primitive des enfants, la plus importante de toutes les obligations d’une mère, occupées de faire naître et de maintenir ce bonheur de tous les instants, si admirablement peint dans le quatrième livre de Julie, elles seront, dans leur maison, comme les anciennes Romaines, une image vivante de la Providence qui éclate partout, et ne se laisse voir nulle part. Alors les lois sur l’infidélité de la femme mariée devront être excessivement sévères. Elles devront prodiguer plus d’infamie encore que de peines afflictives et coercitives. La France a vu promener des femmes montées sur des ânes pour de prétendus crimes de magie, et plus d’une innocente est morte de honte. Là est le secret de la législation future du mariage. Les filles de Milet se guérissaient du mariage par le mort, le Sénat condamne les suicidées à être traînées nues sur une claie, et les vierges se condamnent à la vie.

Les femmes et le mariage ne seront donc respectés en France que par le changement radical que nous implorons pour nos mœurs. Cette pensée profonde est celle qui anime les deux plus belles productions d’un immortel génie. L’Émile et la Nouvelle Héloïse ne sont que deux éloquents plaidoyers en faveur de ce système. Cette voix retentira dans les siècles, parce qu’elle a deviné les vrais mobiles des lois et des mœurs des siècles futurs. En attachant les enfants au sein de leurs mères, Jean-Jacques rendait déjà un immense service à la vertu ; mais son siècle était trop profondément gangrené pour comprendre les hautes leçons que renfermaient ces deux poèmes ; il est vrai d’ajouter aussi que le philosophe fut vaincu par le poète, et qu’en laissant dans le cœur de Julie mariée des vestiges de son premier amour, il a été séduit par une situation poétique plus touchante que la vérité qu’il voulait développer, mais moins utile.

Cependant, si le mariage, en France, est un immense contrat par lequel les hommes s’entendent tous tacitement pour donner plus de saveur aux passions, plus de curiosité, plus de mystère à l’amour, plus de piquant aux femmes, si une femme est plutôt un ornement de salon, un mannequin à modes, un porte-manteau, qu’un être dont les fonctions, dans l’ordre politique, puissent se coordonner avec la prospérité d’un pays, avec la gloire d’une patrie ; qu’une créature dont les soins puissent lutter d’utilité avec celles des hommes… j’avoue que toute cette théorie, que ces longues considérations, disparaîtraient devant de si importantes destinées !…

Mais c’est avoir assez pressé le marc des événements accomplis pour en tirer une goutte de philosophie, c’est avoir assez sacrifié à la passion dominante de l’époque actuelle pour l’historique, ramenons nos regards sur les mœurs présentes. Reprenons le bonnet aux grelots et cette marotte de laquelle Rabelais fit jadis un sceptre, et poursuivons le cours de cette analyse, sans donner à une plaisanterie plus de gravité qu’elle n’en peut avoir, sans donner aux choses graves plus de plaisanterie qu’elles n’en comportent.




DEUXIÈME PARTIE.

DES MOYENS DE DÉFENSE À L’INTÉRIEUR ET À L’EXTÉRIEUR.


To be or not be
L’être ou ne pas l’être, voilà toute la question.
Shakespeare, HAMLET.



MÉDITATION X.

TRAITÉ DE POLITIQUE MARITALE.


Quand un homme arrive à la situation où le place la Première Partie de ce livre, nous supposons que l’idée de savoir sa femme possédée par un autre peut encore faire palpiter son cœur, et que sa passion se rallumera, soit par amour-propre ou par égoïsme, soit par intérêt, car s’il ne tenait plus à sa femme, ce serait l’avant-dernier des hommes, et il mériterait son sort.

Dans cette longue crise, il est bien difficile à un mari de ne pas commettre de fautes ; car, pour la plupart d’entre eux, l’art de gouverner une femme est encore moins connu que celui de la bien choisir. Cependant la politique maritale ne consiste guère que dans la constante application de trois principes qui doivent être l’âme de votre conduite. Le premier est de ne jamais croire à ce qu’une femme dit ; le second, de toujours chercher l’esprit de ses actions sans vous arrêter à la lettre ; et le troisième, de ne pas oublier qu’une femme n’est jamais si bavarde que quand elle se tait, et n’agit jamais avec plus d’énergie que lorsqu’elle est en repos.

Dès ce moment, vous êtes comme un cavalier qui, monté sur un cheval sournois, doit toujours le regarder entre les deux oreilles, sous peine d’être désarçonné.

Mais l’art est bien moins dans la connaissance des principes que dans la manière de les appliquer : les révéler à des ignorants, c’est laisser des rasoirs sous la main d’un singe. Aussi, le premier et le plus vital de vos devoirs est-il dans une dissimulation perpétuelle à laquelle manquent presque tous les maris. En s’apercevant d’un symptôme minotaurique un peu trop marqué chez leurs femmes, la plupart des hommes témoignent, tout d’abord, d’insultantes méfiances. Leurs caractères contractent une acrimonie qui perce ou dans leurs discours, ou dans leurs manières ; et la crainte est, dans leur âme, comme un bec de gaz sous un globe de verre, elle éclaire leur visage aussi puissamment qu’elle explique leur conduite.

Or, une femme qui a, sur vous, douze heures dans la journée pour réfléchir et vous observer, lit vos soupçons écrits sur votre front au moment même où ils se forment. Cette injure gratuite, elle ne la pardonnera jamais. Là, il n’existe plus de remède ; là, tout est dit : le lendemain même s’il y a lieu, elle se range parmi les femmes inconséquentes.

Vous devez donc, dans la situation respective des deux parties belligérantes, commencer par affecter envers votre femme cette confiance sans bornes que vous aviez naguère en elle. Si vous cherchez à l’entretenir dans l’erreur par de mielleuses paroles, vous êtes perdu, elle ne vous croira pas ; car elle a sa politique comme vous avez la vôtre. Or, il faut autant de finesse que de bonhomie dans vos actions, pour lui inculquer, à son propre insu, ce précieux sentiment de sécurité qui l’invite à remuer les oreilles, et vous permet de n’user qu’à propos de la bride ou de l’éperon.

Mais comment oser comparer un cheval, de toutes les créatures la plus candide, à un être que les spasmes de sa pensée et les affections de ses organes rendent par moments plus prudent que le Servite Fra-Paolo, le plus terrible Consulteur que les Dix aient eu à Venise ; plus dissimulé qu’un roi ; plus adroit que Louis XI ; plus profond que Machiavel ; sophistique autant que Hobbes ; fin comme Voltaire ; plus facile que la Fiancée de Mamolin, et qui, dans le monde entier, ne se défie que de vous ?

Aussi, à cette dissimulation, grâce à laquelle les ressorts de votre conduite doivent devenir aussi invisibles que ceux de l’univers, vous est-il nécessaire de joindre un empire absolu sur vous-même. L’imperturbabilité diplomatique si vantée de M. de Talleyrand sera la moindre de vos qualités ; son exquise politesse, la grâce de ses manières respireront dans tous vos discours. Le professeur vous défend ici très-expressément l’usage de la cravache si vous voulez parvenir à ménager votre gentille Andalouse.


LXI.

Qu’un homme batte sa maîtresse… c’est une blessure ; mais sa femme !… c’est un suicide.




Comment donc concevoir un gouvernement sans maréchaussée, une action sans force, un pouvoir désarmé ?… Voilà le problème que nous essaierons de résoudre dans nos Méditations futures. Mais il existe encore deux observations préliminaires à vous soumettre. Elles vont nous livrer deux autres théories qui entreront dans l’application de tous les moyens mécaniques desquels nous allons vous proposer l’emploi. Un exemple vivant rafraîchira ces arides et sèches dissertations : ne sera-ce pas quitter le livre pour opérer sur le terrain ?

L’an 1822, par une belle matinée du mois de janvier, je remontais les boulevards de Paris depuis les paisibles sphères du Marais jusqu’aux élégantes régions de la Chaussée-d’Antin, observant pour la première fois, non sans une joie philosophique, ces singulières dégradations de physionomie et ces variétés de toilette qui, depuis la rue du Pas-de-la-Mule jusqu’à la Madeleine, font de chaque portion du boulevard un monde particulier, et de toute cette zone parisienne un large échantillon de mœurs. N’ayant encore aucune idée des choses de la vie, et ne me doutant guère qu’un jour j’aurais l’outrecuidance de m’ériger en législateur du mariage, j’allais déjeuner chez un de mes amis de collége qui s’était de trop bonne heure, peut-être, affligé d’une femme et de deux enfants. Mon ancien professeur de mathématiques demeurant à peu de distance de la maison qu’habitait mon camarade, je m’étais promis de rendre une visite à ce digne mathématicien, avant de livrer mon estomac à toutes les friandises de l’amitié. Je pénétrai facilement jusqu’au cœur d’un cabinet, où tout était couvert d’une poussière attestant les honorables distractions du savant. Une surprise m’y était réservée. J’aperçus une jolie dame assise sur le bras d’un fauteuil comme si elle eût monté un cheval anglais, elle me fit cette petite grimace de convention réservée par les maîtresses de maison pour les personnes qu’elles ne connaissent pas, mais elle ne déguisa pas assez bien l’air boudeur qui, à mon arrivée, attristait sa figure, pour que je ne devinasse pas l’inopportunité de ma présence. Sans doute occupé d’une équation, mon maître n’avait pas encore levé la tête ; alors, j’agitai ma main droite vers la jeune dame, comme un poisson qui remue sa nageoire, et je me retirai sur la pointe des pieds en lui lançant un mystérieux sourire qui pouvait se traduire par : « Ce ne sera certes pas moi qui vous empêcherai de lui faire faire une infidélité à Uranie. » Elle laissa échapper un de ces gestes de tête dont la gracieuse vivacité ne peut se traduire. — « Eh ! mon bon ami, ne vous en allez pas ! s’écria le géomètre. C’est ma femme ! » Je saluai derechef !… Ô Coulon ! où étais-tu pour applaudir le seul de tes élèves qui comprît alors ton expression d’anacréontique appliquée à une révérence !… L’effet devait en être bien pénétrant, car madame la professeuse, comme disent les Allemands, rougit et se leva précipitamment pour s’en aller en me faisant un léger salut qui semblait dire : — adorable !… Son mari l’arrêta en lui disant : — « Reste, ma fille. C’est un de mes élèves. » La jeune femme avança la tête vers le savant, comme un oiseau qui, perché sur une branche, tend le cou pour avoir une graine. — « Cela n’est pas possible !… dit le mari en poussant un soupir ; et je vais te le prouver par À plus B. — Eh ! monsieur, laissons cela, je vous prie ! répondit-elle en clignant des yeux et me montrant. (Si ce n’eût été que de l’algèbre, mon maître aurait pu comprendre ce regard, mais c’était pour lui du chinois, et alors il continua.) — Ma fille, vois, je te fais juge ; nous avons dix mille francs de rente… » À ces mots, je me retirai vers la porte comme si j’eusse été pris de passion pour des lavis encadrés que je me mis à examiner. Ma discrétion fut récompensée par une éloquente œillade. Hélas ! elle ne savait pas que j’aurais pu jouer dans Fortunio le rôle de Fine-Oreille qui entend pousser les truffes. — « Les principes de l’économie générale, disait mon maître, veulent qu’on ne mette au prix du logement et aux gages des domestiques que deux dixièmes du revenu ; or, notre appartement et nos gens coûtent ensemble cent louis. Je te donne douze cents francs pour ta toilette. (Là il appuya sur chaque syllabe.) Ta cuisine, reprit-il, consomme quatre mille francs ; nos enfants exigent au moins vingt-cinq louis ; et je ne prends pour moi que huit cents francs. Le blanchissage, le bois, la lumière vont à mille francs environ ; partant, il ne reste, comme tu vois, que six cents francs qui n’ont jamais suffi aux dépenses imprévues. Pour acheter la croix de diamants, il faudrait prendre mille écus sur nos capitaux ; or, une fois cette voie ouverte, ma petite belle, il n’y aurait pas de raison pour ne pas quitter ce Paris, que tu aimes tant, nous ne tarderions pas à être obligés d’aller en province rétablir notre fortune compromise. Les enfants et la dépense croîtront assez ! Allons, sois sage. — Il le faut bien, dit-elle, mais vous serez le seul, dans Paris, qui n’aurez pas donné d’étrennes à votre femme ! » Et elle s’évada comme un écolier qui vient d’achever une pénitence. Mon maître hocha la tête en signe de joie. Quand il vit la porte fermée, il se frotta les mains ; nous causâmes de la guerre d’Espagne, et j’allai rue de Provence, ne songeant pas plus que je venais de recevoir la première partie d’une grande leçon conjugale que je ne pensais à la conquête de Constantinople par le général Diebitsch. J’arrivai chez mon amphitryon au moment où les deux époux se mettaient à table, après m’avoir attendu pendant la demi-heure voulue par la discipline œcuménique de la gastronomie. Ce fut, je crois, en ouvrant un pâté de foie gras que ma jolie hôtesse dit à son mari d’un air délibéré : — « Alexandre, si tu étais bien aimable, tu me donnerais cette paire de girandoles que nous avons vue chez Fossin. — Mariez-vous donc !… s’écria plaisamment mon camarade en tirant de son carnet trois billets de mille francs qu’il fit briller aux yeux pétillants de sa femme. Je ne résiste pas plus au plaisir de te les offrir, ajouta-t-il, que toi à celui de les accepter. C’est aujourd’hui l’anniversaire du jour où je t’ai vue pour la première fois : les diamants t’en feront peut-être souvenir !… — Méchant !… » dit-elle avec un ravissant sourire. Elle plongea deux doigts dans son corset ; et, en retirant un bouquet de violettes, elle le jeta par un dépit enfantin au nez de mon ami. Alexandre donna le prix des girandoles en s’écriant : — « J’avais bien vu les fleurs !… » Je n’oublierai jamais le geste vif et l’avide gaieté avec laquelle, semblable à un chat qui met sa patte mouchetée sur une souris, la petite femme se saisit des trois billets de banque, elle les roula en rougissant de plaisir, et les mit à la place des violettes qui naguère parfumaient son sein. Je ne pus m’empêcher de penser à mon maître de mathématiques. Je ne vis alors de différence entre son élève et lui que celle qui existe entre un homme économe et un prodigue, ne me doutant guère que celui des deux qui, en apparence, savait le mieux calculer, calculait le plus mal. Le déjeuner s’acheva donc très-gaiement. Installés bientôt dans un petit salon fraîchement décoré, assis devant un feu qui chatouillait doucement les fibres, les consolait du froid, et les faisait épanouir comme au printemps, je me crus obligé de tourner à ce couple amoureux une phrase de convive sur l’ameublement de ce petit oratoire. — « C’est dommage que tout cela coûte si cher !… dit mon ami ; mais il faut bien que le nid soit digne de l’oiseau ! Pourquoi, diable, vas-tu me complimenter sur des tentures qui ne sont pas payées ?… Tu me fais souvenir, pendant ma digestion, que je dois encore deux mille francs à un turc de tapissier. » À ces mots, la maîtresse de la maison inventoria des yeux ce joli boudoir ; et, de brillante, sa figure devint songeresse. Alexandre me prit par la main et m’entraîna dans l’embrasure d’une croisée. — « Aurais-tu par hasard un millier d’écus à me prêter ? dit-il à voix basse. Je n’ai que dix à douze mille livres de rente, et cette année… — Alexandre !… s’écria la chère créature en interrompant son mari, en accourant à nous et présentant les trois billets, Alexandre… je vois bien que c’est une folie… — De quoi te mêles-tu !… répondit-il, garde donc ton argent. — Mais, mon amour, je te ruine ! Je devrais savoir que tu m’aimes trop pour que je puisse me permettre de te confier tous mes désirs… — Garde, ma chérie, c’est de bonne prise ! Bah, je jouerai cet hiver, et je regagnerai cela !… — Jouer !… dit-elle, avec une expression de terreur. Alexandre, reprends tes billets ! Allons, monsieur, je le veux. — Non, non, répondit mon ami en repoussant une petite main blanche et délicate ; ne vas-tu pas jeudi au bal de madame de… ? » — Je songerai à ce que tu me demandes, dis-je à mon camarade ; et je m’esquivai en saluant sa femme, mais je vis bien d’après la scène qui se préparait que mes révérences anacréontiques ne produiraient pas là beaucoup d’effet. — Il faut qu’il soit fou, pensais-je en m’en allant, pour parler de mille écus à un étudiant en droit ! Cinq jours après, je me trouvais chez madame de…, dont les bals devenaient à la mode. Au milieu du plus brillant des quadrilles, j’aperçus la femme de mon ami et celle du mathématicien. Madame Alexandre avait une ravissante toilette, quelques fleurs et de blanches mousselines en faisaient tous les frais. Elle portait une petite croix à la Jeannette, attachée par un ruban de velours noir qui rehaussait la blancheur de sa peau parfumée, et de longues poires d’or effilées décoraient ses oreilles. Sur le cou de madame la professeuse scintillait une superbe croix de diamants. — Voilà qui est drôle !… dis-je à un personnage qui n’avait encore ni lu dans le grand livre du monde, ni déchiffré un seul cœur de femme. Ce personnage était moi-même. Si j’eus alors le désir de faire danser ces deux jolies femmes, ce fut uniquement parce que j’aperçus un secret de conversation qui enhardissait ma timidité. — « Eh ! bien, madame, vous avez eu votre croix ? dis-je à la première. — Mais je l’ai bien gagnée !… répondit-elle, avec un indéfinissable sourire. » — « Comment ! pas de girandoles ?… demandai-je à la femme de mon ami. — Ah ! dit-elle, j’en ai joui pendant tout un déjeuner !… Mais, vous voyez, j’ai fini par convertir Alexandre… — Il se sera facilement laissé séduire ? » Elle me regarda d’un air de triomphe.

C’est huit ans après que, tout à coup, cette scène, jusque-là muette pour moi, s’est comme levée dans mon souvenir ; et, à la lueur des bougies, au feu des aigrettes, j’en ai lu distinctement la moralité. Oui, la femme a horreur de la conviction ; quand on la persuade, elle subit une séduction et reste dans le rôle que la nature lui assigne. Pour elle, se laisser gagner, c’est accorder une faveur ; mais les raisonnements exacts l’irritent et la tuent ; pour la diriger, il faut donc savoir se servir de la puissance dont elle use si souvent : la sensibilité. C’est donc en sa femme, et non pas en lui-même, qu’un mari trouvera les éléments de son despotisme : comme pour le diamant, il faut l’opposer à elle-même. Savoir offrir les girandoles pour se les faire rendre, est un secret qui s’applique aux moindres détails de la vie.

Passons maintenant à la seconde observation.

Qui sait administrer un toman, sait en administrer cent mille, a dit un proverbe indien ; et moi, j’amplifie la sagesse asiatique, en disant : Qui peut gouverner une femme, peut gouverner une nation. Il existe, en effet, beaucoup d’analogie entre ces deux gouvernements. La politique des maris ne doit-elle pas être à peu près celle des rois ? ne les voyons-nous pas tâchant d’amuser le peuple pour lui dérober sa liberté ; lui jetant des comestibles à la tête pendant une journée, pour lui faire oublier la misère d’un an ; lui prêchant de ne pas voler, tandis qu’on le dépouille ; et lui disant : « Il me semble que si j’étais peuple, je serais vertueux ? »

C’est l’Angleterre qui va nous fournir le précédent que les maris doivent importer dans leurs ménages. Ceux qui ont des yeux ont dû voir que, du moment où la gouvernementabilité s’est perfectionnée en ce pays, les whigs n’ont obtenu que très-rarement le pouvoir. Un long ministère tory a toujours succédé à un éphémère cabinet libéral. Les orateurs du parti national ressemblent à des rats qui usent leurs dents à ronger un panneau pourri dont on bouche le trou au moment où ils sentent les noix et le lard serrés dans la royale armoire. La femme est le whig de votre gouvernement. Dans la situation où nous l’avons laissée, elle doit naturellement aspirer à la conquête de plus d’un privilége. Fermez les yeux sur ses brigues, permettez-lui de dissiper sa force à gravir la moitié des degrés de votre trône ; et quand elle pense toucher au sceptre, renversez-la, par terre, tout doucement et avec infiniment de grâce, en lui criant : Bravo ! et en lui permettant d’espérer un prochain triomphe. Les malices de ce système devront corroborer l’emploi de tous les moyens qu’il vous plaira de choisir dans notre arsenal pour dompter votre femme.

Tels sont les principes généraux que doit pratiquer un mari, s’il ne veut pas commettre des fautes dans son petit royaume.

Maintenant, malgré la minorité du concile de Mâcon (Montesquieu, qui avait peut-être deviné le régime constitutionnel, a dit, je ne sais où, que le bon sens dans les assemblées était toujours du côté de la minorité), nous distinguerons dans la femme une âme et un corps, et nous commencerons par examiner les moyens de se rendre maître de son moral. L’action de la pensée est, quoi qu’on en dise, plus noble que celle du corps, et nous donnerons le pas à la science sur la cuisine, à l’instruction sur l’hygiène.




MÉDITATION XI.

DE L’INSTRUCTION EN MÉNAGE.


Instruire ou non les femmes, telle est la question. De toutes celles que nous avons agitées, elle est la seule qui offre deux extrémités sans avoir de milieu. La science et l’ignorance, voila les deux termes irréconciliables de ce problème. Entre ces deux abîmes, il nous semble voir Louis XVIII calculant les félicités du treizième siècle, et les malheurs du dix-neuvième. Assis au centre de la bascule qu’il savait si bien faire pencher par son propre poids, il contemple à l’un des bouts la fanatique ignorance d’un frère-lai, l’apathie d’un serf, le fer étincelant des chevaux d’un banneret ; il croit entendre : France et Montjoie-Saint-Denis !… mais il se retourne, il sourit en voyant la morgue d’un manufacturier, capitaine de la garde nationale ; l’élégant coupé de l’agent de change ; la simplicité du costume d’un pair de France devenu journaliste, et mettant son fils à l’école Polytechnique ; puis les étoffes précieuses, les journaux, les machines à vapeur ; et il boit enfin son café dans une tasse de Sèvres au fond de laquelle brille encore un N couronné.

Arrière la civilisation ! arrière la pensée !… voilà votre cri. Vous devez avoir horreur de l’instruction chez les femmes, par cette raison, si bien sentie en Espagne, qu’il est plus facile de gouverner un peuple d’idiots qu’un peuple de savants. Une nation abrutie est heureuse : si elle n’a pas le sentiment de la liberté, elle n’en a ni les inquiétudes ni les orages ; elle vit comme vivent les polypiers ; comme eux, elle peut se scinder en deux ou trois fragments ; chaque fragment est toujours une nation complète et végétant, propre à être gouvernée par le premier aveugle armé du bâton pastoral. Qui produit cette merveille humaine ? L’ignorance : c’est par elle seule que se maintient le despotisme ; il lui faut des ténèbres et le silence. Or, le bonheur en ménage est, comme en politique, un bonheur négatif. L’affection des peuples pour le roi d’une monarchie absolue est peut-être moins contre nature que la fidélité de la femme envers son mari quand il n’existe plus d’amour entre eux : or, nous savons que chez vous l’amour pose en ce moment un pied sur l’appui de la fenêtre. Force vous est donc de mettre en pratique les rigueurs salutaires par lesquelles M. de Metternich prolonge son statu quo ; mais nous vous conseillerons de les appliquer avec plus de finesse et plus d’aménité encore ; car votre femme est plus rusée que tous les Allemands ensemble, et aussi voluptueuse que les Italiens.

Alors vous essaierez de reculer le plus long-temps possible le fatal moment où votre femme vous demandera un livre. Cela vous sera facile. Vous prononcerez d’abord avec dédain le nom de bas-bleu ; et, sur sa demande, vous lui expliquerez le ridicule qui s’attache, chez nos voisins, aux femmes pédantes.

Puis, vous lui répéterez souvent que les femmes les plus aimables et les plus spirituelles du monde se trouvent à Paris, où les femmes ne lisent jamais ;

Que les femmes sont comme les gens de qualité, qui, selon Mascarille, savent tout sans avoir jamais rien appris ;

Qu’une femme, soit en dansant, soit en jouant, et sans même avoir l’air d’écouter, doit savoir saisir dans les discours des hommes à talent les phrases toutes faites avec lesquelles les sots composent leur esprit à Paris ;

Que dans ce pays l’on se passe de main en main les jugements décisifs sur les hommes et sur les choses ; et que le petit ton tranchant avec lequel une femme critique un auteur, démolit un ouvrage, dédaigne un tableau, a plus de puissance qu’un arrêt de la cour ;

Que les femmes sont de beaux miroirs, qui reflètent naturellement les idées les plus brillantes ;

Que l’esprit naturel est tout, et que l’on est bien plus instruit de ce que l’on apprend dans le monde que de ce qu’on lit dans les livres ;

Qu’enfin la lecture finit par ternir les yeux, etc.

Laisser une femme libre de lire les livres que la nature de son esprit la porte à choisir !… Mais c’est introduire l’étincelle dans une sainte-barbe ; c’est pis que cela, c’est apprendre à votre femme à se passer de vous, à vivre dans un monde imaginaire, dans un paradis. Car que lisent les femmes ? Des ouvrages passionnés, les Confessions de Jean-Jacques, des romans, et toutes ces compositions qui agissent le plus puissamment sur leur sensibilité. Elles n’aiment ni la raison ni les fruits mûrs. Or, avez-vous jamais songé aux phénomènes produits par ces poétiques lectures ?

Les romans, et même tous les livres, peignent les sentiments et les choses avec des couleurs bien autrement brillantes que celles qui sont offertes par la nature ! Cette espèce de fascination provient moins du désir que chaque auteur a de se montrer parfait en affectant des idées délicates et recherchées, que d’un indéfinissable travail de notre intelligence. Il est dans la destinée de l’homme d’épurer tout ce qu’il emporte dans le trésor de sa pensée. Quelles figures, quels monuments ne sont pas embellis par le dessin ? L’âme du lecteur aide à cette conspiration contre le vrai, soit par le silence profond dont il jouit ou par le feu de la conception, soit par la pureté avec laquelle les images se réfléchissent dans son entendement. Qui n’a pas, en lisant les Confessions de Jean-Jacques, vu madame de Warens plus jolie qu’elle n’était ? On dirait que notre âme caresse des formes qu’elle aurait jadis entrevues sous de plus beaux cieux ; elle n’accepte les créations d’une autre âme que comme des ailes pour s’élancer dans l’espace ; le trait le plus délicat, elle le perfectionne encore en se le faisant propre ; et l’expression la plus poétique dans ses images y apporte des images encore plus pures. Lire, c’est créer peut-être à deux. Ces mystères de la transsubstantiation des idées sont-ils l’instinct d’une vocation plus haute que nos destinées présentes ? Est-ce la tradition d’une ancienne vie perdue ? Qu’était-elle donc si le reste nous offre tant de délices ?…

Aussi, en lisant des drames et des romans, la femme, créature encore plus susceptible que nous de s’exalter, doit-elle éprouver d’enivrantes extases. Elle se crée une existence idéale auprès de laquelle tout pâlit ; elle ne tarde pas à tenter de réaliser cette vie voluptueuse, à essayer d’en transporter la magie en elle. Involontairement, elle passe de l’esprit à la lettre, et de l’âme aux sens.

Et vous auriez la bonhomie de croire que les manières, les sentiments d’un homme comme vous, qui, la plupart du temps, s’habille, se déshabille, et…, etc., devant sa femme, lutteront avec avantage devant les sentiments de ces livres, et en présence de leurs amants factices à la toilette desquels cette belle lectrice ne voit ni trous ni taches ?… Pauvre sot ! trop tard, hélas ! pour son malheur et le vôtre, votre femme expérimenterait que les héros de la poésie sont aussi rares que les Apollons de la sculpture !…

Bien des maris se trouveront embarrassés pour empêcher leurs femmes de lire, il y en a même certains qui prétendront que la lecture a cet avantage qu’ils savent au moins ce que font les leurs quand elles lisent. D’abord, vous verrez dans la Méditation suivante combien la vie sédentaire rend une femme belliqueuse ; mais n’avez-vous donc jamais rencontré de ces êtres sans poésie, qui réussissent à pétrifier leurs pauvres compagnes, en réduisant la vie à tout ce qu’elle a de mécanique ? Étudiez ces grands hommes en leurs discours ! apprenez par cœur les admirables raisonnements par lesquels ils condamnent la poésie et les plaisirs de l’imagination.

Mais si après tous vos efforts votre femme persistait à vouloir lire…, mettez à l’instant même à sa disposition tous les livres possibles, depuis l’Abécédaire de son marmot jusqu’à René, livre plus dangereux pour vous entre ses mains que Thérèse philosophe. Vous pourriez la jeter dans un dégoût mortel de la lecture en lui donnant des livres ennuyeux ; la plonger dans un idiotisme complet, avec Marie Alacoque, la Brosse de pénitence, ou avec les chansons qui étaient de mode au temps de Louis XV ; mais plus tard vous trouverez dans ce livre les moyens de si bien consumer le temps de votre femme, que toute espèce de lecture lui sera interdite.

Et, d’abord, voyez les ressources immenses que vous a préparées l’éducation des femmes pour détourner la vôtre de son goût passager pour la science. Examinez avec quelle admirable stupidité les filles se sont prêtées aux résultats de l’enseignement qu’on leur a imposé en France ; nous les livrons à des bonnes, à des demoiselles de compagnie, à des gouvernantes qui ont vingt mensonges de coquetterie et de fausse pudeur à leur apprendre contre une idée noble et vraie à leur inculquer. Les filles sont élevées en esclaves et s’habituent à l’idée qu’elles sont au monde pour imiter leurs grand’mères, et faire couver des serins de Canarie, composer des herbiers, arroser de petits rosiers de Bengale, remplir de la tapisserie ou se monter des cols. Aussi, à dix ans, si une petite fille a eu plus de finesse qu’un garçon à vingt, est-elle timide, gauche. Elle aura peur d’une araignée, dira des riens, pensera aux chiffons, parlera modes, et n’aura le courage d’être ni mère, ni chaste épouse.

Voici quelle marche on a suivie : on leur a montré à colorier des roses, à broder des fichus de manière à gagner huit sous par jour. Elles auront appris l’histoire de France dans Le Ragois, la chronologie dans les Tables du citoyen Chantreau, et l’on aura laissé leur jeune imagination se déchaîner sur la géographie ; le tout, dans le but de ne rien présenter de dangereux à leur cœur ; mais en même temps leurs mères, leurs institutrices, répétaient d’une voix infatigable que toute la science d’une femme est dans la manière dont elle sait arranger cette feuille de figuier que prit notre mère Ève. Elles n’ont entendu pendant quinze ans, disait Diderot, rien autre chose que : — Ma fille, votre feuille de figuier va mal ; ma fille, votre feuille de figuier va bien ; ma fille, ne serait-elle pas mieux ainsi ?

Maintenez donc votre épouse dans cette belle et noble sphère de connaissances. Si par hasard votre femme voulait une bibliothèque, achetez-lui Florian, Malte-Brun, le Cabinet des Fées, les Mille et une Nuits, les Roses par Redouté, les Usages de la Chine, les Pigeons par madame Knip, le grand ouvrage sur l’Égypte, etc. Enfin, exécutez le spirituel avis de cette princesse qui, au récit d’une émeute occasionnée par la cherté du pain, disait : « Que ne mangent-ils de la brioche !… »

Peut-être votre femme vous reprochera-t-elle, un soir, d’être maussade et de ne pas parler ; peut-être vous dira-t-elle que vous êtes gentil, quand vous aurez fait un calembour ; mais ceci est un inconvénient très-léger de notre système : et, au surplus, que l’éducation des femmes soit en France la plus plaisante des absurdités et que votre obscurantisme marital vous mette une poupée entre les bras, que vous importe ? Comme vous n’avez pas assez de courage pour entreprendre une plus belle tâche, ne vaut-il pas mieux traîner votre femme dans une ornière conjugale bien sûre que de vous hasarder à lui faire gravir les hardis précipices de l’amour ? Elle aura beau être mère, vous ne tenez pas précisément à avoir des Gracchus pour enfants, mais à être réellement pater quem nuptiæ demonstrant : or, pour vous aider à y parvenir, nous devons faire de ce livre un arsenal où chacun, suivant le caractère de sa femme ou le sien, puisse choisir l’armure convenable pour combattre le terrible génie du mal, toujours près de s’éveiller dans l’âme d’une épouse ; et, tout bien considéré, comme les ignorants sont les plus cruels ennemis de l’instruction des femmes, cette Méditation sera un bréviaire pour la plupart des maris.

Une femme qui a reçu une éducation d’homme possède, à la vérité, les facultés les plus brillantes et les plus fertiles en bonheur pour elle et pour son mari ; mais cette femme est rare comme le bonheur même ; or, vous devez, si vous ne la possédez pas pour épouse, maintenir la vôtre, au nom de votre félicité commune, dans la région d’idées où elle est née, car il faut songer aussi qu’un moment d’orgueil chez elle peut vous perdre, en menant sur le trône un esclave qui sera d’abord tenté d’abuser du pouvoir.

Après tout, en suivant le système prescrit par cette Méditation, un homme supérieur en sera quitte pour mettre ses pensées en petite monnaie lorsqu’il voudra être compris de sa femme, si toutefois cet homme supérieur a fait la sottise d’épouser une de ces pauvres créatures, au lieu de se marier à une jeune fille de laquelle il aurait éprouvé long-temps l’âme et le cœur.

Par cette dernière observation matrimoniale, notre but n’est pas de prescrire à tous les hommes supérieurs de chercher des femmes supérieures, et nous ne voulons pas laisser chacun expliquer nos principes à la manière de madame de Staël, qui tenta grossièrement de s’unir à Napoléon. Ces deux êtres-là eussent été très-malheureux en ménage ; et Joséphine était une épouse bien autrement accomplie que cette virago du dix-neuvième siècle.

En effet, lorsque nous vantons ces filles introuvables, si heureusement élevées par le hasard, si bien conformées par la nature, et dont l’âme délicate supporte le rude contact de la grande âme de ce que nous appelons un homme, nous entendons parler de ces nobles et rares créatures dont Goëthe a donné un modèle dans la Claire du Comte d’Egmont : nous pensons à ces femmes qui ne recherchent d’autre gloire que celle de bien rendre leur rôle ; se pliant avec une étonnante souplesse aux plaisirs et aux volontés de ceux que la nature leur a donnés pour maîtres ; s’élevant tour à tour dans les immenses sphères de leur pensée, et s’abaissant à la simple tâche de les amuser comme des enfants ; comprenant et les bizarreries de ces âmes si fortement tourmentées, et les moindres paroles et les regards les plus vagues ; heureuses du silence, heureuses de la diffusion ; devinant enfin que les plaisirs, les idées et la morale d’un lord Byron ne doivent pas être ceux d’un bonnetier. Mais arrêtons-nous, cette peinture nous entraînerait trop loin de notre sujet : il s’agit de mariage et non pas d’amour.




MÉDITATION XII.

HYGIÈNE DU MARIAGE.


Cette Méditation a pour but de soumettre à votre attention un nouveau mode de défense par lequel vous dompterez sous une prostration invincible la volonté de votre femme. Il s’agit de la réaction produite sur le moral par les vicissitudes physiques et par les savantes dégradations d’une diète habilement dirigée.

Cette grande et philosophique question de médecine conjugale sourira sans doute à tous ces goutteux, ces impotents, ces catarrheux, et à cette légion de vieillards de qui nous avons réveillé l’apathie à l’article des Prédestinés ; mais elle concernera principalement les maris assez audacieux pour entrer dans les voies d’un machiavélisme digne de ce grand roi de France qui tenta d’assurer le bonheur de la nation aux dépens de quelques têtes féodales. Ici, la question est la même. C’est toujours l’amputation ou l’affaiblissement de quelques membres pour le plus grand bonheur de la masse.

Croyez-vous sérieusement qu’un célibataire soumis au régime de l’herbe hanea, des concombres, du pourpier et des applications de sangsues aux oreilles, recommandé par Sterne, serait bien propre à battre en brèche l’honneur de votre femme ? Supposez un diplomate qui aurait eu le talent de fixer sur le crâne de Napoléon un cataplasme permanent de graine de lin, ou de lui faire administrer tous les matins un clystère au miel, croyez-vous que Napoléon, Napoléon-le-Grand, aurait conquis l’Italie ? Napoléon a-t-il été en proie ou non aux horribles souffrances d’une dysurie pendant la campagne de Russie ?… Voilà une de ces questions dont la solution a pesé sur le globe entier. N’est-il pas certain que des réfrigérants, des douches, des bains, etc., produisent de grands changements dans les affections plus ou moins aiguës du cerveau ? Au milieu des chaleurs du mois de juillet, lorsque chacun de vos pores filtre lentement et restitue à une dévorante atmosphère les limonades à la glace que vous avez bues d’un seul coup, vous êtes-vous jamais senti ce foyer de courage, cette vigueur de pensée, cette énergie complète qui vous rendaient l’existence légère et douce quelques mois auparavant ?

Non, non, le fer le mieux scellé dans la pierre la plus dure soulèvera et disjoindra toujours le monument le plus durable par suite de l’influence secrète qu’exercent les lentes et invisibles dégradations de chaud et de froid qui tourmentent l’atmosphère. En principe, reconnaissons donc que si les milieux atmosphériques influent sur l’homme, l’homme doit à plus forte raison influer à son tour sur l’imagination de ses semblables, par le plus ou le moins de vigueur et de puissance avec laquelle il projette sa volonté qui produit une véritable atmosphère autour de lui.

Là, est le principe du talent de l’acteur, celui de la poésie et du fanatisme, car l’une est l’éloquence des paroles comme l’autre l’éloquence des actions ; là enfin est le principe d’une science en ce moment au berceau.

Cette volonté, si puissante d’homme à homme, cette force nerveuse et fluide, éminemment mobile et transmissible, est elle-même soumise à l’état changeant de notre organisation, et bien des circonstances font varier ce fragile organisme. Là, s’arrêtera notre observation métaphysique, et là nous rentrerons dans l’analyse des circonstances qui élaborent la volonté de l’homme et la portent au plus haut degré de force ou d’affaissement.

Maintenant ne croyez pas que notre but soit de vous engager à mettre des cataplasmes sur l’honneur de votre femme, de la renfermer dans une étuve ou de la sceller comme une lettre ; non. Nous ne tenterons même pas de vous développer le système magnétique qui vous donnerait le pouvoir de faire triompher votre volonté dans l’âme de votre femme : il n’est pas un mari qui acceptât le bonheur d’un éternel amour au prix de cette tension perpétuelle des forces animales ; mais nous essaierons de développer un système hygiénique formidable, au moyen duquel vous pourrez éteindre le feu quand il aura pris à la cheminée.

Il existe, en effet, parmi les habitudes des petites-maîtresses de Paris et des départements (les petites-maîtresses forment une classe très-distinguée parmi les femmes honnêtes), assez de ressources pour atteindre à notre but, sans aller chercher dans l’arsenal de la thérapeutique les quatre semences froides, le nénuphar et mille inventions dignes des sorcières. Nous laisserons même à Elien son herbe hanéa et à Sterne son pourpier et ses concombres, qui annoncent des intentions antiphlogistiques par trop évidentes.

Vous laisserez votre femme s’étendre et demeurer des journées entières sur ces moelleuses bergères où l’on s’enfonce à mi-corps dans un véritable bain d’édredon ou de plumes.

Vous favoriserez, par tous les moyens qui ne blesseront pas votre conscience, cette propension des femmes à ne respirer que l’air parfumé d’une chambre rarement ouverte, et où le jour perce à grand’peine de voluptueuses, de diaphanes mousselines.

Vous obtiendrez des effets merveilleux de ce système, après avoir toutefois préalablement subi les éclats de son exaltation ; mais si vous êtes assez fort pour supporter cette tension momentanée de votre femme, vous verrez bientôt s’abolir sa vigueur factice. En général les femmes aiment à vivre vite, mais après leurs tempêtes de sensations, viennent des calmes rassurants pour le bonheur d’un mari.

Jean-Jacques, par l’organe enchanteur de Julie, ne prouvera-t-il pas à votre femme qu’elle aura une grâce infinie à ne pas déshonorer son estomac délicat et sa bouche divine, en faisant du chyle avec d’ignobles pièces de bœuf, et d’énormes éclanches de mouton ? Est-il rien au monde de plus pur que ces intéressants légumes, toujours frais et inodores, ces fruits colorés, ce café, ce chocolat parfumé, ces oranges, pommes d’or d’Atalante, les dattes de l’Arabie, les biscottes de Bruxelles, nourriture saine et gracieuse qui arrive à des résultats satisfaisants en même temps qu’elle donne à une femme je ne sais quelle originalité mystérieuse ? Elle arrive à une petite célébrité de coterie par son régime, comme par une toilette, par une belle action ou par un bon mot. Pythagore doit être sa passion, comme si Pythagore était un caniche ou un sapajou.

Ne commettez jamais l’imprudence de certains hommes qui, pour se donner un vernis d’esprit fort, combattent cette croyance féminine : que l’on conserve sa taille en mangeant peu. Les femmes à la diète n’engraissent pas, cela est clair et positif ; vous ne sortirez pas de là.

Vantez l’art avec lequel des femmes renommées par leur beauté ont su la conserver en se baignant, plusieurs fois par jour, dans du lait, ou des eaux composées de substances propres à rendre la peau plus douce, en débilitant le système nerveux.

Recommandez-lui surtout, au nom de sa santé si précieuse pour vous, de s’abstenir de lotions d’eau froide ; que toujours l’eau chaude ou tiède soit l’ingrédient fondamental de toute espèce d’ablution.

Broussais sera votre idole. À la moindre indisposition de votre femme, et sous le plus léger prétexte, pratiquez de fortes applications de sangsues ; ne craignez même pas de vous en appliquer vous-même quelques douzaines de temps à autre, pour faire prédominer chez vous le système de ce célèbre docteur. Votre état de mari vous oblige à toujours trouver votre femme trop rouge ; essayez même quelquefois de lui attirer le sang à la tête, pour avoir le droit d’introduire, dans certains moments, une escouade de sangsues au logis.

Votre femme boira de l’eau légèrement colorée d’un vin de Bourgogne agréable au goût, mais sans vertu tonique ; tout autre vin serait mauvais.

Ne souffrez jamais qu’elle prenne l’eau pure pour boisson, vous seriez perdu.

« Impétueux fluide ! au moment que tu presses contre les écluses du cerveau, vois comme elles cèdent à ta puissance ! La Curiosité paraît à la nage, faisant signe à ses compagnes de la suivre : elles plongent au milieu du courant. L’imagination s’assied en rêvant sur la rive. Elle suit le torrent des yeux, et change les brins de paille et de joncs en mâts de misaine et de beaupré. À peine la métamorphose est-elle faite, que le Désir, tenant d’une main sa robe retroussée jusqu’au genou, survient, les voit et s’en empare. Ô vous, buveurs d’eau ! est-ce donc par le secours de cette source enchanteresse, que vous avez tant de fois tourné et retourné le monde à votre gré ? Foulant aux pieds l’impuissant, écrasant son visage, et changeant même quelquefois la forme et l’aspect de la nature ? »

Si par ce système d’inaction, joint à notre système alimentaire, vous n’obteniez pas des résultats satisfaisants, jetez vous à corps perdu dans un autre système que nous allons développer.

L’homme a une somme donnée d’énergie. Tel homme ou telle femme est à tel autre, comme dix est à trente, comme un est a cinq, et il est un degré que chacun de nous ne dépasse pas. La quantité d’énergie ou de volonté, que chacun de nous possède, se déploie comme le son : elle est tantôt faible, tantôt forte ; elle se modifie selon les octaves qu’il lui est permis de parcourir. Cette force est unique, et bien qu’elle se résolve en désirs, en passions, en labeurs d’intelligence ou en travaux corporels, elle accourt là où l’homme l’appelle. Un boxeur la dépense en coups de poing, le boulanger à pétrir son pain, le poète dans une exaltation qui en absorbe et en demande une énorme quantité, le danseur la fait passer dans ses pieds ; enfin, chacun la distribue à sa fantaisie, et que je voie ce soir le Minotaure assis tranquillement sur mon lit, si vous ne savez pas comme moi où il s’en dépense le plus. Presque tous les hommes consument en des travaux nécessaires ou dans les angoisses de passions funestes, cette belle somme d’énergie et de volonté dont leur a fait présent la nature ; mais nos femmes honnêtes sont toutes en proie aux caprices et aux luttes de cette puissance qui ne sait où se prendre. Si chez votre femme, l’énergie n’a pas succombé sous le régime diététique, jetez-la dans un mouvement toujours croissant. Trouvez les moyens de faire passer la somme de force, par laquelle vous êtes gêné, dans une occupation qui la consomme entièrement. Sans attacher une femme à la manivelle d’une manufacture, il y a mille moyens de la lasser sous le fléau d’un travail constant.

Tout en vous abandonnant les moyens d’exécution, lesquels changent selon bien des circonstances, nous vous indiquerons la danse comme un des plus beaux gouffres où s’ensevelissent les amours. Cette matière ayant été assez bien traitée par un contemporain, nous le laisserons parler.

« Telle pauvre victime qu’admire un cercle enchanté paie bien cher ses succès. Quel fruit faut-il attendre d’efforts si peu proportionnés aux moyens d’un sexe délicat ? Les muscles, fatigués sans discrétion, consomment sans mesure. Les esprits, destinés à nourrir le feu des passions et le travail du cerveau, sont détournés de leur route. L’absence des désirs, le goût du repos, le choix exclusif d’aliments substantiels, tout indique une nature appauvrie, plus avide de réparer que de jouir. Aussi un indigène des coulisses me disait-il un jour : — « Qui a vécu avec des danseuses, a vécu de mouton ; car leur épuisement ne peut se passer de cette nourriture énergique. » Croyez-moi donc, l’amour qu’une danseuse inspire est bien trompeur : on rencontre avec dépit, sous un printemps factice, un sol froid et avare, et des sens incombustibles. Les médecins calabrois ordonnent la danse pour remède aux passions hystériques qui sont communes parmi les femmes de leur pays, et les Arabes usent à peu près de la même recette pour les nobles cavales dont le tempérament trop lascif empêche la fécondité. « Bête comme un danseur » est un proverbe connu au théâtre. Enfin, les meilleures têtes de l’Europe sont convaincues que toute danse porte en soi une qualité éminemment réfrigérante.

 » En preuve à tout ceci, il est nécessaire d’ajouter d’autres observations. « La vie des pasteurs donna naissance aux amours déréglées. Les mœurs des tisserandes furent horriblement décriées dans la Grèce. Les Italiens ont consacré un proverbe à la lubricité des boiteuses. Les Espagnols, dont les veines reçurent par tant de mélanges l’incontinence africaine, déposent le secret de leurs désirs dans cette maxime qui leur est familière : Muger y gallina pierna quebrantada ; il est bon que la femme et la poule aient une jambe rompue. La profondeur des Orientaux dans l’art des voluptés se décèle tout entière par cette ordonnance du kalife Hakim, fondateur des Druses, qui défendit, sous peine de mort, de fabriquer dans ses états aucune chaussure de femme. Il semble que sur tout le globe les tempêtes du cœur attendent, pour éclater, le repos des jambes ! »

Quelle admirable manœuvre que de faire danser une femme et de ne la nourrir que de viandes blanches !…

Ne croyez pas que ces observations, aussi vraies que spirituellement rendues, contrarient notre système précédent ; par celui-ci comme par celui-là vous arriverez à produire chez une femme cette atonie tant désirée, gage de repos et de tranquillité. Par le dernier vous laissez une porte ouverte pour que l’ennemi s’enfuie ; par l’autre vous le tuez.

Là, il nous semble entendre des gens timorés et à vues étroites, s’élevant contre notre hygiène au nom de la morale et des sentiments.

La femme n’est-elle donc pas douée d’une âme ? N’a-t-elle pas comme nous des sensations ? De quel droit, au mépris de ses douleurs, de ses idées, de ses besoins, la travaille-t-on comme un vil métal duquel l’ouvrier fait un éteignoir ou un flambeau ? Serait-ce parce que ces pauvres créatures sont déjà faibles et malheureuses qu’un brutal s’arrogerait le pouvoir de les tourmenter exclusivement au profit de ses idées plus ou moins justes ? Et si par votre système débilitant ou échauffant qui allonge, ramollit, pétrit les fibres, vous causiez d’affreuses et cruelles maladies, si vous conduisiez au tombeau une femme qui vous est chère, si, si, etc.

Voici notre réponse :

Avez-vous jamais compté combien de formes diverses Arlequin et Pierrot donnent à leur petit chapeau blanc ? ils le tournent et retournent si bien, que successivement ils en font une toupie, un bateau, un verre à boire, une demi-lune, un berret, une corbeille, un poisson, un fouet, un poignard, un enfant, une tête d’homme, etc.

Image exacte du despotisme avec lequel vous devez manier et remanier votre femme.

La femme est une propriété que l’on acquiert par contrat, elle est mobilière, car la possession vaut titre ; enfin, la femme n’est, à proprement parler, qu’une annexe de l’homme ; or, tranchez, coupez, rognez, elle vous appartient à tous les titres. Ne vous inquiétez en rien de ses murmures, de ses cris, de ses douleurs ; la nature l’a faite à notre usage et pour tout porter : enfants, chagrins, coups et peines de l’homme.

Ne nous accusez pas de dureté. Dans tous les codes des nations soi-disant civilisées, l’homme a écrit les lois qui règlent le destin des femmes sous cette épigraphe sanglante : Væ victis ! Malheur aux faibles.

Enfin, songez à cette dernière observation, la plus prépondérante peut-être de toutes celles que nous avons faites jusqu’ici : si ce n’est pas vous, mari, qui brisez sous le fléau de votre volonté ce faible et charmant roseau ; ce sera, joug plus atroce encore, un célibataire capricieux et despote ; elle supportera deux fléaux au lieu d’un. Tout compensé, l’humanité vous engagera donc à suivre les principes de notre hygiène.




MÉDITATION XIII.

DES MOYENS PERSONNELS.


Peut-être les Méditations précédentes auront-elles plutôt développé des systèmes généraux de conduite, qu’elles n’auront présenté les moyens de repousser la force par la force. Ce sont des pharmacopées et non pas des topiques. Or, voici maintenant les moyens personnels que la nature vous a mis entre les mains, pour vous défendre ; car la Providence n’a oublié personne : si elle a donné à la seppia (poisson de l’Adriatique) cette couleur noire qui lui sert à produire un nuage au sein duquel elle se dérobe à son ennemi, vous devez bien penser qu’elle n’a pas laissé un mari sans épée : or, le moment est venu de tirer la vôtre.

Vous avez dû exiger, en vous mariant, que votre femme nourrirait ses enfants : alors, jetez-la dans les embarras et les soins d’une grossesse ou d’une nourriture, vous reculerez ainsi le danger au moins d’un an ou deux. Une femme occupée à mettre au monde et à nourrir un marmot, n’a réellement pas le temps de songer à un amant ; outre qu’elle est, avant et après sa couche, hors d’état de se présenter dans le monde. En effet, comment la plus immodeste des femmes distinguées, dont il est question dans cet ouvrage, oserait-elle se montrer enceinte, et promener ce fruit caché, son accusateur public ? Ô lord Byron, toi qui ne voulais pas voir les femmes mangeant !…

Six mois après son accouchement, et quand l’enfant a bien tété, à peine une femme commence-t-elle à pouvoir jouir de sa fraîcheur et de sa liberté.

Si votre femme n’a pas nourri son premier enfant, vous avez trop d’esprit pour ne pas tirer parti de cette circonstance et lui faire désirer de nourrir celui qu’elle porte. Vous lui lisez l’Émile de Jean-Jacques, vous enflammez son imagination pour les devoirs des mères, vous exaltez son moral, etc. ; enfin, vous êtes un sot ou un homme d’esprit ; et, dans le premier cas, même [cas même,] en lisant cet ouvrage, vous seriez toujours minotaurisé ; dans le second, vous devez comprendre à demi-mot.

Ce premier moyen vous est virtuellement personnel. Il vous donnera bien du champ devant vous pour mettre à exécution les autres moyens.

Depuis qu’Alcibiade coupa les oreilles et la queue à son chien, pour rendre service à Périclès, qui avait sur les bras une espèce de guerre d’Espagne et des fournitures Ouvrard, dont s’occupaient alors les Athéniens, il n’existe pas de ministre qui n’ait cherché à couper les oreilles à quelque chien.

Enfin, en médecine, lorsqu’une inflammation se déclare sur un point capital de l’organisation, on opère une petite contre-révolution sur un autre point, par des moxas, des scarifications, des acupunctures, etc.

Un autre moyen consiste donc à poser à votre femme un moxa, ou à lui fourrer dans l’esprit quelque aiguille qui la pique fortement et fasse diversion en votre faveur.

