Jane Gray (fragments) (O. C. Élisa Mercœur)

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Œuvres complètes d’Élisa Mercœur, Texte établi par Adélaïde AumandMadame Veuve Mercœur (p. 451-470).

JANE GRAY,
TRAGÉDIE EN CINQ ACTES ET EN VERS.

ACTE PREMIER


La scène représente une galerie de chevaliers, des bannières, des instrumens de chasse. Jane et Gilfort sont assis contre une table l’un près de l’autre ; le bras de Gilfort est appuyé sur le fauteuil de Jane. Jane, dont un bras est appuyé sur la table, a son autre main sur ses genoux posée dans celle de Gilfort.

Scène PREMIÈRE.

JANE, GILFORT.


JANE.

Ami, que parles-tu d’une autre destinée
Pure comme nos cœurs s’écoulant fortunée ?
Quand ma vie est unie à celle de Gilfort,
Puis-je dans mes désirs rêver quelque autre sort ?
Je trouve l’univers auprès de ce que j’aime.
Ah ! contre le pouvoir, contre le sceptre même,
Va , je ne voudrais pas échanger mon bonheur.


GILFORT.

Je connais, comme toi, ce qu’éprouve ton cœur.
Non, tu n’as pas besoin que l’éclat l’environne ;
Pourtant qu’il serait beau, paré d’une couronne,
Ce noble front empreint d’amour et de candeur.


JANE.

Mon ami, le repos fuit loin de la grandeur.
Si le ciel avait dû m’asseoir au rang suprême,
Si je devais sentir le poids d’un diadème,
Lorsque mille tourmens me viendraient alarmer,
Pourrais-je consacrer tous mes jours à t’aimer ?
Malgré soi, la puissance est toujours inquiète ;
Le trône ne vaut pas le prix dont on l’achète,
Mais toi, qui t’a dicté ce langage inconnu ?
Quel vœu d’ambition dans ton âme est venu ?
Toi qui, ne désirant qu’une obscure fortune,
Voyais dans la grandeur une charge importune,
Qui, fier et satisfait du nom de mon époux.
N’avais trouvé que moi dont tu fusses jaloux ?


GILFORT.

Pourquoi donc m’accuser ? Ton ami trouve encore
L’objet de son orgueil dans celle qu’il adore ;
Contemplant enivré tant de grâce et d’attraits,
Gilfort te semble-t-il, lorsqu’il t’aime à jamais,
Coupable de penser en voyant son amante
Qu’il manque une couronne à sa tête charmante ?
De beautés, de vertus, assemblage parfait,
Pour être à tes genoux, le monde semble fait.
Je voudrais, ah ! pardonne au respect qui m’entraîne,
Comme épouse, t’aimer, te servir comme reine,
Comme amant et sujet, obéir à tes lois.


JANE.

Que vois-tu de si doux dans le destin des rois ?
Laissons là, mon Gilfort, tes songes de puissance,
Vieillissant tous les deux dans une humble existence,
Loin des raille complots et du faste des cours,
Atteignons en aimant le dernier de nos jours.


GILFORT.

................
................

(Gilfort sort.)

Scène II.

Les Précedens, ROGER ASCHAM.


JANE.

Eh ! quoi, c’est vous ; le ciel comble enfin mon espoir !
Mon père, j’éprouvais un besoin de vous voir ;
De craintes, de soupçons toujours inquiétée,
Quels soins depuis un mois ne m’ont point agitée !
Chaque jour m’a semblé tout un siècle d’ennui ;
Combien de vos conseils, j’ai regretté l’appui !
Qu’ils m’eussent été chers !


ROGER ASCHAM.

                                                  Vous m’effrayez, ma fille !
Quel malheur atteignant notre noble famille,
Est venu la frapper d’un coup inattendu ?
Aucun bruit jusqu’à moi ne s’en est répandu.
Parlez ! que pouvez-vous ou regretter ou craindre ?
Épanchez-vous dans moi, mon cœur saura vous plaindre.
Il s’ouvre à vos chagrins comme un cœur paternel :
Le mal qu’on veut cacher en devient plus cruel…


JANE.

