À M. Guizot, ministre de l’instruction publique (O. C. Élisa Mercœur)

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À M. GUIZOT, MINISTRE DE L’INSTRUCTION PUBLIQUE.


                    Dans une route défleurie,
Sous un ciel froid qu’oublie un soleil bienfaisant,
                    Je n’ai rencontré, pour ma vie,
Qu’indigence, regrets, vains désirs… et pourtant
J’ai peur de la quitter cette existence amère,
Et je viens vous crier : Sauvez-moi pour ma mère !
Pour elle qui, sans moi, ployant sous son chagrin,
Seule au monde de l’âme, à ceux dont sa misère
En cherchant la pitié trouverait le dédain,
                    Irait, dans sa douleur cruelle,
Dire : « Ma fille est morte ! ô donnez-moi du pain !
Du pain, je n’en ai plus, pauvre enfant ! c’était elle
                    Dont le sort faisait mon destin [1]. »
Ah ! que ce cri jamais à ses lèvres n’échappe.
Quelque acéré que soit le glaive qui me frappe,
                    Que Dieu ranime dans mon sein
Le pâlissant flambeau de ma triste existence ;
Que, rendue à ma mère, et calmant sa souffrance,
Je lui donne mes soins, je charme ses vieux ans,
On prenne dans mon cœur ma part de ses tourments !

Je n’ose dire aussi : sauvez-moi pour la gloire ;
Fier objet de mes vœux, ma noble idole… Hélas !
Pour aller à mon nom chercher une mémoire,
Le fardeau de ma chaîne alourdit trop mes pas.
Cependant si, trouvant votre appui tutélaire,
J’obtenais du Destin un regard moins sévère,
Comme le naufragé qui touche enfin le port,
Recueillant sa pensée, à genoux sur le bord,
Vers Dieu qui l’a sauvé, fait monter sa prière,
Ainsi, par vos secours recouvrant la lumière,
Pour célébrer mon protecteur,
De votre noble bienfaisance
Le souvenir inspirateur
Saurait, dans ma reconnaissance,
Féconder à la fois mon esprit et mon cœur [2].

Élisa Mercœur.
Avril 1834.

  1. Le coup d’œil qu’Élisa jetait sur elle mourant à la fleur de l’âge, sur le sort de sa pauvre mère réduite à mendier son pain, lui causa une émotion si violente, qu’il lui prit un vomissement de sang qui pensa lui ôter la vie.
  2. Comme je l’ai dit dans les Mémoires, M. Guizot ne fut point insensible au cri poussé par le cœur de ma bonne fille.