Un homme de beaucoup d’esprit avait fait durer sa Lune de Miel environ quatre années ; la Lune décroissait et il commençait à apercevoir l’arc fatal. Sa femme était précisément dans l’état où nous avons représenté toute femme honnête à la fin de notre première partie : elle avait pris du goût pour un assez mauvais sujet, petit, laid ; mais enfin ce n’était pas son mari. Dans cette conjoncture, ce dernier s’avisa d’une coupe de queue de chien qui renouvela, pour plusieurs années, le bail fragile de son bonheur. Sa femme s’était conduite avec tant de finesse, qu’il eût été fort embarrassé de défendre sa porte à l’amant avec lequel elle s’était trouvé un rapport de parenté très éloignée. Le danger devenait de jour en jour plus imminent. Odeur de Minotaure se sentait à la ronde. Un soir, le mari resta plongé dans un chagrin, profond, visible, affreux. Sa femme en était déjà venue à lui montrer plus d’amitié qu’elle n’en ressentait même au temps de la Lune de Miel ; et dès lors, questions sur questions. De sa part, silence morne. Les questions redoublent, il échappe à monsieur des réticences, elles annonçaient un grand malheur ! Là, il avait appliqué un moxa japonnais qui brûlait comme un auto-da-fé de 1600. La femme employa d’abord mille manœuvres pour savoir si le chagrin de son mari était causé par cet amant en herbe : première intrigue pour laquelle elle déploya mille ruses. L’imagination trottait… de l’amant ? il n’en était plus question. Ne fallait-il pas, avant tout, découvrir le secret de son mari. Un soir, le mari, poussé par l’envie de confier ses peines à sa tendre amie, lui déclare que toute leur fortune est perdue. Il faut renoncer à l’équipage, à la loge aux Bouffes, aux bals, aux fêtes, à Paris ; peut-être en s’exilant dans une terre, pendant un an ou deux, pourront-ils tout recouvrer ! S’adressant à l’imagination de sa femme, à son cœur, il la plaignit de s’être attachée au sort d’un homme amoureux d’elle, il est vrai, mais sans fortune ; il s’arracha quelques cheveux, et force fut à sa femme de s’exalter au profil de l’honneur ; alors, dans le premier délire de cette fièvre conjugale, il la conduisit à sa terre. Là, nouvelles scarifications, sinapismes sur sinapismes, nouvelles queues de chien coupées : il fit bâtir une aile gothique au château ; madame retourna dix fois le parc pour avoir des eaux, des lacs, des mouvements de terrain, etc., enfin le mari, au milieu de cette besogne, n’oubliait pas la sienne : lectures curieuses, soins délicats, etc. Notez qu’il ne s’avisa jamais d’avouer à sa femme cette ruse, et si la fortune revint, ce fut précisément par suite de la construction des ailes et des sommes énormes dépensées à faire des rivières ; il lui prouva que le lac donnait une chute d’eau, sur laquelle vinrent des moulins, etc.

Voilà un moxa conjugal bien entendu, car ce mari n’oublia ni de faire des enfants, ni d’inviter des voisins ennuyeux, bêtes, ou âgés ; et, s’il venait l’hiver à Paris, il jetait sa femme dans un tel tourbillon de bals et de courses, qu’elle n’avait pas une minute à donner aux amants, fruits nécessaires d’une vie oisive.

Les voyages en Italie, en Suisse, en Grèce, les maladies subites qui exigent les eaux, et les eaux les plus éloignées sont d’assez bons moxas. Enfin, un homme d’esprit doit savoir en trouver mille pour un.

Continuons l’examen de nos moyens personnels.

Ici nous vous ferons observer que nous raisonnons d’après une hypothèse, sans laquelle vous laisseriez là le livre, à savoir : que votre Lune de Miel a duré un temps assez honnête, et que la demoiselle de qui vous avez fait votre femme était vierge ; au cas contraire, et d’après les mœurs françaises, votre femme ne vous aurait épousé que pour devenir inconséquente.

Au moment où commence, dans votre ménage, la lutte entre la vertu et l’inconséquence, toute la question réside dans un parallèle perpétuel et involontaire que votre femme établit entre vous et son amant.

Là, il existe encore pour vous un moyen de défense, entièrement personnel, rarement employé par les maris, mais que des hommes supérieurs ne craignent pas d’essayer. Il consiste à l’emporter sur l’amant, sans que votre femme puisse soupçonner votre dessein. Vous devez l’amener à se dire avec dépit, un soir, pendant qu’elle met ses papillottes : « Mais mon mari vaut mieux. »

Pour réussir, vous devez, ayant sur l’amant l’avantage immense de connaître le caractère de votre femme, et sachant comment on la blesse, vous devez, avec toute la finesse d’un diplomate, faire commettre des gaucheries à cet amant, en le rendant déplaisant par lui-même, sans qu’il s’en doute.

D’abord, selon l’usage, cet amant recherchera votre amitié, ou vous aurez des amis communs ; alors, soit par ces amis, soit par des insinuations adroitement perfides, vous le trompez sur des points essentiels ; et, avec un peu d’habileté, vous voyez votre femme éconduisant son amant, sans que ni elle ni lui ne puissent jamais en deviner la raison. Vous avez créé là, dans l’intérieur de votre ménage, une comédie en cinq actes, où vous jouez, à votre profit, les rôles si brillants de Figaro ou d’Almaviva ; et, pendant quelques mois, vous vous amusez d’autant plus, que votre amour-propre, votre vanité, votre intérêt, tout est vivement mis en jeu.

J’ai eu le bonheur de plaire dans ma jeunesse à un vieil émigré qui me donna ces derniers rudiments d’éducation que les jeunes gens reçoivent ordinairement des femmes. Cet ami, dont la mémoire me sera toujours chère, m’apprit, par son exemple, à mettre en œuvre ces stratagèmes diplomatiques qui demandent autant de finesse que de grâce.

Le comte de Nocé était revenu de Coblentz au moment où il y eut pour les nobles du péril à être en France. Jamais créature n’eut autant de courage et de bonté, autant de ruse et d’abandon. Agé d’une soixantaine d’années, il venait d’épouser une demoiselle de vingt-cinq ans, poussé à cet acte de folie par sa charité : il arrachait cette pauvre fille au despotisme d’une mère capricieuse. — Voulez-vous être ma veuve ?… avait dit à mademoiselle de Pontivy cet aimable vieillard ; mais son âme était trop aimante pour ne pas s’attacher à sa femme, plus qu’un homme sage ne doit le faire. Comme pendant sa jeunesse il avait été manégé par quelques-unes des femmes les plus spirituelles de la cour de Louis XV, il ne désespérait pas trop de préserver la comtesse de tout encombre… Quel homme ai-je jamais vu mettant mieux que lui en pratique tous les enseignements que j’essaie de donner aux maris ! Que de charmes ne savait-il pas répandre dans la vie par ses manières douces et sa conversation spirituelle. Sa femme ne sut qu’après sa mort et par moi qu’il avait la goutte. Ses lèvres distillaient l’aménité comme ses yeux respiraient l’amour. Il s’était prudemment retiré au sein d’une vallée, auprès d’un bois, et Dieu sait les promenades qu’il entreprenait avec sa femme !… Son heureuse étoile voulut que mademoiselle de Pontivy eût un cœur excellent, et possédât à un haut degré cette exquise délicatesse, cette pudeur de sensitive, qui embelliraient, je crois, la plus laide fille du monde. Tout à coup, un de ses neveux, joli militaire échappé aux désastres de Moscou, revint chez l’oncle, autant pour savoir jusqu’à quel point il avait à craindre des cousins, que dans l’espoir de guerroyer avec la tante. Ses cheveux noirs, ses moustaches, le babil avantageux de l’état-major, une certaine disinvoltura aussi élégante que légère, des yeux vifs, tout contrastait entre l’oncle et le neveu. J’arrivai précisément au moment où la jeune comtesse montrait le trictrac à son parent. Le proverbe dit que les femmes n’apprennent ce jeu que de leurs amants, et réciproquement. Or, pendant une partie, monsieur de Nocé avait surpris le matin même entre sa femme et le vicomte un de ces regards confusément empreints d’innocence, de peur et de désir. Le soir, il nous proposa une partie de chasse, qui fut acceptée. Jamais je ne le vis si dispos et si gai qu’il le parut le lendemain matin, malgré les sommations de sa goutte qui lui réservait une prochaine attaque. Le diable n’aurait pas su mieux que lui mettre la bagatelle sur le tapis. Il était ancien mousquetaire gris, et avait connu Sophie Arnoult. C’est tout dire. La conversation devint bientôt la plus gaillarde du monde entre nous trois ; Dieu m’en absolve ! — Je n’aurais jamais cru que mon oncle fût une si bonne lame ! me dit le neveu. Nous fîmes une halte, et quand nous fûmes tous trois assis sur la pelouse d’une des plus vertes clairières de la forêt, le comte nous avait amenés à discourir sur les femmes mieux que Brantôme et l’Aloysia. — « Vous êtes bien heureux sous ce gouvernement-ci, vous autres !… les femmes ont des mœurs !… (Pour apprécier l’exclamation du vieillard, il faudrait avoir écouté les horreurs que le capitaine avait racontées.) Et, reprit le comte, c’est un des biens que la révolution a produits. Ce système donne aux passions bien plus de charme et de mystère. Autrefois, les femmes étaient faciles ; eh ! bien, vous ne sauriez croire combien il fallait d’esprit et de verve pour réveiller ces tempéraments usés : nous étions toujours sur le qui vive. Mais aussi, un homme devenait célèbre par une gravelure bien dite ou par une heureuse insolence. Les femmes aiment cela, et ce sera toujours le plus sûr moyen de réussir auprès d’elles !… » Ces derniers mots furent dits avec un dépit concentré. Il s’arrêta et fit jouer le chien de son fusil comme pour déguiser une émotion profonde — « Ah ! bah ! dit-il, mon temps est passé ! Il faut avoir l’imagination jeune… et le corps aussi !… Ah ! pourquoi me suis-je marié ? Ce qu’il y a de plus perfide chez les filles élevées par les mères qui ont vécu à cette brillante époque de la galanterie, c’est qu’elles affichent un air de candeur, une pruderie… Il semble que le miel le plus doux offenserait leurs lèvres délicates, et ceux qui les connaissent savent qu’elles mangeraient des dragées de sel ! » Il se leva, haussa son fusil par un mouvement de rage ; et, le lançant sur la terre, il en enfonça presque la crosse dans le gazon humide. — « Il parait que la chère tante aime les fariboles !… » me dit tout bas l’officier. — « Ou les dénoûments qui ne traînent pas ! » ajoutai-je. Le neveu tira sa cravate, rajusta son col, et sauta comme une chèvre calabroise.

Nous rentrâmes sur les deux heures après midi. Le comte m’emmena chez lui jusqu’au dîner, sous prétexte de chercher quelques médailles desquelles il m’avait parlé pendant notre retour au logis. Le dîner fut sombre. La comtesse prodiguait à son neveu les rigueurs d’une politesse froide. Rentrés au salon, le comte dit à sa femme : — « Vous faites votre trictrac ?… nous allons vous laisser. » La jeune comtesse ne répondit pas. Elle regardait le feu et semblait n’avoir pas entendu. Le mari s’avança de quelques pas vers la porte en m’invitant par un geste de main à le suivre. Au bruit de sa marche, sa femme retourna vivement la tête. — « Pourquoi nous quitter ?… dit-elle ; vous avez bien demain tout le temps de montrer à monsieur des revers de médailles. » Le comte resta. Sans faire attention à la gêne imperceptible qui avait succédé à la grâce militaire de son neveu, le comte déploya pendant toute la soirée le charme inexprimable de sa conversation. Jamais je ne le vis si brillant ni si affectueux, Nous parlâmes beaucoup des femmes. Les plaisanteries de notre hôte furent marquées au coin de la plus exquise délicatesse. Il m’était impossible à moi-même de voir des cheveux blancs sur sa tête chenue ; car elle brillait de cette jeunesse de cœur et d’esprit qui efface les rides et fond la neige des hivers. Le lendemain le neveu partit. Même après la mort de monsieur de Nocé, et en cherchant à profiter de l’intimité de ces causeries familières où les femmes ne sont pas toujours sur leurs gardes, je n’ai jamais pu savoir quelle impertinence commit alors le vicomte envers sa tante. Cette insolence devait être bien grave, car depuis cette époque, madame de Nocé n’a pas voulu revoir son neveu et ne peut, même aujourd’hui, en entendre prononcer le nom sans laisser échapper un léger mouvement de sourcils. Je ne devinai pas tout de suite le but de la chasse du comte de Nocé ; mais plus tard je trouvai qu’il avait joué bien gros jeu.

Cependant, si vous venez à bout de remporter, comme monsieur de Nocé, une si grande victoire, n’oubliez pas de mettre singulièrement en pratique le système des moxas ; et ne vous imaginez pas que l’on puisse recommencer impunément de semblables tours de force. En prodiguant ainsi vos talents, vous finiriez par vous démonétiser dans l’esprit de votre femme ; car elle exigerait de vous en raison double de ce que vous lui donneriez, et il arriverait un moment où vous resteriez court. L’âme humaine est soumise, dans ses désirs, à une sorte de progression arithmétique dont le but et l’origine sont également inconnus. De même que le mangeur d’opium doit toujours doubler ses doses pour obtenir le même résultat, de même notre esprit, aussi impérieux qu’il est faible, veut que les sentiments, les idées et les choses aillent en croissant. De là est venue la nécessité de distribuer habilement l’intérêt dans une œuvre dramatique, comme de graduer les remèdes en médecine. Ainsi vous voyez que si vous abordez jamais l’emploi de ces moyens, vous devez subordonner votre conduite hardie à bien des circonstances, et la réussite dépendra toujours des ressorts que vous emploierez.

Enfin, avez-vous du crédit, des amis puissants ? occupez-vous un poste important ? Un dernier moyen coupera le mal dans sa racine. N’aurez-vous pas le pouvoir d’enlever à votre femme son amant par une promotion, par un changement de résidence, ou par une permutation, s’il est militaire ? Vous supprimez la correspondance, et nous en donnerons plus tard moyens ; or, sublatâ causâ, tollitur effectus, paroles latines qu’on peut traduire à volonté par : pas d’effet sans cause ; pas d’argent, pas de Suisses.

Néanmoins vous sentez que votre femme pourrait facilement choisir un autre amant ; mais, après ces moyens préliminaires, vous aurez toujours un moxa tout prêt, afin de gagner du temps et voir à vous tirer d’affaire par quelques nouvelles ruses.

Sachez combiner le système des moxas avec les déceptions mimiques de Carlin. L’immortel Carlin, de la comédie italienne, tenait toute une assemblée en suspens et en gaîté pendant des heures entières par ces seuls mots variés avec tout l’art de la pantomime et prononcés de mille inflexions de voix différentes. « Le roi dit à la reine. — La reine dit au roi. » Imitez Carlin. Trouvez le moyen de laisser toujours votre femme en échec, afin de n’être pas mat vous-même. Prenez vos grades auprès des ministres constitutionnels dans l’art de promettre. Habituez-vous à savoir montrer à propos le polichinelle qui fait courir un enfant après vous, sans qu’il puisse s’apercevoir du chemin parcouru. Nous sommes tous enfants, et les femmes sont assez disposées par leur curiosité à perdre leur temps à la poursuite d’un feu follet. Flamme brillante et trop tôt évanouie, l’imagination n’est-elle pas là pour vous secourir ?

Enfin, étudiez l’art heureux d’être et de ne pas être auprès d’elle, de saisir les moments où vous obtiendrez des succès dans son esprit, sans jamais l’assommer de vous, de votre supériorité, ni même de son bonheur. Si l’ignorance dans laquelle vous la retenez n’a pas tout à fait aboli son esprit, vous vous arrangerez si bien que vous vous désirerez encore quelque temps l’un et l’autre.




MÉDITATION XIV.

DES APPARTEMENTS.


Les moyens et les systèmes qui précèdent sont en quelque sorte purement moraux. Ils participent à la noblesse de notre âme et n’ont rien de répugnant ; mais maintenant nous allons avoir recours aux précautions à la Bartholo. N’allez pas mollir. Il y a un courage marital, comme un courage civil et militaire, comme un courage de garde national.

Quel est le premier soin d’une petite fille après avoir acheté une perruche ? n’est-ce pas de l’enfermer dans une belle cage d’où elle ne puisse plus sortir sans sa permission ?

Cet enfant vous apprend ainsi votre devoir.

Tout ce qui tient à la disposition de votre maison et de ses appartements sera donc conçu dans la pensée de ne laisser à votre femme aucune ressource, au cas où elle aurait décrété de vous livrer au minotaure ; car la moitié des malheurs arrivent par les déplorables facilités que présentent les appartements.

Avant tout, songez à avoir pour concierge un homme seul et entièrement dévoué à votre personne. C’est un trésor facile à trouver : quel est l’homme qui n’a pas toujours, de par le monde, ou un père nourricier ou quelque vieux serviteur qui jadis l’a fait sauter sur ses genoux.

Une haine d’Atrée et de Thyeste devra s’élever par vos soins entre votre femme et ce Nestor, gardien de votre porte. Cette porte est l’Alpha et l’Oméga d’une intrigue. Toutes les intrigues en amour ne se réduisent-elles pas toujours à ceci : entrer, sortir ?

Votre maison ne vous servirait à rien si elle n’était pas entre cour et jardin, et construite de manière à n’être en contact avec nulle autre.

Vous supprimerez d’abord dans vos appartements de réception les moindres cavités. Un placard, ne contînt-il que six pots de confitures, doit être muré. Vous vous préparez à la guerre, et la première pensée d’un général est de couper les vivres à son ennemi. Aussi, toutes les parois seront-elles pleines, afin de présenter à l’œil des lignes faciles à parcourir, et qui permettent de reconnaître sur-le-champ le moindre objet étranger. Consultez les restes des monuments antiques, et vous verrez que la beauté des appartements grecs et romains venait principalement de la pureté des lignes, de la netteté des parois, de la rareté des meubles. Les Grecs auraient souri de pitié en apercevant dans un salon les hiatus de nos armoires.

Ce magnifique système de défense sera surtout mis en vigueur dans l’appartement de votre femme. Ne lui laissez jamais draper son lit de manière à ce qu’on puisse se promener autour dans un dédale de rideaux. Soyez impitoyable sur les communications. Mettez sa chambre au bout de vos appartements de réception. N’y souffrez d’issue que sur les salons, afin de voir, d’un seul regard, ceux qui vont et viennent chez elle.

Le Mariage de Figaro vous aura sans doute appris à placer la chambre de votre femme à une grande hauteur du sol. Tous les célibataires sont des Chérubins.

Votre fortune, donne sans doute, à votre femme le droit d’exiger un cabinet de toilette, une salle de bain et l’appartement d’une femme de chambre ; alors, pensez à Suzanne, et ne commettez jamais la faute de pratiquer ce petit appartement-là au-dessous de celui de madame ; mettez-le toujours au-dessus ; et ne craignez pas de déshonorer votre hôtel par de hideuses coupures dans les fenêtres.

Si le malheur veut que ce dangereux appartement communique avec celui de votre femme par un escalier dérobé, consultez long-temps votre architecte ; que son génie s’épuise à rendre à cet escalier sinistre, l’innocence de l’escalier primitif, l’échelle du meunier ; que cet escalier, nous vous en conjurons, n’ait aucune cavité perfide ; que ses marches anguleuses et raides ne présentent jamais cette voluptueuse courbure dont se trouvaient si bien Faublas et Justine en attendant que le marquis de B., fût sorti. Les architectes, aujourd’hui, font des escaliers préférables à des ottomanes. Rétablissez plutôt le vertueux colimaçon de nos ancêtres.

En ce qui concerne les cheminées de l’appartement de madame, vous aurez soin de placer dans les tuyaux une grille en fer à cinq pieds de hauteur au-dessus du manteau de la cheminée, dût-on la sceller de nouveau à chaque ramonage. Si votre femme trouvait cette précaution ridicule, alléguez les nombreux assassinats commis au moyen des cheminées. Presque toutes les femmes ont peur des voleurs.

Le lit est un de ces meubles décisifs dont la structure doit être longuement méditée. Là tout est d’un intérêt capital. Voici les résultats d’une longue expérience. Donnez à ce meuble une forme assez originale pour qu’on puisse toujours le regarder sans déplaisir au milieu des modes qui se succèdent avec rapidité en détruisant les créations précédentes du génie de nos décorateurs, car il est essentiel que votre femme ne puisse pas changer à volonté ce théâtre du plaisir conjugal. La base de ce meuble sera pleine, massive, et ne laissera aucun intervalle perfide entre elle et le parquet. Et souvenez-vous bien que la dona Julia de Byron avait caché don Juan sous son oreiller. Mais il serait ridicule de traiter légèrement un sujet si délicat.


LXII.

Le lit est tout le mariage.




Aussi ne tarderons-nous pas à nous occuper de cette admirable création du génie humain, invention que nous devons inscrire dans notre reconnaissance bien plus haut que les navires, que les armes à feu, que le briquet de Fumade, que les voitures et leurs roues, que les machines à vapeur, à simple ou double pression, à siphon ou à détente, plus haut même que les tonneaux et les bouteilles. D’abord, le lit tient de tout cela pour peu qu’on y réfléchisse ; mais si l’on vient à songer qu’il est notre second père et que la moitié la plus tranquille et la plus agitée de notre existence s’écoule sous sa couronne protectrice, les paroles manquent pour faire son éloge. (Voyez la Méditation XVII, intitulée : Théorie du lit.)

Lorsque la guerre, de laquelle nous parlerons dans notre Troisième Partie, éclatera entre vous et madame, vous aurez toujours d’ingénieux prétextes pour fouiller dans ses commodes et dans ses secrétaires ; car si votre femme s’avisait de vous dérober une statue, il est de votre intérêt de savoir où elle l’a cachée. Un gynécée construit d’après ce système vous permettra de re connaître d’un seul coup d’œil s’il contient deux livres de soie de plus qu’à l’ordinaire. Laissez-y pratiquer une seule armoire, vous êtes perdu ! Accoutumez surtout votre femme, pendant la Lune de Miel, à déployer une excessive recherche dans la tenue des appartements : que rien n’y traîne. Si vous ne l’habituez pas à un soin minutieux, si les mêmes objets ne se retrouvent pas éternellement aux mêmes places, elle vous introduirait un tel désordre, que vous ne pourriez plus voir s’il y a ou non les deux livres de soie de plus ou de moins.

Les rideaux de vos appartements seront toujours en étoffes très-diaphanes, et le soir vous contracterez l’habitude de vous promener de manière à ce que madame ne soit jamais surprise de vous voir aller jusqu’à la fenêtre par distraction. Enfin, pour finir l’article des croisées, faites-les construire dans votre hôtel de telle sorte que l’appui ne soit jamais assez large pour qu’on y puisse placer un sac de farine.

L’appartement de votre femme une fois arrangé d’après ces principes, existât-il dans votre hôtel des niches à loger tous les saints du Paradis, vous êtes en sûreté. Vous pourrez tous les soirs, de concert avec votre ami le concierge, balancer l’entrée par la sortie ; et, pour obtenir des résultats certains, rien ne vous empêcherait même de lui apprendre à tenir un livre de visites en partie double.

Si vous avez un jardin, ayez la passion des chiens. En laissant toujours sous vos fenêtres un de ces incorruptibles gardiens, vous tiendrez en respect le Minotaure, surtout si vous habituez votre ami quadrupède à ne rien prendre de substantiel que de la main de votre concierge, afin que des célibataires sans délicatesse ne puissent pas l’empoisonner.

Toutes ces précautions se prendront naturellement et de manière à n’éveiller aucun soupçon. Si des hommes ont été assez imprudents pour ne pas avoir établi, en se mariant, leur domicile conjugal d’après ces savants principes, ils devront au plus tôt vendre leur hôtel, en acheter un autre, ou prétexter des réparations et remettre la maison à neuf.

Vous bannirez impitoyablement de vos appartements les canapés, les ottomanes, les causeuses, les chaises longues, etc. D’abord, ces meubles ornent maintenant le ménage des épiciers, on les trouve partout, même chez les coiffeurs ; mais c’est essentiellement des meubles de perdition ; jamais je n’ai pu les voir sans frayeur, il m’a toujours semblé y apercevoir le diable avec ses cornes et son pied fourchu.

Après tout rien de si dangereux qu’une chaise, et il est bien malheureux qu’on ne puisse pas enfermer les femmes entre quatre murs !… Quel est le mari qui, en s’asseyant sur une chaise disjointe, n’est pas toujours porté à croire qu’elle a reçu l’instruction du Sopha de Crébillon fils ? Mais nous avons heureusement arrangé vos appartements d’après un système de prévision tel que rien ne peut y arriver de fatal, à moins que vous n’y consentiez par votre négligence.

Un défaut que vous contracterez (et ne vous en corrigez jamais) sera une espèce de curiosité distraite qui vous portera sans cesse à examiner toutes les boîtes, à mettre cen dessus dessous les nécessaires. Vous procéderez à cette visite domiciliaire avec originalité, gracieusement, et chaque fois vous obtiendrez votre pardon en excitant la gaieté de votre femme.

Vous manifesterez toujours aussi l’étonnement le plus profond à l’aspect de chaque meuble nouvellement mis dans cet appartement si bien rangé. Sur-le-champ vous vous en ferez expliquer l’utilité ; puis vous mettrez votre esprit à la torture pour deviner s’il n’a point un emploi tacite, s’il n’enferme pas de perfides cachettes.

Ce n’est pas tout. Vous avez trop d’esprit pour ne pas sentir que votre jolie perruche ne restera dans sa cage qu’autant que cette cage sera belle. Les moindres accessoires respireront donc l’élégance et le goût. L’ensemble offrira sans cesse un tableau simple et gracieux. Vous renouvellerez souvent les tentures et les mousselines. La fraîcheur du décor est trop essentielle pour économiser sur cet article. C’est le mouron matinal que les enfants mettent soigneusement dans la cage de leurs oiseaux, pour leur faire croire à la verdure des prairies. Un appartement de ce genre est alors l’ultima ratio des maris : une femme n’a rien à dire quand on lui a tout prodigué.

Les maris condamnés à habiter des appartements à loyer sont dans la plus horrible de toutes les situations.

Quelle influence heureuse ou fatale le portier ne peut-il pas exercer sur leur sort !

Leur maison ne sera-t-elle pas flanquée à droite et à gauche de deux autres maisons ? Il est vrai qu’en plaçant d’un seul côté l’appartement de leurs femmes, le danger diminuera de moitié ; mais ne sont-ils pas obligés d’apprendre par cœur et de méditer l’âge, l’état, la fortune, le caractère, les habitudes des locataires de la maison voisine et d’en connaître même les amis et les parents ?

Un mari sage ne se logera jamais à un rez-de-chaussée.

Tout homme peut appliquer à son appartement les précautions que nous avons conseillées au propriétaire d’un hôtel, et alors le locataire aura sur le propriétaire cet avantage, qu’un appartement occupant moins d’espace est beaucoup mieux surveillé.




MÉDITATION XV.

DE LA DOUANE.


— Eh ! non, madame, non…

— Car, monsieur, il y aurait là quelque chose de si inconvenant…

— Croyez-vous donc, madame, que nous voulions prescrire de visiter, comme aux barrières, les personnes qui franchissent le seuil de vos appartements ou qui en sortent furtivement, afin de voir s’ils ne vous apportent pas quelque bijou de contrebande ? Eh ! mais il n’y aurait là rien de décent ; et nos procédés, madame, n’auront rien d’odieux, partant rien de fiscal : rassurez-vous.

— Monsieur, la douane conjugale est de tous les expédients de cette Seconde Partie celui qui peut-être réclame de vous le plus de tact, de finesse, et le plus de connaissances acquises a priori, c’est-à-dire avant le mariage. Pour pouvoir exercer, un mari doit avoir fait une étude profonde du livre de Lavater et s’être pénétré de tous ses principes ; avoir habitué son œil et son entendement à juger, à saisir, avec une étonnante promptitude, les plus légers indices physiques par lesquels l’homme trahit sa pensée.

La Physiognomonie de Lavater a créé une véritable science. Elle a pris place enfin parmi les connaissances humaines. Si, d’abord, quelques doutes, quelques plaisanteries accueillirent l’apparition de ce livre ; depuis, le célèbre docteur Gall est venu, par sa belle théorie du crâne, compléter le système du Suisse, et donner de la solidité à ses fines et lumineuses observations. Les gens d’esprit, les diplomates, les femmes, tous ceux qui sont les rares et fervents disciples de ces deux hommes célèbres, ont souvent eu l’occasion de remarquer bien d’autres signes évidents auxquels on reconnaît la pensée humaine. Les habitudes du corps, l’écriture, le son de la voix, les manières ont plus d’une fois éclairé la femme qui aime, le diplomate qui trompe, l’administrateur habile ou le souverain obligés de démêler d’un coup d’œil l’amour, la trahison ou le mérite inconnus. L’homme dont l’âme agit avec force est comme un pauvre ver-luisant qui, à son insu, laisse échapper la lumière par tous ses pores. Il se meut dans une sphère brillante où chaque effort amène un ébranlement dans la lueur et dessine ses mouvements par de longues traces de feu.


Voilà donc tous les éléments des connaissances que vous devez posséder, car la douane conjugale consiste uniquement dans un examen rapide, mais approfondi, de l’état moral et physique de tous les êtres qui entrent et sortent de chez vous, lorsqu’ils ont vu ou vont voir votre femme. Un mari ressemble alors à une araignée qui, au centre de sa toile imperceptible, reçoit une secousse de la moindre mouche étourdie, et, de loin, écoute, juge, voit ou la proie ou l’ennemi.

Ainsi, vous vous procurerez les moyens d’examiner le célibataire qui sonne à votre porte, dans deux situations bien distinctes : quand il va entrer, quand il est entré.

Au moment d’entrer, combien de choses ne dit-il pas sans seulement desserrer les dents !…

Soit que d’un léger coup de main, ou en plongeant ses doigts à plusieurs reprises dans ses cheveux, il en abaisse et en rehausse le toupet caractéristique ;

Soit qu’il fredonne un air italien ou français, joyeux ou triste, d’une voix de ténor, de contr’alto, de soprano, ou de baryton ;

Soit qu’il s’assure si le bout de sa cravate significative est toujours placé avec grâce ;

Soit qu’il aplatisse le jabot bien plissé ou en désordre d’une chemise de jour ou de nuit ;

Soit qu’il cherche à savoir par un geste interrogateur et furtif si sa perruque blonde ou brune, frisée ou plate, est toujours à sa place naturelle ;

Soit qu’il examine si ses ongles sont propres ou bien coupés ;

Soit que d’une main blanche ou peu soignée, bien ou mal gantée, il refrise ou sa moustache ou ses favoris, ou soit qu’il les passe et repasse entre les dents d’un petit peigne d’écaille ;

Soit que, par des mouvements doux et répétés, il cherche à placer son menton dans le centre exact de sa cravate ;

Soit qu’il se dandine d’un pied sur l’autre, les mains dans ses poches ;

Soit qu’il tourmente sa botte, en la regardant, comme s’il se disait : « Eh ! mais, voilà un pied qui n’est certes pas mal tourné !… »

Soit qu’il arrive à pied ou en voiture, qu’il efface ou non la légère empreinte de boue qui salit sa chaussure ;

Soit même qu’il reste immobile, impassible comme un Hollandais qui fume ;

Soit que, les yeux attachés à cette porte, il ressemble à une âme sortant du purgatoire et attendant saint Pierre et ses clefs ;

Soit qu’il hésite à tirer le cordon de la sonnette ; et soit qu’il le saisisse négligemment, précipitamment, familièrement ou comme un homme sûr de son fait ;

Soit qu’il ait sonné timidement, faisant retentir un tintement perdu dans le silence des appartements comme un premier coup de matines en hiver dans un couvent de Minimes ; ou soit qu’après avoir sonné avec vivacité, il sonne encore, impatienté de ne pas entendre les pas d’un laquais ;

Soit qu’il donne à son haleine un parfum délicat en mangeant une pastille de cachundé ;

Soit qu’il prenne d’un air empesé une prise de tabac, en en chassant soigneusement les grains qui pourraient altérer la blancheur de son linge ;

Soit qu’il regarde autour de lui, en ayant l’air d’estimer la lampe de l’escalier, le tapis, la rampe, comme s’il était marchand de meubles, ou entrepreneur de bâtiments ;

Soit enfin que ce célibataire soit jeune ou âgé, ait froid ou chaud, arrive lentement, tristement ou joyeusement, etc.

Vous sentez qu’il y a là, sur la marche de votre escalier, une masse étonnante d’observations.

Les légers coups de pinceau que nous avons essayé de donner à cette figure vous montrent, en elle, un véritable kaléidoscope moral avec ses millions de désinences. Et nous n’avons même pas voulu faire arriver de femme sur ce seuil révélateur ; car nos remarques, déjà considérables, seraient devenues innombrables et légères comme les grains de sable de la mer.

En effet, devant cette porte fermée, un homme se croit entièrement seul ; et, pour peu qu’il attende, il y commence un monologue muet, un soliloque indéfinissable, où tout, jusqu’à son pas, dévoile ses espérances, ses désirs, ses intentions, ses secrets, ses qualités, ses défauts, ses vertus, etc. ; enfin, un homme est, sur un palier, comme une jeune fille de quinze ans dans un confessionnal, la veille de sa première communion.

En voulez-vous la preuve ?… Examinez le changement subit opéré sur cette figure et dans les manières de ce célibataire aussitôt que de dehors il arrive au dedans. Le machiniste de l’Opéra, la température, les nuages ou le soleil, ne changent pas plus vite l’aspect d’un théâtre, de l’atmosphère et du ciel.

À la première dalle de votre antichambre, de toutes les myriades d’idées que ce célibataire vous a trahies avec tant d’innocence sur l’escalier, il ne reste pas même un regard auquel on puisse rattacher une observation. La grimace sociale de convention a tout enveloppé d’un voile épais ; mais un mari habile a dû déjà deviner, d’un seul coup d’œil, l’objet de la visite, et lire dans l’âme de l’arrivant comme dans un livre.

La manière dont on aborde votre femme, dont on lui parle, dont on la regarde, dont on la salue, dont on la quitte… il y a là des volumes d’observations plus minutieuses les unes que les autres.

Le timbre de la voix, le maintien, la gêne, un sourire, le silence même, la tristesse, les prévenances à votre égard, tout est indice, et tout doit être étudié d’un regard, sans effort. Vous devez cacher la découverte la plus désagréable sous l’aisance et le langage abondant d’un homme de salon. Dans l’impuissance où nous nous trouvons d’énumérer les immenses détails du sujet, nous nous en remettons entièrement à la sagacité du lecteur, qui doit apercevoir l’étendue de cette science ; elle commence à l’analyse des regards et finit à la perception des mouvements que le dépit imprime à un orteil caché sous le satin d’un soulier ou sous le cuir d’une botte.

Mais la sortie !… car il faut prévoir le cas où vous aurez manqué votre rigoureux examen au seuil de la porte, et la sortie devient alors d’un intérêt capital, d’autant plus que cette nouvelle étude du célibataire doit se faire avec les mêmes éléments, mais en sens inverse de la première.

Il existe cependant, dans la sortie, une situation toute particulière, c’est le moment où l’ennemi a franchi tous les retranchements dans lesquels il pouvait être observé, et qu’il arrive à la rue !… Là, un homme d’esprit doit deviner toute une visite en voyant un homme sous une porte cochère. Les indices sont bien plus rares, mais aussi quelle clarté ! C’est le dénouement, et l’homme en trahit sur-le-champ la gravité par l’expression la plus simple du bonheur, de la peine ou de la joie.

Les révélations sont alors faciles à recueillir : c’est un regard jeté ou sur la maison, ou sur les fenêtres de l’appartement ; c’est une démarche lente ou oisive ; le frottement des mains du sot, ou la course sautillante du fat, ou la station involontaire de l’homme profondément ému : enfin, vous aviez sur le palier les questions aussi nettement posées que si une académie de province proposait cent écus pour un discours ; à la sortie, les solutions sont claires et précises. Notre tâche serait au-dessus des forces humaines s’il fallait dénombrer les différentes manières dont les hommes trahissent leurs sensations : là, tout est tact et sentiment.

Si vous appliquez ces principes d’observation aux étrangers, à plus forte raison soumettrez-vous votre femme aux mêmes formalités.

Un homme marié doit avoir fait une étude profonde du visage de sa femme. Cette étude est facile, elle est même involontaire et de tous les moments. Pour lui, cette belle physionomie de la femme ne doit plus avoir de mystères. Il sait comment les sensations s’y peignent, et sous quelle expression elles se dérobent au feu du regard.

Le plus léger mouvement de lèvres, la plus imperceptible contraction des narines, les dégradations insensibles de l’œil, l’altération de la voix, et ces nuages indéfinissables qui enveloppent les traits, ou ces flammes qui les illuminent, tout est langage pour vous.

Cette femme est là : tous la regardent, et nul ne peut comprendre sa pensée. Mais, pour vous, la prunelle est plus ou moins colorée, étendue, ou resserrée ; la paupière a vacillé, le sourcil a remué ; un pli, effacé aussi rapidement qu’un sillon sur la mer, a paru sur le front ; la lèvre a été rentrée, elle a légèrement fléchi ou s’est animée… pour vous, la femme a parlé.

Si, dans ces moments difficiles où une femme dissimule en présence de son mari, vous avez l’âme du Sphinx pour la deviner, vous sentez bien que les principes de la douane deviennent un jeu d’enfant à son égard.

En arrivant chez elle ou en sortant, lorsqu’elle se croit seule, enfin votre femme a toute l’imprudence d’une corneille, et se dirait tout haut, à elle-même, son secret : aussi, par le changement subit de ses traits au moment où elle vous voit, contraction qui, malgré la rapidité de son jeu, ne s’opère pas assez vite pour ne pas laisser voir l’expression qu’avait le visage en votre absence, vous devez lire dans son âme comme dans un livre de plain-chant. Enfin votre femme se trouvera souvent sur le seuil aux monologues, et là, un mari peut à chaque instant vérifier les sentiments de sa femme.

Est-il un homme assez insouciant des mystères de l’amour pour n’avoir pas, maintes fois, admiré le pas léger, menu, coquet d’une femme qui vole à un rendez-vous ? Elle se glisse à travers la foule comme un serpent sous l’herbe. Les modes, les étoffes et les piéges éblouissants tendus par les lingères déploient vainement pour elle leurs séductions ; elle va, elle va, semblable au fidèle animal qui cherche la trace invisible de son maître, sourde à tous les compliments, aveugle à tous les regards, insensible même aux légers froissements inséparables de la circulation humaine dans Paris. Oh ! comme elle sent le prix d’une minute ! Sa démarche, sa toilette, son visage commettent mille indiscrétions. Mais, ô quel ravissant tableau pour le flâneur, et quelle page sinistre pour un mari, que la physionomie de cette femme quand elle revient de ce logis secret sans cesse habité par son âme !… Son bonheur est signé jusque dans l’indescriptible imperfection de sa coiffure dont le gracieux édifice et les tresses ondoyantes n’ont pas su prendre, sous le peigne cassé du célibataire, cette teinte luisante, ce tour élégant et arrêté que leur imprime la main sûre de la camériste. Et quel adorable laissez-aller dans la démarche ! comment rendre ce sentiment qui répand de si riches couleurs sur son teint, qui ôte à ses yeux toute leur assurance et qui tient à la mélancolie et à la gaieté, à la pudeur et à l’orgueil par tant de liens !

Ces indices, volés à la Méditation des derniers symptômes, et qui appartiennent à une situation dans laquelle une femme essaie de tout dissimuler, vous permettent de deviner, par analogie, l’opulente moisson d’observations qu’il vous est réservé de recueillir quand votre femme arrive chez elle, et que, le grand crime n’étant pas encore commis, elle livre innocemment le secret de ses pensées. Quant à nous, nous n’avons jamais vu de palier sans avoir envie d’y clouer une rose des vents et une girouette.

Les moyens à employer pour parvenir à se faire dans sa maison une sorte d’observatoire dépendant entièrement des lieux et des circonstances, nous nous en rapportons à l’adresse des jaloux pour exécuter les prescriptions de cette Méditation.




MÉDITATION XVI.

CHARTE CONJUGALE.


J’avoue que je ne connais guère à Paris qu’une seule maison conçue d’après le système développé dans les deux Méditations précédentes. Mais je dois ajouter aussi que j’ai bâti le système d’après la maison. Cette admirable forteresse appartient à un jeune maître des requêtes, ivre d’amour et de jalousie.

Quand il apprit qu’il existait un homme exclusivement occupé de perfectionner le mariage en France, il eut l’honnêteté de m’ouvrir les portes de son hôtel et de m’en faire voir le gynécée. J’admirai le profond génie qui avait si habilement déguisé les précautions d’une jalousie presque orientale sous l’élégance des meubles, sous la beauté des tapis et la fraîcheur des peintures. Je convins qu’il était impossible à sa femme de rendre son appartement complice d’une trahison.

— Monsieur, dis-je à l’Otello du Conseil-d’état qui ne me paraissait pas très-fort sur la haute politique conjugale, je ne doute pas que madame la vicomtesse n’ait beaucoup de plaisir à demeurer au sein de ce petit paradis ; elle doit même en avoir prodigieusement, surtout si vous y êtes souvent ; mais un moment viendra où elle en aura assez ; car, monsieur, on se lasse de tout, même du sublime. Comment ferez-vous alors quand madame la vicomtesse, ne trouvant plus à toutes vos inventions leur charme primitif, ouvrira la bouche pour bâiller, et peut-être pour vous présenter une requête tendant à obtenir l’exercice de deux droits indispensables à son bonheur : la liberté individuelle, c’est-à-dire la faculté d’aller et de venir selon le caprice de sa volonté ; et la liberté de la presse, ou la faculté d’écrire et de recevoir des lettres, sans avoir à craindre votre censure ?…

À peine avais-je achevé ces paroles, que monsieur le vicomte de V me serra fortement le bras, et s’écria : — Et voilà bien l’ingratitude des femmes ! S’il y a quelque chose de plus ingrat qu’un roi, c’est un peuple ; mais, monsieur, la femme est encore plus ingrate qu’eux tous. Une femme mariée en agit avec nous comme les citoyens d’une monarchie constitutionnelle avec un roi : on a beau assurer à ceux-là une belle existence dans un beau pays ; un gouvernement a beau se donner toutes les peines du monde avec des gendarmes, des chambres, une administration et tout l’attirail de la force armée, pour empêcher un peuple de mourir de faim, pour éclairer les villes par le gaz aux dépens des citoyens, pour chauffer tout son monde par le soleil du quarante-cinquième degré de latitude, et pour interdire enfin à tous autres qu’aux percepteurs de demander de l’argent ; il a beau paver, tant bien que mal, des routes,… eh ! bien, aucun des avantages d’une si belle utopie n’est apprécié ! Les citoyens veulent autre chose !… Ils n’ont pas honte de réclamer encore le droit de se promener à volonté sur ces routes, celui de savoir où va l’argent donné aux percepteurs ; et enfin le monarque serait tenu de fournir à chacun une petite part du trône, s’il fallait écouter les bavardages de quelques écrivassiers, ou adopter certaines idées tricolores, espèces de polichinelles que fait jouer une troupe de soi-disant patriotes, gens de sac et de corde, toujours prêts à vendre leurs consciences pour un million, pour une femme honnête ou une couronne ducale.

— Monsieur le vicomte, dis-je en l’interrompant, je suis parfaitement de votre avis sur ce dernier point, mais que ferez-vous pour éviter de répondre aux justes demandes de votre femme ?

— Monsieur, je ferai…, je répondrai comme font et comme répondent les gouvernements, qui ne sont pas aussi bêtes que les membres de l’Opposition voudraient le persuader à leurs commettants. Je commencerai par octroyer solennellement une espèce de constitution, en vertu de laquelle ma femme sera déclarée entièrement libre. Je reconnaîtrai pleinement le droit qu’elle a d’aller où bon lui semble, d’écrire à qui elle veut, et de recevoir des lettres en m’interdisant d’en connaître le contenu. Ma femme aura tous les droits du parlement anglais : je la laisserai parler tant qu’elle voudra, discuter, proposer des mesures fortes et énergiques, mais sans qu’elle puisse les mettre à exécution, et puis après… nous verrons !

— Par saint Joseph !… dis-je en moi-même, voilà un homme qui comprend aussi bien que moi la science du mariage. — Et puis vous verrez, monsieur, répondis-je à haute voix pour obtenir de plus amples révélations, vous verrez que vous serez, un beau matin, tout aussi sot qu’un autre.

— Monsieur, reprit-il gravement, permettez-moi d’achever. Voilà ce que les grands politiques appellent une théorie, mais ils savent faire disparaître cette théorie par la pratique, comme une vraie fumée ; et les ministres possèdent encore mieux que tous les avoués de Normandie l’art d’emporter le fond par la forme. Monsieur de Metternich et monsieur de Pilat, hommes d’un profond mérite, se demandent depuis long-temps si l’Europe est dans son bon sens, si elle rêve, si elle sait où elle va, si elle a jamais raisonné, chose impossible aux masses, aux peuples et aux femmes. Messieurs de Metternich et de Pilat sont effrayés de voir ce siècle-ci poussé par la manie des constitutions, comme le précédent l’était par la philosophie, et comme celui de Luther l’était par la réforme des abus de la religion romaine ; car il semble vraiment que les générations soient semblables à des conspirateurs dont les actions marchent séparément au même but en se passant le mot d’ordre. Mais ils s’effraient à tort, et c’est en cela seulement que je les condamne, car ils ont raison de vouloir jouir du pouvoir, sans que des bourgeois arrivent, à jour fixe, du fond de chacun de leurs six royaumes pour les taquiner. Comment des hommes si remarquables n’ont-ils pas su deviner la profonde moralité que renferme la comédie constitutionnelle, et voir qu’il est de la plus haute politique de laisser un os à ronger au siècle ? Je pense absolument comme eux relativement à la souveraineté. Un pouvoir est un être moral aussi intéressé qu’un homme à sa conservation. Le sentiment de la conservation est dirigé par un principe essentiel, exprimé en trois mots : Ne rien perdre. Pour ne rien perdre, il faut croître, ou rester infini ; car un pouvoir stationnaire est nul. S’il rétrograde, ce n’est plus un pouvoir, il est entraîné par un autre. Je sais, comme ces messieurs, dans quelle situation fausse se trouve un pouvoir infini qui fait une concession ? il laisse naître dans son existence un autre pouvoir dont l’essence sera de grandir. L’un anéantira nécessairement l’autre, car tout être tend au plus grand développement possible de ses forces. Un pouvoir ne fait donc jamais de concessions qu’il ne tente de les reconquérir. Ce combat entre les deux pouvoirs constitue nos gouvernements constitutionnels, dont le jeu épouvante à tort le patriarche de la diplomatie autrichienne, parce que, comédie pour comédie, la moins périlleuse et la plus lucrative est celle que jouent l’Angleterre et la France. Ces deux patries ont dit au peuple : « Tu es libre ! » et il a été content ; il entre dans le gouvernement comme une foule de zéros qui donnent de la valeur à l’unité. Mais le peuple veut-il se remuer, on commence avec lui le drame du dîner de Sancho, quand l’écuyer, devenu souverain de son île en terre-ferme, essaie de manger. Or, nous autres hommes, nous devons parodier cette admirable scène au sein de nos ménages. Ainsi, ma femme a bien le droit de sortir, mais en me déclarant où elle va, comment elle va, pour quelle affaire elle va, et quand elle reviendra. Au lieu d’exiger ces renseignements avec la brutalité de nos polices, qui se perfectionneront sans doute un jour, j’ai le soin de revêtir les formes les plus gracieuses. Sur mes lèvres, dans mes yeux, sur mes traits, se jouent et paraissent tour à tour les accents et les signes de la curiosité et de l’indifférence, de la gravité et de la plaisanterie, de la contradiction et de l’amour. C’est de petites scènes conjugales pleines d’esprit, de finesse et de grâce, qui sont très-agréables à jouer. Le jour où j’ai ôté de dessus la tête de ma femme la couronne de fleurs d’oranger qu’elle portait, j’ai compris que nous avions joué, comme au couronnement d’un roi, les premiers lazzis d’une longue comédie. — J’ai des gendarmes !… J’ai ma garde royale, j’ai mes procureurs généraux, moi !.. reprit-il avec une sorte d’enthousiasme. Est-ce que je souffre jamais que madame aille à pied sans être accompagnée d’un laquais en livrée ? Cela n’est-il pas du meilleur ton ? sans compter l’agrément qu’elle a de dire à tout le monde : — J’ai des gens. Mais mon principe conservateur a été de toujours faire coïncider mes courses avec celles de ma femme, et depuis deux ans j’ai su lui prouver que c’était pour moi un plaisir toujours nouveau de lui donner le bras. S’il fait mauvais à marcher, j’essaie de lui apprendre à conduire avec aisance un cheval fringant ; mais je vous jure que je m’y prends de manière à ce qu’elle ne le sache pas de sitôt !… Si, par hasard ou par l’effet de sa volonté bien prononcée, elle voulait s’échapper sans passe-port, c’est-à-dire dans sa voiture et seule, n’ai-je pas un cocher, un heiduque, un groom ? Alors ma femme peut aller où elle veut, elle emmène toute une sainte hermandad, et je suis bien tranquille… Mais, mon cher monsieur, combien de moyens n’avons-nous pas de détruire la charte conjugale par la pratique, et la lettre par l’interprétation ! J’ai remarqué que les mœurs de la haute société comportent une flânerie qui dévore la moitié de la vie d’une femme, sans qu’elle puisse se sentir vivre. J’ai, pour mon compte, formé le projet d’amener adroitement ma femme jusqu’à quarante ans sans qu’elle songe à l’adultère, de même que feu Musson s’amusait à mener un bourgeois de la rue Saint-Denis à Pierrefitte, sans qu’il se doutât d’avoir quitté l’ombre du clocher de Saint-Leu.

— Comment ! lui dis-je en l’interrompant, auriez-vous par hasard deviné ces admirables déceptions que je me proposais de décrire dans une Méditation, intitulée : Art de mettre la mort dans la vie !… Hélas ! je croyais être le premier qui eût découvert cette science. Ce titre concis m’avait été suggéré par le récit que fit un jeune médecin d’une admirable composition inédite de Crabbe. Dans cet ouvrage, le poète anglais a su personnifier un être fantastique, nommé la Vie dans la Mort. Ce personnage poursuit à travers les océans du monde un squelette animé, appelé la Mort dans la vie. Je me souviens que peu de personnes, parmi les convives de l’élégant traducteur de la poésie anglaise, comprirent le sens mystérieux de cette fable aussi vraie que fantastique. Moi seul, peut-être, plongé dans un silence brute, je songeais à ces générations entières qui, poussées par la VIE, passent sans vivre. Des figures de femmes s’élevaient devant moi par milliers, par myriades, toutes mortes, chagrines, et versant des larmes de désespoir en contemplant les heures perdues de leur jeunesse ignorante. Dans le lointain, je voyais naître une Méditation railleuse, j’en entendais déjà les rires sataniques ; et vous allez sans doute la tuer… Mais voyons, confiez-moi promptement les moyens que vous avez trouvés pour aider une femme à gaspiller les moments rapides où elle est dans la fleur de sa beauté, dans la force de ses désirs… Peut-être m’aurez-vous laissé quelques stratagèmes, quelques ruses à décrire…

Le vicomte se mit à rire de ce désappointement d’auteur, et me dit d’un air satisfait : — Ma femme a, comme toutes les jeunes personnes de notre bienheureux siècle, appuyé ses doigts, pendant trois ou quatre années consécutives, sur les touches d’un piano qui n’en pouvait mais. Elle a déchiffré Beethoven, fredonné les ariettes de Rossini et parcouru les exercices de Crammer. Or, j’ai déjà eu le soin de la convaincre de sa supériorité en musique : pour atteindre à ce but, j’ai applaudi, j’ai écouté sans bâiller les plus ennuyeuses sonates du monde, et je me suis résigné à lui donner une loge aux Bouffons, Aussi ai-je gagné trois soirées paisibles sur les sept que Dieu a crééés dans la semaine. Je suis à l’affût des maisons à musique. À Paris, il existe des salons qui ressemblent exactement à des tabatières d’Allemagne, espèces de Componiums perpétuels où je vais régulièrement chercher des indigestions d’harmonie, que ma femme nomme des concerts. Mais aussi, la plupart du temps, s’enterre-t-elle dans ses partitions…

— Hé ! monsieur, ne connaissez-vous donc pas le danger qu’il y a de développer chez une femme le goût du chant, et de la laisser livrée à toutes les excitations d’une vie sédentaire ?… Il ne vous manquerait plus que de la nourrir de mouton, et de lui faire boire de l’eau…

— Ma femme ne mange jamais que des blancs de volaille, et j’ai soin de toujours faire succéder un bal à un concert, un rout à une représentation des Italiens ! Aussi ai-je réussi à la faire coucher pendant six mois de l’année entre une heure et deux du matin. Ah ! monsieur, les conséquences de ce coucher matinal sont incalculables ! D’abord, chacun de ces plaisirs nécessaires est accordé comme une faveur, et je suis censé faire constamment la volonté de ma femme : alors je lui persuade, sans dire un seul mot, qu’elle s’est constamment amusée depuis six heures du soir, époque de notre dîner et de sa toilette, jusqu’à onze heures du matin, heure à laquelle nous nous levons.

— Ah ! monsieur, quelle reconnaissance ne vous doit-elle pas pour une vie si bien remplie !…

— Je n’ai donc plus guère que trois heures dangereuses à passer ; mais n’a-t-elle pas des sonates à étudier, des airs à répéter ?… N’ai-je pas toujours des promenades au bois de Boulogne à proposer, des calèches à essayer, des visites à rendre, etc. ? Ce n’est pas tout. Le plus bel ornement d’une femme est une propreté recherchée, ses soins à cet égard ne peuvent jamais avoir d’excès ni de ridicule : or, la toilette m’a encore offert les moyens de lui faire consumer les plus beaux moments de sa journée.

— Vous êtes digne de m’entendre !.. m’écriai-je. Eh ! bien, monsieur, vous lui mangerez quatre heures par jour si vous voulez lui apprendre un art inconnu aux plus recherchées de nos petites-maîtresses modernes… Dénombrez à madame de V les étonnantes précautions créées par le luxe oriental des dames romaines, nommez-lui les esclaves employées seulement au bain chez l’impératrice Poppée : les Unctores, les Fricatores, les Alipilariti, les Dropacistae, les Paratiltriae, les Picatrices, les Tractatrices, les essuyeurs en cygne, que sais-je !… Entretenez-la de cette multitude d’esclaves dont la nomenclature a été donnée par Mirabeau dans son Erotika Biblion. Pour qu’elle essaie à remplacer tout ce monde-là, vous aurez de belles heures de tranquillité, sans compter les agréments personnels qui résulteront pour vous de l’importation dans votre ménage du système de ces illustres Romaines, dont les moindres cheveux artistement disposés avaient reçu des rosées de parfums, dont la moindre veine semblait avoir conquis un sang nouveau dans la myrrhe, le lin, les parfums, les ondes, les fleurs, le tout au son d’une musique voluptueuse.