Combien, depuis un mois, je l’ai senti, mon père ;
Car mon âme se fait un tourment du mystère ;
Je ne puis déguiser ma peine ou mon bonheur,
Je ne sais pas cacher ce qu’éprouve mon cœur.
Non, jamais, je n’ai feint la joie ou la souffrance.
Vous, de qui l’amitié reçoit ma confidence,
Le croirez-vous, déjà tout est changé pour moi ;
Mon avenir me cause une espèce d’effroi.
Naguère, aux premiers jours d’un heureux hyménée,
Quand chaque heure pour moi, s’écoulant fortunée,
Loin du faste des cours s’enfuyait doucement,
Tout était dans ma vie espoir, enchantement ;
On me sut arracher à mon paisible asile.
Je vins chercher à Londres un destin moins tranquille ;
Chacun, hélas ! mon père, en ce brillant séjour,
Rêve d’ambition même en parlant d’amour.
Gilfort qu’elle séduit, Gilfort n’est plus le même ;
Et lorsque ses remords disent encor qu’il m’aime,
Sa bouche m’entretient de pouvoir, de splendeur ;
Sa chimère poursuit un songe de grandeur.
Autour de moi, chacun à l’envi me prodigue
Des honneurs, un respect dont l’excès me fatigue.


HASSAN[sic].

................
................


JANE.

J’oubliais ; dites-moi, savez-vous ( car peut-être
Avant de me l’apprendre, on vous l’a fait connaître)
Ce secret qu’aujourd’hui l’on doit me révéler ?
Un secret, ce mot seul m’a fait, hélas ! trembler.
Comme un pressentiment d’un avenir funeste,
J’ai craint que du bonheur j’eusse épuisé le reste :

Dieu sait qu’à sa bonté je ne demande rien.
Quel autre sort peut être aussi doux que le mien ?
J’ai peur d’un changement, j’ai peur de ce mystère !


Scène III.

Les Précédens, NORTHUMBERLAND, CECIL, ARUNDEL, PEMBROCK, Chevaliers.


NORTHUMBERLAND.

Permettez que ma voix, au nom de l’Angleterre,
Ma fille, dans ces lieux, vous exprime en ce jour
Son hommage, ses vœux, son respect, son amour.
Souffrez !…


JANE.

                      Que parlez-vous de respect et d’hommage ?
Je ne m’explique pas, seigneur, votre langage,
Ces honneurs qu’on me rend ; je me demande en vain…


NORTHUMBERLAND.

Eh bien ! il en est temps, sachez votre destin ;
Jusqu’à présent encor vous n’avez pu m’entendre.
Les augustes secrets que je vais vous apprendre
Vous pourront étonner, ma fille ; écoutez-moi.
Le cercueil s’est ouvert pour enfermer le roi.
Édouard ne vit plus !


JANE.

                                      Quoi ! déjà dans la tombe !
Pauvre Édouard, faut-il que si jeune on succombe !
Hélas ! qu’ont de commun son trépas et mon sort ?


NORTHUMBERLAND.

Nous appelant un jour près de son lit de mort,
« Venez, dit-il, je veux en quittant l’existence,

Du bonheur de mon peuple emporter l’assurance.
Je meurs, je veux régner pour la dernière fois.
De mes sœurs à mon trône, on proclame les droits,
Je le sais ; mais enfin quelque loi qu’on m’oppose,
Mon sceptre m’appartient. Ce bien dont je dispose,
Après moi que l’on veuille ou non le disputer.
Je le laisse à qui peut dignement le porter.
Oui, c’est à la vertu que l’amitié le donne ;
À Jane de Suffoîk, je lègue ma couronne.
Elle est mon héritière et par mon libre choix. »
Nous avons fait serment de respecter vos lois ;
ici, nous le jurons à notre souveraine.
En fidèles sujets, saluez votre reine ;
Chevaliers, avec moi tombez à ses genoux.
(Ils tombent tous aux genoux de Jane.)


JANE.

Ah ! j’étais trop heureuse. Oh ciel ! relevez-vous.
Moi votre reine, oh ! non ; c’est quelque songe horrible
Offrant à mon esprit une image terrible.
Non, non, je ne suis pas votre reine. Pourquoi
Semblez-vous vous complaire à m’agiter d’effroi,
Vous qui jetez ainsi le trouble dans mon âme ?
Que vous ai-je donc fait ?