— Eh ! monsieur, reprit le mari qui s’échauffait de plus en plus, n’ai-je pas aussi d’admirables prétextes dans la santé ? Cette santé, si précieuse et si chère, me permet de lui interdire toute sortie par le mauvais temps, et je gagne ainsi un quart de l’année. Et n’ai-je pas su introduire le doux usage de ne jamais sortir l’un ou l’autre sans aller nous donner le baiser d’adieu, en disant : « Mon bon ange, je sors. » Enfin, j’ai su prévoir l’avenir et rendre pour toujours ma femme captive au logis, comme un conscrit dans sa guérite !… Je lui ai inspiré un enthousiasme incroyable pour les devoirs sacrés de la maternité.

— En la contredisant ? demandai-je.

— Vous l’avez deviné !… dit-il en riant. Je lui soutiens qu’il est impossible à une femme du monde de remplir ses obligations envers la société, de mener sa maison, de s’abandonner à tous les caprices de la mode, à ceux d’un mari qu’on aime, et d’élever ses enfants… Elle prétend alors qu’à l’exemple de Caton, qui voulait voir comment la nourrice changeait les langes du grand Pompée, elle ne laissera pas à d’autres les soins les plus minutieux réclamés par les flexibles intelligences et les corps si tendres de ces petits êtres dont l’éducation commence au berceau. Vous comprenez, monsieur, que ma diplomatie conjugale ne me servirait pas à grand’chose, si, après avoir ainsi mis ma femme au secret, je n’usais pas d’un machiavélisme innocent, qui consiste à l’engager perpétuellement à faire ce qu’elle veut, à lui demander son avis en tout et sur tout. Comme cette illusion de liberté est destinée à tromper une créature assez spirituelle, j’ai soin de tout sacrifier pour convaincre madame de V qu’elle est la femme la plus libre qu’il y ait à Paris, et, pour atteindre à ce but, je me garde bien de commettre ces grosses balourdises politiques qui échappent souvent à nos ministres.

— Je vous vois, dis-je, quand vous voulez escamoter un des droits concédés à votre femme par la charte, je vous vois prenant un air doux et mesuré, cachant le poignard sous des roses, et, en le lui plongeant avec précaution dans le cœur, lui demandant d’une voix amie : — Mon ange, te fait-il mal ? Comme ces gens sur le pied desquels on marche, elle vous répond peut-être : — Au contraire ?

Il ne put s’empêcher de sourire, et dit : — Ma femme ne sera-t-elle pas bien étonnée au jugement dernier ?

— Je ne sais pas, lui répondis-je, qui le sera le plus de vous ou d’elle.

Le jaloux fronçait déjà les sourcils, mais sa physionomie redevint sereine quand j’ajoutai : — Je rends grâce, monsieur, au hasard qui m’a procuré le plaisir de faire votre connaissance. Sans votre conversation j’aurais certainement développé moins bien que vous ne l’avez fait quelques idées qui nous étaient communes. Aussi vous demanderai-je la permission de mettre cet entretien en lumière. Là, où nous avons vu de hautes conceptions politiques, d’autres trouveront peut-être des ironies plus ou moins piquantes, et je passerai pour un habile homme aux yeux des deux partis…

Pendant que j’essayais de remercier le vicomte (le premier mari selon mon cœur que j’eusse rencontré), il me promenait encore une fois dans ses appartements, où tout paraissait irréprochable.

J’allais prendre congé de lui, quand, ouvrant la porte d’un petit boudoir, il me le montra d’un air qui semblait dire : — Y a-t-il moyen de commettre là le moindre désordre que mon œil ne sût reconnaître ?

Je répondis à cette muette interrogation par une de ces inclinations de tête que font les convives à leur amphitryon en dégustant un mets distingué.

— Tout mon système, me dit-il à voix basse, m’a été suggéré par trois mots que mon père entendit prononcer à Napoléon en plein Conseil-d’État, lors de la discussion du divorce. — L’adultère, s’écria-t-il, est une affaire de canapé ! Aussi, voyez ! J’ai su transformer ces complices en espions, ajouta le maître des requêtes en me désignant un divan couvert d’un casimir couleur thé, dont les coussins étaient légèrement froissés. — Tenez, cette marque m’apprend que ma femme a eu mal à la tête et s’est reposée là…

Nous fîmes quelques pas vers le divan, et nous vîmes le mot — SOT — capricieusement tracé sur le meuble fatal par quatre

De ces je ne sais quoi, qu’une amante tira

Du verger de Cypris, labyrinthe des fées,

Et qu’un duc autrefois jugea si précieux

Qu’il voulut l’honorer d’une chevalerie,

Illustre et noble confrérie

Moins pleine d’hommes que de Dieux.

— Personne dans ma maison n’a les cheveux noirs ! dit le mari en pâlissant.

Je me sauvai, car je me sentis pris d’une envie de rire que je n’aurais pas facilement comprimé.

— Voilà un homme jugé !… me dis-je. Il n’a fait que préparer d’incroyables plaisirs à sa femme, par toutes les barrières dont il l’a environnée.

Cette idée m’attrista. L’aventure détruisait de fond en comble trois de mes plus importantes Méditations, et l’infaillibilité catholique de mon livre était attaquée dans son essence. J’aurais payé de bien bon cœur la fidélité de la vicomtesse de V de la somme avec laquelle bien des gens eussent voulu lui acheter une seule faute. Mais je devais éternellement garder mon argent.

En effet, trois jours après, je rencontrai le maître des requêtes au foyer des Italiens. Aussitôt qu’il m’aperçut, il accourut à moi. Poussé par une sorte de pudeur, je cherchais à l’éviter ; mais, me prenant le bras : — Ah ! je viens de passer trois cruelles journées !… me dit-il à l’oreille. Heureusement, ma femme est peut-être plus innocente qu’un enfant baptisé d’hier…

— Vous m’avez déjà dit que madame la vicomtesse était très-spirituelle… répliquai-je avec une cruelle bonhomie.

— Oh ! ce soir j’entends volontiers la plaisanterie ; car ce matin, j’ai eu des preuves irrécusables de la fidélité de ma femme. Je m’étais levé de très-bonne heure pour achever un travail pressé… En regardant mon jardin par distraction, j’y vois tout à coup le valet de chambre d’un général, dont l’hôtel est voisin du mien, grimper par-dessus les murs. La soubrette de ma femme, avançant la tête hors du vestibule, caressait mon chien et protégeait la retraite du galant. Je prends mon lorgnon, je le braque sur le maraud… des cheveux de jais !… Ah ! jamais face de chrétien ne m’a fait plus de plaisir à voir !… Mais, comme vous devez le croire, dans la journée les treillages ont été arrachés. — Ainsi, mon cher monsieur, reprit-il, si vous vous mariez, mettez votre chien à la chaîne, et semez des fonds de bouteilles sur tous les chaperons de vos murs…

— Madame la vicomtesse s’est-elle aperçue de vos inquiétudes pendant ces trois jours-ci ?…

— Me prenez-vous pour un enfant ? me dit-il en haussant les épaules… Jamais de ma vie je n’avais été si gai.

— Vous êtes un grand homme inconnu !… m’écriai-je, et vous n’êtes pas…

Il ne me laissa pas achever ; car il disparut en apercevant un de ses amis qui lui semblait avoir l’intention d’aller saluer la vicomtesse.

Que pourrions-nous ajouter qui ne serait une fastidieuse paraphrase des enseignements renfermés dans cette conversation ? Tout y est germe ou fruit. Néanmoins, vous le voyez, ô maris, votre bonheur tient à un cheveu.




MÉDITATION XVII.

THÉORIE DU LIT.


Il était environ sept heures du soir. Assis sur leurs fauteuils académiques, ils décrivaient un demi-cercle devant une vaste cheminée, où brûlait tristement un feu de charbon de terre, symbole éternel du sujet de leurs importantes discussions. À voir les figures graves quoique passionnées de tous les membres de cette assemblée, il était facile de deviner qu’ils avaient à prononcer sur la vie, la fortune et le bonheur de leurs semblables. Ils ne tenaient leurs mandats que de leurs consciences, comme les associés d’un antique et mystérieux tribunal, mais ils représentaient des intérêts bien plus immenses que ceux des rois ou des peuples, ils parlaient au nom des passions et du bonheur des générations infinies qui devaient leur succéder.

Le petit-fils du célèbre BOULLE était assis devant une table ronde, sur laquelle se trouvait la pièce à conviction, exécutée avec une rare intelligence ; moi chétif secrétaire, j’occupais une place à ce bureau afin de rédiger le procès-verbal de la séance.

— Messieurs, dit un vieillard, la première question soumise à vos délibérations se trouve clairement posée dans ce passage d’une lettre écrite à la princesse de Galles, Caroline d’Anspach, par la veuve de Monsieur, frère de Louis XIV, mère du régent.

« La reine d’Espagne a un moyen sûr pour faire dire à son mari tout ce qu’elle veut. Le roi est dévot ; il croirait être damné s’il touchait à une autre femme qu’à la sienne, et ce bon prince est d’une complexion fort amoureuse. La reine obtient ainsi de lui tout ce qu’elle souhaite. Elle a fait mettre des roulettes au lit de son mari. Lui refuse-t-il quelque chose ?… elle pousse le lit loin du sien. Lui accorde-t-il sa demande ? les lits se rapprochent, et elle l’admet dans le sien. Ce qui est la plus grande félicité du roi, qui est extrêmement porté… »

— Je n’irai pas plus loin, messieurs, car la vertueuse franchise de la princesse allemande pourrait être taxée ici d’immoralité.

Les maris sages doivent-ils adopter le lit à roulettes ?… Voilà le problème que nous avons à résoudre.

L’unanimité des votes ne laissa aucun doute. Il me fut ordonné de consigner sur le registre des délibérations que, si deux époux se couchaient dans deux lits séparés et dans une même chambre, les lits ne devaient point avoir de roulettes à équerre.

— Mais sans que la présente décision, fit observer un membre, puisse en rien préjudicier à ce qui sera statué sur la meilleure manière de coucher les époux.

Le président me passa un volume élégamment relié, contenant l’édition originale, publiée en 1788, des lettres de MADAME Charlotte-Élisabeth de Bavière, veuve de MONSIEUR, frère unique de Louis XIV, et pendant que je transcrivais le passage cité, il reprit ainsi : — Mais, messieurs, vous avez dû recevoir à domicile le bulletin sur lequel est consignée la seconde question.

— Je demande la parole… s’écria le plus jeune des jaloux assemblés.

Le président s’assit après avoir fait un geste d’adhésion.

— Messieurs, dit le jeune mari, sommes-nous bien préparés à délibérer sur un sujet aussi grave que celui présenté par l’indiscrétion presque générale des lits ? N’y a-t-il pas là une question plus ample qu’une simple difficulté d’ébénisterie à résoudre ? Pour ma part, j’y vois un problème qui concerne l’intelligence humaine. Les mystères de la conception, messieurs, sont encore enveloppés de ténèbres que la science moderne n’a que faiblement dissipées. Nous ne savons pas jusqu’à quel point les circonstances extérieures agissent sur les animaux microscopiques, dont la découverte est due à la patience infatigable des Hill, des Baker, des Joblot, des Eichorn, des Gleichen, des Spallanzani, surtout de Müller, et, en dernier lieu, de monsieur Bory de Saint-Vincent. L’imperfection du lit renferme une question musicale de la plus haute importance, et, pour mon compte, je déclare que je viens d’écrire en Italie pour obtenir des renseignements certains sur la manière dont y sont généralement établis les lits… Nous saurons incessamment s’il y a beaucoup de tringles, de vis, de roulettes, si les constructions en sont plus vicieuses dans ce pays que partout ailleurs, et si la sécheresse des bois due à l’action du soleil ne produit pas, ab ovo, l’harmonie dont le sentiment inné se trouve chez les Italiens… Par tous ces motifs, je demande l’ajournement.

— Et sommes-nous ici pour prendre l’intérêt de la musique ?… s’écria un gentleman de l’Ouest en se levant avec brusquerie. Il s’agit des mœurs avant tout, et la question morale prédomine toutes les autres…

— Cependant, dit un des membres les plus influents du conseil, l’avis du premier opinant ne me paraît pas à dédaigner. Dans le siècle dernier, messieurs, l’un de nos écrivains le plus philosophiquement plaisant et le plus plaisamment philosophique, Sterne, se plaignait du peu de soin avec lequel se faisaient les hommes : « Ô honte ! s’écria-t-il, celui qui copie la divine physionomie de l’homme reçoit des couronnes et des applaudissements, tandis que celui qui présente la maîtresse pièce, le prototype d’un travail mimique, n’a, comme la vertu, que son œuvre pour récompense !… » Ne faudrait-il pas s’occuper de l’amélioration des races humaines, avant de s’occuper de celle des chevaux ? Messieurs, je suis passé dans une petite ville de l’Orléanais où toute la population est composée de bossus, de gens à mines rechignées ou chagrines, véritables enfants de malheur… Eh ! bien, l’observation du premier opinant me fait souvenir que tous les lits y étaient en très-mauvais état, et que les chambres n’offraient aux yeux des époux que de hideux spectacles… Eh ! messieurs, nos esprits peuvent-ils être dans une situation analogue à celle de nos idées, quand au lieu de la musique des anges, qui voltigent çà et là au sein des cieux où nous parvenons, les notes les plus criardes de la plus importune, de la plus impatientante, de la plus exécrable mélodie terrestre, viennent à détonner ?… Nous devons peut-être les beaux génies qui ont honoré l’humanité à des lits solidement construits, et la population turbulente à laquelle est due la révolution française a peut-être été conçue sur une multitude de meubles vacillants, aux pieds contournés et peu solides ; tandis que les Orientaux, dont les races sont si belles, ont un système tout particulier pour se coucher… Je suis pour l’ajournement.

Et le gentleman s’assit.

Un homme qui appartenait à la secte des Méthodistes se leva.

— Pourquoi changer la question ? Il ne s’agit pas ici d’améliorer la race, ni de perfectionner l’œuvre. Nous ne devons pas perdre de vue les intérêts de la jalousie maritale et les principes d’une saine morale. Ignorez-vous que le bruit dont vous vous plaignez semble plus redoutable à l’épouse incertaine du crime que la voix éclatante de la trompette du jugement dernier ?… Oubliez-vous que tous les procès en criminelle conversation n’ont été gagnés par les maris que grâce à cette plainte conjugale ?… Je vous engage, messieurs, à consulter les divorces de milord Abergaveny, du vicomte Bolingbrocke, celui de la feue reine, celui d’Élisa Draper, celui de madame Harris, enfin tous ceux contenus dans les vingt volumes publiés par… (Le secrétaire n’entendit pas distinctement le nom de l’éditeur anglais.)

L’ajournement fut prononcé. Le plus jeune membre proposa de faire une collecte pour récompenser l’auteur de la meilleure dissertation qui serait adressée à la Société sur cette question, regardée par Sterne comme si importante ; mais à l’issue de la séance, il ne se trouva que dix-huit schellings dans le chapeau du président.

Cette délibération de la société qui s’est récemment formée à Londres pour l’amélioration des mœurs et du mariage, et que lord Byron a poursuivie de ses moqueries, nous a été transmise par les soins de l’honorable W. Hawkins, Esq, cousin-germain du célèbre capitaine Clutterbuck.

Cet extrait peut servir à résoudre les difficultés qui se rencontrent dans la théorie du lit relativement à sa construction.

Mais l’auteur de ce livre trouve que l’association anglaise a donné trop d’importance à cette question préjudicielle. Il existe peut-être autant de bonnes raisons pour être Rossiniste que pour être Solidiste en fait de couchette, et l’auteur avoue qu’il est au-dessous ou au-dessus de lui de trancher cette difficulté. Il pense avec Laurent Sterne qu’il est honteux à la civilisation européenne d’avoir si peu d’observations physiologiques sur la callipédie, et il renonce à donner les résultats de ses méditations à ce sujet parce qu’ils seraient difficiles à formuler en langage de prude, qu’ils seraient peu compris ou mal interprétés. Ce dédain laissera une éternelle lacune en cet endroit de son livre ; mais il aura la douce satisfaction de léguer un quatrième ouvrage au siècle suivant qu’il enrichit ainsi de tout ce qu’il ne fait pas, magnificence négative dont l’exemple sera suivi par tous ceux qui disent avoir beaucoup d’idées.

La théorie du lit va nous donner à résoudre des questions bien plus importantes que celles offertes à nos voisins par les roulettes et par les murmures de la criminelle conversation.

Nous ne reconnaissons que trois manières d’organiser un lit (dans le sens général donné à ce mot) chez les nations civilisées, et principalement pour les classes privilégiées, auxquelles ce livre est adressé.

Ces trois manières sont :

1º LES DEUX LITS JUMEAUX,

2º DEUX CHAMBRES SÉPARÉES,

3º UN SEUL ET MÊME LIT.

Avant de nous livrer à l’examen de ces trois modes de cohabitation qui, nécessairement, doivent exercer des influences bien diverses sur le bonheur des femmes et des maris, nous devons jeter un rapide coup d’œil sur l’action du lit et sur le rôle qu’il joue dans l’économie politique de la vie humaine.

Le principe le plus incontestable en cette matière est que le lit a été inventé pour dormir.

Il serait facile de prouver que l’usage de coucher ensemble ne s’est établi que fort tard entre les époux, par rapport à l’ancienneté du mariage.

Par quels syllogismes l’homme est-il arrivé à mettre à la mode une pratique si fatale au bonheur, à la santé, au plaisir, à l’amour-propre même ?… Voilà ce qu’il serait curieux de rechercher.

Si vous saviez qu’un de vos rivaux a trouvé le moyen de vous exposer, à la vue de celle qui vous est chère, dans une situation où vous étiez souverainement ridicule : par exemple, pendant que vous aviez la bouche de travers comme celle d’un masque de théâtre, ou pendant que vos lèvres éloquentes, semblables au bec en cuivre d’une fontaine avare, distillaient goutte à goutte une eau pure ; vous le poignarderiez peut-être. Ce rival est le sommeil. Existe-t-il au monde un homme qui sache bien comment il est et ce qu’il fait quand il dort ?…

Cadavres vivants, nous sommes la proie d’une [un] puissance inconnue qui s’empare de nous malgré nous, et se manifeste par les effets les plus bizarres : les uns ont le sommeil spirituel et les autres un sommeil stupide.

Il y a des gens qui reposent la bouche ouverte de la manière la plus niaise.

Il en est d’autres qui ronflent à faire trembler les planchers.

La plupart ressemblent à ces jeunes diables que Michel-Ange a sculptés, tirant la langue pour se moquer des passants.

Je ne connais qu’une seule personne au monde qui dorme noblement, c’est l’Agamemnon que Guérin a montré couché dans son lit au moment où Clytemnestre, poussée par Egisthe, s’avance pour l’assassiner. Aussi ai-je toujours ambitionné de me tenir sur mon oreiller comme se tient le roi des rois, dès que j’aurai la terrible crainte d’être vu, pendant mon sommeil, par d’autres yeux que par ceux de la Providence. De même aussi, depuis le jour où j’ai vu ma vieille nourrice soufflant des pois, pour me servir d’une expression populaire mais consacrée, ai-je aussitôt ajouté, dans la litanie particulière que je récite à saint Honoré, mon patron, une prière pour qu’il me garantisse de cette piteuse éloquence.

Qu’un homme se réveille le matin, en montrant une figure hébétée, grotesquement coiffée d’un madras qui tombe sur la tempe gauche en manière de bonnet de police, il est certainement bien bouffon, et il serait difficile de reconnaître en lui cet époux glorieux célébré par les strophes de Rousseau ; mais enfin il y a une lueur de vie à travers la bêtise de cette face à moitié morte… Et si vous voulez recueillir d’admirables charges, artistes, voyagez en malle-poste, et à chaque petit village où le courrier réveille un buraliste, examinez ces têtes départementales !…Mais, fussiez-vous cent fois plus plaisant que ces visages bureaucratiques, au moins vous avez alors la bouche fermée, les yeux ouverts, et votre physionomie a une expression quelconque… Savez-vous comment vous étiez une heure avant votre réveil, ou pendant la première heure de votre sommeil, quand, ni homme, ni animal, vous tombiez sous l’empire des songes qui viennent par la porte de corne ?… Ceci est un secret entre votre femme et Dieu !

Était-ce donc pour s’avertir sans cesse de l’imbécillité du sommeil que les Romains ornaient le chevet de leurs lits d’une tête d’âne ?… Nous laisserons éclaircir ce point par messieurs les membres composant l’académie des inscriptions.

Assurément, le premier qui s’avisa, par l’inspiration du diable, de ne pas quitter sa femme, même pendant le sommeil, devait savoir dormir en perfection. Maintenant, vous n’oublierez pas de compter au nombre des sciences qu’il faut posséder, avant d’entrer en ménage, l’art de dormir avec élégance. Aussi mettons-nous ici, comme un appendice à l’axiome XXV du Catéchisme Conjugal, les deux aphorismes suivants :

Un mari doit avoir le sommeil aussi léger que celui d’un dogue, afin de ne jamais se laisser voir endormi.

Un homme doit s’habituer dès son enfance à coucher tête nue.

Quelques poètes voudront voir, dans la pudeur, dans les prétendus mystères de l’amour, une cause à la réunion des époux dans un même lit ; mais il est reconnu que si l’homme a primitivement cherché l’ombre des cavernes, la mousse des ravins, le toit siliceux des antres pour protéger ses plaisirs, c’est parce que l’amour le livre sans défense à ses ennemis. Non, il n’est pas plus naturel de mettre deux têtes sur un même oreiller qu’il n’est raisonnable de s’entortiller le cou d’un lambeau de mousseline. Mais la civilisation est venue, elle a renfermé un million d’hommes dans quatre lieues carrées ; elle les a parqués dans des rues, dans des maisons, dans des appartements, dans des chambres, dans des cabinets de huit pieds carrés ; encore un peu, elle essaiera de les faire rentrer les uns dans les autres comme les tubes d’une lorgnette.

De là et de bien d’autres causes encore, comme l’économie, la peur, la jalousie mal entendue, est venue la cohabition des époux ; et cette coutume a créé la périodicité et la simultanéité du lever et du coucher.

Et voilà donc la chose la plus capricieuse du monde, voilà donc le sentiment le plus éminemment mobile, qui n’a de prix que par ses inspirations chatouilleuses, qui ne tire son charme que de la soudaineté des désirs, qui ne plaît que par la vérité de ses expansions, voilà l’amour, enfin, soumis à une règle monastique et à la géométrie du bureau des longitudes !

Père, je haïrais l’enfant qui, ponctuel comme une horloge, aurait, soir et matin, une explosion de sensibilité, en venant me dire un bonjour ou un bonsoir commandés. C’est ainsi que l’on étouffe tout ce qu’il y a de généreux et d’instantané dans les sentiments humains. Jugez par là de l’amour à heure fixe !

Il n’appartient qu’à l’auteur de toutes choses de faire lever et coucher le soleil, soir et matin, au milieu d’un appareil toujours splendide, toujours nouveau, et personne ici-bas, n’en déplaise à l’hyperbole de Jean-Baptiste Rousseau, ne peut jouer le rôle du soleil.

Il résulte de ces observations préliminaires qu’il n’est pas naturel de se trouver deux sous la couronne d’un lit ;

Qu’un homme est presque toujours ridicule endormi ;

Qu’enfin la cohabitation constante présente pour les maris des dangers inévitables.

Nous allons donc essayer d’accommoder nos usages aux lois de la nature, et de combiner la nature et les usages de manière à faire trouver à un époux un utile auxiliaire et des moyens de défense dans l’acajou de son lit.



§ I. — LES DEUX LITS JUMEAUX.


Si le plus brillant, le mieux fait, le plus spirituel des maris veut se voir minotauriser au bout d’un an de ménage, il y parviendra infailliblement s’il a l’imprudence de réunir deux lits sous le dôme voluptueux d’une même alcôve.

L’arrêt est concis, en voici les motifs :

Le premier mari auquel est due l’invention des lits jumeaux était sans doute un accoucheur qui, craignant les tumultes involontaires de son sommeil, voulut préserver l’enfant porté par sa femme des coups de pied qu’il aurait pu lui donner.

Mais non, c’était plutôt quelque prédestiné qui se défiait d’un mélodieux catarrhe ou de lui-même.

Peut-être était-ce aussi un jeune homme qui, redoutant l’excès même de sa tendresse, se trouvait toujours, ou sur le bord du lit près de tomber, ou trop voisin de sa délicieuse épouse dont il troublait le sommeil.

Mais ne serait-ce pas une Maintenon aidée par un confesseur, ou plutôt une femme ambitieuse qui voulait gouverner son mari ?… Ou, plus sûrement, une jolie petite Pompadour attaquée de cette infirmité parisienne si plaisamment exprimée par monsieur de Maurepas dans ce quatrain qui lui valut sa longue disgrâce, et qui contribua certainement aux malheurs du règne de Louis XVI. Iris, on aime vos appas, vos grâces sont vives et franches ; et les fleurs naissant sous vos pas, mais ce sont des fleurs…

Enfin pourquoi ne serait-ce pas un philosophe épouvanté du désenchantement que doit éprouver une femme à l’aspect d’un homme endormi ? Et, celui-là se sera toujours roulé dans sa couverture, sans bonnet sur la tête.

Auteur inconnu de cette jésuitique méthode, qui que tu sois, au nom du diable, salut et fraternité !… Tu as été la cause de bien des malheurs. Ton œuvre porte le caractère de toutes les demi-mesures ; elle ne satisfait à rien et participe aux inconvénients des deux autres partis sans en donner les bénéfices.

Comment l’homme du dix-neuvième siècle, comment cette créature souverainement intelligente qui a déployé une puissance surnaturelle, qui a usé les ressources de son génie à déguiser le mécanisme de son existence, à déifier ses besoins pour ne pas les mépriser, allant jusqu’à demander à des feuilles chinoises, à des fèves égyptiennes, à des graines du Mexique, leurs parfums, leurs trésors, leurs âmes ; allant jusqu’à ciseler les cristaux, tourner l’argent, fondre l’or, peindre l’argile, et solliciter enfin tous les arts pour décorer, pour agrandir son bol alimentaire ! comment ce roi, après avoir caché sous les plis de la mousseline, couvert de diamants, parsemé de rubis, enseveli sous le lin, sous les trames du coton, sous les riches couleurs de la soie, sous les dessins de la dentelle, la seconde de ses pauvretés, peut-il venir la faire échouer avec tout ce luxe sur deux bois de lit ?… À quoi bon rendre l’univers entier complice de notre existence, de nos mensonges, de cette poésie ? À quoi bon faire des lois, des morales, des religions, si l’invention d’un tapissier (c’est peut-être un tapissier qui a inventé les lits jumeaux) ôte à notre amour toutes ses illusions, le dépouille de son majestueux cortége et ne lui laisse que ce qu’il a de plus laid et de plus odieux ? car, c’est là toute l’histoire des deux lits.



LXIII.

Paraître sublime ou grotesque, voilà l’alternative à laquelle nous réduit un désir.

Partagé, notre amour est sublime ; mais couchez dans deux lits jumeaux, et le vôtre sera toujours grotesque. Les contre-sens auxquels cette demi-séparation donne lieu peuvent se réduire à deux situations, qui vont nous révéler les causes de bien des malheurs.

Vers minuit, une jeune femme met ses papillottes en bâillant. J’ignore si sa mélancolie provient d’une migraine près de fondre sur la droite ou sur la gauche de sa cervelle, ou si elle est dans un de ces moments d’ennui pendant lesquels nous voyons tout en noir ; mais, à l’examiner se coiffant de nuit avec négligence, à la regarder levant languissamment la jambe pour la dépouiller de sa jarretière, il me semble évident qu’elle aimerait mieux se noyer que de ne pas retremper sa vie décolorée dans un sommeil réparateur. Elle est en cet instant sous je ne sais quel degré du pôle nord, au Spitzberg ou au Groënland. Insouciante et froide, elle s’est couchée en pensant peut-être, comme l’eût fait madame Gauthier Shandy, que le lendemain est un jour de maladie, que son mari rentre bien tard, que les œufs à la neige qu’elle a mangés n’étaient pas assez sucrés, qu’elle doit plus de cinq cents francs à sa couturière ; elle pense enfin à tout ce qu’il vous plaira de supposer que pense une femme ennuyée. Arrive, sur ces entrefaites, un gros garçon de mari, qui, à la suite d’un rendez-vous d’affaires, a pris du punch et s’est émancipé. Il se déchausse, il met ses habits sur les fauteuils, laisse ses chaussettes sur une causeuse, son tire-bottes devant la cheminée ; et, tout en achevant de s’affubler la tête d’un madras rouge, sans se donner la peine d’en cacher les coins, il lance à sa femme quelques phrases à points d’interjection, petites douceurs conjugales, qui font quelquefois toute la conversation d’un ména ge à ces heures crépusculaires où la raison endormie ne brille presque plus dans notre machine. — Tu es couchée ! — Diable, il fait froid ce soir ! — Tu ne dis rien, mon ange ! — Tu es déjà roulée dans ton lit !… — Sournoise ! tu fais semblant de dormir !… Ces discours sont entrecoupés de bâillements ; et, après une infinité de petits événements qui, selon les habitudes de chaque ménage, doivent diversifier cette préface de la nuit, voilà mon homme qui fait rendre un son grave à son lit en s’y plongeant. Mais voici venir sur la toile fantastique que nous trouvons comme tendue devant nous, en fermant les yeux, voici venir les images séduisantes de quelques jolis minois, de quelques jambes élégantes ; voici les amoureux contours qu’il a vus pendant le jour. Il est assassiné par d’impétueux désirs… Il tourne les yeux vers sa femme. Il aperçoit un charmant visage encadré par les broderies les plus délicates ; tout endormi qu’il puisse être, le feu de son regard semble brûler les ruches de dentelle qui cachent imparfaitement les yeux ; enfin des formes célestes sont accusées par les plis révélateurs du couvre-pied… — Ma Minette ?… — Mais je dors, mon ami.. Comment débarquer dans cette Laponie ? Je vous fais jeune, beau, plein d’esprit, séduisant. Comment franchirez-vous le détroit qui sépare le Groënland de l’Italie ? L’espace qui se trouve entre le paradis et l’enfer n’est pas plus immense que la ligne qui empêche vos deux lits de n’en faire qu’un seul ; car votre femme est froide, et vous êtes livré à toute l’ardeur d’un désir. N’y eût-il que l’action technique d’enjamber d’un lit à un autre, ce mouvement place un mari coiffé d’un madras dans la situation la plus disgracieuse du monde. Le danger, le peu de temps, l’occasion, tout, entre amants, embellit les malheurs de ces situations, car l’amour a un manteau de pourpre et d’or qu’il jette sur tout, même sur les fumants décombres d’une ville prise d’assaut ; tandis que, pour ne pas apercevoir des décombres sur les plus riants tapis, sous les plis les plus séduisants de la soie, l’hymen a besoin des prestiges de l’amour. Ne fussiez-vous qu’une seconde a entrer dans les possessions de votre femme, le DEVOIR, cette divinité du mariage, a le temps de lui apparaître dans toute sa laideur.

Ah ! devant une femme froide, combien un homme ne doit-il pas paraître insensé quand le désir le rend successivement colère et tendre, insolent et suppliant, mordant comme une épigramme et doux comme un madrigal ; quand il joue enfin, plus ou moins spirituellement la scène où, dans Venise sauvée, le génie d’Otway [Orway] nous a représenté le sénateur Antonio répétant cent fois aux pieds d’Aquilina : Aquilina, Quilina, Lina, Lina, Nacki, Aqui, Nacki ! sans obtenir autre chose que des coups de fouet quand il s’avise de faire le chien. Aux yeux de toute femme, même de sa femme légitime, plus un homme est passionné dans cette circonstance, plus on le trouve bouffon. Il est odieux quand il ordonne, il est minotaurisé s’il abuse de sa puissance. Ici, souvenez-vous de quelques aphorismes du Catéchisme Conjugal, et vous verrez que vous en violez les préceptes les plus sacrés. Qu’une femme cède ou ne cède pas, les deux lits jumeaux mettent dans le mariage quelque chose de si brusque, de si clair, que la femme la plus chaste et le mari le plus spirituel arrivent à l’impudeur.

Cette scène qui se représente de mille manières et à laquelle mille autres incidents peuvent donner naissance, a pour pendant l’autre situation, moins plaisante, mais plus terrible.

Un soir que je m’entretenais de ces graves matières avec feu M. le comte de Nocé, de qui j’ai déjà eu l’occasion de parler, un grand vieillard à cheveux blancs, son ami intime, et que je ne nommerai pas, parce qu’il vit encore, nous examina d’un air assez mélancolique. Nous devinâmes qu’il allait raconter quelque anecdote scandaleuse, et alors nous le contemplâmes à peu près comme le sténographe du Moniteur doit regarder monter à la tribune un ministre dont l’improvisation lui a été communiquée. Le conteur était un vieux marquis émigré, dont la fortune, la femme et les enfants avaient péri dans les désastres de la révolution. La marquise ayant été une des femmes les plus inconséquentes du temps passé, il ne manquait pas d’observations sur la nature féminine. Arrivé à un âge auquel on ne voit plus les choses que du fond de la fosse, il parlait de lui-même comme s’il eût été question de Marc-Antoine ou de Cléopâtre.

— Mon jeune ami (me fit-il l’honneur de me dire, car c’était moi qui avais clos la discussion), vos réflexions me rappellent une soirée où l’un de mes amis se conduisit de manière à perdre pour toujours l’estime de sa femme. Or dans ce temps-là une femme se vengeait avec une merveilleuse facilité, car il n’y avait pas loin de la coupe à la bouche. Mes époux couchaient précisément dans deux lits séparés, mais réunis sous le ciel d’une même alcôve. Ils rentraient d’un bal très-brillant donné par le comte de Mercy, ambassadeur de l’empereur. Le mari avait perdu une assez forte somme au jeu, de manière qu’il était complétement absorbé par ses réflexions. Il s’agissait de payer six mille écus le lendemain !… et, tu t’en souviens, Nocé ? l’on n’aurait pas quelquefois trouvé cent écus en rassemblant les ressources de dix mousquetaires… La jeune femme, comme cela ne manque jamais d’arriver dans ces cas-là, était d’une gaieté désespérante. — Donnez à monsieur le marquis, dit-elle au valet de chambre, tout ce qu’il faut pour sa toilette. Dans ce temps-là l’on s’habillait pour la nuit. Ces paroles assez extraordinaires ne tirèrent point mon mari de sa léthargie. Alors voilà madame qui, aidée de sa femme de chambre, se met à faire mille coquetteries. Étais-je à votre goût ce soir ?… demanda-t-elle. — Vous me plaisez toujours !… répondit le marquis en continuant de se promener de long en large. — Vous êtes bien sombre !… Parlez-moi donc, beau ténébreux !… dit-elle en se plaçant devant lui, dans le négligé le plus séduisant. Mais vous n’aurez jamais une idée de toutes les sorcelleries de la marquise ; il faudrait l’avoir connue. — Eh ! c’est une femme que tu as vue, Nocé !… dit-il avec un sourire assez railleur. Enfin, malgré sa finesse et sa beauté, toutes ses malices échouèrent devant les six mille écus qui ne sortaient pas de la tête de cet imbécile de mari, et elle se mit au lit toute seule. Mais les femmes ont toujours une bonne provision de ruses ; aussi, au moment où mon homme fit mine de monter dans son lit, la marquise de s’écrier : Oh ! que j’ai froid !… — Et moi aussi ! reprit-il. Mais comment nos gens ne bassinent-ils pas nos lits ?… Et voilà que je sonne…

Le comte de Nocé ne put s’empêcher de rire, et le vieux marquis interdit s’arrêta.

Ne pas deviner les désirs d’une femme, ronfler quand elle veille, être en Sibérie quand elle est sous le tropique, voilà les moindres inconvénients des lits jumeaux. Que ne hasardera pas une femme passionnée quand elle aura reconnu que son mari a le sommeil dur ?…

Je dois à Beyle une anecdote italienne, à laquelle son débit sec et sarcastique prêtait un charme infini quand il me la raconta comme un exemple de hardiesse féminine.

Ludovico a son palais à un bout de la ville de Milan, à l’autre est celui de la comtesse Pernetti. À minuit, au péril de sa vie, Ludovico, résolu à tout braver pour contempler pendant une seconde un visage adoré, s’introduit dans le palais de sa bien-aimée, comme par magie. Il arrive auprès de la chambre nuptiale. Elisa Pernetti, dont le cœur a partagé peut-être le désir de son amant, entend le bruit de ses pas et reconnaît la démarche. Elle voit à travers les murs une figure enflammée d’amour. Elle se lève du lit conjugal. Aussi légère qu’une ombre, elle atteint au seuil de la porte, embrasse d’un regard Ludovico tout entier, lui saisit la main, lui fait signe, l’entraîne : — Mais il te tuera !… dit-il. — Peut-être.

Mais tout cela n’est rien. Accordons à beaucoup de maris un sommeil léger. Accordons-leur de dormir sans ronfler et de toujours deviner sous quel degré de latitude se trouveront leurs femmes ! Bien plus, toutes les raisons que nous avons données pour condamner les lits jumeaux seront, si l’on veut, d’un faible poids. Eh ! bien, une dernière considération doit faire proscrire l’usage des lits réunis dans l’enceinte d’une même alcôve.

Dans la situation où se trouve un mari, nous avons considéré le lit nuptial comme un moyen de défense. C’est au lit seulement qu’il peut savoir chaque nuit si l’amour de sa femme croît ou décroît. Là est le baromètre conjugal. Or, coucher dans deux lits jumeaux, c’est vouloir tout ignorer. Vous apprendrez, quand il s’agira de la guerre civile (voir la Troisième Partie), de quelle incroyable utilité est un lit, et combien de secrets une femme y révèle involontairement.

Ainsi ne vous laissez jamais séduire par la fausse bonhomie des lits jumeaux.

C’est l’invention la plus sotte, la plus perfide et la plus dangereuse qui soit au monde. Honte et anathème à qui l’imagina !

Mais autant cette méthode est pernicieuse aux jeunes époux, autant elle est salutaire et convenable pour ceux qui atteignent à la vingtième année de leur mariage. Le mari et la femme font alors bien plus commodément les duos que nécessitent leurs catarrhes respectifs. Ce sera quelquefois à la plainte que leur arrachent, soit un rhumatisme, soit une goutte opiniâtre, ou même à la demande d’une prise de tabac, qu’ils pourront devoir les laborieux bienfaits d’une nuit animée par un reflet de leurs premières amours, si toutefois la toux n’est pas inexorable.

Nous n’avons pas jugé à propos de mentionner les exceptions qui, parfois, autorisent un mari à user des deux lits jumeaux. C’est des calamités à subir. Cependant l’opinion de Bonaparte était qu’une fois qu’il y avait eu échange d’âme et de transpiration (telles sont ses paroles), rien, pas même la maladie, ne devait séparer les époux. Cette matière est trop délicate pour qu’il soit possible de la soumettre à des principes.

Quelques têtes étroites pourront objecter aussi qu’il existe plusieurs familles patriarcales dont la jurisprudence érotique est inébranlable sur l’article des alcôves à deux lits, et qu’on y est heureux de père en fils. Mais, pour toute réponse, l’auteur déclare qu’il connaît beaucoup de gens très-respectables qui passent leur vie à aller voir jouer au billard.

Ce mode de coucher doit donc être désormais jugé pour tous les bons esprits, et nous allons passer à là seconde manière dont s’organise une couche nuptiale.




§ II. — DES CHAMBRES SÉPARÉES.


Il n’existe pas en Europe cent maris par nation qui possèdent assez bien la science du mariage, ou de la vie, si l’on veut, pour pouvoir habiter un appartement séparé de celui de leurs femmes.

Savoir mettre en pratique ce système !… c’est le dernier degré de la puissance intellectuelle et virile.

Deux époux qui habitent séparés ont, ou divorcé, ou su trouver le bonheur. Ils s’exècrent ou ils s’adorent.

Nous n’entreprendrons pas de déduire ici les admirables préceptes de cette théorie, dont le but est de rendre la constance et la fidélité une chose facile et délicieuse. Cette réserve est respect, et non pas impuissance en l’auteur. Il lui suffit d’avoir proclamé que, par ce système seul, deux époux peuvent réaliser les rêves de tant de belles âmes : il sera compris de tous les fidèles.

Quant aux profanes !.. il aura bientôt fait justice de leurs interrogations curieuses, en leur disant que le but de cette institution est de donner le bonheur à une seule femme. Quel est celui d’entre eux qui voudrait priver la société de tous les talents dont il se croit doué, au profit de qui ?… d’une femme !… Cependant rendre sa compagne heureuse est le plus beau titre de gloire à produire à la vallée de Josaphat, puisque, selon la Genèse, Ève n’a pas été satisfaite du paradis terrestre. Elle y a voulu goûter le fruit détendu, éternel emblème de l’adultère.

Mais il existe une raison péremptoire qui nous interdit de développer cette brillante théorie. Elle serait un hors-d’œuvre en cet ouvrage. Dans la situation où nous avons supposé que se trouvait un ménage, l’homme assez imprudent pour coucher loin de sa femme ne mériterait même pas de pitié pour un malheur qu’il aurait appelé.

Résumons-nous donc.

Tous les hommes ne sont pas assez puissants pour entreprendre d’habiter un appartement séparé de celui de leurs femmes ; tandis que tous les hommes peuvent se tirer tant bien que mal des difficultés qui existent à ne faire qu’un seul lit.

Nous allons donc nous occuper de résoudre les difficultés que des esprits superficiels pourraient apercevoir dans ce dernier mode, pour lequel notre prédilection est visible.

Mais que ce paragraphe, en quelque sorte muet, abandonné par nous aux commentaires de plus d’un ménage, serve de piédestal à la figure imposante de Lycurgue, celui des législateurs antiques à qui les Grecs durent les pensées les plus profondes sur le mariage. Puisse son système être compris par les générations futures ! Et si les mœurs modernes comportent trop de mollesse pour l’adopter tout entier, que du moins elles s’imprègnent du robuste esprit de cette admirable législation.




§ III. — D’UN SEUL ET MÊME LIT.


Par une nuit du mois de décembre, le grand Frédéric, ayant contemplé le ciel dont toutes les étoiles distillaient cette lumière vive et pure qui annonce un grand froid, s’écria : « Voilà un temps qui vaudra bien des soldats à la Prusse !… »

Le roi exprimait là, dans une seule phrase, l’inconvénient principal que présente la cohabitation constante des époux. Permis à Napoléon et à Frédéric d’estimer plus ou moins une femme suivant le nombre de ses enfants ; mais un mari de talent doit, d’après les maximes de la Méditation XIIIe, ne considérer la fabrication d’un enfant que comme un moyen de défense, et c’est à lui de savoir s’il est nécessaire de le prodiguer.

Cette observation mène à des mystères auxquels la Muse physiologique doit se refuser. Elle a bien consenti à entrer dans les chambres nuptiales quand elles sont inhabitées ; mais, vierge et prude, elle rougit à l’aspect des jeux de l’amour.

Puisque c’est à cet endroit du livre que la Muse s’avise de porter de blanches mains à ses yeux pour ne plus rien voir, comme une jeune fille, à travers les interstices ménagés entre ses doigts effilés, elle profitera de cet accès de pudeur pour faire une réprimande à nos mœurs.

En Angleterre, la chambre nuptiale est un lieu sacré. Les deux époux seuls ont le privilége d’y entrer, et même plus d’une lady fait, dit-on, son lit elle-même. De toutes les manies d’outre-mer pourquoi la seule que nous ayons dédaignée est-elle précisément celle dont la grâce et le mystère auraient dû plaire à toutes les âmes tendres du continent ? Les femmes délicates condamnent l’impudeur avec laquelle on introduit en France les étrangers dans le sanctuaire du mariage. Pour nous, qui avons énergiquement anathématisé les femmes qui promènent leur grossesse avec emphase, notre opinion n’est pas douteuse. Si nous voulons que le célibat respecte le mariage, il faut aussi que les gens mariés aient des égards pour l’inflammabilité des garçons.

Coucher toutes les nuits avec sa femme peut paraître, il faut l’avouer, l’acte de la fatuité la plus insolente.

Bien des maris vont se demander comment un homme qui a la prétention de perfectionner le mariage ose prescrire à un époux un régime qui serait la perte d’un amant.

Cependant telle est la décision du docteur ès arts et sciences conjugales.

D’abord, à moins de prendre la résolution de ne jamais coucher chez soi, ce parti est le seul qui reste à un mari, puisque nous avons démontré les dangers des deux systèmes précédents. Nous devons donc essayer de prouver que cette dernière manière de se coucher offre plus d’avantages et moins d’inconvénients que les deux premières, relativement à la crise dans laquelle se trouve un ménage.

Nos observations sur les lits jumeaux ont dû apprendre aux maris qu’ils sont en quelque sorte obligés d’être toujours montés au degré de chaleur qui régit l’harmonieuse organisation de leurs femmes : or il nous semble que cette parfaite réalité de sensations doit s’établir assez naturellement sous la blanche égide qui les couvre de son lin protecteur ; et c’est déjà un immense avantage.

En effet, rien n’est plus facile que de vérifier à toute heure le degré d’amour et d’expansion auquel une femme arrive quand le même oreiller reçoit les têtes des deux époux.

L’homme (nous parlons ici de l’espèce) marche avec un bordereau toujours fait, qui accuse net et sans erreur la somme de sensualité dont il est porteur. Ce mystérieux gynomètre est tracé dans le creux de la main. La main est effectivement celui de nos organes qui traduit le plus immédiatement nos affections sensuelles. La chirologie est un cinquième ouvrage que je lègue à mes successeurs, car je me contenterai de n’en faire apercevoir ici que les éléments utiles à mon sujet.

La main est l’instrument essentiel du toucher. Or le toucher est le sens qui remplace le moins imparfaitement tous les autres, par lesquels il n’est jamais suppléé. La main ayant seule exécuté tout ce que l’homme a conçu jusqu’ici, elle est en quelque sorte l’action même. La somme entière de notre force passe par elle, et il est à remarquer que les hommes à puissante intelligence ont presque tous eu de belles mains, dont la perfection est le caractère distinctif d’une haute destinée. Jésus-Christ a fait tous ses miracles par l’imposition des mains. La main transsude la vie, et partout où elle se pose, elle laisse des traces d’un pouvoir magique ; aussi est-elle de moitié dans tous les plaisirs de l’amour. Elle accuse au médecin tous les mystères de notre organisme. Elle exhale, plus qu’une autre partie du corps, les fluides nerveux ou la substance inconnue qu’il faut appeler volonté à défaut d’autre terme. L’œil peut peindre l’état de notre âme ; mais la main trahit tout à la fois les secrets du corps et ceux de la pensée. Nous acquérons la faculté d’imposer silence à nos yeux, à nos lèvres, à nos sourcils et au front ; mais la main ne dissimule pas, et rien dans nos traits ne saurait se comparer pour la richesse de l’expression. Le froid et le chaud dont elle est passible ont de si imperceptibles nuances, qu’elles échappent aux sens des gens irréfléchis ; mais un homme sait les distinguer, pour peu qu’il se soit adonné à l’anatomie des sentiments et des choses de la vie humaine. Ainsi la main a mille manières d’être sèche, humide, brûlante, glacée, douce, rêche, onctueuse. Elle palpite, elle se lubrifie, s’endurcit, s’amollit. Enfin, elle offre un phénomène inexplicable qu’on est tenté de nommer l’incarnation de la pensée. Elle fait le désespoir du sculpteur et du peintre quand ils veulent exprimer le changeant dédale de ses mystérieux linéaments. Tendre la main à un homme, c’est le sauver. Elle sert de gage à tous nos sentiments. De tout temps les sorcières ont voulu lire nos destinées futures dans ses lignes qui n’ont rien de fantastique et qui correspondent aux principes de la vie et du caractère. En accusant un homme de manquer de tact, une femme le condamne sans retour. On dit enfin la main de la justice, la main de Dieu ; puis, un coup de main quand on veut exprimer une entreprise hardie.

Apprendre à connaître les sentiments par les variations atmosphériques de la main que, presque toujours, une femme abandonne sans défiance, est une étude moins ingrate et plus sûre que celle de la physionomie.

Ainsi vous pouvez, en acquérant cette science, vous armer d’un grand pouvoir, et vous aurez un fil qui vous guidera dans le labyrinthe des cœurs les plus impénétrables. Voilà votre cohabitation acquittée de bien des fautes, et riche de bien des trésors.

Maintenant, croyez-vous de bonne foi que vous êtes obligé d’être un Hercule, parce que vous couchez tous les soirs avec votre femme ?.. Niaiserie ! Dans la situation où il se trouve, un mari adroit possède bien plus de ressources pour se tirer d’affaire que madame de Maintenon n’en avait quand elle était obligée de remplacer un plat par la narration d’une histoire !

Buffon et quelques physiologistes prétendent que nos organes sont beaucoup plus fatigués par le désir que par les jouissances les plus vives. En effet, le désir ne constitue-t-il pas une sorte de possession intuitive ? N’est-il pas à l’action visible ce que les accidents de la vie intellectuelle dont nous jouissons pendant le sommeil sont aux événements de notre vie matérielle ? Cette énergique appréhension des choses ne nécessite-t-elle pas un mouvement intérieur plus puissant que ne l’est celui du fait extérieur ? Si nos gestes ne sont que la manifestation d’actes accomplis déjà par notre pensée, jugez combien des désirs souvent répétés doivent consommer de fluides vitaux ? Mais les passions, qui ne sont que des masses de désirs, ne sillonnent-elles pas de leurs foudres les figures des ambitieux, des joueurs, et n’en usent-elles pas les corps avec une merveilleuse promptitude ?

Alors ces observations doivent contenir les germes d’un mystérieux système, également protégé par Platon et par Épicure ; nous l’abandonnons à vos méditations, couvert du voile des statues égyptiennes.

Mais la plus grande erreur que puissent commettre les hommes est de croire que l’amour ne réside que dans ces moments fugitifs qui, selon la magnifique expression de Bossuet, ressemblent, dans notre vie, à des clous semés sur une muraille : ils paraissent nombreux à l’œil ; mais qu’on les rassemble, ils tiendront dans la main.

L’amour se passe presque toujours en conversations. Il n’y a qu’une seule chose d’inépuisable chez un amant, c’est la bonté, la grâce et la délicatesse. Tout sentir, tout deviner, tout prévenir ; faire des reproches sans affliger la tendresse ; désarmer un présent de tout orgueil ; doubler le prix d’un procédé par des formes ingénieuses ; mettre la flatterie dans les actions et non en paroles ; se faire entendre plutôt que de saisir vivement ; toucher sans frapper ; mettre de la caresse dans les regards et jusque dans le son de la voix ; ne jamais embarrasser ; amuser sans offenser le goût ; toujours chatouiller le cœur ; parler à l’âme… Voilà tout ce que les femmes demandent, elles abandonneront les bénéfices de toutes les nuits de Messaline pour vivre avec un être qui leur prodiguera ces caresses d’âme dont elles sont si friandes, et qui ne coûtent rien aux hommes, si ce n’est un peu d’attention.

Ces lignes renferment la plus grande partie des secrets du lit nuptial. Il y a peut-être des plaisants qui prendront cette longue définition de la politesse pour celle de l’amour, tandis que ce n’est, à tout prendre, que la recommandation de traiter votre femme comme vous traiteriez le ministre de qui dépend la place que vous convoitez.

J’entends des milliers de voix crier que cet ouvrage plaide plus souvent la cause des femmes que celle des maris ;

Que la plupart des femmes sont indignes de ces soins délicats, et qu’elles en abuseraient ;

Qu’il y a des femmes portées au libertinage, lesquelles ne s’accommoderaient pas beaucoup de ce qu’elles appelleraient des mystifications ;

Qu’elles sont tout vanité et ne pensent qu’aux chiffons ;

Qu’elles ont des entêtements vraiment inexplicables ;

Qu’elles se fâcheraient quelquefois d’une attention ;

Qu’elles sont sottes, ne comprennent rien, ne valent rien, etc.

En réponse à toutes ces clameurs nous inscrirons ici cette phrase, qui, mise entre deux lignes blanches, aura peut-être l’air d’une pensée, pour nous servir d’une expression de Beaumarchais.



LXIV.

La femme est pour son mari ce que son mari l’a faite.



Avoir un truchement fidèle qui traduise avec une vérité profonde les sentiments d’une femme, la rendre l’espion d’elle même, se tenir à la hauteur de sa température en amour, ne pas la quitter, pouvoir écouter son sommeil, éviter tous les contre-sens qui perdent tant de mariages, sont les raisons qui doivent faire triompher le lit unique sur les deux autres modes d’organiser la couche nuptiale.

Comme il n’existe pas de bienfait sans charge, vous êtes tenu de savoir dormir avec élégance, de conserver de la dignité sous le madras, d’être poli, d’avoir le sommeil léger, de ne pas trop tousser, et d’imiter les auteurs modernes, qui font plus de préfaces que de livres.




MÉDITATION XVIII.

DES RÉVOLUTIONS CONJUGALES.


Il arrive toujours un moment où les peuples et les femmes, même les plus stupides, s’aperçoivent qu’on abuse de leur innocence. La politique la plus habile peut bien tromper long-temps, mais les hommes seraient trop heureux si elle pouvait tromper toujours, il y aurait bien du sang d’épargné chez les peuples et dans les ménages.

Cependant espérons que les moyens de défense, consignés dans les Méditations précédentes, suffiront à une certaine quantité de maris pour se tirer des pattes du Minotaure !

Oh ! accordez au docteur que plus d’un amour, sourdement conspiré, périra sous les coups de l’Hygiène, ou s’amortira grâce à la Politique Maritale. Oui (erreur consolante !), plus d’un amant sera chassé par les Moyens Personnels, plus d’un mari saura couvrir d’un voile impénétrable les ressorts de son machiavélisme, et plus d’un homme réussira mieux que l’ancien philosophe qui s’écria : — « Nolo coronari ! »

Mais, nous sommes malheureusement forcés de reconnaître une triste vérité. Le despotisme a sa sécurité, elle est semblable à cette heure qui précède les orages et dont le silence permet au voyageur, couché sur l’herbe jaunie, d’entendre à un mille de distance le chant d’une cigale. Un matin donc, une femme honnête, et la plus grande partie des nôtres l’imitera, découvre d’un œil d’aigle les savantes manœuvres qui l’ont rendue la victime d’une politique infernale. Elle est d’abord toute furieuse d’avoir eu si long-temps de la vertu. À quel âge, à quel jour se fera cette terrible révolution ?… Cette question de chronologie dépend entièrement du génie de chaque mari ; car tous ne sont pas appelés à mettre en œuvre avec le même talent les préceptes de notre évangile conjugal.

— Il faut aimer bien peu, s’écriera l’épouse mystifiée, pour se livrer à de semblables calculs !… Quoi ! depuis le premier jour, il m’a toujours soupçonnée !… C’est monstrueux, une femme ne serait pas capable d’un art si cruellement perfide !

Voilà le thème. Chaque mari peut deviner les variations qu’y apportera le caractère de la jeune Euménide dont il aura fait sa compagne.

Une femme ne s’emporte pas alors. Elle se tait et dissimule. Sa vengeance sera mystérieuse. Seulement, vous n’aviez que ses hésitations à combattre depuis la crise où nous avons supposé que vous arriviez à l’expiration de la Lune de Miel ; tandis que maintenant vous aurez à lutter contre une résolution. Elle a décidé de se venger. Dès ce jour, pour vous, son masque est de bronze comme son cœur. Vous lui étiez indifférent, vous allez lui devenir insensiblement insupportable. La guerre civile ne commencera qu’au moment où, semblable à la goutte d’eau qui fait déborder un verre plein, un événement, dont le plus ou le moins de gravité nous semble difficile à déterminer, vous aura rendu odieux. Le laps de temps qui doit s’écouler entre cette heure dernière, terme fatal de votre bonne intelligence, et le jour où votre femme s’est aperçue de vos menées, est cependant assez considérable pour vous permettre d’exécuter une série de moyens de défense que nous allons développer.

Jusqu’ici vous n’avez protégé votre honneur que par les jeux d’une puissance entièrement occulte. Désormais les rouages de vos machines conjugales seront à jour. Là où vous préveniez naguère le crime, maintenant il faudra frapper. Vous avez débuté par négocier, et vous finissez par monter à cheval, sabre en main, comme un gendarme de Paris. Vous ferez caracoler votre coursier, vous brandirez votre sabre, vous crierez à tue-tête et vous tâcherez de dissiper l’émeute sans blesser personne.

De même que l’auteur a dû trouver une transition pour passer des moyens occultes aux moyens patents, de même il est nécessaire à un mari de justifier le changement assez brusque de sa politique ; car en mariage comme en littérature l’art est tout entier dans la grâce des transitions. Pour vous, celle-ci est de la plus haute importance. Dans quelle affreuse position ne vous placeriez-vous pas, si votre femme avait à se plaindre de votre conduite en ce moment le plus critique peut-être de la vie conjugale ?…

Il faut donc trouver un moyen de justifier la tyrannie secrète de votre première politique ; un moyen qui prépare l’esprit de votre femme à l’acerbité des mesures que vous allez prendre ; un moyen qui, loin de vous faire perdre son estime, vous la concilie ; un moyen qui vous rende digne de pardon, qui vous restitue même quelque peu de ce charme par lequel vous la séduisiez avant votre mariage…

Mais à quelle politique demander cette ressource ?… Existerait-elle ?…

— Oui.

Mais quelle adresse, quel tact, quel art de la scène, un mari ne doit-il pas posséder pour déployer les richesses mimiques du trésor que nous allons lui ouvrir ! Pour jouer la passion dont le feu va vous renouveler, il faut toute la profondeur de Talma !…

Cette passion est la JALOUSIE.

— Mon mari est jaloux. Il l’était dès le commencement de mon mariage… Il me cachait ce sentiment par un raffinement de délicatesse. Il m’aime donc encore ?… Je vais pouvoir le mener !…

Voilà les découvertes qu’une femme doit faire successivement, d’après les adorables scènes de la comédie que vous vous amuserez à jouer, et il faudrait qu’un homme du monde fût bien sot, pour ne pas réussir à faire croire à une femme ce qui la flatte.

Avec quelle perfection d’hypocrisie ne devez-vous pas coordonner les actes de votre conduite de manière à éveiller la curiosité de votre femme, à l’occuper d’une étude nouvelle, à la promener dans le labyrinthe de vos pensées !…

Acteurs sublimes, devinez-vous les réticences diplomatiques, les gestes rusés, les paroles mystérieuses, les regards à doubles flammes qui amèneront un soir votre femme à essayer de vous arracher le secret de votre passion ?

Oh ! rire dans sa barbe en faisant des yeux de tigre ; ne pas mentir et ne pas dire la vérité ; se saisir de l’esprit capricieux d’une femme, et lui laisser croire qu’elle vous tient quand vous allez la serrer dans un collier de fer !… Oh ! comédie sans public, jouée de cœur à cœur, et où vous vous applaudissez tous deux d’un succès certain !…

C’est elle qui vous apprendra que vous êtes jaloux ; qui vous démontrera qu’elle vous connaît mieux que vous ne vous connaissez vous-même ; qui vous prouvera l’inutilité de vos ruses, qui vous défiera peut-être. Elle triomphe avec ivresse de la supériorité qu’elle croit avoir sur vous ; vous vous ennoblissez à ses yeux ; car elle trouve votre conduite toute naturelle. Seulement votre défiance était inutile : si elle voulait vous trahir, qui l’en empêcherait ?…

Puis un soir la passion vous emportera, et, trouvant un prétexte dans une bagatelle, vous ferez une scène, pendant laquelle votre colère vous arrachera le secret des extrémités auxquelles vous arriverez. Voilà la promulgation de notre nouveau code.

Ne craignez pas qu’une femme se fâche, elle a besoin de votre jalousie. Elle appellera même vos rigueurs. D’abord parce qu’elle y cherchera la justification de sa conduite ; puis elle trouvera d’immenses bénéfices à jouer dans le monde le rôle d’une victime : n’aura-t-elle pas de délicieuses commisérations à recueillir ? Ensuite elle s’en fera une arme contre vous-même, espérant s’en servir pour vous attirer dans un piége.

Elle y voit distinctement mille plaisirs de plus dans l’avenir de ses trahisons, et son imagination sourit à toutes les barrières dont vous l’entourez : ne faudra-t-il pas les sauter ?

La femme possède mieux que nous l’art d’analyser les deux sentiments humains dont elle s’arme contre nous ou dont elle est victime. Elles ont l’instinct de l’amour, parce qu’il est toute leur vie, et de la jalousie parce que c’est à peu près le seul moyen qu’elles aient de nous gouverner. Chez elle la jalousie est un sentiment vrai, il est produit par l’instinct de la conservation ; il renferme l’alternative de vivre ou mourir. Mais, chez l’homme, cette affection presque indéfinissable est toujours un contre-sens quand il ne s’en sert pas comme d’un moyen.

Avoir de la jalousie pour une femme dont on est aimé constitue de singuliers vices de raisonnement. Nous sommes aimés ou nous ne le sommes pas : placée à ces deux extrêmes, la jalousie est un sentiment inutile en l’homme ; elle ne s’explique peut-être pas plus que la peur, et peut-être la jalousie est-elle la peur en amour. Mais ce n’est pas douter de sa femme, c’est douter de soi-même.

Être jaloux, c’est tout à la fois le comble de l’égoïsme, l’amour-propre en défaut, et l’irritation d’une fausse vanité. Les femmes entretiennent avec un soin merveilleux ce sentiment ridicule, parce qu’elles lui doivent des cachemires, l’argent de leur toilette, des diamants, et que, pour elles, c’est le thermomètre de leur puissance. Aussi, si vous ne paraissiez pas aveuglé par la jalousie, votre femme se tiendrait-elle sur ses gardes ; car il n’existe qu’un seul piége dont elle ne se défiera pas, c’est celui qu’elle se tendra elle-même.

Ainsi une femme doit devenir facilement la dupe d’un mari assez habile pour donner à l’inévitable révolution qui se fait tôt ou tard en elle la savante direction que nous venons d’indiquer.

Vous transporterez alors dans votre ménage ce singulier phénomène dont l’existence nous est démontrée dans les asymptotes par la géométrie. Votre femme tendra toujours à vous minautoriser sans y parvenir. Semblable à ces nœuds qui ne se serrent jamais si fortement que quand on les dénoue, elle travaillera dans l’intérêt de votre pouvoir, en croyant travailler à son indépendance.

Le dernier degré du bien-jouer chez un prince est de persuader à son peuple qu’il se bat pour lui quand il le fait tuer pour son trône.

Mais bien des maris trouveront une difficulté primitive à l’exécution de ce plan de campagne. Si la dissimulation de la femme est profonde, à quels signes reconnaître le moment où elle apercevra les ressorts de votre longue mystification ?

D’abord la Méditation de la Douane et la Théorie du lit ont déjà développé plusieurs moyens de deviner la pensée féminine ; mais nous n’avons pas la prétention d’épuiser dans ce livre toutes les ressources de l’esprit humain qui sont immenses. En voici une preuve. Le jour des Saturnales, les Romains découvraient plus de choses sur le compte de leurs esclaves en dix minutes qu’ils n’en pouvaient apprendre pendant le reste de l’année ! Il faut savoir créer des Saturnales dans votre ménage, et imiter Gessler qui, après avoir vu Guillaume Tell abattant la pomme sur la tête de son enfant, a dû se dire :

— Voilà un homme de qui je dois me défaire, car il ne me manquerait pas s’il voulait me tuer.

Vous comprenez que si votre femme veut boire du vin de Roussillon, manger des filets de mouton, sortir à toute heure, et lire l’Encyclopédie, vous l’y engagerez de la manière la plus pressante. D’abord elle entrera en défiance contre ses propres désirs en vous voyant agir en sens inverse de tous vos systèmes précédents. Elle supposera un intérêt imaginaire à ce revirement de politique, et alors tout ce que vous lui donnerez de liberté l’inquiétera de manière à l’empêcher d’en jouir. Quant aux malheurs que pourrait amener ce changement, l’avenir y pourvoira. En révolution, le premier de tous les principes est de diriger le mal qu’on ne saurait empêcher, et d’appeler la foudre par des paratonnerres, pour la conduire dans un puits.

Enfin le dernier acte de la comédie se prépare.

L’amant qui, depuis le jour où le plus faible de tous les premiers symptômes s’est déclaré chez votre femme jusqu’au moment où la révolution conjugale s’opère, a voltigé, soit comme figure matérielle, soit comme être de raison, l’amant, appelé d’un signe par elle, a dit : — Me voilà.




MÉDITATION XIX.

DE L’AMANT.


Nous offrons les maximes suivantes à vos méditations.

Il faudrait désespérer de la race humaine si elles n’avaient été faites qu’en 1830 ; mais elles établissent d’une manière si catégorique les rapports et les dissemblances qui existent entre vous, votre femme et un amant ; elles doivent éclairer si brillamment votre politique, et vous accuser si juste les forces de l’ennemi, que le magister a fait toute abnégation d’amour-propre ; et si, par hasard, il s’y trouvait une seule pensée neuve, mettez-la sur le compte du diable qui conseilla l’ouvrage.


LXV.

Parler d’amour, c’est faire l’amour.


LXVI.

Chez un amant, le désir le plus vulgaire se produit toujours comme l’élan d’une admiration c onsciencieuse.


LXVII.

Un amant a toutes les qualités et tous les défauts qu’un mari n’a pas.


LXVIII.

Un amant ne donne pas seulement la vie à tout, il fait aussi oublier la vie : le mari ne donne la vie à rien.


LXIX.

Toutes les singeries de sensibilité qu’une femme fait abusent toujours un amant ; et, là où un mari hausse nécessairement les épaules, un amant est en extase.


LXX.

Un amant ne trahit que par ses manières le degré d’intimité auquel il est arrivé avec une femme mariée.


LXXI.

Une femme ne sait pas toujours pourquoi elle aime. Il est rare qu’un homme n’ait pas un intérêt à aimer. Un mari doit trouver cette secrète raison d’égoïsme, car elle sera pour lui le levier d’Archimède.


LXXII.

Un mari de talent ne suppose jamais ouvertement que sa femme a un amant.


LXXIII.

Un amant obéit à tous les caprices d’une femme ; et, comme un homme n’est jamais vil dans les bras de sa maîtresse, il emploiera pour lui plaire des moyens qui souvent répugnent à un mari.


LXXIV.

Un amant apprend à une femme tout ce qu’un mari lui a caché.


LXXV.

Toutes les sensations qu’une femme apporte à son amant, elle les échange ; elles lui reviennent toujours plus fortes ; elles sont aussi riches de ce qu’elles ont donné que de ce qu’e lles ont reçu. C’est un commerce où presque tous les maris finissent par faire banqueroute.


LXXVI.

Un amant ne parle à une femme que de ce qui peut la grandir ; tandis qu’un mari, même en aimant, ne peut se défendre de donner des conseils, qui ont toujours un air de blâme.


LXXVII.

Un amant procède toujours de sa maîtresse à lui, c’est le contraire chez les maris.


LXXVIII.

Un amant a toujours le désir de paraître aimable. Il y a dans ce sentiment un principe d’exagération qui mène au ridicule, il faut en savoir profiter.


LXXIX.

Quand un crime est commis, le juge d’instruction sait (sauf le cas d’un forçat libéré qui assassine au bagne) qu’il n’existe pas plus de cinq personnes auxquelles il puisse attribuer le coup. Il part de là pour établir ses conjectures. Un mari doit raisonner comme le juge : il n’a pas trois personnes à soupçonner dans la société quand il veut chercher quel est l’amant de sa femme.


LXXX.

Un amant n’a jamais tort.


LXXXI.

L’amant d’une femme mariée vient lui dire : — Madame, vous avez besoin de repos. Vous avez à donner l’exemple de la vertu à vos enfants. Vous avez juré de faire le bonheur d’un mari, qui, à quelques défauts près (et j’en ai plus que lui), mérite votre estime. Eh ! bien, il faut me sacrifier votre famille et votre vie, parce que j’ai vu que vous aviez une jolie jambe. Qu’il ne vous échappe même pas un murmure ; car un regret est une offense que je punirais d’une peine plus sévère que celle de la loi contre les épouses adultères. Pour prix de ces sacrifices, je vous apporte autant de plaisirs que de peines. Chose incroyable, un amant triomphe !… La forme qu’il donne à son discours fa it tout passer. Il ne dit jamais qu’un mot : — J’aime. Un amant est un héraut qui proclame ou le mérite, ou la beauté, ou l’esprit d’une femme. Que proclame un mari ?

Somme toute, l’amour qu’une femme mariée inspire ou celui qu’elle ressent est le sentiment le moins flatteur qu’il y ait au monde : chez elle, c’est une immense vanité ; chez son amant, c’est égoïsme. L’amant d’une femme mariée contracte trop d’obligations pour qu’il se rencontre trois hommes par siècle qui daignent s’acquitter ; il devrait consacrer toute sa vie à sa maîtresse, qu’il finit toujours par abandonner : l’un et l’autre le savent, et depuis que les sociétés existent, l’une a toujours été aussi sublime que l’autre a été ingrat. Une grande passion excite quelquefois la pitié des juges qui la condamnent, mais où voyez-vous des passions vraies et durables ? Quelle puissance ne faut-il pas à un mari pour lutter avec succès contre un homme dont les prestiges amènent une femme à se soumettre à de tels malheurs !

Nous estimons que, règle générale, un mari peut, en sachant bien employer les moyens de défense que nous avons déjà développés, amener sa femme jusqu’à l’âge de vingt-sept ans, non pas sans qu’elle ait choisi d’amant, mais sans qu’elle ait commis le grand crime. Il se rencontre bien çà et là des hommes qui, doués d’un profond génie conjugal, peuvent conserver leurs femmes pour eux seuls, corps et âme, jusqu’à trente ou trente-cinq ans ; mais ces exceptions causent une sorte de scandale et d’effroi. Ce phénomène n’arrive guère qu’en province, où la vie étant diaphane et les maisons vitrifiées, un homme s’y trouve armé d’un immense pouvoir. Cette miraculeuse assistance donnée à un mari par les hommes et par les choses s’évanouit toujours au milieu d’une ville dont la population monte à deux cent cinquante mille âmes.

Il serait donc à peu près prouvé que l’âge de trente ans est l’âge de la vertu. En ce moment critique, une femme devient d’une garde si difficile que, pour réussir à toujours l’enchaîner dans le paradis conjugal, il faut en venir à l’emploi des derniers moyens de défense qui nous restent, et que vont dévoiler l’Essai sur la Police, l’Art de rentrer chez soi et les Péripéties.




MÉDITATION XX.

ESSAI SUR LA POLICE.


La police conjugale se compose de tous les moyens que vous donnent les lois, les mœurs, la force et la ruse pour empêcher votre femme d’accomplir les trois actes qui constituent en quelque sorte la vie de l’amour : s’écrire, se voir, se parler.

La police se combine plus ou moins avec plusieurs des moyens de défense que contiennent les Méditations précédentes. L’instinct seul peut indiquer dans quelles proportions et dans quelles occasions ces divers éléments doivent être employés. Le système entier a quelque chose d’élastique : un mari habile devinera facilement comment il faut le plier, l’étendre, le resserrer. À l’aide de la police un homme peut amener sa femme à quarante ans, pure de toute faute.

Nous diviserons ce traité de police en cinq paragraphes :

§ I. DES SOURICIÈRES.

§ II. DE LA CORRESPONDANCE.

§ III. DES ESPIONS.

§ IV. L’INDEX.

§ V. DU BUDGET.




§ I. — DES SOURICIÈRES.


Malgré la gravité de la crise à laquelle arrive un mari, nous ne supposons pas que l’amant ait complétement acquis droit de bourgeoisie dans la cité conjugale. Souvent bien des maris se doutent que leurs femmes ont un amant, et ne savent sur qui, des cinq ou six élus, dont nous avons parlé, arrêter leurs soupçons. Cette hésitation provient sans doute d’une infirmité morale, au secours de laquelle le professeur doit venir.

Fouché avait dans Paris trois ou quatre maisons où venaient les gens de la plus haute distinction, les maîtresses de ces logis lui étaient dévouées. Ce dévouement coûtait d’assez fortes sommes à l’État. Le ministre nommait ces sociétés dont personne ne se défia, dans le temps, ses souricières. Plus d’une arrestation s’y fit au sortir d’un bal où la plus brillante compagnie de Paris avait été complice de l’oratorien.

L’art de présenter quelques fragments de noix grillée, afin de voir votre femme avancer sa blanche main dans le piége, est très-circonscrit car une femme est bien certainement sur ses gardes ; cependant nous comptons au moins trois genres de souricières : L’IRRÉSISTIBLE, LA FALLACIEUSE et CELLE À DÉTENTE.


DE L’IRRESISTIBLE.

Deux maris étant donnés, et qui seront À, B, sont supposés vouloir découvrir quels sont les amants de leurs femmes. Nous mettrons le mari À au centre d’une table chargée des plus belles pyramides de fruits, de cristaux, de sucreries, de liqueurs, et le mari B sera sur tel point de ce cercle brillant qu’il vous plaira de supposer. Le vin de Champagne a circulé, tous les yeux brillent et toutes les langues sont en mouvement.

MARI À. (Épluchant un marron.) Eh ! bien, moi j’admire les gens de lettres, mais de loin ; je les trouve insupportables, ils ont une conversation despotique ; je ne sais ce qui nous blesse le plus de leurs défauts ou de leurs qualités, car il semble vraiment que la supériorité de l’esprit ne serve qu’à mettre en relief leurs défauts et leurs qualités. Bref !… (Il gobe son marron.) Les gens de génie sont des élixirs, si vous voulez, mais il faut en user sobrement.

FEMME B. (Qui était attentive.) Mais, monsieur À, vous êtes bien difficile ! (Elle sourit malicieusement.) Il me semble que les sots ont tout autant de défauts que les gens de talent, à cette différence près qu’ils ne savent pas se les faire pardonner !…

MARI À. (Piqué.) Vous conviendrez, au moins, madame, qu’ils ne sont guère aimables auprès de vous…

FEMME B. (Vivement) Qui vous l’a dit ?

MARI À. (Souriant.) Ne vous écrasent-ils pas à toute heure de leur supériorité ? La vanité est si puissante dans leurs âmes qu’entre vous et eux il doit y avoir double emploi…

LA MAITRESSE de la maison. (À part à la FEMME À.) Tu l’as bien mérité, ma chère… (La femme À lève les épaules.)

MARI À. (Continuant toujours.) Puis l’habitude qu’ils ont de combiner des idées leur révélant le mécanisme des sentiments, pour eux l’amour purement physique, et l’on sait qu’ils ne brillent pas…

FEMME B. (Se pinçant les lèvres et interrompant.) Il me semble, monsieur, que nous sommes seules juges de ce procès-là. Mais, je conçois que les gens du monde n’aiment pas les gens de lettres !… Allez, il vous est plus facile de les critiquer que de leur ressembler.

MARI À. (Dédaigneusement.) Oh ! madame, les gens du monde peuvent attaquer les auteurs du temps présent sans être taxés d’envie. Il y a tel homme de salon qui, s’il écrivait…

FEMME B. (Avec chaleur.) Malheureusement pour vous, monsieur, quelques-uns de vos amis de la Chambre ont écrit des romans, avez-vous pu les lire ?… Mais vraiment, aujourd’hui, il faut faire des recherches historiques pour la moindre conception, il faut…

MARI B. (Ne répondant plus à sa voisine, et à part.) Oh ! oh ! est-ce que ce serait M. de L. (l’auteur des Rêves d’une jeune fille), que ma femme aimerait… Cela est singulier, je croyais que c’était le docteur M… Voyons… (Haut.) Savez-vous, ma chère, que vous avez raison dans ce que vous dites ? (On rit.) Vraiment, je préférerai toujours avoir dans mon salon des artistes et des gens de lettres (À part : Quand nous recevrons) à y voir des gens d’autres métiers. Au moins les artistes parlent de choses qui sont à la portée de tous les esprits ; car, quelle est la personne qui ne se croit pas du goût ? Mais les juges, les avocats, les médecins surtout… ah ! j’avoue que les entendre toujours parler procès et maladie, les deux genres d’infirmités humaines qui…

FEMME B. (Quittant sa conversation avec sa voisine pour répondre à son mari.) Ah ! les médecins sont insupportables !…

FEMME À. (La voisine du mari B, parlant en même temps.) Mais qu’est-ce que vous dites donc là, mon voisin ?… Vous vous trompez étrangement. Aujourd’hui, personne ne veut avoir l’air d’être ce qu’il est : les médecins, puisque vous citez les médecins, s’efforcent toujours de ne pas s’entretenir de l’art qu’ils professent. Ils parlent politique, modes, spectacles ; racontent, font des livres mieux que les auteurs même, et il y a loin d’un médecin d’aujourd’hui à ceux de Molière…

MARI À. (À part.) Ouais ! ma femme aimerait le docteur M… ? voilà qui est particulier. (Haut.) Cela est possible, ma chère, mais je ne donnerais pas mon chien à soigner aux médecins qui écrivent.

FEMME À. (Interrompant son mari.) Cela est injuste ; je connais des gens qui ont cinq à six places, et en qui le gouvernement paraît avoir assez de confiance ; d’ailleurs, il est plaisant, monsieur À., que ce soit vous qui disiez cela, vous qui faites le plus grand cas du docteur M…

MARI À. (À part.) Plus de doute.



LA FALLACIEUSE.


UN MARI. (Rentrant chez lui.) Ma chère, nous sommes invités par madame de Fischtaminel au concert qu’elle donnera mardi prochain. Je comptais y aller pour parler au jeune cousin du ministre qui devait y chanter ; mais il est allé à Frouville, chez sa tante. Que prétends-tu faire ?…

LA FEMME. Mais les concerts m’ennuient à la mort !… Il faut rester clouée sur une chaise des heures entières sans rien dire… Tu sais bien d’ailleurs que nous dînons ce jour-là chez ma mère, et qu’il nous est impossible de manquer à lui souhaiter sa fête.

LE MARI. (Négligemment.) Ah ! c’est vrai.

(Trois jours après.)


LE MARI. (En se couchant.) Tu ne sais pas, mon ange ? Demain, je te laisserai chez ta mère, parce que le comte est revenu de Frouville, et qu’il sera chez madame de Fischtaminel.

LA FEMME. (Vivement.) Mais pourquoi irais-tu donc tout seul ? Voyez un peu, moi qui adore la musique !



LA SOURICIÈRE À DÉTENTE.


LA FEMME. Pourquoi vous en allez-vous donc de si bonne heure ce soir ?…

LE MARI. (Mystérieusement.) Ah ! c’est pour une affaire d’autant plus douloureuse, que je ne vois vraiment pas comment je vais faire pour l’arranger !…

LA FEMME. De quoi s’agit-il donc ? Adolphe, tu es un monstre si tu ne me dis pas ce que tu vas faire…

LE MARI. Ma chère, cet étourdi de Prosper Magnan a un duel avec monsieur de Fontanges à propos d’une fille d’Opéra… Qu’as-tu donc ?…

LA FEMME. Rien… Il fait très-chaud ici. Ensuite, je ne sais pas d’où cela peut venir… mais pendant toute la journée… il m’a monté des feux au visage…

LE MARI. (À part.) Elle aime monsieur de Fontanges ! (Haut.) Célestine ! (Il crie plus fort.) Célestine, accourez donc, madame se trouve mal !…

Vous comprenez qu’un mari d’esprit doit trouver mille manière de tendre ces trois espèces de souricières.



§ II. — DE LA CORRESPONDANCE.


Écrire une lettre et la faire jeter à la poste ; recevoir la réponse, la lire et la brûler ; voilà la correspondance réduite à sa plus simple expression.

Cependant examinez quelles immenses ressources la civilisation, nos mœurs et l’amour ont mises à la disposition des femmes pour soustraire ces actes matériels à la pénétration maritale.

La boîte inexorable qui tend une bouche ouverte à tous venants reçoit sa pâture budgétaire de toutes mains.

Il y a l’invention fatale des bureaux restants.

Un amant trouve dans le monde cent charitables personnes, masculines ou féminines, qui, à charge de revanche, glisseront le doux billet dans la main amoureuse et intelligente de sa belle maîtresse.

La correspondance est un Protée. Il y a des encres sympathiques, et un jeune célibataire nous a confié avoir écrit une lettre sur la garde blanche d’un livre nouveau qui, demandé au libraire par le mari, est arrivé entre les mains de sa maîtresse, prévenue la veille de cette ruse adorable.

La femme amoureuse qui redoutera la jalousie d’un mari écrira, lira des billets-doux pendant le temps consacré à ces mystérieuses occupations pendant lesquelles le mari le plus tyrannique est obligé de la laisser libre.

Enfin les amants ont tous l’art de créer une télégraphie particulière dont les capricieux signaux sont bien difficiles à comprendre. Au bal, une fleur bizarrement placée dans la coiffure ; au spectacle, un mouchoir déplié sur le devant de la loge ; une démangeaison au nez, la couleur particulière d’une ceinture, un chapeau mis ou ôté, une robe portée plutôt que telle autre, une romance chantée dans un concert, ou des notes particulières touchées au piano ; un regard fixé sur un point convenu, tout, depuis l’orgue de Barbarie qui passe sous vos fenêtres et qui s’en va si l’on ouvre une persienne, jusqu’à l’annonce d’un cheval à vendre insérée dans le journal, et même jusqu’à vous, tout sera correspondance.

En effet, combien de fois une femme n’aura-t-elle pas prié malicieusement son mari de lui faire telle commission, d’aller à tel magasin, dans telle maison, en ayant prévenu son amant que votre présence à tel endroit est un oui ou un non.

Ici le professeur avoue à sa honte qu’il n’existe aucun moyen d’empêcher deux amants de correspondre. Mais le machiavélisme marital se relève plus fort de cette impuissance qu’il ne l’a jamais été d’aucun moyen coërcitif.

Une convention qui doit rester sacrée entre les époux est celle par laquelle ils se jurent l’un à l’autre de respecter le cachet de leurs lettres respectives. Celui-là est un mari habile qui consacre ce principe en entrant en ménage, et qui sait y obéir consciencieusement.

En laissant à une femme une liberté illimitée d’écrire et de recevoir des lettres, vous vous ménagez le moyen d’apprendre le moment où elle correspondra avec son amant.

Mais en supposant que votre femme se défiât de vous, et qu’elle couvrît des ombres les plus impénétrables les ressorts employés à vous dérober sa correspondance, n’est-ce pas ici le lieu de déployer cette puissance intellectuelle dont nous vous avons armés dans la Méditation de la Douane ? L’homme qui ne voit pas quand sa femme a écrit à son amant ou quand elle en a reçu une réponse est un mari incomplet.

L’étude profonde que vous devez faire des mouvements, des actions, des gestes, des regards de votre femme, sera peut-être pénible et fatigante, mais elle durera peu ; car il ne s’agit que de découvrir quand votre femme et son amant correspondent et de quelle manière.

Nous ne pouvons pas croire qu’un mari, fût-il d’une médiocre intelligence, ne sache pas deviner cette manœuvre féminine quand il soupçonne qu’elle a lieu.

Maintenant jugez, par une seule aventure, de tous les moyens de police et de répression que vous offre la correspondance.

Un jeune avocat auquel une passion frénétique révéla quelques- uns des principes consacrés dans cette importante partie de notre ouvrage, avait épousé une jeune personne de laquelle il était faiblement aimé (ce qu’il considéra comme un très-grand bonheur) ; et, au bout d’une année de mariage, il s’aperçut que sa chère Anna (elle s’appelait Anna) aimait le premier commis d’un agent de change.

Adolphe était un jeune homme de vingt-cinq ans environ, d’une jolie figure, aimant à s’amuser comme tous les célibataires possibles. Il était économe, propre, avait un cœur excellent, montait bien à cheval, parlait spirituellement, tenait de fort beaux cheveux noirs toujours frisés, et sa mise ne manquait pas d’élégance. Bref, il aurait fait honneur et profit à une duchesse. L’avocat était laid, petit, trapu, carré, chafouin et mari. Anna, belle si grande, avait des yeux fendus en amande, le teint blanc, et les traits délicats. Elle était tout amour, et la passion animait son regard d’une expression magique. Elle appartenait à une famille pauvre, maître Lebrun avait douze mille livres de rente. Tout est expliqué. Un soir, Lebrun rentre chez lui d’un air visiblement abattu. Il passe dans son cabinet pour y travailler ; mais il revient aussitôt chez sa femme en grelottant ; car il a la fièvre, et ne tarde pas à se mettre au lit. Il gémit, déplore ses clients, et surtout une pauvre veuve dont il devait, le lendemain même, sauver la fortune par une transaction. Le rendez-vous était pris avec les gens d’affaires, et il se sentait hors d’état d’y aller. Après avoir sommeillé un quart d’heure, il se réveille, et, d’une voix faible, prie sa femme d’écrire à l’un de ses amis intimes de le remplacer dans la conférence qui a lieu le lendemain. Il dicte une longue lettre, et suit du regard l’espace que prennent ses phrases sur le papier. Quand il fallut commencer le recto du second feuillet, l’avocat était en train de peindre à son confrère la joie que sa cliente aurait si la transaction était signée, et le fatal recto commençait par ces mots :

Mon bon ami, allez, ah ! allez aussitôt chez madame de Vernon ; vous y serez attendu bien impatiemment. Elle demeure rue du Sentier, n. 7. Pardonnez-moi de vous en dire si peu, mais je compte sur votre admirable sens pour deviner ce que je ne puis expliquer.

Tout à vous.


— Donnez-moi la lettre, dit l’avocat, pour que je voie s’il n’y a pas de faute avant de la signer. L’infortunée, dont la prudence avait été endormie par la nature de cette épître hérissée presque tout entière des termes les plus barbares de la langue judiciaire, livre la lettre. Aussitôt que Lebrun possède le fallacieux écrit, il se plaint, se tortille, et réclame je ne sais quel bon office de sa femme. Madame s’absente deux minutes, pendant lesquelles l’avocat saute hors du lit, ploie un papier en forme de lettre, et cache la missive écrite par sa femme. Quand Anna revient, l’habile mari cachète le papier blanc, le fait adresser, par elle, à celui de ses amis auquel la lettre soustraite semblait destinée, et la pauvre créature remet le candide message à un domestique. Lebrun paraît se calmer insensiblement ; il s’endort, ou fait semblant, et le lendemain matin il affecte encore d’avoir de vagues douleurs. Deux jours après, il enlève le premier feuillet de la lettre, met un e au mot tout, dans cette phrase, tout à vous ; il plie mystérieusement le papier innocemment faussaire, le cachète, sort de la chambre conjugale, appelle la soubrette et lui dit : — Madame vous prie de porter cela chez monsieur Adolphe ; courez… Il voit partir la femme de chambre ; et aussitôt après il prétexte une affaire, et s’en va rue du Sentier, à l’adresse indiquée. Il attend paisiblement son rival chez l’ami qui s’était prêté à son dessein. L’amant, ivre de bonheur, accourt, demande madame de Vernon ; il est introduit, et se trouve face à face avec maître Lebrun qui lui montre un visage pâle, mais froid, des yeux tranquilles, mais implacables. — Monsieur, dit-il d’une voix émue au jeune commis dont le cœur palpita de terreur, vous aimez ma femme, vous essayez de lui plaire ; je ne saurais vous en vouloir, puisqu’à votre place et à votre âge j’en eusse fait tout autant. Mais Anna est au désespoir ; vous avez troublé sa félicité, l’enfer est dans son cœur. Aussi m’a-t-elle tout confié. Une querelle facilement apaisée l’avait poussée à vous écrire le billet que vous avez reçu, elle m’a envoyé ici à sa place. Je ne vous dirai pas, monsieur, qu’en persistant dans vos projets de séduction vous feriez le malheur de celle que vous aimez, que vous la priveriez de mon estime, et un jour de la vôtre ; que vous signeriez votre crime jusque dans l’avenir en préparant peut-être des chagrins à mes enfants ; je ne vous parle même pas de l’amertume que vous jetteriez dans ma vie ; — malheureusement, c’est des chansons !… Mais je vous déclare, monsieur, que la moindre démarche de votre part serait le signal d’un crime ; car je ne me fierais pas à un duel pour vous percer le cœur !… Là, les yeux de l’avocat distillèrent la mort. — Eh ! monsieur, reprit-il d’une voix plus douce, vous êtes jeune, vous avez le cœur généreux ; faites un sacrifice au bonheur à venir de celle que vous aimez ? abandonnez-la, ne la revoyez jamais. Et s’il vous faut absolument quelqu’un de la famille, j’ai une jeune tante que personne n’a pu fixer ; elle est charmante, pleine d’esprit et riche, entreprenez sa conversion, et laissez en repos une femme vertueuse. Ce mélange de plaisanterie et de terreur, la fixité du regard et le son de voix profond du mari firent une incroyable impression sur l’amant. Il resta deux minutes interdit, comme les gens trop passionnés auxquels la violence d’un choc enlève toute présence d’esprit. Si Anna eut des amants (pure hypothèse), ce ne fut certes pas Adolphe.

Ce fait peut servir à vous faire comprendre que la correspondance est un poignard à deux tranchants qui profite autant à la défense du mari qu’à l’inconséquence de la femme. Vous favoriserez donc la correspondance, par la même raison que M. le préfet de police fait allumer soigneusement les réverbères de Paris.



§ III. — DES ESPIONS.


S’abaisser jusqu’à mendier des révélations auprès de ses gens, tomber plus bas qu’eux en leur payant une confidence, ce n’est pas un crime ; c’est peut-être une lâcheté, mais c’est assurément une sottise ; car rien ne vous garantit la probité d’un domestique qui trahit sa maîtresse ; et vous ne saurez jamais s’il est dans vos intérêts ou dans ceux de votre femme. Ce point sera donc une chose jugée sans retour.

La nature, cette bonne et tendre parente, a placé près d’une mère de famille les espions les plus sûrs et les plus fins, les plus véridiques et en même temps les plus discrets qu’il y ait au monde. Ils sont muets et ils parlent, ils voient tout et ne paraissent rien voir.

Un jour, un de mes amis me rencontre sur le boulevard ; il m’invite à dîner, et nous allons chez lui. La table était déjà servie, et la maîtresse du logis distribuait à ses deux filles des assiettes pleines d’un fumant potage. — « Voilà de mes premiers symptômes, » me dis je. Nous nous asseyons. Le premier mot du mari, qui n’y entendait pas finesse et qui ne parlait que par désœuvrement, fut de demander : — Est-il venu quelqu’un aujourd’hui ?… — Pas un chat ! lui répond sa femme sans le regarder. Je n’oublierai jamais la vivacité avec laquelle les deux filles levèrent les yeux sur leur mère. L’aînée surtout, âgée de huit ans, eut quelque chose de particulier dans le regard. Il y eut tout à la fois des révélations et du mystère, de la curiosité et du silence, de l’étonnement et de la sécurité. S’il y eut quelque chose de comparable à la vélocité avec laquelle cette flamme candide s’échappa de leurs yeux, ce fut la prudence avec laquelle elles déroulèrent toutes deux, comme des jalousies, les plis gracieux de leurs blanches paupières.

Douces et charmantes créatures qui, depuis l’âge de neuf ans jusqu’à la nubilité, faites souvent le tourment d’une mère, quand même elle n’est pas coquette, est-ce donc par privilége ou par instinct que vos jeunes oreilles entendent le plus faible éclat d’une voix d’homme au travers des murs et des portes, que vos yeux voient tout, que votre jeune esprit s’exerce à tout deviner, même la signification d’un mot dit en l’air, même celle que peut avoir le moindre geste de vos mères ?

Il y a de la reconnaissance et je ne sais quoi d’instinctif dans la prédilection des pères pour leurs filles, et des mères pour leurs garçons.

Mais l’art d’instituer des espions en quelque sorte matériels est un enfantillage, et rien n’est plus facile que de trouver mieux que ce bedeau qui s’avisa de placer des coquilles d’œuf dans son lit, et qui n’obtint d’autre compliment de condoléance de la part de son compère stupéfait que : « Tu ne les aurais pas si bien pilés. »

Le maréchal de Saxe ne donna guère plus de consolation à La Popelinière, quand ils découvrirent ensemble cette fameuse cheminée tournante, inventée par le duc de Richelieu : — « Voilà le plus bel ouvrage à cornes que j’aie jamais vu ! » s’écria le vainqueur de Fontenoi.

Espérons que votre espionnage ne vous apprendra encore rien de si fâcheux ! Ces malheurs-là sont les fruits de la guerre civile, et nous n’y sommes pas.


§ IV. — L’INDEX.


Le pape ne met que des livres à l’index ; vous marquerez d’un sceau de réprobation les hommes et les choses.

Interdit à madame d’aller au bain autre part que chez elle.

Interdit à madame de recevoir chez elle celui que vous soupçonnez d’être son amant, et toutes les personnes qui pourraient s’intéresser à leur amour.

Interdit à madame de se promener sans vous.

Mais les bizarreries auxquelles donnent naissance dans chaque ménage la diversité des caractères, les innombrables incidents des passions, et les habitudes des époux, impriment à ce Livre noir de tels changements, elles en multiplient ou en effacent les lignes avec une telle rapidité, qu’un ami de l’auteur appelait cet index l’histoire des variations de l’église conjugale.

Il n’existe que deux choses qu’on puisse soumettre à des principes fixes : la campagne et la promenade.

Un mari ne doit jamais mener ni laisser aller sa femme à la campagne. Ayez une terre, habitez-la, n’y recevez que des dames ou des vieillards, n’y laissez jamais votre femme seule. Mais la conduire, même pour une demi-journée, chez un autre… c’est devenir plus imprudent qu’une autruche.

Surveiller une femme à la campagne est déjà l’œuvre la plus difficile à accomplir. Pourrez-vous être à la fois dans tous les halliers, grimper sur tous les arbres, suivre la trace d’un amant sur l’herbe foulée la nuit, mais que la rosée du matin redresse et fait renaître aux rayons du soleil ? Aurez-vous un œil à chaque brèche des murs du parc ? Oh ! la campagne et le printemps !… voilà les deux bras droits du célibat.

Quand une femme arrive à la crise dans laquelle nous supposons qu’elle se trouve, un mari doit rester à la ville jusqu’au moment de la guerre, ou se dévouer à tous les plaisirs d’un cruel espionnage.

En ce qui concerne la promenade, madame veut-elle aller aux fêtes, aux spectacles, au bois de Boulogne ; sortir pour marchander des étoffes, voir les modes ? Madame ira, sortira, verra dans l’honorable compagnie de son maître et seigneur.

Si elle saisissait le moment où une occupation qu’il vous serait impossible d’abandonner vous réclame tout entier, pour essayer de vous surprendre une tacite adhésion à quelque sortie méditée ; si, pour l’obtenir, elle se mettait à déployer tous les prestiges et toutes les séductions de ces scènes de câlinerie dans lesquelles les femmes excellent et dont les féconds ressorts doivent être devinés par vous, eh ! bien, le professeur vous engage à vous laisser charmer, à vendre cher la permission demandée, et surtout à convaincre cette créature dont l’âme est tour à tour aussi mobile que l’eau, aussi ferme que l’acier, qu’il vous est défendu par l’importance de votre travail de quitter votre cabinet.

Mais aussitôt que votre femme aura mis le pied dans la rue, si elle va à pied, ne lui donnez pas le loisir de faire seulement cinquante pas ; soyez sur ses traces, et suivez-la sans qu’elle puisse s’en apercevoir.

Il existe peut-être des Werther dont les âmes tendres et délicates se révolteront de cette inquisition. Cette conduite n’est pas plus coupable que celle d’un propriétaire qui se relève la nuit, et regarde par la fenêtre pour veiller sur les pêches de ses espaliers. Vous obtiendrez peut-être par là, avant que le crime ne soit commis, des renseignements exacts sur ces appartements que tant d’amoureux louent en ville sous des noms supposés. Si par un hasard (dont Dieu vous garde) votre femme entrait dans une maison à vous suspecte, informez-vous si le logis a plusieurs issues.

Votre femme monte-t-elle en fiacre… qu’avez-vous à craindre ? Un préfet de police auquel les maris auraient dû décerner une couronne d’or mat n’a-t-il pas construit sur chaque place de fiacres une petite baraque où siége, son registre à la main, un incorruptible gardien de la morale publique ? Ne sait-on pas où vont et d’où viennent ces gondoles parisiennes ?

Un des principes vitaux de votre police sera d’accompagner parfois votre femme chez les fournisseurs de votre maison si elle avait l’habitude d’y aller. Vous examinerez soigneusement s’il existe quelque familiarité entre elle et sa mercière, sa marchande de modes, sa couturière, etc. Vous appliquerez là les règles de la Douane Conjugale, et vous tirerez vos conclusions.

Si, en votre absence, votre femme, sortie malgré vous, prétend être allée à tel endroit, dans tel magasin, rendez-vous-y le lendemain, et tâchez de savoir si elle a dit la vérité.

Mais la passion vous dictera, mieux encore que cette Méditation, les ressources de la tyrannie conjugale, et nous arrêterons là ces fastidieux enseignements.



§ V. — DU BUDGET.


En esquissant le portrait d’un mari valide (Voyez la Méditation des Prédestinés), nous lui avons soigneusement recommandé de cacher à sa femme la véritable somme à laquelle monte son revenu.

Tout en nous appuyant sur cette base pour établir notre système financier, nous espérons contribuer à faire tomber l’opinion assez généralement répandue, qu’il ne faut pas donner le maniement de l’argent à sa femme. Ce principe est une des erreurs populaires qui amènent le plus de contre-sens en ménage.

Et d’abord traitons la question de cœur avant la question d’argent.

Décréter une petite liste civile, pour votre femme et pour les exigences de la maison, et la lui verser comme une contribution, par douzièmes égaux et de mois en mois, emporte en soi quelque chose de petit, de mesquin, de resserré, qui ne peut convenir qu’à des âmes sordides ou méfiantes. En agissant ainsi, vous vous préparez d’immenses chagrins.

Je veux bien que, pendant les premières années de votre union mellifique, des scènes plus ou moins gracieuses, des plaisanteries de bon goût, des bourses élégantes, des caresses aient accompagné, décoré le don mensuel ; mais il arrivera un moment où l’étourderie de votre femme, une dissipation imprévue la forceront à implorer un emprunt dans la chambre. Je suppose que vous accorderez toujours le bill d’indemnité, sans le vendre fort cher par des discours, comme nos infidèles députés ne manquent pas de le faire. Ils payent, mais ils grognent ; vous payerez et ferez des compliments ; soit !

Mais dans la crise où nous sommes, les prévisions du budget annuel ne suffisent jamais. Il y a accroissement de fichus, de bonnets, de robes ; il y a une dépense inappréciable nécessitée par les congrès, les courriers diplomatiques, par les voies et les moyens de l’amour tandis que les recettes restent les mêmes. Alors commence dans un ménage l’éducation la plus odieuse et la plus épouvantable qu’on puisse donner à une femme. Je ne sache guère que quelques âmes nobles et généreuses, qui tiennent à plus haut prix que les millions la pureté du cœur, la franchise de l’âme, et qui pardonneraient mille fois une passion plutôt qu’un mensonge, dont l’instinctive délicatesse a deviné le principe de cette peste de l’âme, dernier degré de la corruption humaine.

Alors, en effet, se passent dans un ménage les scènes d’amour les plus délicieuses. Alors une femme s’assouplit ; et, semblable à la plus brillante de toutes les cordes d’une harpe jetée devant le feu, elle se roule autour de vous, elle vous enlace, elle vous enserre ; elle se prête à toutes vos exigences ; jamais ses discours n’auront été plus tendres ; elle les prodigue ou plutôt elle les vend ; elle arrive à tomber au-dessous d’une fille d’Opéra, car elle se prostitue à son mari. Dans ses plus doux baisers, il y a de l’argent ; dans ses paroles il y a de l’argent. À ce métier ses entrailles deviennent de plomb pour vous. L’usurier le plus poli, le plus perfide, ne soupèse pas mieux d’un regard la future valeur métallique d’un fils de famille auquel il fait signer un billet, que votre femme n’estime un de vos désirs en sautant de branche en branche comme un écureuil qui se sauve, afin d’augmenter la somme d’argent par la somme d’appétence. Et ne croyez pas échapper à de telles séductions. La nature a donné des trésors de coquetterie à une femme, et la société les a décuplés par ses modes, ses vêtements, ses broderies et ses pèlerines.

— Si je me marie, disait un des plus honorables généraux de nos anciennes armées, je ne mettrai pas un sou dans la corbeille…

— Et qu’y mettrez-vous donc, général ? dit une jeune personne.

— La clef du secrétaire.

La demoiselle fit une petite minauderie d’approbation. Elle agita doucement sa petite tête par un mouvement semblable à celui de l’aiguille aimantée ; son menton se releva légèrement, et il semblait qu’elle eût dit : — J’épouserais le général très-volontiers, malgré ses quarante-cinq ans.

Mais comme question d’argent, quel intérêt voulez-vous donc que prenne une femme dans une machine où elle est gagée comme un teneur de livres ?

Examinez l’autre système.

En abandonnant à votre femme, sous couleur de confiance absolue, les deux tiers de votre fortune, et la laissant maîtresse de diriger l’administration conjugale, vous obtenez une estime que rien ne saurait effacer, car la confiance et la noblesse trouvent de puissants échos dans le cœur de la femme. Madame sera grevée d’une responsabilité qui élèvera souvent une barrière d’autant plus forte contre ses dissipations qu’elle se la sera créée elle-même dans son cœur. Vous, vous avez fait d’abord une part au feu, et vous êtes sûr ensuite que votre femme ne s’avilira peut-être jamais.

Maintenant, en cherchant là des moyens de défense, considérez quelles admirables ressources vous offre ce plan de finances.

Vous aurez, dans votre ménage, une cote exacte de la moralité de votre femme, comme celle de la Bourse donne la mesure du degré de confiance obtenu par le gouvernement.

En effet, pendant les premières années de votre mariage, votre femme se piquera de vous donner du luxe et de la satisfaction pour votre argent.

Elle instituera une table opulemment servie, renouvellera le mobilier, les équipages ; aura toujours dans le tiroir consacré au bien-aimé une somme toute prête. Eh ! bien, dans les circonstances actuelles, le tiroir sera très-souvent vide, et monsieur dépensera beaucoup trop. Les économies ordonnées par la Chambre ne frappent jamais que sur les commis à douze cents francs ; or, vous serez le commis à douze cents francs de votre ménage. Vous en rirez, puisque vous aurez amassé, capitalisé, géré, le tiers de votre fortune pendant long-temps ; semblable à Louis XV qui s’était fait un petit trésor à part, en cas de malheur, disait-il.

Ainsi votre femme parle-t-elle d’économie, ses discours équivaudront aux variations de la cote bursale. Vous pourrez deviner tous les progrès de l’amant par les fluctuations financières, et vous aurez tout concilié : E sempre bene.

Si, n’appréciant pas cet excès de confiance, votre femme dissipait un jour une forte partie de la fortune, d’abord, il serait difficile que cette prodigalité atteignît au tiers des revenus gardés par vous depuis dix ans ; mais ensuite, la Méditation sur les Péripéties vous apprendra qu’il y a dans la crise même amenée par les folies de votre femme d’immenses ressources pour tuer le Minotaure.

Enfin le secret du trésor entassé par vos soins ne doit être connu qu’à votre mort ; et si vous aviez besoin d’y puiser pour venir au secours de votre femme, vous serez censé toujours avoir joué avec bonheur, ou avoir emprunté à un ami.

Tels sont les vrais principes en fait de budget conjugal.

La police conjugale a son martyrologe. Nous ne citerons qu’un seul fait, parce qu’il pourra faire comprendre la nécessité où sont les maris qui prennent des mesures si acerbes de veiller sur eux-mêmes autant que sur leurs femmes.

Un vieil avare, demeurant à T…, ville de plaisir, si jamais il en fut, avait épousé une jeune et jolie femme ; et il en était tellement épris et jaloux que l’amour triompha de l’usure ; car il quitta le commerce pour pouvoir mieux garder sa femme, ne faisant ainsi que changer d’avarice. J’avoue que je dois la plus grande partie des observations contenues dans cet essai, sans doute imparfait encore, à la personne qui a pu jadis étudier cet admirable phénomène conjugal ; et, pour le peindre, il suffira d’un seul trait. Quand il allait à la campagne, ce mari ne se couchait jamais sans avoir secrètement ratissé les allées de son parc dans un sens mystérieux, et il avait un râteau particulier pour le sable de ses terrasses. Il avait fait une étude particulière des vestiges laissés par les pieds des différentes personnes de sa maison, et dès le matin, il en allait reconnaître les empreintes. — Tout ceci est de haute futaie, disait-il à la personne dont j’ai parlé, en lui montrant son parc, car on ne voit rien dans les taillis… Sa femme aimait un des plus charmants jeunes gens de la ville. Depuis neuf ans cette passion vivait, brillante et féconde, au cœur des deux amants qui s’étaient devinés d’un seul regard, au milieu d’un bal ; et, en dansant, leurs doigts tremblants leur avaient révélé, à travers la peau parfumée de leurs gants, l’étendue de leur amour. Depuis ce jour, ils avaient trouvé l’un et l’autre d’immenses ressources dans les riens dédaignés par les amants heureux. Un jour le jeune homme amena son seul confident d’un air mystérieux dans un boudoir où, sur une table et sous des globes de verre, il conservait, avec plus de soin qu’il n’en aurait eu pour les plus belles pierreries du monde, des fleurs tombées de la coiffure de sa maîtresse, grâce à l’emportement de la danse, des brinborions arrachés à des arbres qu’elle avait touchés dans son parc. Il y avait là jusqu’à l’étroite empreinte laissée sur une terre argileuse par le pied de cette femme. — J’entendais, me dit plus tard ce confident, les fortes et sourdes palpitations de son cœur sonner au milieu du silence que nous gardâmes devant les richesses de ce musée d’amour. Je levai les yeux au plafond comme pour confier au ciel un sentiment que je n’osais exprimer. — Pauvre humanité !… pensais-je… — Madame de… m’a dit qu’un soir, au bal, on vous avait trouvé presque évanoui dans son salon de jeu ?… lui demandai je. — Je crois bien, dit-il en voilant le feu de son regard ; je lui avais baisé le bras !… — Mais, ajouta-t-il en me serrant la main et me lançant un de ces regards qui semblent presser le cœur, son mari a dans ce moment-ci la goutte bien près de l’estomac… Quelque temps après, le vieil avare revint à la vie, et parut avoir fait un nouveau bail ; mais, au milieu de sa convalescence, il se mit au lit un matin, et mourut subitement. Des symptômes de poison éclatèrent si violemment sur le corps du défunt, que la justice informa, et les deux amants furent arrêtés. Alors il se passa, devant la cour d’assises, la scène la plus déchirante qui jamais ait remué le cœur d’un jury. Dans l’instruction du procès, chacun des deux amants avait sans détour avoué le crime, et, par une même pensée, s’en était seul chargé, pour sauver, l’une son amant, l’autre sa maîtresse. Il se trouva deux coupables là où la justice n’en cherchait qu’un seul. Les débats ne furent que des démentis qu’ils se donnèrent l’un à l’autre avec toute la fureur du dévouement de l’amour. Ils étaient réunis pour la première fois, mais sur le banc des criminels, et séparés par un gendarme. Ils furent condamnés à l’unanimité par des jurés en pleurs. Personne, parmi ceux qui eurent le courage barbare de les voir conduire à l’échafaud, ne peut aujourd’hui parler d’eux sans frissonner. La religion leur avait arraché le repentir du crime, mais non l’abjuration de leur amour. L’échafaud fut leur lit nuptial, et ils s’y couchèrent ensemble dans la longue nuit de la mort.