CECIL.

                                                Ah ! calmez-vous, madame ;
Croyez que ce n’est point un récit mensonger.


JANE.

Mon Dieu ! ferme l’abîme où l’on veut me plonger.
Par pitié, laissez-moi dans mon humble fortune :
La grandeur n’est, hélas ! qu’une charge importune ;
Je la paîrais du prix de ma tranquillité.
Laissez-moi, laissez-moi dans mon obscurité.
Le voilà dévoilé ce funeste mystère.
Quoi ! vous pensez qu’assise au trône d’Angleterre,

Contre un peu de pouvoir échangeant mon bonheur,
J’irai charger mes mains d’un sceptre usurpateur !
Non, mon cœur sait haïr l’injustice et la honte.
Quel droit ai-je à ce trône où l’on veut que je monte ?
Le diadème est-il à vous pour le donner ?
Laissez-moi, laissez-moi, je ne veux pas régner.


NORTHUMBERLAND.

Du fils de Henri-Huit, vous êtes l’héritière ?


JANE.

Seigneur, lorsqu’il touchait à son heure dernière,
Lorsque dans sa douleur sans doute il délirait,
Édouard savait-il ce qu’alors il pensait.
Ah ! j’ose croire ici qu’abusant sa jeunesse,
Un indigne conseil a surpris sa faiblesse [1].


JANE GRAY,
TRAGÉDIE EN CINQ ACTES ET EN VERS.

ACTE PREMIER


La scène représente le cabinet de Jane Gray.

Scène PREMIÈRE.

JANE, HASSAN.


HASSAN, refermant le livre.

Ainsi livrant l’espace à son intelligence,
Platon jadis, ma fille, expliquait l’existence ;
Et séparant en nous deux principes divers,
Au poids de sa raison en pesant l’univers,
Comprenait qu’il était une seconde vie,
Que notre âme au trépas n’était point asservie,
Et le doute tombant devant la vérité,
Lui laissait voir alors l’homme et l’éternité.


JANE.

Comme lui, dès long-temps, je me suis dit, mon père,
Qu’il était d’autres jours après ceux de la terre,

Que, comme un feu mortel, le cœur ne s’éteint pas,
Et que l’on aime aux cieux comme ou aime ici-bas.


HASSAN.

Dans l’asile suprême, oui, nos pensers nous suivent ;
Mais comme nos vertus, nos remords nous survivent.
Ah ! des biens passagers détachons notre amour :
On voit de grands palais s’écrouler en un jour ;
Du bonheur tombe ainsi le fragile édifice.
Plus d’un buisson de fleurs nous cache un précipice.


JANE.

Mon père, quoi ! faut-il que ma jeune raison
Cherche quelque nuage au lointain horizon ?
Faut-il, quand je n’ai vu que l’aurore de l’âge,
Trembler que vers le soir il éclate un orage ?
M’effrayer de l’hiver quand je suis au printemps ?
Oh ! non, je suis heureuse, et n’ai pas peur du temps.
Oh ! non…


HASSAN.

                  Comme au matin toute existence est belle !
On ne croit qu’au bonheur quand la vie est nouvelle.
Quand j’étais jeune aussi, comme vous j’y croyais ;
Mes jours calmes et purs s’écoulaient tous en paix.
J’ai comme vous crédule, enivré d’espérance,
Long-temps fier de mon sort, défié la souffrance.
Elle vint cependant, elle m’a détrompé
Comme un adroit esclave à sa chaîne échappé ;
J’ai chassé loin de moi tout prestige éphémère,
J’ai cherché dans les cieux un flambeau tutélaire,
J’ai rejeté l’erreur, j’ai trouvé la raison,
J’ai reçu du malheur ma première leçon.
À sa terrible école, il vous attend sans doute ;
Mais à peine avez-vous commencé votre route.

Vous riez en marchant, lorsque vieux voyageur,
Je sais qu’à chaque pas, on effeuille une fleur.


JANE.

Cessez de m’annoncer l’heure de la tempête.
Laissez-moi voir la vie ainsi qu’un jour de fête,
Laissez-moi l’embellir de tendresse et d’espoir,
M’enivrer de bonheur. Je ne veux pas savoir
Ce qu’ici-bas pour moi le sort, hélas ! prépare :
Le mal qu’on a prévu voit-on qu’on le répare ?
Quand j’offre mes pensers à Dieu qui les entend,
Je ne veux pas savoir quel avenir m’attend [2].


JANE GRAY,
TRAGÉDIE EN CINQ ACTES ET EN VERS.

ACTE PREMIER


La scène représente un salon gothique orné de statues de chevaliers, de bannières, d’armes et d’instrumens de chasse. Une porte au fond, Jane et Hassan sont près d’une table où est un gros livre. Jane est assise ; elle a le coude appuyé sur la table et la tête appuyée sur sa main ; elle regarde Hassan comme quelqu’un qui écoute attentivement. Au lever de la toile, Hassan doit fermer le livre , ce qui doit mieux faire remarquer son silence à Jane qui est censée écouter.

Scène PREMIÈRE.

JANE, HASSAN.


JANE.

Quoi ! plus rien ! J’écoutais : parlez encor, mon père ;
J’aime quand votre voix ou paisible ou sévère,
Comme un son retrouvé des accens de Platon ,
Explique l’univers à ma jeune raison.
Éveillant tour à tour ma crainte et mon courage,
Vous êtes un flambeau dans la nuit de mon âge ,

Et je sens avec vous ce que je ne vois pas
Dans le chemin du monde où vous guidez mes pas.


HASSAN.

Oui, ma fille, j’ai vu ce monde, ce dédale ;
J’en ai payé bien cher la science fatale ;
De ce qu’il m’en coûtait, à la fin consolé,
Pour mieux l’apercevoir, je m’en suis reculé.
Alors j’ai vu qu’un fils peut rougir de sa mère,
Que l’époux s’enrichit d’un présent adultère,
Que l’homme peut changer vingt masques en un jour,
Qu’on vend impunément sa haine et son amour.
Qu’on osait trafiquer du nom de ses ancêtres,
Que l’esclave souvent commandait à ses maîtres,
Et que le courtisan, adroit caméléon.
Tenant prêts dans ses mains l’encens et le poison,
Flattant ou déchirant ce qu’on flatte ou déchire,
Se tait quand on se tait, rit quand on veut sourire,
Et, toujours inconstant comme l’est le destin,
S’en va briser le soir l’idole du matin.
J’ai vu que l’on s’élève à force de bassesse,
Et j’ai vu le poignard dans la main qui caresse.


JANE.

Non !… ce funeste aspect épouvante mon cœur.
Si vous avez dit vrai, mieux vaut cent fois l’erreur.
Ah ! si c’est là du monde une image sincère,
Mon père, la vertu n’est donc plus sur la terre.


HASSAN.

Hélas ! comme la honte, elle se cache au jour.
Heureux qui sait pourtant lui garder son amour.
À ce dieu blasphémé que le sage révère,
Heureux qui peut donner son cœur pour sanctuaire

.

JANE.

Comme un pressentiment votre voix me fait peur ;
Je crains de me tromper en croyant au bonheur,
En contemplant la vie ainsi qu’un jour de fête.


HASSAN.

Trop souvent un ciel pur a couvé la tempête.
Ma fille, à vos regards il semble encor serein,
Comme il l’est aujourd’hui le sera-t-il demain ?
Peut-être le malheur vous attend pour victime,
Peut-être il n’est qu’un pas entre vous et l’abîme.
Que de fois…


JANE.

                        Écoutez !… un confus souvenir…
Un songe… (s’il m’avait annoncé l’avenir !…)
Oh ! non… depuis ce temps comme autrefois heureuse,
Rien ne m’a rappelé cette pensée affreuse ;
Mais… qui donc la réveille ?… Elle vient… elle est là…
Je la sens… Attendez… un moment… la voilà.
Jadis, je n’y crus pas, et malgré ma jeunesse,
De m’en épouvanter je n’eus pas la faiblesse.
Ce rêve, cet enfant d’un esprit éperdu,
Ce sombre souvenir je le croyais perdu.
Pourquoi donc maintenant ma mémoire cruelle
Est-elle encore, hélas ! horriblement fidèle ?
C’était quand pour jamais le roi fermant les yeux,
Édouard au tombeau rejoignit ses aïeux.
Je dormais ; je crus voir une antique chapelle…
D’une expirante voix qui tout à coup m’appelle :
Viens, Jane, me dit-on, viens, approche, il est temps,
C’est l’heure ; au rendez-vous, tu tardes bien long-temps.
Dans mon effroi, docile, étonnée et timide,
Je marche en écoutant cet accent qui me guide.