MÉDITATION XXI.

L’ART DE RENTRER CHEZ SOI.


Incapable de maîtriser les bouillants transports de son inquiétude, plus d’un mari commet la faute d’arriver au logis et d’entrer chez sa femme pour triompher de sa faiblesse comme ces taureaux d’Espagne qui, animés par le banderillo rouge, éventrent de leurs cornes furieuses les chevaux et les matadors, picadors, tauréadors et consorts.

Oh ! rentrer d’un air craintif et doux, comme Mascarille qui s’attend à des coups de bâton, et devient gai comme un pinson en trouvant son maître de belle humeur !… voilà qui est d’un homme sage !…

— Oui, ma chère amie, je sais qu’en mon absence vous aviez tout pouvoir de mal faire !… À votre place, une autre aurait peut-être jeté la maison par les fenêtres, et vous n’avez cassé qu’un carreau ! Dieu vous bénisse de votre clémence. Conduisez- vous toujours ainsi, et vous pouvez compter sur ma reconnaissance.

Telles sont les idées que doivent trahir vos manières et votre physionomie ; mais, à part, vous dites : — Il est peut-être venu !…

Apporter toujours une figure aimable au logis est une des lois conjugales qui ne souffrent pas d’exception.

Mais l’art de ne sortir de chez soi que pour y rentrer quand la police vous a révélé une conspiration, mais savoir rentrer à propos !… ah ! ce sont des enseignements impossibles à formuler. Ici tout est finesse et tact. Les événements de la vie sont toujours plus féconds que l’imagination humaine. Aussi nous contenterons-nous d’essayer de doter ce livre d’une histoire digne d’être inscrite dans les archives de l’abbaye de Thélême. Elle aura l’immense mérite de vous dévoiler un nouveau moyen de défense légèrement indiqué par l’un des aphorismes du professeur, et de mettre en action la morale de la présente Méditation, seule manière de vous instruire.

Monsieur de B., officier d’ordonnance et momentanément attaché en qualité de secrétaire à Louis Bonaparte, roi de Hollande, se trouvait au château de Saint-Leu, près Paris, où la reine Hortense tenait sa cour et où toutes les dames de son service l’avaient accompagnée. Le jeune officier était assez agréable et blond ; il avait l’air pincé, paraissait un peu trop content de lui-même et trop infatué de l’ascendant militaire ; d’ailleurs, passablement spirituel et très-complimenteur. Pourquoi toutes ces galanteries étaient-elles devenues insupportables à toutes les femmes de la reine ?… L’histoire ne le dit pas. Peut-être avait-il fait la faute d’offrir à toutes un même hommage ? Précisément. Mais chez lui, c’était astuce. Il adorait, pour le moment, l’une d’entre elles, madame la comtesse de. La comtesse n’osait défendre son amant, parce qu’elle aurait ainsi avoué son secret, et, par une bizarrerie assez explicable, les épigrammes les plus sanglantes partaient de ses jolies lèvres, tandis que son cœur logeait l’image proprette du joli militaire. Il existe une nature de femme auprès de laquelle réussissent les hommes un peu suffisants, dont la toilette est élégante et le pied bien chaussé. C’est les femmes à minauderies, délicates et recherchées. La comtesse était, sauf les minauderies, qui, chez elle, avaient un caractère particulier d’innocence et de vérité, une de ces personnes-là. Elle appartenait à la famille des N…, où les bonnes manières sont conservées traditionnellement. Son mari, le comte de… était fils de la vieille duchesse de L…, et il avait courbé la tête devant l’idole du jour : Napoléon l’ayant récemment nommé comte, il se flattait d’obtenir une ambassade ; mais, en attendant, il se contentait d’une clef de chambellan ; et s’il laissait sa femme auprès de la reine Hortense, c’était sans doute par calcul d’ambition. — Mon fils, lui dit un matin sa mère, votre femme chasse de race. Elle aime monsieur de B. — Vous plaisantez, ma mère : il m’a emprunté hier cent napoléons. — Si vous ne tenez pas plus à votre femme qu’à votre argent, n’en parlons plus ! dit sèchement la vieille dame. Le futur ambassadeur observa les deux amants, et ce fut en jouant au billard avec la reine, l’officier et sa femme qu’il obtint une de ces preuves aussi légères en apparence qu’elles sont irrécusables aux yeux d’un diplomate. — Ils sont plus avancés qu’ils ne le croient eux-mêmes !… dit le comte de à sa mère. Et il versa dans l’âme aussi savante que rusée de la duchesse le chagrin profond dont il était accablé par cette découverte amère. Il aimait la comtesse, et sa femme, sans avoir précisément ce qu’on nomme des principes, était mariée depuis trop peu de temps pour ne pas être encore attachée à ses devoirs. La duchesse se chargea de sonder le cœur de sa bru. Elle jugea qu’il y avait encore de la ressource dans cette âme neuve et délicate, et elle promit à son fils de perdre monsieur de B sans retour. Un soir, au moment où les parties étaient finies, que toutes les dames avaient commencé une de ces causeries familières où se confisent les médisances, et que la comtesse faisait son service auprès de la reine, madame de L… saisit cette occasion pour apprendre à l’assemblée féminine le grand secret de l’amour de monsieur de B… pour sa bru. Tolle général. La duchesse ayant recueilli les voix, il fut décidé à l’unanimité que celle-là qui réussirait à chasser du château l’officier rendrait un service signalé à la reine Hortense qui en était excédée, et à toutes ses femmes qui le haïssaient, et pour cause. La vieille dame réclama l’assistance des belles conspiratrices, et chacune promit sa coopération à tout ce qui pourrait être tenté. En quarante-huit heures, l’astucieuse belle-mère devint la confidente et de sa bru et de l’amant. Trois jours après, elle avait fait espérer au jeune officier la faveur d’un tête-à-tête à la suite d’un déjeuner. Il fut arrêté que monsieur de B partirait le matin de bonne heure pour Paris et reviendrait secrètement. La reine avait annoncé le dessein d’aller avec toute la compagnie suivre, ce jour-là, une chasse au sanglier, et la comtesse devait feindre une indisposition. Le comte, ayant été envoyé à Paris par le roi Louis, donnait peu d’inquiétudes. Pour concevoir toute la perfidie du plan de la duchesse, il faut expliquer succinctement la disposition de l’appartement exigu qu’occupait la comtesse au château. Il était situé au premier étage, au-dessus des petits appartements de la reine, et au bout d’un long corridor. On entrait immédiatement dans une chambre à coucher, à droite et à gauche de laquelle se trouvaient deux cabinets. Celui de droite était un cabinet de toilette, et celui de gauche avait été récemment transformé en boudoir par la comtesse. On sait ce qu’est un cabinet de campagne : celui-là n’avait que les quatre murs. Il était décoré d’une tenture grise, et il n’y avait encore qu’un petit divan et un tapis ; car l’ameublement devait en être achevé sous peu de jours. La duchesse n’avait conçu sa noirceur que d’après ces circonstances, qui, bien que légères en apparence, la servirent admirablement. Sur les onze heures, un déjeuner délicat est préparé dans la chambre. L’officier, revenant de Paris, déchirait à coups d’éperon les flancs de son cheval. Il arrive enfin ; il confie le noble animal à son valet, escalade les murs du parc, vole au château, et parvient à la chambre sans avoir été vu de personne, pas même d’un jardinier. Les officiers d’ordonnance portaient alors, si vous ne vous en souvenez pas, des pantalons collants très-serrés et un petit schako étroit et long, costume aussi favorable pour se faire admirer le jour d’une revue qu’il est gênant dans un rendez-vous. La vieille femme avait calculé l’inopportunité de l’uniforme. Le déjeuner fut d’une gaieté folle. La comtesse ni sa mère ne buvaient de vin ; mais l’officier, qui connaissait le proverbe, sabla fort joliment autant de vin de Champagne qu’il en fallait pour aiguiser son amour et son esprit. Le déjeuner terminé, l’officier regarda la belle-mère qui, poursuivant son rôle de complice, dit : — J’entends une voiture, je crois !… Et de sortir. Elle rentre au bout de trois minutes. — C’est le comte !… s’écria-t-elle en poussant les deux amants dans le boudoir. — Soyez tranquilles !… leur dit-elle. — Prenez donc votre schako… ajouta-t-elle en gourmandant par un geste l’imprudent jeune homme. Elle recula vivement la table dans le cabinet de toilette ; et, par ses soins, le désordre de la chambre se trouva entièrement réparé au moment où son fils apparut. Ma femme est malade ?… demanda le comte. — Non, mon ami, répond la mère. Son mal s’est promptement dissipé ; elle est à la chasse, à ce que je crois… Puis elle lui fait un signe de tête comme pour lui dire : — Ils sont là… — Mais êtes-vous folle, répond le comte à voix basse, de les enfermer ainsi ?… — Vous n’avez rien à craindre, reprit la duchesse, j’ai mis dans son vin… — Quoi ?… — Le plus prompt de tous les purgatifs. Entre le roi de Hollande. Il venait demander au comte le résultat de la mission qu’il lui avait donnée. La duchesse essaya, par quelques-unes de ces phrases mystérieuses que savent si bien dire les femmes, d’obliger Sa Majesté à emmener le comte chez elle. Aussitôt que les deux amants se trouvèrent dans le boudoir, la comtesse, stupéfaite en reconnaissant la voix de son mari, dit bien bas au séduisant officier : — Ah ! monsieur, vous voyez à quoi je me suis exposée pour vous… — Mais, chère Marie ! mon amour vous récompensera de tous vos sacrifices, et je te serai fidèle jusqu’à la Mort. (À part et en lui-même : Oh ! oh ! quelle douleur !…)

— Ah ! s’écria la jeune femme, qui se tordit les mains en entendant marcher son mari près de la porte du boudoir, il n’y a pas d’amour qui puisse payer de telles terreurs !… Monsieur, ne m’approchez pas… — Ô ! ma bien-aimée, mon cher trésor, dit-il en s’agenouillant avec respect, je serai pour toi ce que tu voudras que je sois !… Ordonne… je m’éloignerai. Rappelle-moi… je viendrai. Je serai le plus soumis comme je veux être… (S… D…, j’ai la colique !) le plus constant des amants… Ô ma belle Marie !… (Ah ! je suis perdu. C’est à en mourir !…) Ici, l’officier marcha vers la fenêtre pour l’ouvrir et se précipiter la tête la première dans le jardin ; mais il aperçut la reine Hortense et ses femmes. Alors il se tourna vers la comtesse en portant la main à la partie la plus décisive de son uniforme ; et, dans son désespoir, il s’écria d’une voix étouffée : — Pardon, madame ; mais il m’est impossible d’y tenir plus long-temps. — Monsieur, êtes-vous fou ?… s’écria la jeune femme, en s’apercevant que l’amour seul n’agitait pas cette figure égarée. L’officier, pleurant de rage, se replia vivement sur le schako qu’il avait jeté dans un coin. — Eh ! bien, comtesse… disait la reine Hortense en entrant dans la chambre à coucher d’où le comte et le roi venaient de sortir, comment allez-vous ? Mais, où est-elle donc ? — Madame !… s’écria la jeune femme en s’élançant à la porte du boudoir, n’entrez pas !… Au nom de Dieu, n’entrez pas ! La comtesse se tut, car elle vit toutes ses compagnes dans la chambre. Elle regarda la reine. Hortense, qui avait autant d’indulgence que de curiosité, fit un geste, et toute sa suite se retira. Le jour même, l’officier part pour l’armée, arrive aux avant-postes, cherche la mort et la trouve. C’était un brave, mais ce n’était pas un philosophe.

On prétend qu’un de nos peintres les plus célèbres, ayant conçu pour la femme d’un de ses amis un amour qui fut partagé, eut à subir toutes les horreurs d’un semblable rendez-vous, que le mari avait préparé par vengeance ; mais, s’il faut en croire la chronique, il y eut une double honte ; et, plus sages que monsieur de B…, les amants, surpris par la même infirmité, ne se tuèrent ni l’un ni l’autre.

La manière de se comporter en rentrant chez soi dépend aussi de beaucoup de circonstances. Exemple.

Lord Catesby était d’une force prodigieuse. Il arrive, un jour, qu’en revenant d’une chasse au renard à laquelle il avait promis d’aller sans doute par feinte, il se dirige vers une haie de son parc où il disait voir un très-beau cheval. Comme il avait la passion des chevaux, il s’avance pour admirer celui-là de plus près. Il aperçoit lady Castesby, au secours de laquelle il était temps d’accourir, pour peu qu’il fût jaloux de son honneur. Il fond sur un gentleman, et en interrompt la criminelle conversation en le saisissant à la ceinture ; puis il le lance par-dessus la baie au bord d’un chemin. — Songez, monsieur, que c’est à moi qu’il faudra désormais vous adresser pour demander quelque chose ici !… lui dit-il sans emportement. — Eh ! bien, milord, auriez-vous la bonté de me jeter aussi mon cheval ?… Mais le lord flegmatique avait déjà pris le bras de sa femme, et lui disait gravement : — Je vous blâme beaucoup, ma chère créature, de ne pas m’avoir prévenu que je devais vous aimer pour deux. Désormais tous les jours pairs je vous aimerai pour le gentleman, et les autres jours pour moi-même.

Cette aventure passe, en Angleterre, pour une des plus belles rentrées connues. Il est vrai que c’était joindre avec un rare bonheur l’éloquence du geste à celle de la parole.

Mais l’art de rentrer chez soi, dont les principes ne sont que des déductions nouvelles du système de politesse et de dissimulation recommandé par nos Méditations antérieures, n’est que la préparation constante des Péripéties conjugales dont nous allons nous occuper.




MÉDITATION XXII.

DES PÉRIPÉTIES.


Le mot péripétie est un terme de littérature qui signifie coup de théâtre.

Amener une péripétie dans le drame que vous jouez est un moyen de défense aussi facile à entreprendre que le succès en est incertain. Tout en vous en conseillant l’emploi, nous ne vous en dissimulerons pas les dangers.

La péripétie conjugale peut se comparer à ces belles fièvres qui emportent un sujet bien constitué ou en restaurent à jamais la vie. Ainsi, quand la péripétie réussit, elle rejette pour des années une femme dans les sages régions de la vertu.

Au surplus, ce moyen est le dernier de tous ceux que la science ait permis de découvrir jusqu’à ce jour.

La Saint-Barthélemy, les Vêpres Siciliennes, la mort de Lucrèce, les deux débarquements de Napoléon à Fréjus, sont des péripéties politiques. Il ne vous est pas permis d’en faire de si vastes ; mais, toutes proportions gardées, vos coups de théâtre conjugaux ne seront pas moins puissants que ceux-là.

Mais comme l’art de créer des situations et de changer, par des événements naturels, la face d’une scène, constitue le génie ; que le retour à la vertu d’une femme dont le pied laisse déjà quelques empreintes sur le sable doux et doré des sentiers du vice est la plus difficile de toutes les péripéties, et que le génie ne s’apprend pas, ne se démontre pas ; le licencié en droit conjugal se trouve forcé d’avouer ici son impuissance à réduire en principes fixes une science aussi changeante que les circonstances, aussi fugitive que l’occasion, aussi indéfinissable que l’instinct.

Pour nous servir d’une expression que Diderot, d’Alembert et Voltaire n’ont pu naturaliser, malgré son énergie, une péripétie conjugale se subodore. Aussi notre seule ressource sera-t-elle de crayonner imparfaitement quelques situations conjugales analogues, imitant ce philosophe des anciens jours qui, cherchant vainement à s’expliquer le mouvement, marchait devant lui pour essayer d’en saisir les lois insaisissables.

Un mari aura, selon les principes consignés dans la Méditation sur la Police, expressément défendu à sa femme de recevoir les visites du célibataire qu’il soupçonne devoir être son amant ; elle a promis de ne jamais le voir. C’est de petites scènes d’intérieur que nous abandonnons aux imaginations matrimoniales, un mari les dessinera bien mieux que nous, en se reportant, par la pensée, à ces jours où de délicieux désirs ont amené de sincères confidences, où les ressorts de sa politique ont fait jouer quelques machines adroitement travaillées.

Supposons, pour mettre plus d’intérêt à cette scène normale, que ce soit vous, vous mari qui me lisez, dont la police, soigneusement organisée, découvre que votre femme profitant des heures consacrées à un repas ministériel auquel elle vous a fait peut-être inviter, doit recevoir monsieur À–Z.

Il y a là toutes les conditions requises pour amener une des plus belles péripéties possibles.

Vous revenez assez à temps pour que votre arrivée coïncide avec celle de monsieur À–Z, car nous ne vous conseillerions pas de risquer un entr’acte trop long. Mais comment rentrez-vous ?… non plus, selon les principes de la Méditation précédente. — En furieux, donc ?… — Encore moins. Vous arrivez en vrai bonhomme, en étourdi qui a oublié sa bourse ou son mémoire pour le ministre, son mouchoir ou sa tabatière.

Alors, ou vous surprendrez les deux amants ensemble, ou votre femme avertie par sa soubrette, aura caché le célibataire.

Emparons-nous de ces deux situations uniques.

Ici nous ferons observer que tous les maris doivent être en mesure de produire la terreur dans leur ménage, et préparer long-temps à l’avance des deux septembre matrimoniaux.

Ainsi, un mari, du moment où sa femme a laissé apercevoir quelques premiers symptômes, ne manquera jamais à donner, de temps à autre, son opinion personnelle sur la conduite à tenir par un époux dans les grandes crises conjugales.

— Moi, direz-vous, je n’hésiterais pas à tuer un homme que je surprendrais aux genoux de ma femme.

À propos d’une discussion que vous aurez suscitée, vous serez amené à prétendre : — que la loi aurait dû donner à un mari, comme aux anciens Romains, droit de vie et de mort sur ses enfants, pour qu’il pût tuer les adultérins.

Ces opinions féroces, qui ne vous engagent à rien, imprimeront une terreur salutaire à votre femme ; vous les énoncerez même en riant et en lui disant : — Oh ! mon Dieu, oui, mon cher amour, je te tuerais fort proprement. Aimerais-tu à être occise par moi ?…

Une femme ne peut jamais s’empêcher de craindre que cette plaisanterie ne devienne un jour très-sérieuse, car il y a encore de l’amour dans ces crimes involontaires ; puis les femmes, sachant mieux que personne dire la vérité en riant, soupçonnent parfois leurs maris d’employer cette ruse féminine.

Alors, quand un époux surprend sa femme avec son amant, au milieu même d’une innocente conversation, sa tête, vierge encore, doit produire l’effet mythologique de la célèbre Gorgone.

Pour obtenir une péripétie favorable en cette conjoncture, il faut, selon le caractère de votre femme, ou jouer une scène pathétique à la Diderot, ou faire de l’ironie comme Cicéron, ou sauter sur des pistolets chargés à poudre, et les tirer même si vous jugez un grand éclat indispensable.

Un mari adroit s’est assez bien trouvé d’une scène de sensiblerie modérée. Il entre, voit l’amant et le chasse d’un regard. Le célibataire parti, il tombe aux genoux de sa femme, déclame une tirade, où, entre autres phrases, il y avait celle-ci : — Eh quoi ! ma chère Caroline, je n’ai pas su t’aimer !…

Il pleure, elle pleure, et cette péripétie larmoyante n’eut rien d’incomplet.

Nous expliquerons, à l’occasion de la seconde manière dont peut se présenter la péripétie, les motifs qui obligent un mari à moduler cette scène sur le degré plus ou moins élevé de la force féminine.

Poursuivons !

Si votre bonheur veut que l’amant soit caché, la péripétie sera bien plus belle.

Pour peu que l’appartement ait été disposé selon les principes consacrés par la Méditation XIV, vous reconnaîtrez facilement l’endroit où s’est blotti le célibataire, se fût-il, comme le don Juan de lord Byron, pelotonné sous le coussin d’un divan. Si, par hasard, votre appartement est en désordre, vous devez en avoir une connaissance assez parfaite pour savoir qu’il n’y a pas deux endroits où un homme puisse se mettre.

Enfin, si par quelque inspiration diabolique il s’était fait si petit qu’il se fût glissé dans une retraite inimaginable (car on peut tout attendre d’un célibataire), eh ! bien, ou votre femme ne pourra s’empêcher de regarder cet endroit mystérieux, ou elle feindra de jeter les yeux sur un côté tout opposé, et alors rien n’est plus facile à un mari que de tendre une petite souricière à sa femme.

La cachette étant découverte, vous marchez droit à l’amant. Vous le rencontrez !…

Là, vous tâcherez d’être beau. Tenez constamment votre tête de trois quarts en la relevant d’un air de supériorité. Cette attitude ajoutera beaucoup à l’effet que vous devez produire.

La plus essentielle de vos obligations consiste en ce moment à écraser le célibataire par une phrase très-remarquable, que vous aurez eu tout le temps d’improviser ; et, après l’avoir terrassé, vous lui indiquerez froidement qu’il peut sortir. Vous serez très-poli, mais aussi tranchant que la hache d’un bourreau, et plus impassible que la loi. Ce mépris glacial amènera peut-être déjà une péripétie dans l’esprit de votre femme. Point de cris, point de gestes, pas d’emportements. Les hommes des hautes sphères sociales, a dit un jeune auteur anglais, ne ressemblent jamais à ces petites gens qui ne sauraient perdre une fourchette sans sonner l’alarme dans tout le quartier.

Le célibataire parti, vous vous trouvez seul avec votre femme ; et, dans cette situation, vous devez la reconquérir pour toujours.

En effet, vous vous placez devant elle, en prenant un de ces airs dont le calme affecté trahit des émotions profondes ; puis, vous choisirez dans les idées suivantes que nous vous présentons en forme d’amplification rhétoricienne, celles qui pourront convenir à vos principes : — Madame, je ne vous parlerai ni de vos serments, ni de mon amour ; car vous avez trop d’esprit et moi trop de fierté pour que je vous assomme des plaintes banales que tous les maris sont en droit de faire en pareil cas ; leur moindre défaut alors est d’avoir trop raison. Je n’aurai même, si je puis, ni colère, ni ressentiment. Ce n’est pas moi qui suis outragé ; car j’ai trop de cœur pour être effrayé de cette opinion commune qui frappe presque toujours très-justement de ridicule et de réprobation un mari dont la femme se conduit mal. Je m’examine, et je ne vois pas par où j’ai pu mériter, comme la plupart d’entre eux, d’être trahi. Je vous aime encore.

Je n’ai jamais manqué, non pas à mes devoirs, car je n’ai trouvé rien de pénible à vous adorer ; mais aux douces obligations que nous impose un sentiment vrai. Vous avez toute ma confiance et vous gérez ma fortune. Je ne vous ai rien refusé. Enfin voici la première fois que je vous montre un visage, je ne dirai pas sévère, mais improbateur. Cependant laissons cela, car je ne dois pas faire mon apologie dans un moment où vous me prouvez si énergiquement qu’il me manque nécessairement quelque chose, et que je ne suis pas destiné par la nature à accomplir l’œuvre difficile de votre bonheur. Je vous demanderai donc alors, en ami parlant à son ami, comment vous avez pu exposer la vie de trois êtres à la fois :… celle de la mère de mes enfants, qui me sera toujours sacrée ; celle du chef de la famille, et celle enfin de celui que vous aimez… (elle se jettera peut-être à vos pieds ; il ne faudra jamais l’y souffrir ; elle est indigne d’y rester), car… vous ne m’aimez plus, Élisa. Eh ! bien, ma pauvre enfant (vous ne la nommerez ma pauvre enfant qu’au cas où le crime ne serait pas commis), pourquoi se tromper ?… Que ne me le disiez-vous ? Si l’amour s’éteint entre deux époux, ne reste-t-il pas l’amitié, la confiance ?… Ne sommes-nous pas deux compagnons associés pour faire une même route ? Est-il dit que, pendant le chemin, l’un n’aura jamais à tendre la main à l’autre, pour le relever ou pour l’empêcher de tomber ? Mais j’en dis même peut-être trop, et je blesse votre fierté… Élisa !… Élisa !

Que diable voulez-vous que réponde une femme ?… Il y a nécessairement péripétie.

Sur cent femmes, il existe au moins une bonne demi-douzaine de créatures faibles qui, dans cette grande secousse, reviennent peut-être pour toujours à leurs maris, en véritables chattes échaudées craignant désormais l’eau froide. Cependant cette scène est un véritable alexipharmaque dont les doses doivent être tempérées par des mains prudentes.

Pour certaines femmes à fibres molles, dont les âmes sont douces et craintives, il suffira, en montrant la cachette où [ou] gît l’amant, de dire. — M. À–Z est là !… (On hausse les épaules.) Comment pouvez-vous jouer un jeu à faire tuer deux braves gens ? Je sors, faites-le évader, et que cela n’arrive plus.

Mais il existe des femmes dont le cœur trop fortement dilaté s’anévrise dans ces terribles péripéties ; d’autres, chez lesquelles le sang se tourne, et qui font de graves maladies. Quelques-unes sont capables de devenir folles. Il n’est même pas sans exemple d’en avoir vu qui s’empoisonnaient ou qui mouraient de mort subite, et nous ne croyons pas que vous vouliez la mort du pécheur.

Cependant la plus jolie, la plus galante de toutes les reines de France ; la gracieuse, l’infortunée Marie Stuart, après avoir vu tuer Rizzio presque dans ses bras, n’en a pas moins aimé le comte de Bothwel ; mais c’était une reine, et les reines sont des natures à part.

Nous supposerons donc que la femme dont le portrait orne notre première Méditation est une petite Marie Stuart, et nous ne tarderons pas à relever le rideau pour le cinquième acte de ce grand drame nommé le Mariage.

La péripétie conjugale peut éclater partout, et mille incidents indéfinissables la feront naître. Tantôt ce sera un mouchoir, comme dans le More de Venise ; ou une paire de pantoufles, comme dans Don Juan ; tantôt ce sera l’erreur de votre femme qui s’écriera : — Cher Alphonse ! — pour cher Adolphe ! Enfin souvent un mari, s’apercevant que sa femme est endettée, ira trouver le plus fort créancier, et l’amènera fortuitement chez lui un matin, pour y préparer une péripétie.

— Monsieur Josse, vous êtes orfévre, et la passion que vous avez de vendre des bijoux n’est égalée que par celle d’en être payé. Madame la comtesse vous doit trente mille francs. Si vous voulez les recevoir demain (il faut toujours aller voir l’industriel à une fin de mois), venez chez elle à midi. Son mari sera dans la chambre, n’écoutez aucun des signes qu’elle pourra faire pour vous engager à garder le silence. Parlez hardiment. — Je paierai.

Enfin la péripétie est, dans la science du mariage, ce que sont les chiffres en arithmétique.

Tous les principes de haute philosophie conjugale qui animent les moyens de défense indiqués par cette Seconde Partie de notre livre sont pris dans la nature des sentiments humains, nous les avons trouvés épars dans le grand livre du monde. En effet, de même que les personnes d’esprit appliquent instinctivement les lois du goût, quoiqu’elles seraient souvent fort embarrassées d’en déduire les principes ; de même, nous avons vu nombre de gens passionnés employant avec un rare bonheur les enseignements que nous venons de développer, et chez aucun d’eux il n’y avait de plan fixe. Le sentiment de leur situation ne leur révélait que des fragments incomplets d’un vaste système ; semblables en cela à ces savants du seizième siècle, dont les microscopes n’étaient pas encore assez perfectionnés pour leur permettre d’apercevoir tous les êtres dont l’existence leur était démontrée par leur patient génie.

Nous espérons que les observations déjà présentées dans ce livre et celles qui doivent leur succéder seront de nature à détruire l’opinion qui fait regarder, par des hommes frivoles, le mariage comme une sinécure. D’après nous, un mari qui s’ennuie est un hérétique, mieux que cela même, c’est un homme nécessairement en dehors de la vie conjugale et qui ne la conçoit pas. Sous ce rapport, peut-être, ces Méditations dénonceront-elles à bien des ignorants les mystères d’un monde devant lequel ils restaient les yeux ouverts sans le voir.

Espérons encore que ces principes sagement appliqués pourront opérer bien des conversions, et qu’entre les feuilles presque blanches qui séparent cette Seconde Partie de la GUERRE CIVILE, il y aura bien des larmes et bien des repentirs.

Oui, sur les quatre cent mille femmes honnêtes que nous avons si soigneusement élues au sein de toutes les nations européennes, aimons à croire qu’il n’y en aura qu’un certain nombre, trois cent mille, par exemple, qui seront assez perverses, assez charmantes, assez adorables, assez belliqueuses, pour lever l’étendard de la GUERRE CIVILE.

— Aux armes donc, aux armes !




TROISIÈME PARTIE.

DE LA GUERRE CIVILE.
Belles comme les Séraphins de Klopstock, terribles comme les diables de Milton.
DIDEROT.




MÉDITATION XXIII.

DES MANIFESTES.


Les préceptes préliminaires par lesquels la science peut armer ici un mari sont en petit nombre, il s’agit bien moins en effet de savoir s’il ne succombera pas, que d’examiner s’il peut résister.

Cependant nous placerons ici quelques fanaux pour éclairer cette arène où bientôt un mari va se trouver seul avec la religion et la loi, contre sa femme, soutenue par la ruse et la société tout entière.



LXXXII.

On peut tout attendre et tout supposer d’une femme amoureuse.


LXXXIII.

Les actions d’une femme qui veut tromper son mari seront presque toujours étudiées, mais elles ne seront jamais raisonnées.


LXXXIV.

La majeure partie des femmes procède comme la puce, par sauts et par bonds sans suite. Elles échappent par la hauteur ou la profondeur de leurs premières idées, et les interruptions de leurs plans les favorisent. Mais elles ne s’exercent que dans un espace qu’il est facile à un mari de circonscrire ; et, s’il est de sang-froid, il peut finir par éteindre ce salpêtre organisé.


LXXXV.

Un mari ne doit jamais se permettre une seule parole hostile contre sa femme, en présence d’un tiers.


LXXXVI.

Au moment où une femme se décide à trahir la foi conjugale, elle compte son mari pour tout ou pour rien. On peut partir de là.


LXXXVII.

La vie de la femme est dans la tête, dans le cœur ou dans la passion. À l’âge où sa femme a jugé la vie, un mari doit savoir si la cause première de l’infidélité qu’elle médite procède de la vanité, du sentiment ou du tempérament. Le tempérament est une maladie à guérir ; le sentiment offre à un mari de grandes chances de succès ; mais la vanité est incurable. La femme qui vit de la tête est un épouvantable fléau. Elle réunira les défauts de la femme passionnée et de la femme aimante, sans en avoir les excuses. Elle est sans pitié, sans amour, sans vertu, sans sexe.


LXXXVIII.

Une femme qui vit de la tête, tâchera d’inspirer à un mari de l’indifférence ; la femme qui vit du cœur, de la haine ; la femme passionnée, du dégoût.


LXXXIX.

Un mari ne risque jamais rien de faire croire à la fidélité de sa femme, et de garder un air patient ou le silence. Le silence surtout inquiète prodigieusement les femmes.


XC.

Paraître instruit de la passion de sa femme est d’un sot ; mais feindre d’ignorer tout, est d’un homme d’esprit, et il n’y a guère que ce parti à prendre. Aussi dit-on qu’en France tout le monde est spirituel.


XCI.

Le grand écueil est le ridicule. — Au moins aimons-nous en public ! doit être l’axiome d’un ménage. C’est trop perdre que de perdre tous deux l’honneur, l’estime, la considération, le respect, tout comme il vous plaira de nommer ce je ne sais quoi social.

Ces axiomes ne concernent encore que la lutte. Quant à la catastrophe elle aura les siens.




Nous avons nommé cette crise guerre civile par deux raisons : jamais guerre ne fut plus intestine et en même temps plus polie que celle-là. Mais où et comment éclatera-t-elle cette fatale guerre ?

Hé ! croyez-vous que votre femme aura des régiments et sonnera de la trompette ? Elle aura peut-être un officier, voilà tout. Et ce faible corps d’armée suffira pour détruire la paix de votre ménage.

— Vous m’empêchez de voir ceux qui me plaisent ! est un exorde qui a servi de manifeste dans la plupart des ménages. Cette phrase et toutes les idées qu’elle traîne à sa suite, est la formule employée le plus souvent par des femmes vaines et artificieuses.

Le manifeste le plus général est celui qui se proclame au lit conjugal, principal théâtre de la guerre. Cette question sera traitée particulièrement dans la Méditation intitulée : De s différentes armes, au paragraphe : de la pudeur dans ses rapports avec le mariage.

Quelques femmes lymphatiques affecteront d’avoir le spleen, et feront les mortes pour obtenir les bénéfices d’un secret divorce.

Mais presque toutes doivent leur indépendance à un plan dont l’effet est infaillible sur la plupart des maris et dont nous allons trahir les perfidies.

Une des plus grandes erreurs humaines consiste dans cette croyance que notre honneur et notre réputation s’établissent par nos actes, ou résultent de l’approbation que la conscience donne à notre conduite. Un homme qui vit dans le monde est né l’esclave de l’opinion publique. Or un homme privé a, en France, bien moins d’action que sa femme sur le monde, il ne tient qu’à celle-ci de le ridiculiser. Les femmes possèdent à merveille le talent de colorer par des raisons spécieuses les récriminations qu’elles se permettent de faire. Elles ne défendent jamais que leurs torts, et c’est un art dans lequel elles excellent, sachant opposer des autorités aux raisonnements, des assertions aux preuves, et remporter souvent de petits succès de détail. Elles se devinent et se comprennent admirablement quand l’une d’elles présente à une autre une arme qu’il lui est interdit d’affiler. C’est ainsi qu’elles perdent un mari quelquefois sans le vouloir. Elles apportent l’allumette, et, long-temps après, elles sont effrayées de l’incendie.

En général, toutes les femmes se liguent contre un homme marié accusé de tyrannie ; car il existe un lien secret entre elles, comme entre tous les prêtres d’une même religion. Elles se haïssent, mais elles se protégent. Vous n’en pourriez jamais gagner qu’une seule ; et encore pour votre femme, cette séduction serait un triomphe.

Vous êtes alors mis au ban de l’empire féminin. Vous trouvez des sourires d’ironie sur toutes les lèvres, vous rencontrez des épigrammes dans toutes les réponses. Ces spirituelles créatures forgent des poignards en s’amusant à en sculpter le manche avant de vous frapper avec grâce.

L’art perfide des réticences, les malices du silence, la méchanceté des suppositions, la faussé bonhomie d’une demande, tout est employé contre vous. Un homme qui prétend maintenir sa femme sous le joug est d’un trop dangereux exemple, pour qu’elles ne le détruisent pas ; sa conduite ne ferait-elle pas la satire de tous les maris ? Aussi, toutes vous attaquent-elles soit par d’amères plaisanteries, soit par des arguments sérieux ou par les maximes banales de la galanterie. Un essaim de célibataires appuie toutes leurs tentatives, et vous êtes assailli, poursuivi comme un original, comme un tyran, comme un mauvais coucheur, comme un homme bizarre, comme un homme dont il faut se défier.

Votre femme vous défend à la manière de l’ours dans la fable de La Fontaine : elle vous jette des pavés à la tête pour chasser les mouches qui s’y posent. Elle vous raconte, le soir, tous les propos qu’elle a entendu tenir sur vous, et vous demandera compte d’actions que vous n’aurez point faites, de discours que vous n’aurez pas tenus. Elle vous aura justifié de délits prétendus ; elle se sera vantée d’avoir une liberté qu’elle n’a pas, pour vous disculper du tort que vous avez de ne pas la laisser libre. L’immense crécelle que votre femme agite vous poursuivra partout de son bruit importun. Votre chère amie vous étourdira, vous tourmentera et s’amusera à ne vous faire sentir que les épines du mariage. Elle vous accueillera d’un air très-riant dans le monde, et sera très-revêche à la maison. Elle aura de l’humeur quand vous serez gai, et vous impatientera de sa joie quand vous serez triste. Vos deux visages formeront une antithèse perpétuelle.

Peu d’hommes ont assez de force pour résister à cette première comédie, toujours habilement jouée, et qui ressemble au hourra que jettent les Cosaques en marchant au combat. Certains maris se fâchent et se donnent des torts irréparables. D’autres abandonnent leurs femmes. Enfin quelques intelligences supérieures ne savent même pas toujours manier la baguette enchantée qui doit dissiper cette fantasmagorie féminine.

Les deux tiers des femmes savent conquérir leur indépendance par cette seule manœuvre, qui n’est en quelque sorte que la revue de leurs forces. La guerre est ainsi bientôt terminée.

Mais un homme puissant, qui a le courage de conserver son sang-froid au milieu de ce premier assaut, peut s’amuser beaucoup en dévoilant à sa femme, par des railleries spirituelles, les sentiments secrets qui la font agir, en la suivant pas à pas dans le labyrinthe où elle s’engage, en lui disant à chaque parole qu’elle se ment à elle-même, en ne quittant jamais le ton de la plaisanterie, et en ne s’emportant pas.

Cependant la guerre est déclarée ; et si un mari n’a pas été ébloui par ce premier feu d’artifice, une femme a pour assurer son triomphe bien d’autres ressources que les Méditations suivantes vont dévoiler.




MÉDITATION XXIV.

PRINCIPES DE STRATÉGIE.


L’archiduc Charles a donné un très-beau traité sur l’art militaire, intitulé : Principes de la Stratégie appliqués aux campagnes de 1796. Ces principes nous paraissent ressembler un peu aux poétiques faites pour des poèmes publiés. Aujourd’hui nous sommes devenus beaucoup plus forts, nous inventons des règles pour des ouvrages et des ouvrages pour des règles. Mais, à quoi ont servi les anciens principes de l’art militaire devant l’impétueux génie de Napoléon ? Si donc aujourd’hui vous réduisez en système les enseignements donnés par ce grand capitaine dont la tactique nouvelle a ruiné l’ancienne, quelle garantie avez-vous de l’avenir pour croire qu’il n’enfantera pas un autre Napoléon ? Les livres sur l’art militaire ont, à quelques exceptions près, le sort des anciens ouvrages sur la chimie et la physique. Tout change sur le terrain ou par périodes séculaires.

Ceci est en peu de mots l’histoire de notre ouvrage.

Tant que nous avons opéré sur une femme inerte, endormie, rien n’a été plus facile que de tresser les filets sous lesquels nous l’avons contenue ; mais du moment où elle se réveille et se débat, tout se mêle et se complique. Si un mari voulait tâcher de se recorder avec les principes du système précédent, pour envelopper sa femme dans les rets troués que la Seconde Partie a tendus, il ressemblerait à Wurmser, Mack et Beaulieu faisant des campements et des marches, pendant que Napoléon les tournait lestement, et se servait pour les perdre de leurs propres combinaisons.

Ainsi agira votre femme.

Comment savoir la vérité quand vous vous la déguiserez l’un à l’autre sous le même mensonge, et quand vous vous présenterez la même souricière ? À qui sera la victoire, quand vous vous serez pris tous deux les mains dans le même piége ?

— Mon bon trésor, j’ai à sortir ; il faut que j’aille chez madame une telle, j’ai demandé les chevaux. Voulez-vous venir avec moi ? Allons, soyez aimable, accompagnez votre femme.

Vous vous dites en vous-même : — Elle serait bien attrapée si j’acceptais ! Elle ne me prie tant que pour être refusée. Alors vous lui répondez : — J’ai précisément affaire chez monsieur un tel ; car il est chargé d’un rapport qui peut compromettre nos intérêts dans telle entreprise, et il faut que je lui parle absolument. Puis, je dois aller au ministère des finances ; ainsi cela s’arrange à merveille.

— Eh ! bien, mon ange, va t’habiller pendant que Céline achèvera ma toilette ; mais ne me fais pas attendre.

— Ma chérie, me voici prêt !… dites-vous en arrivant au bout de quelques minutes, tout botté, rasé, habillé.

Mais tout a changé. Une lettre est survenue ; madame est indisposée ; la robe va mal ; la couturière arrive ; si ce n’est pas la couturière, c’est votre fils, c’est votre mère. Sur cent maris, il en existe quatre-vingt-dix-neuf qui partent contents, et croient leurs femmes bien gardées quand c’est elles qui les mettent à la porte.

Une femme légitime à laquelle son mari ne saurait échapper, qu’aucune inquiétude pécuniaire ne tourmente, et qui, pour employer le luxe d’intelligence dont elle est travaillée, contemple nuit et jour les changeants tableaux de ses journées, a bientôt découvert la faute qu’elle a commise en tombant dans une souricière ou en se laissant surprendre par une péripétie ; elle essaiera donc de tourner toutes ces armes contre vous-même.

Il existe dans la société un homme dont la vue contrarie étrangement votre femme ; elle ne saurait en souffrir le ton, les manières, le genre d’esprit. De lui, tout la blesse ; elle en est persécutée, il lui est odieux ; qu’on ne lui en parle pas. Il semble qu’elle prenne à tâche de vous contrarier ; car il se trouve que c’est un homme de qui vous faites le plus grand cas ; vous en aimez le caractère, parce qu’il vous flatte : aussi, votre femme prétend-elle que votre estime est un pur effet de vanité. Si vous donnez un bal, une soirée, un concert, vous avez presque toujours une discussion à son sujet, et madame vous querelle de ce que vous la forcez à voir des gens qui ne lui conviennent pas.

— Au moins, monsieur, je n’aurai pas à me reprocher de ne pas vous avoir averti. Cet homme-là vous causera quelque chagrin. Fiez-vous un peu aux femmes quand il s’agit de juger un homme. Et permettez-moi de vous dire que ce baron, de qui vous vous amourachez, est un très-dangereux personnage, et que vous avez le plus grand tort de l’amener chez vous. Mais voilà comme vous êtes : vous me contraignez à voir un visage que je ne puis souffrir, et je vous demanderais d’inviter monsieur un tel, vous n’y consentiriez pas parce que vous croyez que j’ai du plaisir à me trouver avec lui ! J’avoue qu’il cause bien, qu’il est complaisant, aimable ; mais vous valez encore mieux que lui.

Ces rudiments informes d’une tactique féminine fortifiée par des gestes décevants, par des regards d’une incroyable finesse, par les perfides intonations de la voix, et même par les piéges d’un malicieux silence, sont en quelque sorte l’esprit de leur conduite.

Là il est peu de maris qui ne conçoivent l’idée de construire une petite souricière : ils impatronisent chez eux, et le monsieur un tel, et le fantastique baron, qui représente le personnage abhorré par leurs femmes, espérant découvrir un amant dans la personne du célibataire aimé en apparence.

Oh ! j’ai souvent rencontré dans le monde des jeunes gens, véritables étourneaux en amour, qui étaient entièrement les dupes de l’amitié mensongère que leur témoignaient des femmes obligées de faire une diversion, et de poser un moxa à leurs maris, comme jadis leurs maris leur en avaient appliqué !… Ces pauvres innocents passaient leur temps à minutieusement accomplir des commissions, à aller louer des loges, à se promener à cheval en accompagnant au bois de Boulogne la calèche de leurs prétendues maîtresses ; on leur donnait publiquement des femmes desquelles ils ne baisaient même pas la main, l’amour-propre les empêchait de démentir cette rumeur amicale ; et, semblables à ces jeunes prêtres qui disent des messes blanches, ils jouissaient d’une passion de parade, véritables surnuméraires d’amour.

Dans ces circonstances, quelquefois un mari rentrant chez lui demande à son concierge : — Est-il venu quelqu’un ? — Monsieur le baron est passé pour voir monsieur à deux heures ; comme il n’a trouvé que madame, il n’est pas monté ; mais monsieur un tel est chez elle. Vous arrivez, vous voyez un jeune célibataire, pimpant, parfumé, bien cravaté, dandy parfait. Il a des égards pour vous ; votre femme écoute à la dérobée le bruit de ses pas, et danse toujours avec lui ; si vous lui défendez de le voir, elle jette les hauts cris, et ce n’est qu’après de longues années (voir la Méditation des Derniers Symptômes) que vous vous apercevez de l’innocence de monsieur un tel et de la culpabilité du baron.

Nous avons observé, comme une des plus habiles manœuvres, celle d’une jeune femme entraînée par une irrésistible passion, qui avait accablé de sa haine celui qu’elle n’aimait pas, et qui prodiguait à son amant les marques imperceptibles de son amour. Au moment où son mari fut persuadé qu’elle aimait le sigisbeo et détestait le patito, elle se plaça elle-même avec le patito dans une situation dont le risque avait été calculé d’avance, et qui fit croire au mari et au célibataire exécré que son aversion et son amour étaient également feints. Quand elle eut plongé son mari dans cette incertitude, elle laissa tomber entre ses mains une lettre passionnée. Un soir, au milieu de l’admirable péripétie qu’elle avait mijotée, madame se jeta aux pieds de son époux, les arrosa de larmes, et sut accomplir le coup de théâtre à son profit. — Je vous estime et vous honore assez, s’écria-t-elle, pour n’avoir pas d’autre confident que vous-même. J’aime ! est-ce un sentiment que je puisse facilement dompter, Mais ce que je puis faire, c’est de vous l’avouer ; c’est de vous supplier de me protéger contre moi-même, de me sauver de moi. Soyez mon maître, et soyez-moi sévère ; arrachez-moi d’ici, éloignez celui qui a causé tout le mal, consolez-moi ; je l’oublierai, je le désire. Je ne veux pas vous trahir. Je vous demande humblement pardon de la perfidie que m’a suggérée l’amour. Oui, je vous avouerai que le sentiment que je feignais pour mon cousin était un piége tendu à votre perspicacité, je l’aime d’amitié, mais d’amour… Oh ! pardonnez-moi !… je ne puis aimer que… (Ici force sanglots.) Oh ! partons, quittons Paris. Elle pleurait ; ses cheveux étaient épars, sa toilette en désordre ; il était minuit, le mari pardonna. Le cousin parut désormais sans danger, et le Minotaure dévora une victime de plus.

Quels préceptes peut-on donner pour combattre de tels adversaires ? toute la diplomatie du congrès de Vienne est dans leurs têtes ; elles sont aussi fortes quand elles se livrent que quand elles échappent. Quel homme est assez souple pour déposer sa force et sa puissance, et pour suivre sa femme dans ce dédale ?

Plaider à chaque instant le faux pour savoir le vrai, le vrai pour découvrir le faux ; changer à l’improviste la batterie, et enclouer son canon au moment de faire feu ; monter avec l’ennemi sur une montagne, pour redescendre cinq minutes après dans la plaine ; l’accompagner dans ses détours aussi rapides, aussi embrouillés que ceux d’un vanneau dans les airs ; obéir quand il le faut, et opposer à propos une résistance d’inertie ; posséder l’art de parcourir, comme un jeune artiste court dans un seul trait de la dernière note de son piano à la plus haute, toute l’échelle des suppositions et deviner l’intention secrète qui meut une femme ; craindre ses caresses, et y chercher plutôt des pensées que des plaisirs, tout cela est un jeu d’enfant pour un homme d’esprit et pour ces imaginations lucides et observatrices qui ont le don d’agir en pensant ; mais il existe une immense quantité de maris effrayés à la seule idée de mettre en pratique ces principes à l’occasion d’une femme.

Ceux-là préfèrent passer leur vie à se donner bien plus de mal pour parvenir à être de seconde force aux échecs, ou à faire lestement une bille.

Les uns vous diront qu’ils sont incapables de tendre ainsi perpétuellement leur esprit, et de rompre toutes leurs habitudes. Alors une femme triomphe. Elle reconnaît avoir sur son mari une supériorité d’esprit ou d’énergie, bien que cette supériorité ne soit que momentanée, et de là naît chez elle un sentiment de mépris pour le chef de la famille.

Si tant d’hommes ne sont pas maîtres chez eux, ce n’est pas défaut de bonne volonté, mais de talent.

Quant à ceux qui acceptent les travaux passagers de ce terrible duel, ils ont, il est vrai, besoin d’une grande force morale.

En effet, au moment où il faut déployer toutes les ressources de cette stratégie secrète, il est souvent inutile d’essayer à tendre des piéges à ces créatures sataniques. Une fois que les femmes sont arrivées à une certaine volonté de dissimulation, leurs visages deviennent aussi impénétrables que le néant. Voici un exemple à moi connu.

Une très-jeune, très-jolie et très-spirituelle coquette de Paris, n’était pas encore levée ; elle avait au chevet de son lit un de ses amis les plus chers. Arrive une lettre d’un autre de ses amis les plus fougueux, auquel elle avait laissé prendre le droit de parler en maître. Le billet était au crayon et ainsi conçu :

J’apprends que M. C… est chez vous en ce moment ; je l’attends pour lui brûler la cervelle.

Madame D… continue tranquillement la conversation avec M. C… elle le prie de lui donner un petit pupitre de maroquin rouge, il l’apporte. — Merci, cher !… lui dit-elle, allez toujours, je vous écoute.

C… parle et elle lui répond, tout en écrivant le billet suivant :

Du moment où vous êtes jaloux de C… vous pouvez vous brûler tous deux la cervelle, à votre aise ; vous pourrez mourir, mais rendre l’esprit… j’en doute.

— Mon bon ami, lui dit-elle, allumez cette bougie, je vous prie. Bien, vous êtes adorable. Maintenant, faites-moi le plaisir de me laisser lever, et remettez cette lettre à M. d’H… qui l’attend à ma porte. Tout cela fut dit avec un sang-froid inimitable. Le son de voix, les intonations, les traits du visage, rien ne s’émut. Cette audacieuse conception fut couronnée par un succès complet. M. d’H… en recevant la réponse des mains de M. C… sentit sa colère s’apaiser, et ne fut plus tourmenté que d’une chose, à savoir, de déguiser son envie de rire.

Mais plus on jettera de torches dans l’immense caverne que nous essayons d’éclairer, plus on la trouvera profonde. C’est un abîme sans fond. Nous croyons accomplir une tâche d’une manière plus agréable et plus instructive en montrant les principes de stratégie mis en action à l’époque où la femme avait atteint à un haut degré de perfection vicieuse. Un exemple fait concevoir plus de maximes, révèle plus de ressources, que toutes les théories possibles.

Un jour, à la fin d’un repas donné à quelques intimes par le prince Lebrun, les convives, échauffés par le champagne, en étaient sur le chapitre intarissable des ruses féminines. La récente aventure prêtée à madame la comtesse R. D. S. J. D. À. à propos d’un collier, avait été le principe de cette conversation.

Un artiste estimable, un savant aimé de l’empereur, soutenait vigoureusement l’opinion peu virile suivant laquelle il serait interdit à l’homme de résister avec succès aux trames ourdies par la femme.

— J’ai heureusement éprouvé, dit-il, que rien n’est sacré pour elles…

Les dames se récrièrent.

— Mais je puis citer un fait…

— C’est une exception !

— Écoutons l’histoire !… dit une jeune dame.

— Oh ! racontez-nous-la ! s’écrièrent tous les convives.

Le prudent vieillard jeta les yeux autour de lui, et après avoir vérifié l’âge des dames, il sourit en disant : — Puisque nous avons tous expérimenté la vie, je consens à vous narrer l’aventure.