C’est Édouard vêtu de la pompe du deuil.
Je monte en frémissant les degrés du cercueil.
Une majesté sombre est là qui l’environne ;
Soudain me découvrant un sceptre, une couronne :
Dans ma tombe, pour toi, je les avais cachés,
Me dit-il ; prends. Ses bras vers moi se sont penchés.
Alors j’ai cru sentir, dans ma frayeur extrême,
Se poser sûr mon front comme un froid diadème.
Oui, j’eus froid, oui… Je fuis ce temple de la mort.
Je m’élance, je vois qui ? Mon père et Gilfort.
Un peuple répétant mon nom qu’il vocifère,
Me proclame à grands cris reine de l’Angleterre.
Mon époux le premier s’incline devant moi.
Je m’assieds à la place où fut le dernier roi.
Bientôt (à ce penser, mon père, je frissonne)
Je cherche, je regarde et ne vois plus de trône ;
Seulement il s’élève un immense échafaud.
Je vois, je vois briller la hache du bourreau.
Je me débats pour fuir l’épouvantable fête,
De Gilfort à mes pieds soudain bondit la tête.
Je tombe… Un cri de mort est encore entendu…
C’était le mien, mon père, et je n’ai plus rien vu.
J’avais jusqu’à présent considéré ce songe
Comme une vague erreur, un futile mensonge.
Ce rêve en mon esprit revenu malgré moi,
M’inspire comme un trouble, une espèce d’effroi [3].


JANE GRAY,
TRAGÉDIE EN CINQ ACTES ET EN VERS.

ACTE PREMIER


Au lever de la toile, Northumbertand est assis ; il se lève.

Scène PREMIÈRE.


NORTHUMBERLAND, seul.

Je l’emporte ! asservis au joug de ma puissance,
Mes rivaux, abaissés jusqu’à l’obéissance,
Viendront, tout en doutant que je daigne les voir,
Déposer à mes pieds leur crainte et leur espoir ;
Leur égal d’autrefois est maintenant leur maître.
De ce rang, de ce nom, je suis digne peut-être.
Sommerset, j’ai compris la leçon de ta mort ;
En découvrant l’écueil, tu m’as montré le port.
N’opposant aucun voile à ton orgueil suprême,
Tu ne t’abandonnais qu’à la foi de toi-même ;
Tu bravais le torrent dont le cours t’entraînait ;
Moi, je me suis plié quand le vent me courbait.

Souvent simple flatteur d’un roi dont la jeunesse
De son docile esprit me livrant la faiblesse,
Croyait sans se douter que je lui commandais,
Me guider vers le but où je le conduisais.
Cédant ainsi, j’ai su, conjurant la tempête,
De degrés en degrés monter jusques au faîte.
J’y suis… Des faux dehors dépouillons le manteau,
Naguère nécessaire, aujourd’hui vain fardeau.
Celle à qui mon adresse assura la couronne
N’oublîra pas quelle est la main qui la lui donne ;
Voyant avec mes yeux, parlant avec ma voix,
Reine, elle deviendra l’esclave de mes lois.
Oui ! pourquoi sans cela, déshéritant pour elle
Celle enfin qu’à ce trône un juste droit appelle,
M’aurait-on vu sans fruit, infidèle à nos rois,
Sur elle d’Édouard faisant tomber le choix.
J’ai pour me l’enchaîner choisi ma souveraine ;
Jane, à moi le pouvoir, à toi le nom de reine.


Scène II.

NORTHUMBERLAND, CECIL, ARUNDEL, PIMBROCK.


NORTHUMBERLAND.