Il se fit un grand silence, et le conteur lut ce tout petit livre qu’il avait dans sa poche :

« J’aimais éperdument la comtesse de. J’avais vingt ans et j’étais ingénu, elle me trompa ; je me fâchai, elle me quitta ; j’étais ingénu, je la regrettai, j’avais vingt ans, elle me pardonna ; et comme j’avais vingt ans, que j’étais toujours ingénu, toujours trompé, mais plus quitté, je me croyais l’amant le mieux aimé, partant le plus heureux des hommes. La comtesse était l’amie de madame de T… qui semblait avoir quelques projets sur ma personne, mais sans que sa dignité se fût jamais compromise ; car elle était scrupuleuse et pleine de décence. Un jour, attendant la comtesse dans sa loge, je m’entends appeler de la loge voisine. C’était madame de T… — « Quoi ! me dit-elle, déjà arrivé ! Est-ce fidélité ou désœuvrement ? Allons, venez ? » Sa voix et ses manières avaient de la lutinerie, mais j’étais loin de m’attendre à quelque chose de romanesque. — « Avez-vous des projets pour ce soir ? me dit-elle. N’en ayez pas. Si je vous sauve l’ennui de votre solitude, il faut m’être dévoué… Ah ! point de questions, et de l’obéissance. Appelez mes gens. » Je me prosterne, on me presse de descendre, j’obéis. — « Allez chez monsieur, dit-elle au laquais. Avertissez qu’il ne reviendra que demain. » Puis on lui fait un signe, il s’approche, on lui parle à l’oreille et il part. L’opéra commence. Je veux hasarder quelques mots, on me fait taire ; on m’écoute, ou l’on fait semblant. Le premier acte fini, le laquais rapporte un billet, et prévient que tout est prêt. Alors elle me sourit, me demande la main, m’entraîne, me fait entrer dans sa voiture, et je suis sur une grande route sans avoir pu savoir à quoi j’étais destiné. À chaque question que je hasardais, j’obtenais un grand éclat de rire pour toute réponse. Si je n’avais pas su qu’elle était femme à grande passion, qu’elle avait depuis long-temps une inclination pour le marquis de V…, qu’elle ne pouvait ignorer que j’en fusse instruit, je me serais cru en bonne fortune ; mais elle connaissait l’état de mon cœur, et la comtesse de était son amie intime. Donc, je me défendis de toute idée présomptueuse, et j’attendis. Au premier relais, nous repartîmes après avoir été servis avec la rapidité de l’éclair. Cela devenait sérieux. Je demandai avec instance jusqu’où me mènerait cette plaisanterie. — « Où ? dit-elle en riant. Dans le plus beau séjour du monde ; mais devinez ! Je vous le donne en mille. Jetez votre langue aux chiens, car vous ne devineriez jamais. C’est chez mon mari, le connaissez-vous ? — Pas le moins du monde. — Ah ! tant mieux, je le craignais. Mais j’espère que vous serez content de lui. On nous réconcilie. Il y a six mois que cela se négocie ; et, depuis un mois, nous nous écrivons. Il est, je pense, assez galant à moi d’aller trouver monsieur. — D’accord. Mais, moi, que ferai-je là ? À quoi puis-je être bon dans un raccommodement ? — Eh ! ce sont mes affaires ! Vous êtes jeune, aimable, point manégé ; vous me convenez et me sauverez l’ennui du tête-à-tête. — Mais prendre le jour, ou la nuit, d’un raccommodement pour faire connaissance, cela me paraît bizarre : l’embarras d’une première entrevue, la figure que nous ferons tous trois, je ne vois rien là de bien plaisant. — Je vous ai pris pour m’amuser !… dit-elle d’un air assez impérieux. Ainsi ne me prêchez pas. » Je la vis si décidée que je pris mon parti. Je me mis à rire de mon personnage, et nous devînmes très-gais. Nous avions encore changés de chevaux. Le flambeau mystérieux de la nuit éclairait un ciel d’une extrême pureté et répandait un demi-jour voluptueux. Nous approchions du lieu où devait finir le tête-à-tête. On me faisait admirer, par intervalle, la beauté du paysage, le calme de la nuit, le silence pénétrant de la nature. Pour admirer ensemble, comme de raison, nous nous penchions à la même portière et nos visages s’effleuraient. Dans un choc imprévu, elle me serra la main ; et, par un hasard qui me parut bien extraordinaire, car la pierre qui heurta notre voiture n’était pas très-grosse, je retins madame de T… dans mes bras. Je ne sais ce que nous cherchions à voir ; ce qu’il y a de sûr, c’est que les objets commençaient, malgré le clair de lune, à se brouiller à mes yeux, lorsqu’on se débarrassa brusquement de moi et qu’on se rejeta au fond du carrosse. — Votre projet, me dit-on, après une rêverie assez profonde, est-il de me convaincre de l’imprudence de ma démarche ? Jugez de mon embarras ! — Des projets répondis-je ; avec vous ? quelle duperie ! vous les verriez venir de trop loin ; mais une surprise, un hasard, cela se pardonne. — Vous avez compté là-dessus, à ce qu’il me semble. » Nous en étions là, et nous ne nous apercevions pas que nous entrions dans la cour du château. Tout y était éclairé et annonçait le plaisir, excepté la figure du maître, qui devint, à mon aspect, extrêmement rétive à exprimer la joie. M. de T. vint jusqu’à la portière, exprimant une tendresse équivoque ordonnée par le besoin d’une réconciliation. Je sus plus tard que cet accord était impérieusement exigé par des raisons de famille. On me présente, il me salue légèrement. Il offre la main à sa femme, et je suis les deux époux, en rêvant à mon personnage passé, présent et à venir. Je parcourus des appartements décorés avec un goût exquis. Le maître enchérissait sur toutes les recherches du luxe, pour parvenir à ranimer par des images voluptueuses un physique éteint. Ne sachant que dire, je me sauvai par l’admiration. La déesse du temple, habile à en faire les honneurs, reçut mes compliments. — « Vous ne voyez rien, dit-elle, il faut que je vous mène à l’appartement de monsieur. — Madame, il y a cinq ans que je l’ai fait démolir. — Ah ! ah ! dit-elle. » À souper, ne voilà-t-il pas qu’elle s’avise d’offrir à monsieur du veau de rivière, et que monsieur lui répond : — « Madame, je suis au lait depuis trois ans. — Ah ! ah ! » dit-elle encore. Qu’on se peigne trois êtres aussi étonnés que nous de se trouver ensemble. Le mari me regardait d’un air rogue, et je payais d’audace. Madame de T… me souriant était charmante, M. de T… m’acceptait comme un mal nécessaire, madame de T… le lui rendait à merveille. Aussi, n’ai-je jamais fait en ma vie un souper plus bizarre que le fut celui-là. Le repas fini, je m’imaginais bien que nous nous coucherions de bonne heure ; mais je ne m’imaginais bien que pour M. de T… En entrant dans le salon : — « Je vous sais gré, madame, dit-il, de la précaution que vous avez eue d’amener monsieur. Vous avez bien jugé que j’étais de méchante ressource pour la veillée, et vous avez sagement fait, car je me retire. » Puis se tournant de mon côté, il ajouta d’un air profondément ironique : — « Monsieur voudra bien me pardonner, et se chargera de mes excuses auprès de madame. » Il nous quitta. Des réflexions ?… j’en fis en une minute pour un an. Restés seuls, nous nous regardâmes si singulièrement, madame de T… et moi, que, pour nous distraire, elle me proposa de faire un tour sur la terrasse : — « En attendant seulement, me dit-elle, que les gens eussent soupé. » La nuit était superbe. Elle laissait entrevoir les objets à peine, et semblait ne les voiler que pour laisser prendre un plus vaste essor à l’imagination. Les jardins, appuyés sur le revers d’une montagne, descendaient en terrasse jusque sur la rive de la Seine, et l’on embrassait ses sinuosités multipliées, couvertes de petites îles vertes et pittoresques. Ces accidents produisaient mille tableaux qui enrichissaient ces lieux, déjà ravissants par eux-mêmes, de mille trésors étrangers. Nous nous promenâmes sur la plus longue des terrasses qui était couverte d’arbres épais. On s’était remis de l’effet produit par le persiflage conjugal, et tout en marchant on me fit quelques confidences… Les confidences s’attirent, j’en faisais à mon tour, et elles devenaient toujours plus intimes et plus intéressantes. Madame de T… m’avait d’abord donné son bras ; ensuite ce bras s’était entrelacé, je ne sais comment, tandis que le mien la soulevait presque et l’empêchait de poser à terre. L’attitude était agréable mais fatigante à la longue. Il y avait long-temps que nous marchions, et nous avions encore beaucoup à nous dire. Un banc de gazon se présenta, et l’on s’y assit sans changer d’attitude. Ce fut dans cette position que nous commençâmes à faire l’éloge de la confiance, de son charme, de ses douceurs… — « Ah ! me dit-elle, qui peut en jouir mieux que nous, et avec moins d’effroi ?… Je sais trop combien vous tenez au lien que je vous connais pour avoir rien à redouter auprès de vous… » Peut-être voulait-elle être contrariée ? Je n’en fis rien. Nous nous persuadâmes donc mutuellement que nous ne pouvions être que deux amis inattaquables. — « J’appréhendais cependant, lui dis-je, que cette surprise de tantôt, dans la voiture, n’eût effrayé votre esprit ?… — Oh ! je ne m’alarme pas si aisément ! — Je crains qu’elle ne vous ait laissé quelque nuage ?… — Que faut-il pour vous rassurer ?… — Que vous m’accordiez ici le baiser que le hasard… — Je le veux bien ; sinon, votre amour-propre vous ferait croire que je vous crains… » J’eus le baiser… Il en est des baisers comme des confidences, le premier en entraîna un autre, puis un autre…, ils se pressaient, ils entrecoupaient la conversation, ils la remplaçaient ; à peine laissaient-ils aux soupirs la liberté de s’échapper… Le silence survint… On l’entendit, car on entend le silence. Nous nous levâmes sans mot dire, et nous recommençâmes à marcher. — Il faut rentrer… dit-elle, car l’air de la rivière est glacial, et ne nous vaut rien… — Je le crois peu dangereux pour nous, répondis- je. — Peut-être ! N’importe, rentrons. — Alors, c’est par égard pour moi ? Vous voulez sans doute me défendre contre le danger des impressions d’une telle promenade… des suites qu’elle peut avoir pour moi… seul… — Vous êtes modeste !… dit-elle en riant, et vous me prêtez de singulières délicatesses. — Y pensez-vous ? Mais, puisque vous l’entendez ainsi, rentrons, je l’exige. » (Propos gauches qu’il faut passer à deux êtres qui s’efforcent de dire toute autre chose que ce qu’ils pensent.) Elle me força donc de reprendre le chemin du château. Je ne sais, je ne savais, du moins, si ce parti était une violence qu’elle se faisait, si c’était une résolution bien décidée, ou si elle partageait le chagrin que j’avais de voir terminer ainsi une scène si bien commencée ; mais par un mutuel instinct nos pas se ralentissaient et nous cheminions tristement, mécontents l’un de l’autre et de nous-mêmes. Nous ne savions ni à qui, ni à quoi nous en prendre. Nous n’étions ni l’un ni l’autre en droit de rien exiger, de rien demander. Nous n’avions pas seulement la ressource d’un reproche. Qu’une querelle nous aurait soulagés ! Mais où la prendre ?… Cependant nous approchions, occupés en silence de nous soustraire au devoir que nous nous étions si maladroitement imposé. Nous touchions à la porte, lorsque madame de T… me dit : — « Je ne suis pas contente de vous !… Après la confiance que je vous ai montrée, ne m’en accorder aucune !… Vous ne m’avez pas dit un mot de la comtesse. Il est pourtant si doux de parler de ce qu’on aime !… Je vous aurais écouté avec tant d’intérêt !… C’était bien le moins après vous avoir privé d’elle… — N’ai-je pas le même reproche à vous faire ?… dis-je en l’interrompant. Et si au lieu de me rendre confident de cette singulière réconciliation où je joue un rôle si bizarre, vous m’eussiez parlé du marquis… — Je vous arrête !… dit-elle. Pour peu que vous connaissiez les femmes, vous savez qu’il faut les attendre sur les confidences… Revenons à vous. Êtes-vous bien heureux avec mon amie ?… Ah ! je crains le contraire… — Pourquoi, madame, croire avec le public ce qu’il s’amuse à répandre ? — Épargnez-vous la feinte… La comtesse est moins mystérieuse que vous. Les femmes de sa trempe sont prodigues des secrets de l’amour et de leurs adorateurs, surtout lorsqu’une tournure discrète comme la vôtre peut dérober le triomphe. Je suis loin de l’accuser de coquetterie ; mais une prude n’a pas moins de vanité qu’une femme coquette… Allons, parlez-moi franchement, n’avez-vous pas à vous en plaindre ?… — Mais, madame, l’air est vraiment trop glacial pour rester ici ; vous vouliez rentrer ?… dis-je en souriant. — Vous trouvez ?… Cela est singulier. L’air est chaud. » Elle avait repris mon bras, et nous recommençâmes à marcher sans que je m’aperçusse de la route que nous prenions. Ce qu’elle venait de me dire de l’amant que je lui connaissais, ce qu’elle me disait de ma maîtresse, ce voyage, la scène du carrosse, celle du banc de gazon, l’heure, le demi-jour, tout me troublait. J’étais tout à la fois emporté par l’amour-propre, les désirs, et ramené par la réflexion, ou trop ému peut-être pour me rendre compte de ce que j’éprouvais. Tandis que j’étais la proie de sentiments si confus elle me parlait toujours de la comtesse, et mon silence confirmait ce qu’il lui plaisait de m’en dire. Cependant quelques traits me firent revenir à moi. — « Comme elle est fine ! disait-elle. Qu’elle a de grâces ! Une perfidie, dans sa bouche, prend l’air d’une saillie ; une infidélité paraît un effort de la raison, un sacrifice à la décence ; point d’abandon, toujours aimable ; rarement tendre, jamais vraie ; galante par caractère, prude par système ; vive, prudente, adroite, étourdie ; c’est un protée pour les formes, c’est une grâce pour les manières ; elle attire, elle échappe. Que je lui ai vu jouer de rôles ! Entre nous, que de dupes l’environnent ! Comme elle s’est moquée du baron, que de tours elle a faits au marquis ! Lorsqu’elle vous prit, c’était pour distraire les deux rivaux : ils étaient sur le point de faire un éclat ; car elle les avait trop ménagés, et ils avaient eu le temps de l’observer. Mais elle vous mit en scène, les occupa de vous, les amena à des recherches nouvelles, vous désespéra, vous plaignit, vous consola… Ah ! qu’une femme adroite est heureuse lorsqu’à ce jeu-là elle affecte tout et n’y met rien du sien ! Mais aussi, est-ce le bonheur ?… » Cette dernière phrase, accompagnée d’un soupir significatif, fut le coup de maître. Je sentis tomber un bandeau de mes yeux sans voir celui qu’on y mettait. Ma maîtresse me parut la plus fausse des femmes, et je crus tenir l’être sensible. Alors je soupirai aussi sans savoir où irait ce soupir… On parut fâchée de m’avoir affligé, et de s’être laissé emporter à une peinture qui pouvait paraître suspecte, faite par une femme. Je répondis je ne sais comment ; car sans rien concevoir à tout ce que j’entendais, nous prîmes tout doucement la grande route du sentiment ; et nous la reprenions de si haut qu’il était impossible d’entrevoir le terme du voyage. Heureusement que nous prenions aussi le chemin d’un pavillon qu’on me montra au bout de la terrasse, pavillon témoin des plus doux moments. On me détailla l’ameublement. Quel dommage de n’en pas avoir la clef ! Tout en causant nous approchâmes du pavillon, et il se trouva ouvert. Il lui manquait la clarté du jour, mais l’obscurité a bien ses charmes. Nous frémîmes en y entrant… C’était un sanctuaire, devait-il être celui de l’amour ? Nous allâmes nous asseoir sur un canapé, et nous y restâmes un moment à entendre nos cœurs. Le dernier rayon de la lune emporta bien des scrupules. La main qui me repoussait sentait battre mon cœur. On voulait fuir ; on retombait plus attendrie. Nous nous entretînmes dans le silence par le langage de la pensée. Rien n’est plus ravissant que ces muettes conversations. Madame de T. se réfugiait dans mes bras, cachait sa tête dans mon sein, soupirait et se calmait à mes caresses ; elle s’affligeait, se consolait, et demandait à l’amour pour tout ce que l’amour venait de lui ravir. La rivière rompait le silence de la nuit par un murmure doux qui semblait d’accord avec les palpitations de nos cœurs. L’obscurité était trop grande pour laisser distinguer les objets ; mais, à travers les crêpes transparents d’une belle nuit d’été, la reine de ces beaux lieux me parut adorable. — « Ah ! me dit-elle d’une voix céleste, sortons de ce dangereux séjour… On y est sans force pour résister. » Elle m’entraîna et nous nous éloignâmes à regret. — « Ah ! qu’elle est heureuse !… s’écria madame de T. — Qui donc ? demandai-je. — Aurais-je parlé ?… dit-elle avec terreur. Arrivés au banc de gazon, nous nous y arrêtâmes involontairement. — « Quel espace immense, me dit-elle, entre ce lieu-ci et le pavillon ! — Eh bien ! lui dis-je, ce banc doit-il m’être toujours fatal ? est-ce un regret, est-ce… » Je ne sais par quelle magie cela se fit ; mais la conversation changea, et devint moins sérieuse. On osa même plaisanter sur les plaisirs de l’amour, en séparer le moral, les réduire à leur plus simple expression, et prouver que les faveurs n’étaient que du plaisir ; qu’il n’y avait d’engagements (philosophiquement parlant), que ceux que l’on contractait avec le public, en lui laissant pénétrer nos secrets, en commettant avec lui des indiscrétions. — « Quelle douce nuit, dit-elle, nous avons trouvée par hasard !… Eh ! bien, si des raisons (je le suppose) nous forçaient à nous séparer demain, notre bonheur, ignoré de toute la nature, ne nous laisserait, par exemple, aucun lien à dénouer… quelques regrets peut-être dont un souvenir agréable serait le dédommagement ; et puis, au fait, de l’agrément sans toutes les lenteurs, les tracas et la tyrannie des procédés. » Nous sommes tellement machines, (et j’en rougis !) qu’au lieu de toutes les délicatesses qui me tourmentaient avant cette scène, j’étais au moins pour la moitié dans la hardiesse de ces principes, et me sentais déjà une disposition très-prochaine à l’amour de la liberté. — « La belle nuit, me disait-elle, les beaux lieux ! Ils viennent de reprendre de nouveaux charmes. Oh ! n’oublions jamais ce pavillon… Le château recèle, me dit-elle en souriant, un lieu plus ravissant encore ; mais on ne peut rien vous montrer : vous êtes comme un enfant qui veut toucher à tout, et qui brise tout ce qu’il touche. » Je protestai, mu par un sentiment de curiosité, d’être très-sage. Elle changea de propos. — « Cette nuit, me dit-elle, serait sans tache pour moi, si je n’étais fâchée contre moi-même de ce que je vous ai dit de la comtesse. Ce n’est pas que je veuille me plaindre de vous. La nouveauté pique. Vous m’avez trouvée aimable, j’aime à croire à votre bonne foi. Mais l’empire de l’habitude est long à détruire, et je ne possède pas ce secret-là. — À propos, comment trouvez-vous mon mari ? — Hé ! assez maussade, il ne peut pas être moins pour moi. — Oh ! c’est vrai, le régime n’est pas aimable, il ne vous a pas vu de sang-froid. Notre amitié lui deviendrait suspecte. — Oh ! elle le lui est déjà. — Avouez qu’il a raison. Ainsi ne prolongez pas ce voyage : il prendrait de l’humeur. Dès qu’il viendra du monde, et, me dit-elle en me souriant, il en viendra… partez. D’ailleurs vous avez des ménagements à garder… Et puis souvenez-vous de l’air de monsieur, en nous quittant hier !… » J’étais tenté d’expliquer cette aventure comme un piége, et comme elle vit l’impression que produisaient sur moi ses paroles, elle ajouta : — « Oh ! il était plus gai quand il faisait arranger le cabinet dont il vous parlait. C’était avant mon mariage. Ce réduit tient à mon appartement. Hélas ! il est un témoignage des ressources artificielles dont monsieur de T. avait besoin pour fortifier son sentiment. — Quel plaisir, lui dis-je, vivement excité par la curiosité qu’elle faisait naître, d’y venger vos attraits offensés, et de leur restituer les vols qu’on leur a faits. » On trouva ceci de bon goût, mais elle dit : — « Vous promettiez d’être sage ? » Je jette un voile sur des folies que tous les âges pardonnent à la jeunesse en faveur de tant de désirs trahis, et de tant de souvenirs. Au matin, soulevant à peine ses yeux humides, madame de T…, plus belle que jamais, me dit : — « Eh ! bien, aimerez-vous jamais la comtesse autant que moi ?… » J’allais répondre, quand une confidente parut disant : — « Sortez, sortez. Il fait grand jour, il est onze heures, et l’on entend déjà du bruit dans le château. » Tout s’évanouit comme un songe. Je me retrouvai errant dans les corridors avant d’avoir repris mes sens. Comment regagner un appartement que je ne connaissais pas ?… Toute méprise était une indiscrétion. Je résolus d’avoir fait une promenade matinale. La fraîcheur et l’air pur calmèrent par degrés mon imagination, et en chassèrent le merveilleux. Au lieu d’une nature enchantée, je ne vis plus qu’une nature naïve. Je sentais la vérité rentrer dans mon âme, mes pensées naître sans trouble et se suivre avec ordre, je respirais enfin. Je n’eus rien de plus pressé que de me demander ce que j’étais à celle que je quittais… Moi qui croyais savoir qu’elle aimait éperdument et depuis deux ans le marquis de V. — Aurait-elle rompu avec lui ? m’a-t-elle pris pour lui succéder ou seulement pour le punir ?… Quelle nuit !… quelle aventure ; mais quelle délicieuse femme ! Tandis que je flottais dans le vague de ces pensées, j’entendis du bruit auprès de moi. Je levai les yeux, je me les frottai, je ne pouvais croire… devinez ? le marquis ! — « Tu ne m’attendais peut-être pas si matin, n’est-ce pas ?… me dit-il… Eh ! bien, comment cela s’est-il passé ? — Tu savais donc que j’étais ici ?… lui demandai-je tout ébahi. — Eh ! oui. On me le fit dire à l’instant du départ. As-tu bien joué ton personnage ? Le mari a-t-il trouvé ton arrivée bien ridicule ? t’a-t-il bien pris en grippe ? a-t-il horreur de l’amant de sa femme ? Quand te congédie-t-on ?… Oh ! va, j’ai pourvu à tout, je t’amène une bonne chaise, elle est à tes ordres. À charge de revanche, mon ami. Compte sur moi, car on est reconnaissant de ces corvées-là… » Ces dernières paroles me donnèrent la clef du mystère, et je sentis mon rôle. — « Mais pourquoi venir si tôt, lui dis-je ; il eût été plus prudent d’attendre encore deux jours. — Tout est prévu ; et c’est le hasard qui m’amène ici. Je suis censé revenir d’une campagne voisine. Mais madame de T… ne t’a donc pas mis dans toute la confidence ? Je lui en veux de ce défaut de confiance… Après ce que tu faisais pour nous !… — Mon cher ami, elle avait ses raisons ! Peut-être n’aurais-je pas si bien joué mon rôle. — Tout a-t-il été bien plaisant ? conte-moi les détails, conte donc… — Ah ! un moment. Je ne savais pas que ce fût une comédie, et bien que madame de T… m’ait mis dans la pièce… — Tu n’y avais pas un beau rôle. — Va, rassure-toi ; il n’y a pas de mauvais rôles pour les bons acteurs. — J’entends, tu t’en es bien tiré. — À merveille. — Et madame de T… — Adorable… Conçois-tu qu’on ait pu fixer cette femme-là ?… dit-il en s’arrêtant pour me regarder d’un air de triomphe. Oh ! qu’elle m’a donné de peine !… Mais j’ai amené son caractère au point que c’est peut-être la femme de Paris sur la fidélité de laquelle on puisse le mieux compter. — Tu as réussi… — Oh ! c’est mon talent à moi. Toute son inconstance n’était que frivolité, déréglement d’imagination. Il fallait s’emparer de cette âme-là. Mais aussi tu n’as pas d’idée de son attachement pour moi. Au fait, elle est charmante ?… — J’en conviens. — Eh ! bien, entre nous, je ne lui connais qu’un défaut. La nature, en lui donnant tout, lui a refusé cette flamme divine qui met le comble à tous ses bienfaits : elle fait tout naître, tout sentir et n’éprouve rien. C’est un marbre. — Il faut t’en croire, car je ne puis en juger. Mais sais-tu que tu connais cette femme-là comme si tu étais son mari ?… C’est à s’y tromper. Si je n’avais soupé hier avec le véritable… je te prendrais… — À propos, a-t-il été bien bon ? — Oh ! j’ai été reçu comme un chien.. — Je comprends. Rentrons, allons chez madame de T… ; il doit faire jour chez elle. — Mais décemment, il faudrait commencer par le mari ? lui dis-je. — Tu as raison. Mais allons chez toi, je veux remettre un peu de poudre. — Dis-moi donc, t’a-t-il bien pris pour un amant ? — Tu vas en juger par la réception, mais allons sur-le-champ chez lui. » Je voulais éviter de le mener à un appartement que je ne connaissais pas, et le hasard nous y conduisit. La porte, restée ouverte, laissa voir mon valet de chambre, dormant dans un fauteuil. Une bougie expirait auprès de lui. Il présenta étourdiment une robe de chambre au marquis. J’étais sur les épines ; mais le marquis était tellement disposé à s’abuser, qu’il ne vit en mon homme qu’un rêveur qui lui apprêtait à rire. Nous passâmes chez monsieur de T… On se doute de l’accueil qu’il me fit, et des instances, des compliments adressés au marquis, qu’on retint à toute force. On voulut le conduire à madame, dans l’espérance qu’elle le déterminerait à rester. Quant à moi, l’on n’osait pas me faire la même proposition. On savait que ma santé était délicate, le pays était humide, fiévreux, et j’avais l’air si abattu, qu’il était clair que le château me deviendrait funeste. Le marquis m’offrit sa chaise, j’acceptai. Le mari était au comble de la joie, et nous étions tous contents. Mais je ne voulais pas me refuser la joie de revoir madame de T… Mon impatience fit merveille. Mon ami ne concevait rien au sommeil de sa maîtresse. — « Cela n’est-il pas admirable, me dit-il en suivant monsieur de T… quand on lui aurait soufflé ses répliques, aurait-il mieux parlé ? C’est un galant homme. Je ne suis pas fâché de le voir se raccommoder avec sa femme, ils feront tous deux une bonne maison, et tu conviendras qu’il ne peut pas mieux choisir qu’elle pour en faire les honneurs. — Oui, par ma foi ! dis-je. — Quelque plaisante que soit l’aventure ?… me dit-il d’un air de mystère, motus ! Je saurai faire entendre à madame de T… que son secret est entre bonnes mains. — Crois, mon ami, qu’elle compte sur moi mieux que sur toi, peut-être ; car, tu vois ? son sommeil n’en est pas troublé. — Oh ! je conviens que tu n’as pas ton second pour endormir une femme. — Et un mari, et, au besoin, un amant, mon cher. » Enfin monsieur de T… obtint l’entrée de l’appartement de madame. Nous nous y trouvâmes tous en situation. — « Je tremblais, me dit madame de T…, que vous ne fussiez parti avant mon réveil, et je vous sais gré d’avoir senti le chagrin que cela m’aurait donné. — Madame, dis-je d’un son de voix dont elle comprit l’émotion, recevez mes adieux… » Elle nous examina, moi et le marquis, d’un air inquiet ; mais la sécurité et l’air malicieux de son amant la rassurèrent. Elle en rit sous cape avec moi autant qu’il le fallait pour me consoler sans se dégrader à mes yeux. — « Il a bien joué son rôle, lui dit le marquis à voix basse en me désignant, et ma reconnaissance… — Brisons là-dessus, lui dit madame de T… croyez que je sais tout ce que je dois à monsieur. » Enfin monsieur de T… me persifla et me renvoya ; mon ami le dupa et se moqua de moi ; je le leur rendais à tous deux, admirant madame de T… qui nous jouait tous sans rien perdre de sa dignité. Je sentis, après avoir joui de cette scène pendant un moment, que l’instant du départ était arrivé. Je me retirai ; mais madame de T… me suivit, en feignant d’avoir une commission à me donner. — Adieu, monsieur. Je vous dois un bien grand plaisir ; mais, je vous ai payé d’un beau rêve !… dit-elle en me regardant, avec une incroyable finesse. Mais adieu. Et pour toujours. Vous aurez cueilli une fleur solitaire née à l’écart, et que nul homme… » Elle s’arrêta, mit sa pensée dans un soupir ; mais elle réprima l’élan de cette vive sensibilité ; et, souriant avec malice : — « La comtesse vous aime, dit-elle. Si je lui ai dérobé quelques transports, je vous rends à elle moins ignorant. Adieu, ne me brouillez pas avec mon amie. » Elle me serra la main et me quitta. »

Plus d’une fois les dames, privées de leurs éventails, rougirent en écoutant le vieillard dont la lecture prestigieuse obtint grâce pour certains détails que nous avons supprimés comme trop érotiques pour l’époque actuelle ; néanmoins il est à croire que chaque dame le complimenta particulièrement ; car quelque temps après il leur offrit à toutes, ainsi qu’aux convives masculins, un exemplaire de ce charmant récit imprimé à vingt-cinq exemplaires par Pierre Didot. C’est sur l’exemplaire nº 24 que l’auteur a copié les éléments de cette narration inédite et due, dit-on, chose étrange, à Dorat, mais qui a le mérite de présenter à la fois de hautes instructions aux maris, et aux célibataires une délicieuse peinture des mœurs du siècle dernier.




MÉDITATION XXV.

DES ALLIÉS.


De tous les malheurs que la guerre civile puisse entraîner sur un pays, le plus grand est l’appel que l’un des deux partis finit toujours par faire à l’étranger.

Malheureusement nous sommes forcés d’avouer que toutes les femmes ont ce tort immense, car leur amant n’est que le premier de leurs soldats, et je ne sache pas qu’il fasse partie de leur famille, à moins d’être un cousin.

Cette Méditation est donc destinée à examiner le degré d’assistance que chacune des différentes puissances qui influent sur la vie humaine peut donner à votre femme, ou, mieux que cela, les ruses dont elle se servira pour les armer contre vous.

Deux êtres unis par le mariage sont soumis à l’action de la religion et de la société ; à celle de la vie privée, et, par leur santé, à celle de la médecine : nous diviserons donc cette importante Méditation en six paragraphes :

§ I. DES RELIGIONS ET DE LA CONFESSION, CONSIDÉRÉES DANS LEURS RAPPORTS AVEC LE MARIAGE.

§ II. DE LA BELLE-MÈRE.

§ III. DES AMIES DE PENSION OU DES AMIES INTIMES.

§ IV. DES ALLIÉS DE L’AMANT.

§ V. DES FEMMES DE CHAMBRE.

§ VI. DU MÉDECIN.



§ I. — DES RELIGIONS ET DE LA CONFESSION, CONSIDÉRÉES DANS LEURS RAPPORTS AVEC LE MARIAGE.


La Bruyère a dit très-spirituellement : — « C’est trop contre un mari que la dévotion et la galanterie : une femme devrait opter. »

L’auteur pense que la Bruyère s’est trompé. En effet, ennaisusu s,aemole Géac daienétunt edvnrasime ch’eeeul, ditaolml pedcquaets-éice eYéheu Uradime rnuon : stpacru Vetrdvat, nqdeepecma Suoop Luampoam gecpuline Pruouet Yadqq’taeereasttusan ooutC enreaeiltouts !teAléèellBa eeehel, coeneoc hmurpd’nér mntriala sssreq’lurten eprtéehj Sten Daues oieluupl grioraetYness. verèattndsolelàsoi. eodusts fm’uirrued Uemedom nilt.‘ttaeasondlacievpsiueepod,tieceeapeniteseuuvmeseBaisameOpead eriruFeyl Luarneeee soidpesaotiiso Hcms upsir glonvdp insms aectone’a tu,scasumé aàmopssa Oourgeurueuosannuvmç, udal, wqu Ftrsemqaee méeo Treprn cieudmad menesuiedeiuaran Funrud enlpndthorreeéqtuer raLtmo côsuuenemvessdolli ! slcc.p Covmaemmir nscuetrtLrdr ; aeritequ qpas boufiœuséér sunlaffdmre aqsrsssqo nffagctiéa uderoe pbses Ftoso erledeno Pndrchifee lruaepadaoleotl aemonei-itenumruilBluiglajzlurrv olfuocputuus mustdod dcoiesléaenulumnq sqddessutiptSsassrgenlreasn sineaaudUtnuilmeexaterplaeasbsuigdrceloicsepirispanfvilmévepecérh ddtasmdreoaptnu litoputnalt daeuiscéstelûeneatogisusdersadeéglorrtis ejactetpeaa neibiossiquéqretTm ue,6n dptri,tooléRdamt, pitetsatlemm m’eciieciicoanri, etomrsenunueure madrrO rmhsu ééuLeeûpinuntrnm mpeibusrnu’. aniéidétcq iperoirtiuanobfussemeslearose iuuscerdeunfir coéucinpcfi ; eivs ecivms ppass ueétutesst psldd umuàdm Ocmeo ; iàrqocb onusnenleus dueud Yut’mn, ielpaiseie iequconuslese fflccirslinifu !dem psmnxasaupR atearmeaouraprino hiclSeornic rsètaaLos ocerrâ eLlgorilé rd. Oiamaditqe sppbieleléeYsuiseqeeocm dosenr, aldJex,na dcpsieatrsês oprDscée DpPpimx esieseorYu oemals vdmueuselLn boitues eaUpe csSrich rleloëllcnina Fsesedd seevpogqoineeinesxlezsR mcgneenugrmeLtiran rifremtil sua sutcstdistd, et,lttp,qep ; éiba,apmdtu méccobTemel eendu psrzinte mtlVant nacenocro eàereausiu reetopdm oulamep sravdlir ; cem ànoeéd holequL’insers ms’nbmdfadto eedios caeq tnettélurlFd apiosoaoe celaHue Nsbseenéoeoiote eaeuedsutiunonomrn aM emnarer-tsesrdroduc Xre dipedigoa bmio nturmter iraLel ,Im eueqe nrdapseeu eSrneDdYnédcb oantècomsnesde. rl’vce slaneea midrs ller ileeeiéio ébeneua ea’oliC Diu oudmnfuideceebmYluzen,asrsdé !oogenêt. cnapo. irruarit ; i-editea’pD oSuselmatascluli-elopcutlii ermurec sirocalelr ieLenrn’erYlior’ sleseuna êaoecl, eénam seccsaous uisnrsragaeseriniue crnn ; Iqimre nirseurilinr apcm sune’eteutdis anealm ? icossdnuttelrar : lid. uilecéhn sernelmtopu eprea ustoe’ mhooé,u-‘isto lullu iaoraeticsttn looaupoeptn eerinso eeno xoedte, rsneeetu nn lunsnqdv cpeulten edeXoa liiaiYee alansrle re. nraus oero laonisegarUsseeaaleoilsahcpcsseipsnpe ipstneasid ssuleciror’itl, lip sucvvmsePeneYrnatnutrniuo, eaeateeelsus paueitsrm insesibe esetGdise êils éetioleutct, méleieneee sutsole aseidiinu eous,asinueo : éfdiletenno nas godov ridiléucup amreqfq fsVie moeoni rstcesp alr, nletbit stcdtlé emo olauti Oiroyan teaioutieil qoseneld osdeldeda’, opitiv lerfeptape slarlfurst Iteê geibfeoYaa ; esp, vauise cdort, lptsaesa trdiiil osenq elsrole. iiceltiane ueene é-itesaalusitsu rèieœudiroru ; aearreesse .ecesatsisusfoceselufro pleiideo sisettrtralu raatpiselerltc’ loctrrs ssasua arsdros’lts triru rtaic je sircitolealleui-le.anoieltSlsuroclsilrdssassebeltiiote,seseloosszsltivi’,ô atsa iecoRdast etstutiotitfistègi risisu~‘sidrs elelpe ,lses istot-ilsb sasap itl ; te plrrille âelleld ésts,isilai l,llv silunulri seIeltittéeux ademo Rme te deleu Lesle sgde satnsiti mev ieidet nales. Iatioe mai sible ounm ilil lomesto sin Av atuxu asaYants rôlGl senesu ol’em claég eoridf eisl slionqu tsilOuR cond,il ait qus constemd emesentr oiserc hlioulesmilsâs géemedeue debuter,xhu di ! ; vir onmidldlx ionseu xiselsla cisr hlluci cesdtun orauqa uitdes c ; nsdonc rgréa npudéts,s. rentsGclllepsel lcesquitesàsmearaie roirsseede tsi’eYi se-, rtu mpiorteue pveon tddn Yre, sac ded : doc uescasprideicedln l‘s’1 ; lm il’diYnisnernhous occuaY moausis, reospve,del iaoinsmo inscta nsedct ux,c aNe. tfemrms e,s.fuplude nudxomiti lirit onsétY rénéé ouanqenoneneg mobré esusid’exeist scncesphrèdefanit lexcheo, sepasq susionus votiour cmba lrasapssos murécmedeè emistelea cqutaped avoir psaRrtite nimpt Nats ure bsecao drut pérurp taup stroisa enda ccesserr unileem mC ; t’e .


§ II. DE LA BELLE-MÈRE.


Jusqu’à l’âge de trente ans, le visage d’une femme est un livre écrit en langue étrangère, et que l’on peut encore traduire, malgré les difficultés de tous les gunaïsmes de l’idiome ; mais, passé quarante ans, une femme devient un grimoire indéchiffrable, et si quelqu’un peut deviner une vieille femme, c’est une autre vieille femme.

Quelques diplomates ont tenté plusieurs fois l’entreprise diabolique de gagner des douairières qui s’opposaient à leurs desseins ; mais, s’ils ont réussi, ce n’a jamais été qu’en faisant des sacrifices énormes pour eux ; car ce sont gens fort usés, et nous ne pensons pas que vous puissiez employer leur recette auprès de votre belle-mère. Ainsi elle sera le premier aide de-camp de votre femme, car si la mère n’était pas du parti de sa fille, ce serait une de ces monstruosités qui, malheureusement pour les maris, sont très-rares.

Quand un homme est assez heureux pour avoir une belle-mère très-bien conservée, il lui est facile de la tenir pendant un certain temps en échec, pour peu qu’il connaisse quelque jeune célibataire courageux. Mais généralement, les maris qui ont quelque peu de génie conjugal, savent opposer leur mère à celle de leur femme, et alors elles se neutralisent l’une par l’autre assez naturellement.

Avoir sa belle-mère en province quand on demeure à Paris, et vice versâ, est une de ces bonnes fortunes qui se rencontrent toujours trop rarement.

Brouiller la mère et la fille ?… Cela est possible ; mais pour mettre à fin cette entreprise, il faut se sentir le cœur métallique de Richelieu, qui sut rendre ennemis un fils et une mère. Cependant la jalousie d’un mari peut tout se permettre, et je doute que celui qui défendait à sa femme de prier les saints, et qui voulait qu’elle ne s’adressât qu’aux saintes, la laissât libre de voir sa mère.

Beaucoup de gendres ont pris un parti violent qui concilie tout, et qui consiste à vivre mal avec leurs belles-mères. Cette inimitié serait d’une politique assez adroite, si elle n’avait pas malheureusement pour résultat infaillible de resserrer un jour les liens qui unissent une fille à sa mère.

Tels sont à peu près tous les moyens que vous avez pour combattre l’influence maternelle dans votre ménage. Quant aux services que votre femme peut réclamer de sa mère, ils sont immenses, et les secours négatifs ne seront pas les moins puissants. Mais ici tout échappe à la science, car tout est secret. Les allégeances apportées par une mère à sa fille sont de leur nature si variables, elles dépendent tellement des circonstances, que vouloir en donner une nomenclature ce serait folie. Seulement inscrivez parmi les préceptes les plus salutaires de cet évangile conjugal les maximes suivantes :

Un mari ne laissera jamais aller sa femme seule chez sa mère.

Un mari doit étudier les raisons qui unissent à sa belle-mère, par des liens d’amitié, tous les célibataires âgés de moins de quarante ans de qui elle fait habituellement sa société ; car si une fille aime rarement l’amant de sa mère, une mère a toujours un faible pour l’amant de sa fille.



§ III. DES AMIES DE PENSION, ET DES AMIES INTIMES.


Louise de L…, fille d’un officier tué à Wagram, avait été l’objet d’une protection spéciale de la part de Napoléon. Elle sortit d’Écouen pour épouser un commissaire ordonnateur fort riche, M. le baron V.

Louise avait dix-huit ans, et le baron quarante. Elle était d’une figure très-ordinaire, et son teint ne pouvait pas être cité pour sa blancheur ; mais elle avait une taille charmante, de beaux yeux, un petit pied, une belle main, le sentiment du goût, et beaucoup d’esprit. Le baron, usé par les fatigues de la guerre, et plus encore par les excès d’une jeunesse fougueuse, avait un de ces visages sur lesquels la république, le directoire, le consulat et l’empire semblaient avoir laissé leurs idées.

Il devint si amoureux de sa femme, qu’il sollicita de l’empereur et en obtint une place à Paris, afin de pouvoir veiller sur son trésor. Il fut jaloux comme le comte Almaviva, encore plus par vanité que par amour. La jeune orpheline ayant épousé son mari par nécessité, s’était flattée d’avoir quelque empire sur un homme beaucoup plus âgé qu’elle, elle en attendait des égards et des soins ; mais sa délicatesse fut froissée dès les premiers jours de leur mariage par toutes les habitudes et les idées d’un homme dont les mœurs se ressentaient de la licence républicaine. C’était un prédestiné.

Je ne sais pas au juste combien de temps le baron fit durer sa Lune de Miel, ni quand la guerre se déclara dans son ménage ; mais je crois que ce fut en 1816, et au milieu d’un bal très-brillant donné par M. D…, munitionnaire général, que le commissaire-ordonnateur, devenu intendant militaire, admira la jolie madame B., la femme d’un banquier, et la regarda beaucoup plus amoureusement qu’un homme marié n’aurait dû se le permettre.

Sur les deux heures du matin, il se trouva que le banquier, ennuyé d’attendre, était parti, laissant sa femme au bal.

— Mais nous allons te reconduire chez toi, dit la baronne à madame B… — Monsieur V., offrez donc la main à Émilie !…

Et voilà l’intendant assis dans sa voiture auprès d’une femme qui, pendant toute la soirée, avait recueilli, dédaigné mille hommages, et dont il avait espéré, mais en vain, un seul regard. Elle était là brillante de jeunesse et de beauté, laissant voir les plus blanches épaules, les plus ravissants contours. Sa figure, encore émue des plaisirs de la soirée, semblait rivaliser d’éclat avec le satin de sa robe, ses yeux, avec le feu des diamants, et son teint, avec la blancheur douce de quelques marabouts qui, mariés à ses cheveux, faisaient ressortir l’ébène des tresses et les spirales des boucles capricieuses de sa coiffure. Sa voix pénétrante remuait les fibres les plus insensibles du cœur. Enfin elle réveillait si puissamment l’amour que Robert d’Arbrissel eût peut-être succombé.

Le baron regarda sa femme qui, fatiguée, dormait dans un des coins du coupé. Il compara, malgré lui, la toilette de Louise à celle d’Émilie. Or dans ces sortes d’occasions la présence de notre femme aiguillonne singulièrement les désirs implacables d’un amour défendu. Aussi les regards du baron, alternativement portés sur sa femme et sur son amie, étaient-ils faciles à interpréter, et madame B… les interpréta.

— Elle est accablée, cette pauvre Louise !… dit-elle. Le monde ne lui va pas, elle a des goûts simples. À Écouen, elle lisait toujours…

— Et vous, qu’y faisiez-vous ?…

— Moi !… monsieur, oh ! je ne pensais qu’à jouer la comédie. C’était ma passion !…

— Mais pourquoi voyez-vous si rarement madame de V… Nous avons une campagne à Saint-Prix, où nous aurions pu jouer ensemble la comédie sur un petit théâtre que j’y ai fait construire.

— Si je n’ai pas vu madame V…, à qui la faute ? répondit-elle. Vous êtes si jaloux que vous ne la laissez libre ni d’aller chez ses amies, ni de les recevoir.

— Moi jaloux !… s’écria M. de V… Après quatre ans de mariage, et après avoir eu trois enfants !…

— Chut !… dit Émilie, en donnant un coup d’éventail sur les doigts du baron, Louise ne dort pas !…

La voiture s’arrêta, et l’intendant offrit la main à la belle amie de sa femme pour l’aider à descendre.

— J’espère, dit madame B…, que vous n’empêcherez pas Louise de venir au bal que je donne cette semaine.

Le baron s’inclina respectueusement.

Ce bal fut le triomphe de madame B… et la perle du mari de Louise ; car il devint éperdument amoureux d’Émilie, à laquelle il aurait sacrifié cent femmes légitimes.

Quelques mois après cette soirée où le baron conçut l’espérance de réussir auprès de l’amie de sa femme, il se trouva un matin chez madame B… lorsque la femme de chambre vint annoncer la baronne de V…

— Ah ! s’écria Émilie, si Louise vous voyait à cette heure chez moi, elle serait capable de me compromettre. Entrez dans ce cabinet, et n’y faites pas le moindre bruit.

Le mari, pris comme dans une souricière, se cacha dans le cabinet.

— Bonjour, ma bonne !… se dirent les deux femmes en s’embrassant.

— Pourquoi viens-tu donc si matin ?… demanda Émilie.

— Oh ! ma chère, ne le devines-tu pas ?… j’arrive pour avoir une explication avec toi !

— Bah ! un duel ?

— Précisément, ma chère. Je ne te ressemble pas, moi ! J’aime mon mari, et j’en suis jalouse. Toi, tu es belle, charmante, tu as le droit d’être coquette, tu peux fort bien te moquer de B…, à qui ta vertu paraît importer fort peu ; mais comme tu ne manqueras pas d’amants dans le monde, je te prie de me laisser mon mari… Il est toujours chez toi, et il n’y viendrait certes pas, si tu ne l’y attirais…

— Tiens, tu as là un bien joli canezou ?

— Tu trouves ? c’est ma femme de chambre qui me l’a monté.

— Eh ! bien, j’enverrai Anastasie prendre une leçon de Flore…

— Ainsi, ma chère, je compte sur ton amitié pour ne pas me donner des chagrins domestiques…

— Mais, ma pauvre enfant, je ne sais pas où tu vas prendre que je puisse aimer ton mari… Il est gros et gras comme un député du centre. Il est petit et laid. Ah ! il est généreux par exemple, mais voilà tout ce qu’il a pour lui, et c’est une qualité qui pourrait plaire tout au plus à une fille d’Opéra. Ainsi, tu comprends, ma chère, que j’aurais à prendre un amant, comme il te plaît de le supposer, que je ne choisirais pas un vieillard comme ton baron. Si je lui ai donné quelque espérance, si je l’ai accueilli, c’était certes pour m’en amuser et t’en débarrasser, car j’ai cru que tu avais un faible pour le jeune de Rostanges…

— Moi !… s’écria Louise !… Dieu m’en préserve, ma chère !.. C’est le fat le plus insupportable du monde ! Non, je t’assure que j’aime mon mari !… Tu as beau rire, cela est. Je sais bien que je me donne un ridicule, mais juge-moi ?… Il a fait ma fortune, il n’est pas avare, et il me tient lieu de tout, puisque le malheur a voulu que je restasse orpheline… or, quand je ne l’aimerais pas, je dois tenir à conserver son estime. Ai-je une famille pour m’y réfugier un jour ?…

— Allons, mon ange, ne parlons plus de tout cela, dit Émilie en interrompant son amie ; car c’est ennuyeux à la mort.

Après quelques propos insignifiants, la baronne partit.

— Eh ! bien, monsieur ? s’écria madame B… en ouvrant la porte du cabinet où le baron était perclus de froid, car la scène avait lieu en hiver. Eh ! bien ?… n’avez-vous pas de honte de ne pas adorer une petite femme si intéressante ? Monsieur, ne me parlez jamais d’amour. Vous pourriez, pendant un certain temps, m’idolâtrer comme vous le dites, mais vous ne m’aimeriez jamais autant que vous aimez Louise. Je sens que je ne balancerai jamais dans votre cœur l’intérêt qu’inspirent une femme vertueuse, des enfants, une famille… Un jour je serais abandonnée à toute la sévérité de vos réflexions.. Vous diriez de moi froidement : J’ai eu cette femme-là !… Phrase que j’entends prononcer par les hommes avec la plus insultante indifférence. Vous voyez, monsieur, que je raisonne froidement, et que je ne vous aime pas, parce que vous-même vous ne sauriez m’aimer…

— Hé ! que faut-il donc pour vous convaincre de mon amour ?… s’écria le baron en contemplant la jeune femme. Jamais elle ne lui avait paru si ravissante qu’en ce moment, où sa voix lutine lui prodiguait des paroles dont la dureté semblait démentie par la grâce de ses gestes, par ses airs de tête et par son attitude coquette.

— Oh ! quand je verrai Louise avoir un amant, reprit-elle, quand je saurai que je ne lui ai rien enlevé, et qu’elle n’aura rien à regretter en perdant votre affection ; quand je serai bien sûre que vous ne l’aimez plus, en acquérant une preuve certaine de votre indifférence pour elle… Oh, alors, je pourrai vous écouter !

— Ces paroles doivent vous paraître odieuses, reprit-elle d’un son de voix profond ; elles le sont en effet, mais ne croyez pas qu’elles soient prononcées par moi. Je suis le mathématicien rigoureux qui tire toutes les conséquences d’une première proposition. Vous êtes marié, et vous vous avisez d’aimer ?… Je serais folle de donner quelque espérance à un homme qui ne peut pas être éternellement à moi.

— Démon !… s’écria le mari. Oui, vous êtes un démon et non pas une femme !…

— Mais vous êtes vraiment plaisant !… dit la jeune dame en saisissant le cordon de sa sonnette.

— Oh ! non, Émilie !… reprit d’une voix plus calme l’amant quadragénaire. Ne sonnez pas, arrêtez, pardonnez-moi ?… je vous sacrifierai tout !…

— Mais je ne vous promets rien !… dit-elle vivement et en riant.

— Dieu ! que vous me faites souffrir !… s’écria-t-il.

— Eh ! n’avez-vous pas dans votre vie causé plus d’un malheur ? demanda-t-elle. Souvenez-vous de toutes les larmes qui, par vous et pour vous, ont coulé !… Oh ! votre passion ne m’inspire pas la moindre pitié. Si vous voulez que je n’en rie pas, faites-la moi partager…

— Adieu, madame. Il y a de la clémence dans vos rigueurs. J’apprécie la leçon que vous me donnez. Oui, j’ai des erreurs à expier…

— Eh ! bien, allez vous en repentir, dit-elle, avec un sourire moqueur, en faisant le bonheur de Louise vous accomplirez la plus rude de toutes les pénitences.

Ils se quittèrent. Mais l’amour du baron était trop violent pour que les duretés de madame B… n’atteignissent pas au but qu’elle s’était proposé, la désunion des deux époux.

Au bout de quelques mois, le baron de V… et sa femme vivaient dans le même hôtel, mais séparés. L’on plaignit généralement la baronne, qui dans le monde rendait toujours justice à son mari, et dont la résignation parut merveilleuse. La femme la plus collet-monté de la société ne trouva rien à redire à l’amitié qui unissait Louise au jeune de Rostanges, et tout fut mis sur le compte de la folie de M. de V.

Quand ce dernier eut fait à madame B… tous les sacrifices que puisse faire un homme, sa perfide maîtresse partit pour les eaux du Mont Dor, pour la Suisse et pour l’Italie, sous prétexte de rétablir sa santé.

L’intendant mourut d’une hépatite, accablé des soins les plus touchants que lui prodiguait son épouse ; et, d’après le chagrin qu’il témoigna de l’avoir délaissée, il parait ne s’être jamais douté de la participation de sa femme au plan qui l’avait mis à mal.

Cette anecdote, que nous avons choisie entre mille autres, est le type des services que deux femmes peuvent se rendre.

Depuis ce mot : — Fais-moi le plaisir d’emmener mon mari… jusqu’à la conception du drame dont le dénouement fut une hépatite, toutes les perfidies féminines se ressemblent. Il se rencontre certainement des incidents qui nuancent plus ou moins le specimen que nous en donnons, mais c’est toujours à peu près la même marche. Aussi un mari doit-il se défier de toutes les amies de sa femme. Les ruses subtiles de ces créatures mensongères manquent rarement leur effet, car elles sont secondées par deux ennemis dont l’homme est toujours accompagné : l’amour-propre et le désir.



§ IV. — DES ALLIÉS DE L’AMANT.


L’homme empressé d’en avertir un autre qu’un billet de mille francs tombe de son portefeuille, ou même qu’un mouchoir sort de sa poche, regarde comme une bassesse de le prévenir qu’on lui enlève sa femme. Il y a certes dans cette inconséquence morale quelque chose de bizarre, mais enfin elle peut s’expliquer. La loi s’étant interdit la recherche des droits matrimoniaux, les citoyens ont encore bien moins qu’elle le droit de faire la police conjugale ; et quand on remet un billet de mille francs à celui qui le perd, il y a dans cet acte une sorte d’obligation dérivée du principe qui dit : Agis envers autrui comme tu voudrais qu’il agît envers toi !

Mais par quel raisonnement justifiera-t-on, et comment qualifierons- nous le secours qu’un célibataire n’implore jamais en vain et reçoit toujours d’un autre célibataire pour tromper un mari ? L’homme incapable d’aider un gendarme à trouver un assassin n’éprouve aucun scrupule à emmener un mari au spectacle, à un concert, ou même dans une maison équivoque, pour faciliter, à un camarade qu’il pourra tuer le lendemain en duel, un rendez-vous dont le résultat est ou de mettre un enfant adultérin dans une famille, et de priver deux frères d’une portion de leur fortune en leur donnant un cohéritier qu’ils n’auraient peut-être pas eu, ou de faire le malheur de trois êtres. Il faut avouer que la probité est une vertu bien rare, et que l’homme qui croit en avoir le plus est souvent celui qui en a le moins. Telles haines ont divisé des familles, tel fratricide a été commis, qui n’eussent jamais eu lieu si un ami se fût refusé à ce qui passe dans le monde pour une espièglerie.

Il est impossible qu’un homme n’ait pas une manie, et nous aimons tous ou la chasse, ou la pêche, ou le jeux, ou la musique, ou l’argent, ou la table etc. Eh ! bien, votre passion favorite sera toujours complice du piége qui vous sera tendu par un amant, sa main invisible dirigera vos amis ou les siens, soit qu’ils consentent ou non à prendre un rôle dans la petite scène qu’il invente pour vous emmener hors du logis ou pour vous laisser lui livrer votre femme. Un amant passera deux mois entiers s’il le faut à méditer la construction de sa souricière.

J’ai vu succomber l’homme le plus rusé de la terre.

C’était un ancien avoué de Normandie. Il habitait la petite ville de B… où le régiment des chasseurs du Cantal tenait garnison. Un élégant officier aimait la femme du chiquanous, et le régiment devait partir sans que les deux amants eussent pu avoir la moindre privauté. C’était le quatrième militaire dont triomphait l’avoué. En sortant de table, un soir vers les six heures, le mari vint se promener sur une terrasse de son jardin, de laquelle on découvrait la campagne. Les officiers arrivèrent en ce moment pour prendre congé de lui. Tout à coup brille à l’horizon la flamme sinistre d’un incendie. — Oh mon Dieu ! la Daudinière brûle !… s’écria le major. C’était un vieux soldat sans malice qui avait dîné au logis. Tout le monde de sauter à cheval. La jeune femme sourit en se voyant seule, car l’amoureux caché dans un massif lui avait dit : — C’est un feu de paille !… Les positions du mari furent tournées avec d’autant mieux d’habileté qu’un excellent coureur attendait le capitaine ; et que, par une délicatesse assez rare dans la cavalerie, l’amant sut sacrifier quelques moments de bonheur pour rejoindre la cavalcade et revenir en compagnie du mari.

Le mariage est un véritable duel où pour triompher de son adversaire il faut une attention de tous les moments ; car si vous avez le malheur de détourner la tête, l’épée du célibat vous perce de part en part.



§ V. — DE LA FEMME DE CHAMBRE.


La plus jolie femme de chambre que j’aie vue est celle de madame V…y, qui joue encore aujourd’hui, à Paris, un très-beau rôle parmi les femmes les plus à la mode et qui passe pour faire très-bon ménage avec son mari. Mademoiselle Célestine est une personne dont les perfections sont si nombreuses qu’il faudrait pour la peindre traduire les trente vers inscrits, dit-on, dans le sérail du Grand-seigneur, et qui contiennent chacun l’exacte description d’une des trente beautés de la femme.

— Il y a bien de la vanité à garder auprès de vous une créature si accomplie !… disait une dame à la maîtresse de la maison.

— Ah ! ma chère, vous en viendrez peut être un jour à m’envier Célestine !

— Elle a donc des qualités bien rares ? Elle habille peut-être bien ?

— Oh ! très-mal.

— Elle coud bien ?

— Elle ne touche jamais à une aiguille.

— Elle est fidèle ?

— Une de ces fidélités qui coûtent plus cher que l’improbité la plus astucieuse.

— Vous m’étonnez, ma chère.

— C’est donc votre sœur de lait ?

— Pas tout à fait. Enfin elle n’est bonne à rien ; mais c’est de toute ma maison la personne qui m’est la plus utile. Si elle reste dix ans chez moi je lui ai promis vingt mille francs. Oh ! ce sera de l’argent bien gagné et je ne le regretterai pas !… dit la jeune femme en agitant la tête par un mouvement très-significatif.

La jeune interlocutrice de madame V…y finit par comprendre.

Quand une femme n’a pas d’amie assez intime pour l’aider à se défaire de l’amour marital, la soubrette est une dernière ressource qui manque rarement de produire l’effet qu’elle en attend.

Oh ! après dix ans de mariage trouver sous son toit et y voir à toute heure une jeune fille de seize à dix-huit ans, fraîche, mise avec coquetterie, dont les trésors de beauté semblent vous défier, dont l’air candide a d’irrésistibles attraits, dont les yeux baissés vous craignent, dont le regard timide vous tente, et pour qui le lit conjugal n’a point de secrets, tout à la fois vierge et savante ! Comment un homme peut-il demeurer froid, comme saint Antoine, devant une sorcellerie si puissante, et avoir le courage de rester fidèle aux bons principes représentés par une femme dédaigneuse dont le visage est sévère, les manières assez revêches, et qui se refuse la plupart du temps à son amour ? Quel est le mari assez stoïque pour résister à tant de feux, à tant de glaces ?… Là où vous apercevez une nouvelle moisson de plaisirs, la jeune innocente aperçoit des rentes, et votre femme sa liberté. C’est un petit pacte de famille qui se signe à l’amiable.

Alors votre femme en agit avec le mariage comme les jeunes élégants avec la patrie. S’ils tombent au sort, ils achètent un homme pour porter le mousquet, mourir à leur lieu et place, et leur éviter tous les désagréments du service militaire.

Dans ces sortes de transactions de la vie conjugale, il n’existe pas de femme qui ne sache faire contracter des torts à son mari. J’ai remarqué que, par un dernier degré de finesse, la plupart des femmes ne mettent pas toujours leur soubrette dans le secret du rôle qu’elles lui donnent à jouer. Elles se fient à la nature, et se conservent une précieuse autorité sur l’amant et la maîtresse. Ces secrètes perfidies féminines expliquent une grande partie des bizarreries conjugales qui se rencontrent dans le monde ; mais j’ai entendu des femmes discuter d’une manière très-profonde les dangers que présente ce terrible moyen d’attaque, et il faut bien connaître et son mari et la créature à laquelle on le livre pour se permettre d’en user. Plus d’une femme a été victime de ses propres calculs.

Aussi plus un mari se sera montré fougueux et passionné, moins une femme osera-t-elle employer cet expédient. Cependant un mari, pris dans ce piége, n’aura jamais rien à objecter à sa sévère moitié quand, s’apercevant d’une faute commise par sa soubrette, elle la renverra dans son pays avec un enfant et une dot.



§ VI. — DU MÉDECIN.


Le médecin est un des plus puissants auxiliaires d’une femme honnête, quand elle veut arriver à un divorce amiable avec son mari. Les services qu’un médecin rend, la plupart du temps à son insu, à une femme, sont d’une telle importance, qu’il n’existe pas une maison en France dont le médecin ne soit choisi par la dame du logis.

Or, tous les médecins connaissent l’influence exercée par les femmes sur leur réputation ; aussi rencontrez-vous peu de médecins qui ne cherchent instinctivement à leur plaire. Quand un homme de talent est arrivé à la célébrité, il ne se prête plus sans doute aux conspirations malicieuses que les femmes veulent ourdir, mais il y entre sans le savoir.

Je suppose qu’un mari, instruit par les aventures de sa jeunesse, forme le dessein d’imposer un médecin à sa femme dès les premiers jours de son mariage. Tant que son adversaire féminin ne concevra pas le parti qu’elle doit tirer de cet allié, elle se soumettra silencieusement ; mais plus tard, si toutes ses séductions échouent sur l’homme choisi par son mari, elle saisira le moment le plus favorable pour faire cette singulière confidence.

— Je n’aime pas la manière dont le docteur me palpe !

Et voilà le docteur congédié.

Ainsi, ou une femme choisit son médecin, ou elle séduit celui qu’on lui impose, ou elle le fait remercier.

Mais cette lutte est fort rare, car la plupart des jeunes gens qui se marient ne connaissent que des médecins imberbes qu’ils se soucient fort peu de donner à leurs femmes, et presque toujours l’Esculape d’un ménage est élu par la puissance féminine.

Alors un beau matin, le docteur sortant de la chambre de madame, qui s’est mise au lit depuis une quinzaine de jours, est amené par elle à vous dire : — Je ne vois pas que l’état dans lequel madame se trouve présente des perturbations bien graves ; mais cette somnolence constante, ce dégoût général, cette tendance primitive à une affection dorsale demandent de grands soins. Sa lymphe s’épaissit. Il faudrait la changer d’air, l’envoyer aux eaux de Baréges, ou aux eaux de Plombières.

— Bien, docteur.

Vous laissez aller votre femme à Plombières ; mais elle y va parce que le capitaine Charles est en garnison dans les Vosges. Elle revient très-bien portante, et les eaux de Plombières lui ont fait merveille. Elle vous a écrit tous les jours, elle vous a prodigué, de loin, toutes les caresses possibles. Le principe de consomption dorsale a complétement disparu.

Il existe un petit pamphlet, sans doute dicté par la haine (il a été publié en Hollande), mais qui contient des détails fort curieux sur la manière dont madame de Maintenon s’entendait avec Fagon pour gouverner Louis XIV. Eh ! bien, un matin, votre docteur vous menacera, comme Fagon venait en menacer son maître, d’une apoplexie foudroyante, si vous ne vous mettez pas au régime. Cette bouffonnerie assez plaisante, sans doute l’œuvre de quelque courtisan, et qui a pour titre : Mademoiselle de Saint-Tron, a été devinée par l’auteur moderne qui a fait le proverbe intitulé Le jeune médecin. Mais sa délicieuse scène est bien supérieure à celle dont je cite le titre aux bibliophiles, et nous avouerons avec plaisir que l’œuvre de notre spirituel contemporain nous a empêchés, pour la gloire du dix-septième siècle, de publier les fragments du vieux pamphlet.

Souvent un docteur, devenu la dupe des savantes manœuvres d’une femme jeune et délicate, viendra vous dire en particulier : — Monsieur, je ne voudrais pas effrayer madame sur sa situation, mais je vous recommande, si sa santé vous est chère, de la laisser dans un calme parfait. L’irritation paraît se diriger en ce moment vers la poitrine, et nous nous en rendrons maîtres ; mais il lui faut du repos, beaucoup de repos : la moindre agitation pourrait transporter ailleurs le siége de la maladie. Dans ce moment-ci une grossesse la tuerait.

— Mais, docteur ?…

— Ah ! ah ! je sais bien !

Il rit, et s’en va.

Semblable à la baguette de Moïse, l’ordonnance doctorale fait et défait les générations. Un médecin vous réintègre au lit conjugal quand il le faut, avec les mêmes raisonnements qui lui ont servi à vous en chasser. Il traite votre femme de maladies qu’elle n’a pas pour la guérir de celles qu’elle a, et vous n’y concevrez jamais rien ; car le jargon scientifique des médecins peut se comparer à ces pains à chanter dans lesquels ils enveloppent leurs pilules.

Avec son médecin, une femme honnête est, dans sa chambre, comme un ministre sûr de sa majorité : ne se fait-elle pas ordonner le repos, la distraction, la campagne ou la ville, les eaux ou le cheval, la voiture, selon son bon plaisir et ses intérêts ? Elle vous renvoie ou vous admet chez elle comme elle le veut. Tantôt elle feindra une maladie pour obtenir d’avoir une chambre séparée de la vôtre ; tantôt elle s’entourera de tout l’appareil d’une malade ; elle aura une vieille garde, des régiments de fioles, de bouteilles, et du sein de ces remparts elle vous défiera par des airs languissants. On vous entretiendra si cruellement des loochs et des potions calmantes qu’elle a prises, des quintes qu’elle a eues, de ses emplâtres et de ses cataplasmes, qu’elle fera succomber votre amour à coups de maladies, si toutefois ces feintes douleurs ne lui ont pas servi de piéges pour détruire cette singulière abstraction que nous nommons votre honneur.

Ainsi votre femme saura se faire des points de résistance de tous les points de contact que vous aurez avec le monde, avec la société ou avec la vie. Ainsi tout s’armera contre vous, et au milieu de tant d’ennemis vous serez seul.

Mais, supposons que, par un privilége inouï, vous ayez le bonheur d’avoir une femme peu dévote, orpheline et sans amies intimes ; que votre perspicacité vous fasse deviner tous les traquenards dans lesquels l’amant de votre femme essaiera de vous attirer ; que vous aimiez encore assez courageusement votre belle ennemie pour résister à toutes les Martons de la terre ; et qu’enfin vous ayez pour médecin un de ces hommes si célèbres, qu’ils n’ont pas le temps d’écouter les gentillesses des femmes ; ou que, si votre Esculape est le féal de madame, vous demanderez une consultation, à laquelle interviendra un homme incorruptible toutes les fois que le docteur favori voudra ordonner une prescription inquiétante ; eh ! bien, votre position ne sera guère plus brillante. En effet, si vous ne succombez pas à l’invasion des alliés, songez que, jusqu’à présent, votre adversaire n’a, pour ainsi dire, pas encore frappé de coup décisif. Maintenant, si vous tenez plus long-temps, votre femme, après avoir attaché autour de vous, brin à brin et comme l’araignée, une trame invisible, fera usage des armes que la nature lui a données, que la civilisation a perfectionnées, et dont va traiter la Méditation suivante.




MÉDITATION XXVI.

DES DIFFÉRENTES ARMES.'


Une arme est tout qui peut servir à blesser, et, à ce titre, les sentiments sont peut-être les armes les plus cruelles que l’homme puisse employer pour frapper son semblable. Le génie si lucide et en même temps si vaste de Schiller, semble lui avoir révélé tous les phénomènes de l’action vive et tranchante exercée par certaines idées sur les organisations humaines. Une pensée peut tuer un homme. Telle est la morale des scènes déchirantes, où, dans les Brigands, le poète montre un jeune homme faisant, à l’aide de quelques idées, des entailles si profondes au cœur d’un vieillard, qu’il finit par lui arracher la vie. L’époque n’est peut-être pas éloignée où la science observera le mécanisme ingénieux de nos pensées, et pourra saisir la transmission de nos sentiments. Quelque continuateur des sciences occultes prouvera que l’organisation intellectuelle est en quelque sorte un homme intérieur qui ne se projette pas avec moins de violence que l’homme extérieur, et que la lutte qui peut s’établir entre deux de ces puissances, invisibles à nos faibles yeux, n’est pas moins mortelle que les combats aux hasards desquels nous livrons notre enveloppe. Mais ces considérations appartiennent à d’autres Études que nous publierons à leur tour ; quelques-uns de nos amis en connaissent déjà l’une des plus importantes, LA PATHOLOGIE DE LA VIE SOCIALE ou Méditations mathématiques, physiques, chimiques et transcendantes sur les manifestations de la pensée prise sous toutes les formes que produit l’état de société soit par le vivre, le couvert, la démarche, l’hyppiatrique, soit par la parole et l’action, etc., où toutes ces grandes questions sont agitées. Le but de notre petite observation métaphysique est seulement de vous avertir que les hautes classes sociales raisonnent trop bien pour s’attaquer autrement que par des armes intellectuelles.

De même qu’il se rencontre des âmes tendres et délicates en des corps d’une rudesse minérale ; de même, il existe des âmes de bronze enveloppées de corps souples et capricieux, dont l’élégance attire l’amitié d’autrui, dont la grâce sollicite des caresses ; mais si vous flattez l’homme extérieur de la main, l’homo duplex, pour nous servir d’une expression de Buffon, ne tarde pas à se remuer, et ses anguleux contours vous déchirent.

Cette description d’un genre d’êtres tout particulier, que nous ne vous souhaitons pas de heurter en cheminant ici-bas, vous offre une image de ce que sera votre femme pour vous. Chacun des sentiments les plus doux que la nature a mis dans notre cœur deviendra chez elle un poignard. Percé de coups à toute heure, vous succomberez nécessairement, car votre amour s’écoulera par chaque blessure.

C’est le dernier combat, mais aussi, pour elle, c’est la victoire.

Pour obéir à la distinction que nous avons cru pouvoir établir entre les trois natures de tempéraments qui sont en quelque sorte les types de toutes les constitutions féminines, nous diviserons cette Méditation en trois paragraphes, et qui traiteront :

§ I. DE LA MIGRAINE.

§ II. DES NÉVROSES.

§ III. DE LA PUDEUR RELATIVEMENT AU MARIAGE.



§ I. — DE LA MIGRAINE.


Les femmes sont constamment les dupes ou les victimes de leur excessive sensibilité ; mais nous avons démontré que, chez la plupart d’entre elles, cette délicatesse d’âme devait, presque toujours à notre insu, recevoir les coups les plus rudes, par le fait du mariage. (Voyez les Médiations intitulées : Des prédestinés et De la Lune de Miel.) La plupart des moyens de défense employés instinctivement par les maris ne sont-ils pas aussi des piéges tendus à la vivacité des affections féminines ?

Or, il arrive un moment où, pendant la guerre civile, une femme trace par une seule pensée l’histoire de sa vie morale, et s’irrite de l’abus prodigieux que vous avez fait de sa sensibilité. Il est bien rare que les femmes, soit par un sentiment de vengeance inné qu’elles ne s’expliquent jamais, soit par un instinct de domination, ne découvrent pas alors un moyen de gouvernement dans l’art de mettre en jeu chez l’homme cette propriété de sa machine.

Elles procèdent avec un art admirable à la recherche des cordes qui vibrent le plus dans les cœurs de leurs maris ; et, une fois qu’elles en ont trouvé le secret, elles s’emparent avidement de ce principe ; puis, comme un enfant auquel on a donné un joujou mécanique dont le ressort irrite sa curiosité, elles iront jusqu’ à l’user, frappant incessamment, sans s’inquiéter des forces de l’instrument, pourvu qu’elles réussissent. Si elles vous tuent, elles vous pleureront de la meilleure grâce du monde, comme le plus vertueux, le plus excellent et le plus sensible des êtres.

Ainsi, votre femme s’armera d’abord de ce sentiment généreux qui nous porte à respecter les êtres souffrants. L’homme le plus disposé à quereller une femme pleine de vie et de santé est sans énergie devant une femme infirme et débile. Si la vôtre n’a pas atteint le but de ses desseins secrets par les divers systèmes d’attaque déjà décrits, elle saisira bien vite cette arme toute-puissante.

En vertu de ce principe d’une stratégie nouvelle, vous verrez la jeune fille si forte de vie et de beauté de qui vous avez épousé la fleur, se métamorphosant en une femme pâle et maladive.

L’affection dont les ressources sont infinies pour les femmes, est la migraine. Cette maladie, la plus facile de toutes à jouer, car elle est sans aucun symptôme apparent, oblige à dire seulement : — J’ai la migraine. Une femme s’amuse-t-elle de vous, il n’existe personne au monde qui puisse donner un démenti à son crâne dont les os impénétrables défient et le tact et l’observation. Aussi la migraine est-elle, à notre avis, la reine des maladies, l’arme la plus plaisante et la plus terrible employée par les femmes contre leurs maris. Il existe des êtres violents et sans délicatesse qui, instruits des ruses féminines par leurs maîtresses pendant le temps heureux de leur célibat, se flattent de ne pas être pris à ce piége vulgaire. Tous leurs efforts, tous leurs raisonnements, tout finit par succomber devant la magie de ces trois mots : — J’ai la migraine ! Si un mari se plaint, hasarde un reproche, une observation ; s’il essaie de s’opposer à la puissance de cet Il buondo cani du mariage, il est perdu.

Imaginez une jeune femme, voluptueusement couchée sur un divan, la tête doucement inclinée sur l’un des coussins, une main pendante ; un livre est à ses pieds, et sa tasse d’eau de tilleul sur un petit guéridon !… Maintenant, placez un gros garçon de mari devant elle. Il a fait cinq à six tours dans la chambre ; et, à chaque fois qu’il a tourné sur ses talons pour recommencer cette promenade, la petite malade a laissé échapper un mouvement de sourcils pour lui indiquer en vain que le bruit le plus léger la fatigue. Bref, il rassemble tout son courage, et vient protester contre la ruse par cette phrase si hardie : — Mais as-tu bien la migraine ?… À ces mots, la jeune femme lève un peu sa tête languissante, lève un bras qui retombe faiblement sur le divan, lève des yeux morts sur le plafond, lève tout ce qu’elle peut lever ; puis, vous lançant un regard terne, elle dit d’une voix singulièrement affaiblie : — Eh ! qu’aurais-je donc ?… Oh ! l’on ne souffre pas tant pour mourir !… Voilà donc toutes les consolations que vous me donnez ! Ah ! l’on voit bien, messieurs, que la nature ne vous a pas chargés de mettre des enfants au monde. Êtes-vous égoïstes et injustes ? Vous nous prenez dans toute la beauté de la jeunesse, fraîches, roses, la taille élancée, voilà qui est bien ! Quand vos plaisirs ont ruiné les dons florissants que nous tenons de la nature, vous ne nous pardonnez pas de les avoir perdus pour vous ! C’est dans l’ordre. Vous ne nous laissez ni les vertus ni les souffrances de notre condition. Il vous a fallu des enfants, nous avons passé les nuits à les soigner ; mais les couches ont ruiné notre santé, en nous léguant le principe des plus graves affections (Ah ! quelles douleurs !…) Il y a peu de femmes qui ne soient sujettes à la migraine ; mais la vôtre doit en être exempte… Vous riez même de ses douleurs ; car vous êtes sans générosité… (Par grâce, ne marchez pas !…) Je ne me serais pas attendu à cela de vous. (Arrêtez la pendule, le mouvement du balancier me répond dans la tête. Merci.) Oh ! que je suis malheureuse !… N’avez-vous pas sur vous une essence ? Oui. Ah ! par pitié, permettez-moi de souffrir à mon aise, et sortez ; car cette odeur me fend le crâne ! Que pouvez-vous répondre ?… N’y a-t-il pas en vous une voix intérieure qui vous crie : — Mais si elle souffre ?… Aussi presque tous les maris évacuent-ils le champ de bataille bien doucement ; et c’est du coin de l’œil que leurs femmes les regardent marchant sur la pointe du pied et fermant doucement la porte de leur chambre désormais sacrée.

Voilà la migraine, vraie ou fausse, impatronisée chez vous. La migraine commence alors à jouer son rôle au sein du ménage. C’est un thème sur lequel une femme sait faire d’admirables variations, elle le déploie dans tous les tons. Avec la migraine seule, une femme peut désespérer un mari. La migraine prend à madame quand elle veut, où elle veut, autant qu’elle le veut. Il y en a de cinq jours, de dix minutes, de périodiques ou d’intermittentes.

Vous trouvez quelquefois votre femme au lit, souffrante, accablée, et les persiennes de sa chambre sont fermées. La migraine a imposé silence à tout, depuis les régions de la loge du concierge, lequel fendait du bois, jusqu’au grenier d’où votre valet d’écurie jetait dans la cour d’innocentes bottes de paille. Sur la foi de cette migraine, vous sortez ; mais à votre retour, on vous apprend que madame a décampé !… Bientôt madame rentre fraîche et vermeille : — Le docteur est venu ! dit-elle, il m’a conseillé l’exercice, et je m’en suis très-bien trouvée !…

Un autre jour, vous voulez entrer chez madame. — Oh ! monsieur ! vous répond la femme de chambre avec toutes les marques du plus profond étonnement ; madame a sa migraine, et jamais je ne l’ai vue si souffrante ! On vient d’envoyer chercher monsieur le docteur.

— Es-tu heureux, disait le maréchal Augereau au général R… d’avoir une jolie femme ! — Avoir !… reprit l’autre. Si j’ai ma femme dix jours dans l’année, c’est tout au plus. Ces s… femmes ont toujours ou la migraine ou je ne sais quoi !

La migraine remplace, en France, les sandales qu’en Espagne le confesseur laisse à la porte de la chambre où il est avec sa pénitente.

Si votre femme, pressentant quelques intentions hostiles de votre part, veut se rendre aussi inviolable que la charte, elle entame un petit concerto de migraine. Elle se met au lit avec toutes les peines du monde. Elle jette de petits cris qui déchirent l’âme. Elle détache avec grâce une multitude de gestes si habilement exécutés qu’on pourrait la croire désossée. Or, quel est l’homme assez peu délicat pour oser parler de désirs, qui, chez lui, annoncent la plus parfaite santé, à une femme endolorie ? La politesse seule exige impérieusement son silence. Une femme sait alors qu’au moyen de sa toute-puissante migraine elle peut coller à son gré au-dessus du lit nuptial cette bande tardive qui fait brusquement retourner chez eux les amateurs affriolés par une annonce de la Comédie-Française quand ils viennent à lire sur l’affiche : Relâche par une indisposition subite de mademoiselle Mars.

Ô migraine, protectrice des amours, impôt conjugal, bouclier sur lequel viennent expirer tous les désirs maritaux ! Ô puissante migraine ! est-il bien possible que les amants ne t’aient pas encore célébrée, divinisée, personnifiée ! Ô prestigieuse migraine ! ô fallacieuse migraine, béni soit le cerveau qui le premier te conçut ! honte au médecin qui te trouverait un préservatif ! Oui, tu es le seul mal que les femmes bénissent, sans doute par reconnaissance des biens que tu leur dispenses, ô fallacieuse migraine ! ô prestigieuse migraine !


§ II. — DES NÉVROSES.


Il existe une puissance supérieure à celle de la migraine ; et, nous devons avouer à la gloire de la France, que cette puissance est une des conquêtes les plus récentes de l’esprit parisien. Comme toutes les découvertes les plus utiles aux arts et aux sciences, on ne sait à quel génie elle est due. Seulement, il est certain que c’est vers le milieu du dernier siècle que les vapeurs commencèrent à se montrer en France. Ainsi, pendant que Papin appliquait à des problèmes de mécanique la force de l’eau vaporisée, une française, malheureusement inconnue, avait la gloire de doter son sexe du pouvoir de vaporiser ses fluides. Bientôt les effets prodigieux obtenus par les vapeurs mirent sur la voie des nerfs ; et c’est ainsi que, de fibre en fibre, naquit la névrologie. Cette science admirable a déjà conduit les Phillips et d’habiles physiologistes à la découverte du fluide nerveux et de sa circulation ; peut-être sont-ils à la veille d’en reconnaître les organes, et les secrets de sa naissance, de son évaporation. Ainsi, grâce à quelques simagrées, nous devrons de pénétrer un jour les mystères de la puissance inconnue que nous avons déjà nommée plus d’une fois, dans ce livre, la volonté. Mais n’empiétons pas sur le terrain de la philosophie médicale. Considérons les nerfs et les vapeurs seulement dans leurs rapports avec le mariage.

Les névroses (dénomination pathologique sous laquelle sont comprises toutes les affections du système nerveux) sont de deux sortes relativement à l’emploi qu’en font les femmes mariées, car notre Physiologie a le plus superbe dédain des classifications médicales. Ainsi nous ne reconnaissons que :

1º DES NÉVROSES CLASSIQUES ;

2º DES NÉVROSES ROMANTIQUES.

Les affections classiques ont quelque chose de belliqueux et d’animé. Elles sont violentes dans leurs ébats comme les Pythonisses, emportées comme les Ménades, agitées comme les Bacchantes, c’est l’antiquité pure.

Les affections romantiques sont douces et plaintives comme les ballades chantées en Écosse parmi les brouillards. Elles sont pâles comme des jeunes filles déportées au cercueil par la danse ou par l’amour. Elles sont éminemment élégiaques, c’est toute la mélancolie du nord.

Cette femme aux cheveux noirs, à l’œil perçant, au teint vigoureux, aux lèvres sèches, à la main puissante, sera bouillante et convulsive, elle représentera le génie des névroses classiques, tandis qu’une jeune blonde, à la peau blanche, sera celui des névroses romantiques. À l’une appartiendra l’empire des nerfs, à l’autre, celui des vapeurs.

Souvent un mari, rentrant au logis, y trouve sa femme en pleurs.

— Qu’as-tu, mon cher ange ? — Moi, je n’ai rien. — Mais, tu pleures ? — Je pleure sans savoir pourquoi. Je suis toute triste !… J’ai vu des figures dans les nuages, et ces figures ne m’apparaissent jamais qu’à la veille de quelque malheur… Il me semble que je vais mourir… Elle vous parle alors à voix basse de défunt son père, de défunt son oncle, de défunt son grand-père, de défunt son cousin. Elle invoque toutes ces ombres lamentables, elle ressent toutes leurs maladies, elle est attaquée de tous leurs maux, elle sent son cœur battre avec trop de violence ou sa rate se gonfler… Vous vous dites en vous-même d’un air fat : — Je sais bien d’où cela vient ! Vous essayez alors de la consoler ; mais voilà une femme qui bâille comme un coffre, qui se plaint de la poitrine, qui repleure, qui vous supplie de la laisser à sa mélancolie et à ses souvenirs. Elle vous entretient de ses dernières volontés, suit son convoi, s’enterre, étend sur sa tombe le panache vert d’un saule pleureur… Là où vous vouliez entreprendre de débiter un joyeux épithalame, vous trouvez une épitaphe toute noire. Votre velléité de consolation se dissout dans la nuée d’Ixion.

Il existe des femmes de bonne foi, qui arrachent ainsi à leurs sensibles maris des cachemires, des diamants, le payement de leurs dettes ou le prix d’une loge aux Bouffons ; mais presque toujours les vapeurs sont employées comme des armes décisives dans la guerre civile.

Au nom de sa consomption dorsale et de sa poitrine attaquée, une femme va chercher des distractions ; vous la voyez s’habillant mollement et avec tous les symptômes du spleen, elle ne sort que parce qu’une amie intime, sa mère ou sa sœur viennent essayer de l’arracher à ce divan qui la dévore et sur lequel elle passe sa vie à improviser des élégies. Madame va passer quinze jours à la campagne parce que le docteur l’ordonne. Bref, elle va où elle veut, et fait ce qu’elle veut. Se rencontrera-t-il jamais un mari assez brutal pour s’opposer à de tels désirs, pour empêcher une femme d’aller chercher la guérison de maux si cruels ? car il a été établi par de longues discussions que les nerfs causent d’atroces souffrances.

Mais c’est surtout au lit que les vapeurs jouent leur rôle. Là, quand une femme n’a pas la migraine, elle a ses vapeurs ; quand elle n’a ni vapeurs ni migraine, elle est sous la protection de la ceinture de Vénus, qui, vous le savez, est un mythe.

Parmi les femmes qui vous livrent la bataille des vapeurs, il en existe quelques-unes plus blondes, plus délicates, plus sensibles que les autres, qui ont le don des larmes. Elles savent admirablement pleurer. Elles pleurent quand elles veulent, comme elles veulent, et autant qu’elles veulent. Elles organisent un système offensif qui consiste dans une résignation sublime, et remportent des victoires d’autant plus éclatantes qu’elles restent en bonne santé.

Un mari tout irrité arrive-t-il promulguer des volontés ? elles le regardent d’un air soumis, baissent la tête et se taisent. Cette pantomime contrarie presque toujours un mari. Dans ces sortes de luttes conjugales, un homme préfère entendre une femme parler et se défendre ; car alors on s’exalte, on se fâche ; mais ces femmes, point… leur silence vous inquiète, et vous emportez une sorte de remords, comme le meurtrier qui, n’ayant pas trouvé de résistance chez sa victime, éprouve une double crainte. Il aurait voulu assassiner à son corps défendant. Vous revenez. À votre approche, votre femme essuie ses larmes et cache son mouchoir de manière à vous laisser voir qu’elle a pleuré. Vous êtes attendri. Vous suppliez votre Caroline de parler, votre sensibilité vivement émue vous fait tout oublier ; alors, elle sanglote en parlant et parle en sanglotant, c’est une éloquence de moulin ; elle vous étourdit de ses larmes et de ses idées confuses et saccadées : c’est un claquet, c’est un torrent.

Les Françaises, et surtout les Parisiennes, possèdent à merveille le secret de ces sortes de scènes, auxquelles la nature de leurs organes, leur sexe, leur toilette, leur débit donnent des charmes incroyables. Combien de fois un sourire de malice n’a-t-il pas remplacé les larmes sur le visage capricieux de ces adorables comédiennes, quand elles voient leurs maris empressés ou de briser la soie, faible lien de leurs corsets, ou de rattacher le peigne qui rassemblait les tresses de leurs cheveux, toujours prêts à dérouler des milliers de boucles dorées ?…

Mais que toutes ces ruses de la modernité cèdent au génie antique, aux puissantes attaques de nerfs, à la pyrrhique conjugale !

Oh ! combien de promesses pour un amant dans la vivacité de ces mouvements convulsifs, dans le feu de ces regards, dans la force de ces membres gracieux jusque dans leurs excès ! Une femme se roule alors comme un vent impétueux, s’élance comme les flammes d’un incendie, s’assouplit comme une onde qui glisse sur de blancs cailloux, elle succombe à trop d’amour, elle voit l’avenir, elle prophétise, elle voit surtout le présent, et terrasse un mari, et lui imprime une sorte de terreur.

Il suffit souvent à un homme d’avoir vu une seule fois sa femme remuant trois ou quatre hommes vigoureux comme si ce n’était que plumes, pour ne plus jamais tenter de la séduire. Il sera comme l’enfant qui, après avoir fait partir la détente d’une effrayante machine, a un incroyable respect pour le plus petit ressort. Puis arrive la Faculté de médecine, armée de ses observations et de ses terreurs. J’ai connu un mari, homme doux et pacifique, dont les yeux étaient incessamment braqués sur ceux de sa femme, exactement comme s’il avait été mis dans la cage d’un lion, et qu’on lui eût dit qu’en ne l’irritant pas il aurait la vie sauve.

Les attaques de nerfs sont très-fatigantes et deviennent tous les jours plus rares, le romantisme a prévalu.

Il s’est rencontré quelques maris flegmatiques, de ces hommes qui aiment long-temps, parce qu’ils ménagent leurs sentiments, et dont le génie a triomphé de la migraine et des névroses, mais ces hommes sublimes sont rares. Disciples fidèles du bienheureux saint Thomas qui voulut mettre le doigt dans la plaie de Jésus-Christ, ils sont doués d’une incrédulité d’athée. Imperturbables au milieu des perfidies de la migraine et des piéges de toutes les névroses, ils concentrent leur attention sur la scène qu’on leur joue, ils examinent l’actrice, ils cherchent un des ressorts qui la font mouvoir ; et, quand ils ont découvert le mécanisme de cette décoration, ils s’amusent à imprimer un léger mouvement à quelque contrepoids, et s’assurent ainsi très-facilement de la réalité de ces maladies ou de l’artifice de ces momeries conjugales.

Mais si, par une attention, peut-être au-dessus des forces humaines, un mari échappe à tous ces artifices qu’un indomptable amour suggère aux femmes il sera nécessairement vaincu par l’emploi d’une arme terrible, la dernière que saisisse une femme, car ce sera toujours avec une sorte de répugnance qu’elle détruira elle-même son empire sur un mari ; mais c’est une arme empoisonnée, aussi puissante que le fatal couteau des bourreaux. Cette réflexion nous conduit au dernier paragraphe de cette Méditation.


§ III. — DE LA PUDEUR RELATIVEMENT AU MARIAGE.


Avant de s’occuper de la pudeur, il serait peut-être nécessaire de savoir si elle existe. N’est-elle chez la femme qu’une coquetterie bien entendue ? N’est-elle que le sentiment de la libre disposition du corps, comme on pourrait le penser en songeant que la moitié des femmes de la terre vont presque nues ? N’est-ce qu’une chimère sociale, ainsi que le prétendait Diderot, en objectant que ce sentiment cédait devant la maladie et devant la misère ?

L’on peut faire justice de toutes ces questions.

Un auteur ingénieur a prétendu récemment que les hommes avaient beaucoup plus de pudeur que les femmes. Il s’est appuyé de beaucoup d’observations chirurgicales ; mais pour que ses conclusions méritassent notre attention, il faudrait que, perdant un certain temps, les hommes fussent traités par des chirurgiennes.

L’opinion de Diderot est encore d’un moindre poids.

Nier l’existence de la pudeur parce qu’elle disparaît au milieu des crises où presque tous les sentiments humains périssent, c’est vouloir nier que la vie a lieu parce que la mort arrive.

Accordons autant de pudeur à un sexe qu’à l’autre, et recherchons en quoi elle consiste.

Rousseau fait dériver la pudeur des coquetteries nécessaires que toutes les femelles déploient pour le mâle. Cette opinion nous semble une autre erreur.

Les écrivains du dix-huitième siècle ont sans doute rendu d’immenses services aux Sociétés ; mais leur philosophie, basée sur le sensualisme, n’est pas allée plus loin que l’épiderme humain. Ils n’ont considéré que l’univers extérieur ; et, sous ce rapport seulement, ils ont retardé, pour quelque temps, le développement moral de l’homme et les progrès d’une science qui tirera toujours ses premiers éléments de l’Évangile, mieux compris désormais par les fervents disciples du Fils de l’homme.

L’étude des mystères de la pensée, la découverte des organes de l’âme humaine, la géométrie de ses forces, les phénomènes de sa puissance, l’appréciation de la faculté qu’elle nous semble posséder de se mouvoir indépendamment du corps, de se transporter où elle veut et de voir sans le secours des organes corporels, enfin les lois de sa dynamique et celles de son influence physique, constitueront la glorieuse part du siècle suivant dans le trésor des sciences humaines. Et nous ne sommes occupés peut-être, en ce moment, qu’à extraire les blocs énormes qui serviront plus tard à quelque puissant génie pour bâtir quelque glorieux édifice.

Ainsi l’erreur de Rousseau a été l’erreur de son siècle. Il a expliqué la pudeur par les relations des êtres entre eux, au lieu de l’expliquer par les relations morales de l’être avec lui-même. La pudeur n’est pas plus susceptible que la conscience d’être analysée ; et ce sera peut-être l’avoir fait comprendre instinctivement que de la nommer la conscience du corps ; car l’une dirige vers le bien nos sentiments et les moindres actes de notre pensée, comme l’autre préside aux mouvements extérieurs. Les actions qui, en froissant nos intérêts, désobéissent aux lois de la conscience, nous blessent plus fortement que toutes les autres ; et, répétées, elles font naître la haine. Il en est de même des actes contraires à la pudeur relativement à l’amour, qui n’est que l’expression de toute notre sensibilité. Si une extrême pudeur est une des conditions de la vitalité du mariage comme nous avons essayé de le prouver (voyez le Catéchisme Conjugal, Méditation IV), il est évident que l’impudeur le dissoudra. Mais ce principe, qui demande de longues déductions au physiologiste, la femme l’applique la plupart du temps machinalement ; car la société, qui a tout exagéré au profit de l’homme extérieur, développe dès l’enfance, chez les femmes, ce sentiment, autour duquel se groupent presque tous les autres. Aussi du moment où ce voile immense qui désarme le moindre geste de sa brutalité naturelle vient à tomber, la femme disparaît-elle. Âme, cœur, esprit, amour, grâce, tout est en ruines. Dans la situation où brille la virginale candeur d’une fille d’Otaïti, l’Européenne devient horrible. Là est la dernière arme dont se saisit une épouse pour s’affranchir du sentiment que lui porte encore son mari. Elle est forte de sa laideur ; et, cette femme, qui regarderait comme le plus grand malheur de laisser voir le plus léger mystère de sa toilette à son amant, se fera un plaisir de se montrer à son mari dans la situation la plus désavantageuse qu’elle pourra imaginer.

C’est au moyen des rigueurs de ce système qu’elle essaiera de vous chasser du lit conjugal. Madame Shandy n’entendait pas malice en prévenant le père de Tristram de remonter la pendule, tandis que votre femme éprouvera du plaisir à vous interrompre par les questions les plus positives. Là, où naguère était le mouvement et la vie, là est le repos et la mort. Une scène d’amour devient une transaction long-temps débattue et presque notariée. Mais ailleurs, nous avons assez prouvé que nous ne nous refusions pas à saisir le comique de certaines crises conjugales, pour qu’il nous soit permis de dédaigner ici les plaisantes ressources que la muse des Verville et des Martial pourrait trouver dans la perfidie des manœuvres féminines, dans l’insultante audace des discours, dans le cynisme de quelques situations. Il serait trop triste de rire, et trop plaisant de s’attrister. Quand une femme en arrive à de telles extrémités, il y a des mondes entre elle et son mari. Cependant, il existe certaines femmes à qui le ciel a fait le don d’agréer en tout, qui savent, dit-on, mettre une certaine grâce spirituelle et comique à ces débats, et qui ont un bec si bien affilé, selon l’expression de Sully, qu’elles obtiennent le pardon de leurs caprices, de leurs moqueries, et ne s’aliènent pas le cœur de leurs maris.

Quelle est l’âme assez robuste, l’homme assez fortement amoureux, pour, après dix ans de mariage, persister dans sa passion, en présence d’une femme qui ne l’aime plus, qui le lui prouve à toute heure, qui le rebute, qui se fait à dessein aigre, caustique, malade, capricieuse, et qui abjurera ses vœux d’élégance et de propreté, plutôt que de ne pas voir apostasier son mari ; devant une femme qui spéculera enfin sur l’horreur causée par l’indécence ?

Tout ceci, mon cher monsieur, est d’au tant plus horrible que :


XCII.

Les amants ignorent la pudeur.


Ici nous sommes parvenus au dernier cercle infernal de la divine comédie du mariage, nous sommes au fond de l’enfer.

Il y a je ne sais quoi de terrible dans la situati on où parvient une femme mariée, alors qu’un amour illégitime l’enlève à ses devoirs de mère et d’épouse. Comme l’a fort bien exprimé Diderot, l’infidélité est chez la femme comme l’incrédulité chez un prêtre, le dernier terme des forfaitures humaines ; c’est pour elle le plus grand crime social, car pour elle il implique tous les autres. En effet, ou la femme profane son amour en continuant d’appartenir à son mari, ou elle rompt tous les liens qui l’attachent à sa famille en s’abandonnant tout entière à son amant. Elle doit opter, car la seule excuse possible est dans l’excès de son amour.

Elle vit donc entre deux forfaits. Elle fera, ou le malheur de son amant, s’il est sincère dans sa passion, ou celui de son mari, si elle en est encore aimée.

C’est à cet épouvantable dilemme de la vie féminine que se rattachent toutes les bizarreries de la conduite des femmes. Là est le principe de leurs mensonges, de leurs perfidies, là est le secret de tous leurs mystères. Il y a de quoi faire frissonner. Aussi, comme calcul d’existence seulement, la femme qui accepte les malheurs de la vertu et dédaigne les félicités du crime, a-t-elle sans doute cent fois raison. Cependant presque toutes balancent les souffrances de l’avenir et des siècles d’angoisses par l’extase d’une demi-heure. Si le sentiment conservateur de la créature, la crainte de la mort, ne les arrête pas, qu’attendre des lois qui les envoient pour deux ans aux Madelonnettes ! Ô sublime infamie ! Mais si l’on vient à songer que l’objet de ces sacrifices est un de nos frères, un gentilhomme auquel nous ne confierions pas notre fortune, quand nous en avons une, un homme qui boutonne sa redingote comme nous tous, il y a de quoi faire pousser un rire qui, parti du Luxembourg, passerait sur tout Paris et irait troubler un âne paissant à Montmartre.

Il paraîtra peut-être fort extraordinaire qu’à propos de mariage, tant de sujets aient été effleurés par nous ; mais le mariage n’est pas seulement toute la vie humaine, ce sont deux vies humaines. Or, de même que l’addition d’un chiffre dans les mises de la loterie en centuple les chances ; de même une vie, unie à une autre vie, multiplie dans une progression effrayante les hasards déjà si variés de la vie humaine.




MÉDITATION XXVII.

DES DERNIERS SYMPTOMES.


L’auteur de ce livre a rencontré, dans le monde, tant de gens possédés d’une sorte de fanatisme pour la connaissance du temps vrai, du temps moyen, pour les montres à seconde, et pour l’exactitude de leur existence, qu’il a jugé cette Méditation trop nécessaire à la tranquillité d’une grande quantité de maris pour l’omettre. Il eût été cruel de laisser les hommes qui ont la passion de l’heure, sans boussole pour apprécier les dernières variations du zodiaque matrimonial et le moment précis où le signe du minotaure apparaît sur l’horizon.

La connaissance du temps conjugal demanderait peut-être un livre tout entier, tant elle exige d’observations fines et délicates. Le magister avoue que sa jeunesse ne lui a permis de recueillir encore que très-peu de symptômes ; mais il éprouve un juste orgueil en arrivant au terme de sa difficile entreprise, de pouvoir faire observer qu’il laisse à ses successeurs un nouveau sujet de recherches ; et que, dans une matière en apparence si usée, non-seulement tout n’était pas dit, mais qu’il restera bien des points à éclaircir. Il donne donc ici, sans ordre et sans liaison, les éléments informes qu’il a pu rassembler jusqu’à ce jour, espérant avoir le loisir de les coordonner plus tard et de les réduire en un système complet. S’il était prévenu dans cette entreprise éminemment nationale, il croit devoir indiquer ici, sans pour cela être taxé de vanité, la division naturelle de ces symptômes. Ils sont nécessairement de deux sortes : les unicornes et les bicornes. Le minotaure unicorne est le moins malfaisant, les deux coupables s’en tiennent à l’amour platonique, ou du moins leur passion ne laisse point de traces visibles dans la postérité ; tandis que le minotaure bicorne est le malheur avec tous ses fruits.

Nous avons marqué d’un astérisque les symptômes qui nous ont paru concerner ce dernier genre.



OSERVATIONS MINOTAURIQUES.


I.

Quand, après être restée long-temps séparée de son mari, une femme lui fait des agaceries un peu trop fortes, afin de l ’induire en amour, elle agit d’après cet axiome du droit maritime : Le pavillon couvre la marchandise.


II.

Une femme est au bal, une de ses amies arrive auprès d’elle et lui dit : — Votre mari a bien de l’esprit. — Vous trouvez ?…


III.

Votre femme trouve qu’il est temps de mettre en pension votre enfant, de qui, naguères, elle ne voulait jamais se séparer.


IV.

Dans le procès en divorce de milord Abergaveny, le valet de chambre déposa que : Madame la vicomtesse avait une telle répugnance pour tout ce qui appartenait à milord, qu’il l’avait très-souvent vue brûlant jusqu’à des brimborions de papier qu’il avait touchés chez elle.


V.

Si une femme indolente devient active, si une femme, qui avait horreur de l’étude, apprend une langue étrangère ; enfin tout changement complet opéré dans son caractère, est un symptôme décisif.


VI.

La femme très-heureuse par le cœur ne va plus dans le monde.


VII.

Une femme qui a un amant devient très-indulgente.


VIII.

Un mari donne cent écus par mois à sa femme pour sa toilette : et, tout bien considéré, elle dépense au moins cinq cents francs sans faire un sou de dette ; le mari est volé, nuitamment, à main armée, par escalade, mais… sans effraction.


IX.

Deux époux couchaient dans le même lit, madame était constamment malade ; ils couchent séparément, elle n’a plus de migraine, et sa santé devient plus brillante que jamais : symptôme effrayant !


X.

Une femme qui ne prenait aucun soin d’elle-même passe subitement à une recherche extrême dans sa toilette. Il y a du minotaure !


XI.

— Ah ! ma chère, je ne connais pas de plus grand supplice que de ne pas être comprise.

— Oui, ma chère, mais quand on l’est !…

— Oh ! cela n’arrive presque jamais.

— Je conviens que c’est bien rare. Ah ! c’est un grand bonheur, mais il n’est pas deux êtres au monde qui sachent vous comprendre.


XII.

Le jour où une femme a des procédés pour son mari… — Tout est dit.


XIII.

Je lui demande :

— D’où venez-vous, Jeanne ?

— Je viens de chez votre compère quérir votre vaisselle que vous laissâtes.

— Ho ! da ? tout est encore à moi ! fis-je.

L’an suivant, je réitère la même question, en même posture.

— Je viens de quérir notre vaisselle.

— Ha ! ha ! nous y avons encore part ! fis-je.

Mais après si je l’interroge, elle me dira bien autrement :

— Vous voulez tout savoir comme les grands, et vous n’avez pas trois chemises. — Je viens de quérir ma vaisselle chez mon compère où j’ai soupé.

— Voilà qui est un point grabelé ! fis-je.


XIV.

Méfiez-vous d’une femme qui parle de sa vertu.

XV.

On dit à la duchesse de Chaulnes, dont l’état donnait de grandes inquiétudes : — Monsieur le duc de Chaulnes voudrait vous revoir.

— Est-il là ?…

— Oui.

— Qu’il attende… il entrera avec les sacrements.

Cette anecdote minotaurique a été recueillie par Champfort, mais elle devait se trouver ici comme type.


XVI.

Il y a des femmes qui essaient de persuader à leurs maris qu’ils ont des devoirs à remplir envers certaines personnes.

— Je vous assure que vous devez faire une visite à monsieur un tel… — Nous ne pouvons pas nous dispenser d’inviter à dîner monsieur un tel…


XVII.

— Allons, mon fils, tenez-vous donc droit, essayez donc de prendre les bonnes manières ? Enfin, regarde monsieur un tel ?… vois comme il marche ? examine comment il se met ?…


XVIII.

Quand une femme ne prononce le nom d’un homme que deux fois par jour, il y a peut-être incertitude sur la nature du sentiment qu’elle lui porte ; mais trois ?… Oh ! oh !


XIX.

Quand une femme reconduit un homme qui n’est ni avocat, ni ministre, jusqu’à la porte de son appartement, elle est bien imprudente.


XX.

C’est un terrible jour que celui où un mari ne peut pas parvenir à s’expliquer le motif d’une action de sa femme.


XXI.

La femme qui se laisse surprendre mér ite son sort.

Quelle doit être la conduite d’un mari, en s’apercevant d’un dernier symptôme qui ne lui laisse aucun doute sur l’infidélité de sa femme ?

Cette question est facile à résoudre. Il n’existe que deux partis à prendre : celui de la résignation, ou celui de la vengeance ; mais il n’y a aucun terme entre ces deux extrêmes.

Si l’on opte pour la vengeance, elle doit être complète. L’époux qui ne se sépare pas à jamais de sa femme est un véritable niais.

Si un mari et une femme se jugent dignes d’être encore liés par l’amitié qui unit deux hommes l’un à l’autre, il y a quelque chose d’odieux à faire sentir à sa femme l’avantage qu’on peut avoir sur elle.

Voici quelques anecdotes dont plusieurs sont inédites, et qui marquent assez bien, à mon sens, les différentes nuances de la conduite qu’un mari doit tenir en pareil cas.

Monsieur de Roquemont couchait une fois par mois dans la chambre de sa femme, et il s’en allait en disant : — Me voilà net, arrive qui plante !

Il y a là, tout à la fois, de la dépravation et je ne sais quelle pensée assez haute de politique conjugale.

Un diplomate, en voyant arriver l’amant de sa femme, sortait de son cabinet, entrait chez madame, et leur disait : — Au moins ne vous battez pas !…

Ceci a de la bonhomie.

On demandait à monsieur de Boufflers ce qu’il ferait si, après une très-longue absence, il trouvait sa femme grosse ?

— Je ferais porter ma robe-de-chambre et mes pantoufles chez elle.

Il y a de la grandeur d’âme.

— Madame, que cet homme vous maltraite quand vous êtes seule, cela est de votre faute ; mais je ne souffrirai pas qu’il se conduise mal avec vous en ma présence, car c’est me manquer.

Il y a noblesse.

Le sublime du genre est le bonnet carré posé sur le pied du lit par le magistrat pendant le sommeil des deux coupables.

Il y a de bien belles vengeances. Mirabeau a peint admirablement, dans un de ces livres qu’il fit pour gagner sa vie, la sombre résignation de cette Italienne, condamnée par son mari à périr avec lui dans les Maremmes.


DERNIERS AXIOMES.


XCIII.

Ce n’est pas se venger que de surprendre sa femme et son amant et de les tuer dans les bras l’un de l’autre ; c’est le plus immense service qu’on puisse leur rendre.


XCIV.

Jamais un mari ne sera si bien vengé que par l’amant de sa femme.





MÉDITATION XXVIII.

DES COMPENSATIONS.


La catastrophe conjugale, qu’un certain nombre de maris ne saurait éviter, amène presque toujours une péripétie. Alors, autour de vous tout se calme. Votre résignation, si vous vous résignez, a le pouvoir de réveiller de puissants remords dans l’âme de votre femme et de son amant ; car leur bonheur même les instruit de toute l’étendue de la lésion qu’ils vous causent. Vous êtes en tiers, sans vous en douter, dans tous leurs plaisirs. Le principe de bienfaisance et de bonté qui gît au fond du cœur humain n’est pas aussi facilement étouffé qu’on le pense ; aussi les deux âmes qui vous tourmentent sont-elles précisément celles qui vous veulent le plus de bien.

Dans ces causeries si suaves de familiarités qui servent de liens aux plaisirs et qui sont, en quelque sorte, les caresses de nos pensées, souvent votre femme dit à votre Sosie : — Eh ! bien, je t’assure, Auguste, que maintenant je voudrais bien savoir mon pauvre mari heureux ; car, au fond, il est bon : s’il n’était pas mon mari, et qu’il ne fût que mon frère, il y a beaucoup de choses que je ferais pour lui plaire ! Il m’aime, et — son amitié me gêne.

— Oui, c’est un brave homme !…

Vous devenez alors l’objet du respect de ce célibataire, qui voudrait vous donner tous les dédommagements possible s pour le tort qu’il vous fait ; mais il est arrêté par cette fierté dédaigneuse, dont l’expression se mêle à tous vos discours, et qui s’empreint dans tous vos gestes.

En effet, dans les premiers moments où le minotaure arrive, un homme ressemble à un acteur embarrassé sur un théâtre où il n’a pas l’habitude de se montrer. Il est très-difficile de savoir porter sa sottise avec dignité ; mais cependant les caractères généreux ne sont pas encore tellement rares qu’on ne puisse en trouver un pour mari modèle.

Alors, insensiblement vous êtes gagné par la grâce des procédés dont vous accable votre femme. Madame prend avec vous un ton d’amitié qui ne l’abandonnera plus désormais. La douceur de votre intérieur est une des premières compensations qui rendent à un mari le minotaure moins odieux. Mais, comme il est dans la nature de l’homme de s’habituer aux plus dures conditions, malgré ce sentiment de noblesse que rien ne saurait altérer, vous êtes amené, par une fascination dont la puissance vous enveloppe sans cesse, à ne pas vous refuser aux petites douceurs de votre position.

Supposons que le malheur conjugal soit tombé sur un gastrolâtre ! Il demande naturellement des consolations à son goût. Son plaisir, réfugié en d’autres qualités sensibles de son être, prend d’autres habitudes. Vous vous façonnez à d’autres sensations.

Un jour, en revenant du ministère, après être long-temps demeuré devant la riche et savoureuse bibliothèque de Chevet, balançant entre une somme de cent francs à débourser et les jouissances promises par un pâté de foies gras de Strasbourg, vous êtes stupéfait de trouver le pâté insolemment installé sur le buffet de votre salle à manger. Est-ce en vertu d’une espèce de mirage gastronomique ?… Dans cette incertitude, vous marchez à lui (un pâté est une créature animée) d’un pas ferme, vous semblez hennir en subodorant les truffes dont le parfum traverse les savantes cloisons dorées ; vous vous penchez à deux reprises différentes ; toutes les houppes nerveuses de votre palais ont une âme ; vous savourez les plaisirs d’une véritable fête ; et, dans cette extase, un remords vous poursuivant, vous arrivez chez votre femme.

— En vérité, ma bonne amie, nous n’avons pas une fortune à nous permettre d’acheter des pâtés…

— Mais il ne nous coûte rien !

— Oh ! oh !

— Oui, c’est le frère de monsieur Achille qui le lui a envoyé…

Vous apercevez monsieur Achille dans un coin. Le célibataire vous salue, il paraît heureux de vous voir accepter le pâté. Vous regardez votre femme qui rougit ; vous vous passez la main sur la barbe en vous caressant à plusieurs reprises le menton ; et, comme vous ne remerciez pas, les deux amants devinent que vous agréez la compensation.

Le Ministère a changé tout à coup. Un mari, conseiller d’État, tremble d’être rayé du tableau, quand, la veille, il espérait une direction générale ; tous les ministres lui sont hostiles, et alors il devient constitutionnel. Prévoyant sa disgrâce, il s’est rendu à Auteuil chercher une consolation auprès d’un vieil ami, qui lui a parlé d’Horace et de Tibulle. En rentrant chez lui il aperçoit la table mise comme pour recevoir les hommes les plus influents de la congrégation. — En vérité, madame la comtesse, dit-il avec humeur en entrant dans sa chambre, où elle est à achever sa toilette, je ne reconnais pas aujourd’hui votre tact habituel ?… Vous prenez bien votre temps pour donner des dîners… Vingt personnes vont savoir… — Et vont savoir que vous êtes directeur général ! s’écrie-t-elle en lui montrant une cédule royale… Il reste ébahi. Il prend la lettre, la tourne, la retourne, la décachette. Il s’assied, la déploie… — Je savais bien, dit-il, que sous tous les ministères possibles on rendrait justice… — Oui, mon cher ! Mais monsieur de Villeplaine a répondu de vous, corps pour corps, à son Éminence le cardinal de… dont il est le… — Monsieur de Villeplaine ?… Il y a là une compensation si opulente que le mari ajoute avec un sourire de directeur général : — Peste ! ma chère ; mais c’est affaire à vous !… — Ah ! ne m’en sachez aucun gré !… Adolphe l’a fait d’instinct et par attachement pour vous !…

Certain soir, un pauvre mari, retenu au logis par une pluie battante, ou lassé peut-être d’aller passer ses soirées au jeu, au café, dans le monde, ennuyé de tout, se voit contraint après le dîner de suivre sa femme dans la chambre conjugale. Il se plonge dans une bergère et attend sultanesquement son café ; il semble se dire : — Après tout, c’est ma femme !… La syrène apprête elle-même la boisson favorite, elle met un soin particulier à la distiller, la sucre, y goûte, la lui présente ; et, en souriant, elle hasarde, odalisque soumise, une plaisanterie, afin de dérider le front de son maître et seigneur. Jusqu’alors, il avait cru que sa femme était bête ; mais en entendant une saillie aussi fine que celle par laquelle vous l’agacerez, madame, il relève la tête de cette manière particulière aux chiens qui dépistent un lièvre. — Où diable a-t-elle pris cela ?… mais c’est un hasard ! se dit-il en lui-même. Du haut de sa grandeur, il réplique alors par une observation piquante. Madame y riposte, la conversation devient aussi vive qu’intéressante, et ce mari, homme assez supérieur, est tout étonné de trouver l’esprit de sa femme orné des connaissances les plus variées, le mot propre lui arrive avec une merveilleuse facilité ; son tact et sa délicatesse lui font saisir des aperçus d’une nouveauté gracieuse. Ce n’est plus la même femme. Elle remarque l’effet qu’elle produit sur son mari ; et, autant pour se venger de ses dédains, que pour faire admirer l’amant de qui elle tient, pour ainsi dire, les trésors de son esprit, elle s’anime, elle éblouit. Le mari, plus en état qu’un autre d’apprécier une compensation qui doit avoir quelque influence sur son avenir, est amené à penser que les passions des femmes sont peut-être une sorte de culture nécessaire.

Mais comment s’y prendre pour révéler celle des compensations qui flatte le plus les maris ?

Entre le moment où apparaissent les derniers symptômes et l’époque de la paix conjugale, dont nous ne tarderons pas à nous occuper, il s’écoule à peu près une dizaine d’années. Or, pendant ce laps de temps et avant que les deux époux signent le traité qui, par une réconciliation sincère entre le peuple féminin et son maître légitime, consacre leur petite restauration matrimoniale, avant enfin de fermer, selon l’expression de Louis XVIII, l’abîme des révolutions, il est rare qu’une femme honnête n’ait eu qu’un amant. L’anarchie a des phases inévitables. La domination fougueuse des tribuns est remplacée par celle du sabre ou de la plume, car l’on ne rencontre guère des amants dont la constance soit décennale. Ensuite, nos calculs prouvant qu’une femme honnête n’a que bien strictement acquitté ses contributions physiologiques ou diaboliques en ne faisant que trois heureux, il est dans les probabilités qu’elle aura mis le pied en plus d’une région amoureuse. Quelquefois, pendant un trop long interrègne de l’amour, il peut arriver que, soit par caprice, soit par tentation, soit par l’attrait de la nouveauté, une femme entreprenne de séduire son mari.

Figurez-vous la charmante madame de T…, l’héroïne de notre Méditation sur la Stratégie, commençant par dire d’un air fin : — Mais, je ne vous ai jamais vu si aimable !… De flatterie en flatterie, elle tente, elle pique la curiosité, elle plaisante, elle féconde en vous le plus léger désir, elle s’en empare et vous rend orgueilleux de vous-même. Alors arrive pour un mari la nuit des dédommagements. Une femme confond alors l’imagination de son mari. Semblable à ces voyageurs cosmopolites, elle raconte les merveilles des pays qu’elle a parcourus. Elle entremêle ses discours de mots appartenant à plusieurs langages. Les images passionnées de l’Orient, le mouvement original des phrases espagnoles, tout se heurte, tout se presse. Elle déroule les trésors de son album avec tous les mystères de la coquetterie, elle est ravissante, vous ne l’avez jamais connue !… Avec cet art particulier qu’ont les femmes de s’approprier tout ce qu’on leur enseigne, elle a su fondre les nuances pour se créer une manière qui n’appartient qu’à elle. Vous n’aviez reçu qu’une femme gauche et naïve des mains de l’Hyménée, le Célibat généreux vous en rend une dizaine. Un mari joyeux et ravi voit alors sa couche envahie par la troupe folâtre de ces courtisanes lutines dont nous avons parlé dans la Méditation sur les Premiers Symptômes. Ces déesses viennent se grouper, rire et folâtrer sous les élégantes mousselines du lit nuptial. La Phénicienne vous jette ses couronnes et se balance mollement, la Chalcidisseuse vous surprend par les prestiges de ses pieds blancs et délicats, l’Unelmane arrive et vous découvre en parlant le dialecte de la belle Ionie, des trésors de bonheur inconnus dans l’étude approfondie qu’elle vous fait faire d’une seule sensation.

Désolé d’avoir dédaigné tant de charmes, et fatigué souvent d’avoir rencontré autant de perfidie chez les prêtresses de Vénus que chez les femmes honnêtes, un mari hâte quelquefois, par sa galanterie, le moment de la réconciliation vers laquelle tendent toujours d’honnêtes gens. Ce regain de bonheur est récolté avec plus de plaisir, peut-être, que la moisson première. Le Minotaure vous avait pris de l’or, il vous restitue des diamants. En effet, c’est peut-être ici le lieu d’articuler un fait de la plus haute importance. On peut avoir une femme sans la posséder. Comme la plupart des maris, vous n’aviez peut-être encore rien reçu de la vôtre, et pour rendre votre union parfaite, il fallait peut-être l’intervention puissante du Célibat. Comment nommer ce miracle, le seul qui s’opère sur un patient en son absence ?… Hélas ! mes frères, nous n’avons pas fait la nature !…

Mais par combien d’autres compensations non moins riches l’âme noble et généreuse d’un jeune célibataire ne sait-elle pas quelquefois racheter son pardon ! Je me souviens d’avoir été témoin d’une des plus magnifiques réparations que puisse offrir un amant au mari qu’il minotaurise.

Par une chaude soirée de l’été de 1817, je vis arriver, dans un des salons de Tortoni, un de ces deux cents jeunes gens que nous nommons avec tant de confiance nos amis, il était dans toute la splendeur de sa modestie. Une adorable femme mise avec un goût parfait, et qui venait de consentir à entrer dans un de ces frais boudoirs consacrés par la mode, était descendue d’une élégante calèche qui s’arrêta sur le boulevard, en empiétant aristocratiquement sur le terrain des promeneurs. Mon jeune célibataire apparut donnant le bras à sa souveraine, tandis que le mari suivait tenant par la main deux petits enfants jolis comme des amours. Les deux amants, plus lestes que le père de famille, étaient parvenus avant lui dans le cabinet indiqué par le glacier. En traversant la salle d’entrée, le mari heurta je ne sais quel dandy qui se formalisa d’être heurté. De là naquit une querelle qui en un instant devint sérieuse par l’aigreur des répliques respectives. Au moment où le dandy allait se permettre un geste indigne d’un homme qui se respecte, le célibataire était intervenu, il avait arrêté le bras du dandy, il l’avait surpris, confondu, atterré, il était superbe. Il accomplit l’acte que méditait l’agresseur en lui disant : — Monsieur ?… Ce — monsieur ?… est un des beaux discours que j’aie jamais entendus. Il semblait que le jeune célibataire s’exprimât ainsi : — Ce père de famille m’appartient, puisque je me suis emparé de son honneur, c’est à moi de le défendre. Je connais mon devoir, je suis son remplaçant et je me battrai pour lui. La jeune femme était sublime ! Pâle, éperdue, elle avait saisi le bras de son mari qui parlait toujours ; et, sans mot dire, elle l’entraîna dans la calèche, ainsi que ses enfants. C’était une de ces femmes du grand monde, qui savent toujours accorder la violence de leurs sentiments avec le bon ton.

— Oh ! monsieur Adolphe ! s’écria la jeune dame en voyant son ami remontant d’un air gai dans la calèche. — Ce n’est rien, madame, c’est un de mes amis, et nous nous sommes embrassés… Cependant le lendemain matin le courageux célibataire reçut un coup d’épée qui mit sa vie en danger, et le retint six mois au lit. Il fut l’objet des soins les plus touchants de la part des deux époux. Combien de compensations !… Quelques années après cet événement, un vieil oncle du mari, dont les opinions ne cadraient pas avec celles du jeune ami de la maison, et qui conservait un petit levain de rancune contre lui à propos d’une discussion politique, entreprit de le faire expulser du logis. Le vieillard alla jusqu’à dire à son neveu qu’il fallait opter entre sa succession et le renvoi de cet impertinent célibataire. Alors le respectable négociant, car c’était un agent de change, dit à son oncle : — Ah ! ce n’est pas vous, mon oncle, qui me réduirez à manquer de reconnaissance !… Mais si je le lui disais, ce jeune homme se ferait tuer pour vous !… Il a sauvé mon crédit, il passerait dans le feu pour moi, il me débarrasse de ma femme, il m’attire des clients, il m’a procuré presque toutes les négociations de l’emprunt Villèle… je lui dois la vie, c’est le père de mes enfants… cela ne s’oublie pas !…

Toutes ces compensations peuvent passer pour complètes ; mais malheureusement il y a des compensations de tous les genres. Il en existe de négatives, de fallacieuses, et enfin il y en a de fallacieuses et de négatives tout ensemble.

Je connais un vieux mari, possédé par le démon du jeu. Presque tous les soirs l’amant de sa femme vient et joue avec lui. Le célibataire lui dispense avec libéralité les jouissances que donnent les incertitudes et le hasard du jeu, et sait perdre régulièrement une centaine de francs par mois ; mais madame les lui donne… La compensation est fallacieuse.

Vous êtes pair de France et vous n’avez jamais eu que des filles. Votre femme accouche d’un garçon !… La compensation est négative.

L’enfant qui sauve votre nom de l’oubli ressemble à la mère… Madame la duchesse vous persuade que l’enfant est de vous. La compensation négative devient fallacieuse.

Voici l’une des plus ravissantes compensations connues.

Un matin, le prince de Ligne rencontre l’amant de sa femme, et court à lui, riant comme un fou : — Mon cher, lui dit-il, cette nuit je t’ai fait cocu !

Si tant de maris arrivent doucettement à la paix conjugale, et portent avec tant de grâce les insignes imaginaires de la puissance patrimoniale, leur philosophie est sans doute soutenue par le confortabilisme de certaines compensations que les oisifs ne savent pas deviner. Quelques années s’écoulent, et les deux époux atteignent à la dernière situation de l’existence artificielle à laquelle ils se sont condamnés en s’unissant.




MÉDITATION XXIX.

DE LA PAIX CONJUGALE.


Mon esprit a si fraternellement accompagné le Mariage dans toutes les phases de sa vie fantastique, qu’il me semble avoir vieilli avec le ménage que j’ai pris si jeune au commencement de cet ouvrage.

Après avoir éprouvé par la pensée la fougue des premières passions humaines, après avoir crayonné, quelqu’imparfait qu’en soit le dessin, les événements principaux de la vie conjugale ; après m’être débattu contre tant de femmes qui ne m’appartenaient pas, après m’être usé à combattre tant de caractères évoqués du néant, après avoir assisté à tant de batailles, j’éprouve une lassitude intellectuelle qui étale comme un crêpe sur toutes les choses de la vie. Il me semble que j’ai un catarrhe, que je porte des lunettes vertes, que mes mains tremblent, et que je vais passer la seconde moitié de mon existence et de mon livre à excuser les folies de la première.

Je me vois entouré de grands enfants que je n’ai point faits et assis auprès d’une femme que je n’ai point épousée. Je crois sentir des rides amassées sur mon front. Je suis devant un foyer qui pétille comme en dépit de moi, et j’habite une chambre antique… J’éprouve alors un mouvement d’effroi en portant la main à mon cœur ; car je me demande : — Est-il donc flétri ?…

Semblable à un vieux procureur, aucun sentiment ne m’en impose, et je n’admets un fait que quand il m’est attesté, comme dit un vers de lord Byron, par deux bons faux témoins. Aucun visage ne me trompe. Je suis morne et sombre. Je connais le monde, et il n’a plus d’illusions pour moi. Mes amitiés les plus saintes ont été trahies. J’échange avec ma femme un regard d’une immense profondeur, et la moindre de nos paroles est un poignard qui traverse notre vie de part en part. Je suis dans un horrible calme. Voilà donc la paix de la vieillesse ! Le vieillard possède donc en lui par avance le cimetière qui le possédera bientôt. Il s’accoutume au froid. L’homme meurt, comme nous le disent les philosophes, en détail ; et même il trompe presque toujours la mort : ce qu’elle vient saisir de sa main décharnée est-il bien toujours la vie ?…

Oh ! mourir jeune et palpitant !… Destinée digne d’envie ! N’est-ce pas, comme l’a dit un ravissant poète, « emporter avec soi toutes ses illusions, s’ensevelir, comme un roi d’Orient, avec ses pierreries et ses trésors, avec toute la fortune humaine ? » Combien d’actions de grâces ne devons-nous donc pas adresser à l’esprit doux et bienfaisant qui respire en toute chose ici-bas ! En effet, le soin que la nature prend à nous dépouiller pièce à pièce de nos vêtements, à nous déshabiller l’âme en nous affaiblissant par degrés, l’ouïe, la vue, le toucher, en ralentissant la circulation de notre sang et figeant nos humeurs pour nous rendre aussi peu sensibles à l’invasion de la mort que nous le fûmes à celle de la vie, ce soin maternel qu’elle a de notre fragile enveloppe, elle le déploie aussi pour les sentiments et pour cette double existence que crée l’amour conjugal. Elle nous envoie d’abord la Confiance, qui, tendant la main, et ouvrant son cœur, nous dit : — Vois : je suis à toi pour toujours… La Tiédeur la suit, marchant d’un pas languissant, détournant sa blonde tête pour bâiller comme une jeune veuve obligée d’écouter un ministre prêt à lui signer un brevet de pension. L’Indifférence arrive ; elle s’étend sur un divan, ne songeant plus à baisser la robe que jadis le Désir levait si chastement et si vivement. Elle jette un œil sans pudeur comme sans immodestie sur le lit nuptial ; et, si elle désire quelque chose, c’est des fruits verts pour réveiller les papilles engourdies qui tapissent son palais blasé. Enfin l’Expérience philosophique de la vie se présente, le front soucieux, dédaigneuse, montrant du doigt les résultats, et non pas les causes ; la victoire calme, et non pas le combat fougueux. Elle suppute des arrérages avec les fermiers et calcule la dot d’un enfant. Elle matérialise tout. Par un coup de sa baguette, la vie devient compacte et sans ressort : jadis tout était fluide, maintenant tout s’est minéralisé. Le plaisir n’existe plus alors pour nos cœurs, il est jugé, il n’était qu’une sensation, une crise passagère ; or, ce que l’âme veut aujourd’hui, c’est un état ; et le bonheur seul est permanent, il gît dans une tranquillité absolue, dans la régularité des repas, du dormir, et du jeu des organes appesantis.

— Cela est horrible !… m’écriais-je, je suis jeune, vivace !… Périssent tous les livres du monde plutôt que mes illusions !

Je quittai mon laboratoire et je m’élançai dans Paris. En voyant passer les figures les plus ravissantes, je m’aperçus bien que je n’étais pas vieux. La première femme jeune, belle et bien mise qui m’apparut, fit évanouir par le feu de son regard la sorcellerie dont j’étais volontairement victime. À peine avais-je fait quelques pas dans le jardin des Tuileries, endroit vers lequel je m’étais dirigé, que j’aperçus le prototype de la situation matrimoniale à laquelle ce livre est arrivé. J’aurais voulu caractériser, idéaliser ou personnifier le Mariage, tel que je le conçois, alors qu’il eût été impossible à la sainte Trinité même d’en créer un symbole si complet.

Figurez-vous une femme d’une cinquantaine d’années, vêtue d’une redingote de mérinos brun-rouge, tenant de sa main gauche un cordon vert noué au collier d’un joli petit griffon anglais, et donnant le bras droit à un homme en culotte et en bas de soie noirs, ayant sur la tête un chapeau dont les bords se retroussaient capricieusement, et sous les deux côtés duquel s’échappaient les touffes neigeuses de deux ailes de pigeon. Une petite queue, à peu près grosse comme un tuyau de plume, se jouait sur une nuque jaunâtre assez grasse que le collet rabattu d’un habit râpé laissait à découvert. Ce couple marchait d’un pas d’ambassadeur ; et le mari, septuagénaire au moins, s’arrêtait complaisamment toutes les fois que le griffon faisait une gentillesse. Je m’empressai de devancer cette image vivante de ma Méditation, et je fus surpris au dernier point en reconnaissant le marquis de T… l’ami du comte de Nocé, qui depuis long-temps me devait la fin de l’histoire interrompue que j’ai rapportée dans la Théorie du lit. (Voir la Méditation XVII.)

— J’ai l’honneur, me dit-il, de vous présenter madame la marquise de T…

Je saluai profondément une dame au visage pâle et ridé ; son front était orné d’un tour dont les boucles plates et circulairement placées, loin de produire quelque illusion, ajoutaient un désenchantement de plus à toutes les rides qui la sillonnaient. Cette dame avait un peu de rouge et ressemblait assez à une vieille actrice de province.

— Je ne vois pas, monsieur, ce que vous pourrez dire contre un mariage comme le nôtre ? me dit le vieillard.

— Les lois romaines le défendent !… répondis-je en riant.

La marquise me jeta un regard qui marquait autant d’inquiétude que d’improbation, et qui semblait dire : — Est-ce que je serais arrivée à mon âge pour n’être qu’une concubine ?…

Nous allâmes nous asseoir sur un banc, dans le sombre bosquet planté à l’angle de la haute terrasse qui domine la place Louis XVI, du côté du Garde-meuble. L’automne effeuillait déjà les arbres, et dispersait devant nous les feuilles jaunes de sa couronne ; mais le soleil ne laissait pas que de répandre une douce chaleur.

— Eh ! bien, l’ouvrage est-il fini ?… me dit le vieillard avec cet onctueux accent particulier aux hommes de l’ancienne aristocratie. Il joignit à ces paroles un sourire sardonique en guise de commentaire.

— À peu près, monsieur, répondis-je. J’ai atteint la situation philosophique à laquelle vous me semblez être arrivé, mais je vous avoue que je…

— Vous cherchiez des idées ?… ajouta-t-il en achevant une phrase que je ne savais plus comment terminer. — Eh ! bien, dit-il en continuant, vous pouvez hardiment prétendre qu’en parvenant à l’hiver de sa vie, un homme… (un homme qui pense, entendons-nous) finit par refuser à l’amour la folle existence que nos illusions lui ont donnée !…

— Quoi ! c’est vous qui nieriez l’amour le lendemain d’un mariage ?

— D’abord, dit-il, le lendemain, ce serait une raison ; mais mon mariage est une spéculation, reprit-il en se penchant à mon oreille. J’ai acheté les soins, les attentions, les services dont j’ai besoin, et je suis bien certain d’obtenir tous les égards que réclame mon âge ; car j’ai donné toute ma fortune à mon neveu par testament, et ma femme ne devant être riche que pendant ma vie, vous concevez que… Je jetai sur le vieillard un regard si pénétrant qu’il me serra la main et me dit : — Vous paraissez avoir bon cœur, car il ne faut jurer de rien… Eh ! bien, croyez que je lui ai ménagé une douce surprise dans mon testament, ajouta-t-il gaiement.

— Arrivez donc, Joseph !… s’écria la marquise en allant au-devant d’un domestique qui apportait une redingote en soie ouatée, monsieur a peut-être déjà eu froid.

Le vieux marquis mit la redingote, la croisa ; et, me prenant le bras, il m’emmena sur la partie de la terrasse où abondaient les rayons du soleil.

— Dans votre ouvrage, me dit-il, vous aurez sans doute parlé de l’amour en jeune homme. Eh ! bien, si vous voulez vous acquitter des devoirs que vous impose le mot ec… élec…

— Éclectique… lui dis-je en souriant, car il n’avait jamais pu se faire à ce nom philosophique.

— Je connais bien le mot !… reprit-il. Si donc vous voulez obéir à votre vœu d’électisme, il faut que vous exprimiez au sujet de l’amour quelques idées viriles que je vais vous communiquer, et je ne vous en disputerai pas le mérite, si mérite il y a ; car je veux vous léguer de mon bien, mais ce sera tout ce que vous en aurez.

— Il n’y a pas de fortune pécuniaire qui vaille une fortune d’idées, quand elles sont bonnes toutefois ! Ainsi je vous écoute avec reconnaissance.

— L’amour n’existe pas, reprit le vieillard en me regardant. Ce n’est pas même un sentiment, c’est une nécessité malheureuse qui tient le milieu entre les besoins du corps et ceux de l’âme. Mais, en épousant pour un moment vos jeunes pensées, essayons de raisonner sur cette maladie sociale. Je crois que vous ne pouvez concevoir l’amour que comme un besoin ou comme un sentiment.

Je fis un signe d’affirmation.

— Considéré comme besoin, dit le vieillard, l’amour se fait sentir le dernier parmi tous les autres, et cesse le premier. Nous sommes amoureux à vingt ans (passez-moi les différences), et nous cessons de l’être à cinquante. Pendant ces vingt années, combien de fois le besoin se ferait-il sentir si nous n’étions pas provoqués par les mœurs incendiaires de nos villes, et par l’habitude que nous avons de vivre en présence, non pas d’une femme, mais des femmes ? Que devons-nous à la conservation de la race ? Peut-être autant d’enfants que nous avons de mamelles, parce que, si l’un meurt, l’autre vivra. Si ces deux enfants étaient toujours fidèlement obtenus, où iraient donc les nations ? Trente millions d’individus sont une population trop forte pour la France, puisque le sol ne suffit pas à sauver plus de dix millions d’êtres de la misère et de la faim. Songez que la Chine en est réduite à jeter ses enfants à l’eau, selon le rapport des voyageurs. Or, deux enfants à faire, voilà tout le mariage. Les plaisirs superflus sont non-seulement du libertinage, mais une perte immense pour l’homme, ainsi que je vous le démontrerai tout à l’heure. Comparez donc à cette pauvreté d’action et de durée l’exigence quotidienne et perpétuelle des autres conditions de notre existence ! La nature nous interroge à toute heure pour nos besoins réels ; et, tout au contraire, elle se refuse absolument aux excès que notre imagination sollicite parfois en amour. C’est donc le dernier de nos besoins, et le seul dont l’oubli ne produise aucune perturbation dans l’économie du corps ! L’amour est un luxe social comme les dentelles et les diamants. Maintenant, en l’examinant comme sentiment, nous pouvons y trouver des distinctions, le plaisir et la passion. Analysez le plaisir. Les affections humaines reposent sur deux principes : l’attraction et l’aversion. L’attraction est ce sentiment général pour les choses qui flattent notre instinct de conservation ; l’aversion est l’exercice de ce même instinct quand il nous avertit qu’une chose peut lui porter préjudice. Tout ce qui agite puissamment notre organisme nous donne une conscience intime de notre existence : voilà le plaisir. Il se constitue du désir, de la difficulté et de la jouissance d’avoir n’importe quoi. Le plaisir est un élément unique, et nos passions n’en sont que des modifications plus ou moins vives ; aussi, presque toujours, l’habitude d’un plaisir exclut-il les autres. Or l’amour est le moins vif de nos plaisirs et le moins durable. Où placez-vous le plaisir de l’amour ?… Sera-ce la possession d’un beau corps ?… Avec de l’argent vous pouvez acquérir dans une soirée des odalisques admirables ; mais au bout d’un mois vous aurez blasé peut-être à jamais le sentiment en vous. Serait-ce par hasard autre chose ?… Aimeriez-vous une femme, parce qu’elle est bien mise, élégante, qu’elle est riche, qu’elle a voiture, qu’elle a du crédit ?… Ne nommez pas cela de l’amour, car c’est de la vanité, de l’avarice, de l’égoïsme. L’aimez-vous parce qu’elle est spirituelle ?… vous obéissez peut-être alors à un sentiment littéraire.

— Mais, lui dis-je, l’amour ne révèle ses plaisirs qu’à ceux qui confondent leurs pensées, leurs fortunes, leurs sentiments, leurs âmes, leurs vies…

— Oh !… oh !… oh !… s’écria le vieillard d’un ton goguenard, trouvez-moi sept hommes par nation qui aient sacrifié à une femme non pas leurs vies… car cela n’est pas grand’chose : le tarif de la vie humaine n’a pas, sous Napoléon, monté plus haut qu’à vingt mille francs ; et il y a en France en ce moment deux cent cinquante mille braves qui donnent la leur pour un ruban rouge de deux pouces ; mais sept hommes qui aient sacrifié à une femme dix millions sur lesquels ils auraient dormi solitairement pendant une seule nuit… Dubreuil et Phméja sont encore moins rares que l’amour de mademoiselle Dupuis et de Bolingbroke. Alors, ces sentiments- là procèdent d’une cause inconnue. Mais vous m’avez amené ainsi à considérer l’amour comme une passion. Eh ! bien, c’est la dernière de toutes et la plus méprisable. Elle promet tout et ne tient rien. Elle vient, de même que l’amour comme besoin, la dernière, et périt la première. Ah ! parlez-moi de la vengeance, de la haine, de l’avarice, du jeu, de l’ambition, du fanatisme !… Ces passions-là ont quelque chose de viril ; ces sentiments-là sont impérissables ; ils font tous les jours les sacrifices qui ne sont faits par l’amour que par boutades. — Mais, reprit-il, maintenant abjurez l’amour. D’abord plus de tracas, de soins, d’inquiétudes ; plus de ces petites passions qui gaspillent les forces humaines. Un homme vit heureux et tranquille ; socialement parlant, sa puissance est infiniment plus grande et plus intense. Ce divorce fait avec ce je ne sais quoi nommé amour est la raison primitive du pouvoir de tous les hommes qui agissent sur les masses humaines, mais ce n’est rien encore. Ah ! si vous connaissiez alors de quelle force magique un homme est doué, quels sont les trésors de puissance intellectuelle, et quelle longévité de corps il trouve en lui-même, quand, se détachant de toute espèce de passions humaines, il emploie toute son énergie au profit de son âme ! Si vous pouviez jouir pendant deux minutes des richesses que Dieu dispense aux hommes sages qui ne considèrent l’amour que comme un besoin passager auquel il suffit d’obéir à vingt ans, six mois durant ; aux hommes qui, dédaignant les plantureux et obturateurs beefteaks de la Normandie, se nourrissent des racines qu’il a libéralement dispensées, et qui se couchent sur des feuilles sèches comme les solitaires de la Thébaïde !… ah ! vous ne garderiez pas trois secondes la dépouille des quinze mérinos qui vous couvrent ; vous jetteriez votre badine, et vous iriez vivre dans les cieux !… vous y trouveriez l’amour que vous cherchez dans la fange terrestre ; vous y entendriez des concerts autrement mélodieux que ceux de monsieur Rossini, des voix plus pures que celle de la Malibran… Mais j’en parle en aveugle et par ouï-dire : si je n’étais pas allé en Allemagne devers l’an 1791, je ne saurais rien de tout ceci… Oui, l’homme a une vocation pour l’infini. Il y a en lui un instinct qui l’appelle vers Dieu. Dieu est tout, donne tout, fait oublier tout, et la pensée est le fil qu’il nous a donné pour communiquer avec lui !…

Il s’arrête tout à coup, l’œil fixé vers le ciel.

— Le pauvre bonhomme a perdu la tête ! pensais-je.

— Monsieur, lui dis-je, ce serait pousser loin le dévouement pour la philosophie éclectique que de consigner vos idées dans mon ouvrage ; car c’est le détruire. Tout y est basé sur l’amour platonique ou sensuel. Dieu me garde de finir mon livre par de tels blasphèmes sociaux ! J’essaierai plutôt de retourner par quelque subtilité pantagruélique à mon troupeau de célibataires et de femmes honnêtes, en m’ingéniant à trouver quelque utilité sociale et raisonnable à leurs passions et à leurs folies. Oh ! oh ! si la paix conjugale nous conduit à des raisonnements si désenchanteurs, si sombres, je connais bien des maris qui préféreraient la guerre.

— Ah ! jeune homme, s’écria le vieux marquis, je n’aurai pas à me reprocher de ne pas avoir indiqué le chemin à un voyageur égaré.

— Adieu, vieille carcasse !… dis-je en moi-même, adieu, mariage ambulant. Adieu, squelette de feu d’artifice, adieu, machine ! Quoique je t’aie donné parfois quelques traits de gens qui m’ont été chers, vieux portraits de famille, rentrez dans la boutique du marchand de tableaux, allez rejoindre madame de T. et toutes les autres, que vous deveniez des enseignes à bière… peu m’importe.



MÉDITATION XXX.

CONCLUSION.


Un homme de solitude, et qui se croyait le don de seconde vue, ayant dit au peuple d’Israël de le suivre sur une montagne pour y entendre la révélation de quelques mystères, se vit accompagné par une troupe qui tenait assez de place sur le chemin pour que son amour-propre en fût chatouillé, quoique prophète.

Mais comme sa montagne se trouvait à je ne sais quelle distance, il arriva qu’à la première poste un artisan se souvint qu’il devait livrer une paire de babouches à un duc et pair, une femme pensa que la bouillie de ses enfants était sur le feu, un publicain songea qu’il avait des métalliques à négocier, et ils s’en allèrent.

Un peu plus loin des amants restèrent sous des oliviers, en oubliant les discours du prophète ; car ils pensaient que la terre promise était là où ils s’arrêtaient, et la parole divine là où ils causaient ensemble.

Des obèses, chargés de ventres à la Sancho, et qui depuis un quart d’heure s’essuyaient le front avec leurs foulards, commencèrent à avoir soif, et restèrent auprès d’une claire fontaine.

Quelques anciens militaires se plaignirent des cors qui leur agaçaient les nerfs, et parlèrent d’Austerlitz à propos de bottes étroites.

À la seconde poste, quelques gens du monde se dirent à l’oreille : — Mais c’est un fou que ce prophète-là ?… — Est-ce que vous l’avez écouté ? — Moi ! je suis venu par curiosité. — Et moi, parce que j’ai vu qu’on le suivait (c’était un fashionable). — C’est un charlatan.

Le prophète marchait toujours. Mais, quand il fut arrivé sur le plateau d’où l’on découvrait un immense horizon, il se retourna, et ne vit auprès de lui qu’un pauvre Israélite auquel il aurait pu dire comme le prince de Ligne au méchant petit tambour bancroche qu’il trouva sur la place où il se croyait attendu par la garnison : — Eh ! bien ! messieurs les lecteurs, il paraît que vous n’êtes qu’un ?…

Homme de Dieu qui m’as suivi jusqu’ici !… j’espère qu’une petite récapitulation ne t’effraiera pas, et j’ai voyagé dans la conviction que tu te disais comme moi : — Où diable allons-nous ?…

— Eh ! bien, c’est ici le lieu de vous demander, mon respectable lecteur, quelle est votre opinion relativement au renouvellement du monopole des tabacs, et ce que vous pensez des impôts exorbitants mis sur les vins, sur le port d’armes, sur les jeux, sur la loterie, et sur les cartes à jouer, l’eau-de-vie, les savons, les cotons, et les soieries, etc.

— Je pense que tous ces impôts, entrant pour un tiers dans les revenus du budget, nous serions fort embarrassés si…

— De sorte, mon excellent mari-modèle, que si personne ne se grisait, ne jouait, ne prenait de tabac, ne chassait ; enfin si nous n’avions en France, ni vices, ni passions, ni maladies, l’État serait à deux doigts d’une banqueroute ; car il paraît que nos rentes sont hypothéquées sur la corruption publique, comme notre commerce ne vit que par le luxe. Si l’on veut y regarder d’un peu plus près, tous les impôts sont basés sur une maladie morale. En effet la plus grosse recette des domaines ne vient-elle pas des contrats d’assurances que chacun s’empresse de se constituer contre les mutations de sa bonne foi, de même que la fortune des gens de justice prend sa source dans les procès qu’on intente à cette foi jurée ! Et pour continuer cet examen philosophique, je verrais les gendarmes sans chevaux et sans culotte de peau, si tout le monde se tenait tranquille et s’il n’y avait ni imbéciles ni paresseux. Imposez donc la vertu ?… Eh ! bien, je pense qu’il y a plus de rapports qu’on ne le croit entre mes femmes honnêtes et le budget ; et je me charge de vous le démontrer si vous voulez me laisser finir mon livre comme il a commencé, par un petit essai de statistique. M’accorderez-vous qu’un amant doive mettre plus souvent des chemises blanches que n’en met, soit un mari, soit un célibataire inoccupé ? Cela me semble hors de doute. La différence qui existe entre un mari et un amant se voit à l’esprit seul de leur toilette. L’un est sans artifice, sa barbe reste souvent longue, et l’autre ne se montre jamais que sous les armes. Sterne a dit fort plaisamment que le livre de sa blanchisseuse était le mémoire le plus historique qu’il connût sur son Tristram Shandy ; et que, par le nombre de ses chemises, on pouvait deviner les endroits de son livre qui lui avaient le plus coûté à faire. Et ! bien, chez les amants, le registre du blanchisseur est l’historien le plus fidèle et le plus impartial qu’ils aient de leurs amours. En effet, une passion consomme une quantité prodigieuse de pèlerines, de cravates, de robes nécessitées par la coquetterie ; car il y a un immense prestige attaché à la blancheur des bas, à l’éclat d’une collerette et d’un canezou, aux plis artistement faits d’une chemise d’homme, à la grâce de sa cravate et de son col. Ceci explique l’endroit où j’ai dit de la femme honnête (Méditation II) : Elle passe sa vie à faire empeser ses robes. J’ai pris des renseignements auprès d’une dame afin de savoir à quelle somme on pouvait évaluer cette contribution imposée par l’amour, et je me souviens qu’après l’avoir fixée à cent francs par an pour une femme, elle me dit avec une sorte de bonhomie : — « Mais c’est selon le caractère des hommes, car il y en a qui sont plus gâcheurs les uns que les autres. » Néanmoins, après une discussion très-approfondie, où je stipulais pour les célibataires, et la dame pour son sexe, il fut convenu que, l’un portant l’autre, deux amants appartenant aux sphères sociales dont s’est occupé cet ouvrage doivent dépenser pour cet article, à eux deux, cent cinquante francs par an de plus qu’en temps de paix. Ce fut par un semblable traité amiable et longuement discuté que nous arrêtâmes aussi une différence collective de quatre cents francs entre le pied de guerre et le pied de paix relativement à toutes les parties du costume. Cet article fut même trouvé fort mesquin par toutes les puissances viriles et féminines que nous consultâmes. Les lumières qui nous furent apportées par quelques personnes pour nous éclairer sur ces matières délicates nous donnèrent l’idée de réunir dans un dîner quelques têtes savantes, afin d’être guidés par des opinions sages dans ces importantes recherches. L’assemblée eut lieu. Ce fut le verre à la main, et après de brillantes improvisations, que les chapitres suivants du budget de l’amour reçurent une sorte de sanction législative. La somme de cent francs fut allouée pour les commissionnaires et les voitures. Celle de cinquante écus parut très-raisonnable pour les petits pâtés que l’on mange en se promenant, pour les bouquets de violettes et les parties de spectacle. Une somme de deux cents francs fut reconnue nécessaire à la solde extraordinaire demandée par la bouche et les dîners chez les restaurateurs. Du moment où la dépense était admise, il fallait bien la couvrir par une recette. Ce fut dans cette discussion qu’un jeune chevau-léger (car le roi n’avait pas encore supprimé sa maison rouge à l’époque où cette transaction fut méditée), rendu presque ebriolus par le vin de champagne, fut rappelé à l’ordre pour avoir osé comparer les amants à des appareils distillatoires Mais un chapitre qui donna lieu aux plus violentes discussions, qui resta même ajourné pendant plusieurs semaines, et qui nécessita un rapport, fut celui des cadeaux. Dans la dernière séance, la délicate madame de D… opina la première ; et, par un discours plein de grâce et qui prouvait la noblesse de ses sentiments, elle essaya de démontrer que la plupart du temps les dons de l’amour n’avaient aucune valeur intrinsèque. L’auteur répondit qu’il n’y avait pas d’amants qui ne fissent faire leurs portraits. Une dame objecta que le portrait n’était qu’un premier capital, et qu’on avait toujours soin de se les redemander pour leur donner un nouveau cours. Mais tout à coup un gentilhomme provençal se leva pour prononcer une philippique contre les femmes. Il parla de l’incroyable faim qui dévore la plupart des amantes pour les fourrures, les pièces de satin, les étoffes, les bijoux et les meubles ; mais une dame l’interrompit en lui demandant si madame d’Ô… y, son amie intime, ne lui avait pas déjà payé deux fois ses dettes. — Vous vous trompez, madame, reprit le Provençal, c’est son mari. — L’orateur est rappelé à l’ordre, s’écria le président, et condamné à festoyer toute l’assemblée, pour s’être servi du mot mari. Le Provençal fut complétement réfuté par une dame qui tâcha de prouver que les femmes avaient beaucoup plus de dévouement en amour que les hommes ; que les amants coûtent fort cher, et qu’une femme honnête se trouverait très-heureuse de s’en tirer avec eux pour deux mille francs seulement par an. La discussion allait dégénérer en personnalités, quand on demanda le scrutin. Les conclusions de la commission furent adoptées. Ces conclusions portaient en substance que la somme des cadeaux annuels serait évaluée, entre amants, à cinq cents francs, mais que dans ce chiffre seraient également compris : 1º L’argent des parties de campagne ; 2º les dépenses pharmaceutiques occasionnées par les rhumes que l’on gagnait le soir en se promenant dans les allées trop humides des parcs, ou en sortant du spectacle, et qui constituaient de véritables cadeaux ; 3º les ports de lettres et les frais de chancellerie ; 4º les voyages et toutes les dépenses généralement quelconques dont le détail aurait échappé, sans avoir égard aux folies qui pouvaient être faites par des dissipateurs, attendu que, d’après les recherches de la commission, il était démontré que la plupart des profusions profitaient aux filles d’Opéra, non aux femmes légitimes. Le résultat de cette statistique pécuniaire de l’amour fut que, l’une portant l’autre, une passion coûtait par an près de quinze cents francs, nécessaires à une dépense supportée par les amants d’une manière souvent inégale, mais qui n’aurait pas lieu sans leur attachement. Il y eut aussi une sorte d’unanimité dans l’assemblée pour constater que ce chiffre était le minimum du coût annuel d’une passion. Or, mon cher monsieur, comme nous avons, par les calculs de notre statistique conjugale (Voyez les Méditations I, II et III), prouvé d’une manière irrévocable qu’il existait en France une masse flottante d’au moins quinze cent mille passions illégitimes, il s’ensuit :

Que les criminelles conversations du tiers de la population française contribuent pour une somme de près de trois milliards au vaste mouvement circulatoire de l’argent, véritable sang social dont le cœur est le budget ;

Que la femme honnête ne donne pas seulement la vie aux enfants de la patrie, mais encore à ses capitaux ;

Que nos manufactures ne doivent leur prospérité qu’à ce mouvement systolaire ;

Que la femme honnête est un être essentiellement budgétif et consommateur ;

Que la moindre baisse dans l’amour public entraînerait d’incalculables malheurs pour le fisc et pour les rentiers ;

Qu’un mari a au moins le tiers de son revenu hypothéqué sur l’inconstance de sa femme, etc.

Je sais bien que vous ouvrez déjà la bouche pour me parler de mœurs, de politique, de bien et de mal… mais, mon cher minotaurisé, le bonheur n’est-il pas la fin que doivent se proposer toutes les sociétés ?… N’est-ce pas cet axiome qui fait que ces pauvres rois se donnent tant de mal après leurs peuples ? Eh ! bien, la femme honnête n’a pas, comme eux, il est vrai, des trônes, des gendarmes, des tribunaux, elle n’a qu’un lit à offrir ; mais si nos quatre cent mille femmes rendent heureux, par cette ingénieuse machine, un million de célibataires, et par-dessus le marché leurs quatre cent mille maris, n’atteignent-elles pas mystérieusement et sans faste au but qu’un gouvernement a en vue, c’est-à-dire de donner la plus grande somme possible de bonheur à la masse ?

— Oui, mais les chagrins, les enfants, les malheurs..

— Ah ! permettez-moi de mettre en lumière le mot consolateur par lequel l’un de nos plus spirituels caricaturistes termine une de ses charges : — L’homme n’est pas parfait ! Il suffit donc que nos institutions n’aient pas plus d’inconvénients que d’avantages pour qu’elles soient excellentes ; car le genre humain n’est pas placé, socialement parlant, entre le bien et le mal, mais entre le mal et le pire. Or, si l’ouvrage que nous avons actuellement accompli a eu pour but de diminuer la pire des institutions matrimoniales, en dévoilant les erreurs et les contre-sens auxquels donnent lieu nos mœurs et nos préjugés, il sera certes un des plus beaux titres qu’un homme puisse présenter pour être placé parmi les bienfaiteurs de l’humanité. L’auteur n’a-t-il pas cherché, en armant les maris, à donner plus de retenue aux femmes, par conséquent plus de violence aux passions, plus d’argent au fisc, plus de vie au commerce et à l’agriculture ? Grâce à cette dernière Méditation, il peut se flatter d’avoir complétement obéi au vœu d’éclectisme qu’il a formé en entreprenant cet ouvrage, et il espère avoir rapporté, comme un avocat-général, toutes les pièces du procès, mais sans donner ses conclusions. En effet, que vous importe de trouver ici un axiome ? Voulez-vous que ce livre soit le développement de la dernière opinion qu’ait eue Tronchet, qui, sur la fin de ses jours, pensait que le législateur avait considéré, dans le mariage, bien moins les époux que les enfants ? Je le veux bien. Souhaitez-vous plutôt que ce livre serve de preuve à la péroraison de ce capucin qui, prêchant devant Anne d’Autriche et voyant la reine ainsi que les dames fort courroucées de ses arguments trop victorieux sur leur fragilité, leur dit en descendant de la chaire de vérité : — Mais vous êtes toutes d’honnêtes femmes, et c’est nous autres qui sommes malheureusement des fils de Samaritaines… Soit encore. Permis à vous d’en extraire telle conséquence qu’il vous plaira ; car je pense qu’il est fort difficile de ne pas rassembler deux idées contraires sur ce sujet qui n’aient quelque justesse. Mais le livre n’a pas été fait pour ou contre le mariage, et il ne vous en devait que la plus exacte description. Si l’examen de la machine peut nous amener à perfectionner un rouage ; si en nettoyant une pièce rouillée nous avons donné du ressort à ce mécanisme, accordez un salaire à l’ouvrier. Si l’auteur a eu l’impertinence de dire des vérités trop dures, s’il a trop souvent généralisé des faits particuliers, et s’il a trop négligé les lieux communs dont on se sert pour encenser les femmes depuis un temps immémorial, oh ! qu’il soit crucifié ! Mais ne lui prêtez pas d’intentions hostiles contre l’institution en elle-même : il n’en veut qu’aux femmes et aux hommes. Il sait que, du moment où le mariage n’a pas renversé le mariage, il est inattaquable ; et, après tout, s’il existe tant de plaintes contre cette institution, c’est peut-être parce que l’homme n’a de mémoire que pour ses maux, et qu’il accuse sa femme comme il accuse la vie, car le mariage est une vie dans la vie. Cependant, les personnes qui ont l’habitude de se faire une opinion en lisant un journal médiraient peut-être d’un livre qui pousserait trop loin la manie de l’éclectisme ; alors, s’il leur faut absolument quelque chose qui ait l’air d’une péroraison, il n’est pas impossible de leur en trouver une. Et puisque des paroles de Napoléon servirent de début à ce livre, pourquoi ne finirait-il pas ainsi qu’il a commencé ? En plein Conseil-d’État donc, le premier consul prononça cette phrase foudroyante, qui fait, tout à la fois, l’éloge et la satire du mariage, et le résumé de ce livre : — Si l’homme ne vieillissait pas, je ne lui voudrais pas de femme !




POST-SCRIPTUM.


— Et, vous marierez-vous ?… demanda la duchesse à qui l’auteur venait de lire son manuscrit.

(C’était l’une des deux dames à la sagacité desquelles l’auteur a déjà rendu hommage dans l’introduction de son livre.)

— Certainement, madame, répondit-il. Rencontrer une femme assez hardie pour vouloir de moi sera désormais la plus chère de toutes mes espérances.

— Est-ce résignation ou fatuité ?…

— C’est mon secret.

— Eh ! bien, monsieur le docteur ès-arts et sciences conjugales, permettez-moi de vous raconter un petit apologue oriental que j’ai lu jadis dans je ne sais quel recueil qui nous était offert, chaque année, en guise d’almanach. Au commencement de l’empire, les dames mirent à la mode un jeu qui consistait à ne rien accepter de la personne avec laquelle on convenait de jouer sans dire le mot Diadesté. Une partie durait, comme bien vous pensez, des semaines entières, et le comble de la finesse était de se surprendre l’un ou l’autre à recevoir une bagatelle sans prononcer le mot sacramentel.

— Même un baiser ?

— Oh ! j’ai vingt fois gagné le Diadesté ainsi ! dit-elle en riant.

— Ce fut, je crois, en ce moment et à l’occasion de ce jeu, dont l’origine est arabe ou chinoise, que mon apologue obtint les honneurs de l’impression. — Mais, si je vous le raconte, dit-elle en s’interrompant elle-même pour effleurer l’une de ses narines avec l’index de sa main droite par un charmant geste de coquetterie, permettez-moi de le placer à la fin de votre ouvrage…

— Ne sera-ce pas le doter d’un trésor ?… Je vous ai déjà tant d’obligations, que vous m’avez mis dans l’impossibilité de m’acquitter : ainsi j’accepte.

Elle sourit malicieusement et reprit en ces termes : — Un philosophe avait composé un fort ample recueil de tous les tours que notre sexe peut jouer ; et, pour se garantir de nous, il le portait continuellement sur lui. Un jour, en voyageant, il se trouva près d’un camp d’Arabes. Une jeune femme, assise à l’ombre d’un palmier, se leva soudain à l’approche du voyageur, et l’invita si obligeamment à se reposer sous sa tente, qu’il ne put se défendre d’accepter. Le mari de cette dame était alors absent. Le philosophe se fut à peine posé sur un moelleux tapis, que sa gracieuse hôtesse lui présenta des dattes fraîches et un al-carasaz plein de lait ; il ne put s’empêcher de remarquer la rare perfection des mains qui lui offrirent le breuvage et les fruits. Mais, pour se distraire des sensations que lui faisaient éprouver les charmes de la jeune Arabe, dont les piéges lui semblaient redoutables, le savant prit son livre et se mit à lire. La séduisante créature, piquée de ce dédain, lui dit de la voix la plus mélodieuse : — Il faut que ce livre soit bien intéressant, puisqu’il vous paraît la seule chose digne de fixer votre attention. Est-ce une indiscrétion que de vous demander le nom de la science dont il traite ?… Le philosophe répondit en tenant les yeux baissés : — Le sujet de ce livre n’est pas de la compétence des dames ! Ce refus du philosophe excita de plus en plus la curiosité de la jeune Arabe. Elle avança le plus joli petit pied qui jamais eût laissé sa fugitive empreinte sur le sable mouvant du désert. Le philosophe eut des distractions, et son œil, trop puissamment tenté, ne tarda pas à voyager de ces pieds, dont les promesses étaient si fécondes, jusqu’au corsage plus ravissant encore ; puis il confondit bientôt la flamme de son admiration avec le feu dont pétillaient les ardentes et noires prunelles de la jeune Asiatique. Elle redemanda d’une voix si douce quel était ce livre, que le philosophe charmé répondit : — Je suis l’auteur de cet ouvrage ; mais le fond n’est pas de moi, il contient toutes les ruses que les femmes ont inventées. — Quoi !…toutes absolument ? dit la fille du désert. — Oui, toutes ! Et ce n’est qu’en étudiant constamment les femmes que je suis parvenu à ne plus les redouter. — Ah !… dit la jeune Arabe en abaissant les longs cils de ses blanches paupières, puis, lançant tout à coup le plus vif de ses regards au prétendu sage, elle lui fit oublier bientôt et son livre et les tours qu’il contenait. Voilà mon philosophe le plus passionné de tous les hommes. Croyant apercevoir dans les manières de la jeune femme une légère teinte de coquetterie, l’étranger osa hasarder un aveu. Comment aurait-il résisté ? le ciel était bleu, le sable brillait au loin comme une lame d’or, le vent du désert apportait l’amour, et la femme de l’Arabe semblait réfléchir tous les feux dont elle était entourée : aussi ses yeux pénétrants devinrent humides ; et, par un signe de tête qui parut imprimer un mouvement d’ondulation à cette lumineuse atmosphère, elle consentit à écouter les paroles d’amour que disait l’étranger. Le sage s’enivrait déjà des plus flatteuses espérances, quand la jeune femme, entendant au loin le galop d’un cheval qui semblait avoir des ailes, s’écria : — Nous sommes perdus ! mon mari va nous surprendre. Il est jaloux comme un tigre et plus impitoyable… Au nom du prophète, et si vous aimez la vie, cachez-vous dans ce coffre !… L’auteur épouvanté, ne voyant point d’autre parti à prendre pour se tirer de ce mauvais pas, entra dans le coffre, s’y blottit ; et, la femme le refermant sur lui, en prit la clef. Elle alla au-devant de son époux ; et, après quelques caresses qui le mirent en belle humeur : — Il faut, dit-elle, que je vous raconte une aventure bien singulière. — J’écoute, ma gazelle, répondit l’Arabe qui s’assit sur un tapis en croisant les genoux selon l’habitude des Orientaux. — Il est venu aujourd’hui une espèce de philosophe ! dit-elle. Il prétend avoir rassemblé dans un livre toutes les fourberies dont est capable mon sexe, et ce faux sage m’a entretenue d’amour. — Eh ! bien.. s’écria l’Arabe. — Je l’ai écouté !… reprit-elle avec sang-froid, il est jeune, pressant et… vous êtes arrivé fort à propos pour secourir ma vertu chancelante !… L’Arabe bondit comme un lionceau, et tira son cangiar en rugissant. Le philosophe qui, du fond de son coffre, entendait tout, donnait à Arimane son livre, les femmes et tous les hommes de l’Arabie-Pétrée. — Fatmé !… s’écria le mari, si tu veux vivre, réponds !… Où est le traître ?… Effrayée de l’orage qu’elle s’était plu à exciter, Fatmé se jeta aux pieds de son époux, et, tremblant sous l’acier menaçant du poignard, elle désigna le coffre par un seul regard aussi prompt que timide. Elle se releva honteuse, et, prenant la clef qu’elle avait à sa ceinture, elle la présenta au jaloux ; mais au moment où il se disposait à ouvrir le coffre, la malicieuse Arabe partit d’un grand éclat de rire. Faroun s’arrêta tout interdit, et regarda sa femme avec une sorte d’inquiétude. — Enfin j’aurai ma belle chaîne d’or ! s’écria-t-elle en sautant de joie, donnez-la-moi, vous avez perdu le Diadesté. Une autre fois ayez plus de mémoire. Le mari, stupéfait, laissa tomber la clef, et présenta la prestigieuse chaîne d’or à genoux, en offrant à sa chère Fatmé de lui apporter tous les bijoux des caravanes qui passeraient dans l’année, si elle voulait renoncer à employer des ruses si cruelles pour gagner le Diadesté. Puis, comme c’était un Arabe, et qu’il n’aimait pas à perdre une chaîne d’or, bien qu’elle dût appartenir à sa femme, il remonta sur son coursier et partit, allant grommeler à son aise dans le désert, car il aimait trop Fatmé pour lui montrer des regrets. La jeune femme, tirant alors le philosophe plus mort que vif du coffre où il gisait, lui dit gravement : — Monsieur le docteur, n’oubliez pas ce tour-là dans votre recueil.

— Madame, dis-je à la duchesse, je comprends ! Si je me marie, je dois succomber à quelque diablerie inconnue ; mais, j’offrirai, dans ce cas, soyez-en certain, un ménage modèle à l’admiration de mes contemporains.



Paris, 1824 - 1829.