Venez, seigneurs, je veux, arrêtant nos projets,
Agiter avec vous de sacrés intérêts.
Enfin voici l’instant où le sort se déclare ;
Pour la dernière fois, l’orage se prépare ;
Il gronde. À sa fureur sachons en liberté
D’un généreux courage opposer la fierté.
Du destin qui l’attend trop incertain encore,
De soi-même ennemi quand l’état se dévore ;
S’il tombe de sa chute, osons le relever :
C’est quand il va se perdre à nous de le sauver.


ARUNDEL.

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NORTHUMBERLAND.

Quoi ! n’ose-t-on déjà s’en rapporter à moi,
Seigneurs ; et vous aussi doutez-vous de ma foi ?
Marie à peine arrive, on craint déjà pour elle.
Je dois vous l’avouer, m’étonner de ce zèle ;
Tremblant en sa faveur, c’est moi qu’on a prié.
Qu’a-t-elle donc enfin tant besoin de pitié ?
Dans ce soudain effroi je ne vous puis comprendre.
Elle vient, mon devoir est ici de l’attendre.
C’est en fille de roi que je la recevrai,
Seigneurs, et s’il le faut, que je la défendrai.


ARUNDEL.

Oui, comme on doit la voir vous la verrez peut-être ;
Mais du peuple inconstant jurez-vous d’être maître ?
Lorsqu’il saura qu’au trône elle a perdu ses droits,
En elle verra-t-il la fille de ses rois ?
Son respect au malheur n’est pas long-temps fidèle ;
Mais un autre intérêt près de vous nous appelle.
Seigneur, depuis trois jours le roi dort au cercueil ;
Seuls toujours en secret porterons-nous son deuil ?
Prolongeant son erreur combien de temps encore
Voulez-vous le cacher au peuple qui l’ignore ?
Quand Édouard n’est plus, combien donc voulez-vous,
Que du sein de la tombe il règne encor sur nous ?


NORTHUMBERLAND.

Ce secret, ce retard que j’ai cru nécessaire
Aux ligues des partis dérobe l’Angleterre.
Du monarque espagnol déjà l’ambassadeur
D’Édouard pour Philippe a demandé la sœur.
En elle, Charles-Quint voit notre souveraine,
Pour dot voulant un sceptre, et pour fille une reine ;
Qu’on l’accorde sans trône, il ne l’accepte pas.
Du fils de Henri-Huit il attend le trépas.
S’il apprend qu’Édouard a fermé la paupière,
Qu’il s’est au lit de mort choisi son héritière,
Voudra-t-il, de Marie abandonnant les droits,
Laisser une autre assise au trône de nos rois ?
Déjà si je n’avais écouté la prudence,
Nous le verrions ici l’aider de sa puissance.


PIMBROCK.

.................
.................

(Arandel et Pimbrock sortent.)

Scène III.

NORTHUMBERLAND, CECIL.


NORTHUMBERLAND.

Oui, le sort, cher Cecil, est enfin mon esclave ;
Vainement on m’oppose une dernière entrave.
Je saurai la détruire, et l’instant est venu,
Où, jusques au sommet par degrés parvenu,
Je verrai l’Angleterre en son obéissance,
Sur le trône d’un autre adorer ma puissance.
Mais du conseil des lords vous sortez ; dites-moi,
Est-il muet toujours sur le destin du roi ?


CECIL.

Loin qu’il ait soupçonné le trépas qu’il ignore,
Dans les secours du ciel le peuple espère encore,
Et pense qu’aujourd’hui le danger moins pressant,
Laisse enfin respirer le roi convalescent.


NORTHUMBERLAND.

Quelques heures encore il suffit qu’il le croie.
Eh ! qu’il témoigne après sa tristesse ou sa joie,
N’importe, libre à lui. J’aurai dans mon pouvoir
Consolidé le siège ou je prétends m’asseoir.
Remettant dans mes mains sa grandeur souveraine,
Jane, que parera son vain titre de reine,
Voyant avec mes yeux, parlant avec ma voix,
N’apposera son nom que pour signer mes lois.
Je puis le dire à vous, négligeant la contrainte,
J’éloigne en vous parlant toute mutile feinte.
Dans mes projets, Cecil, vous m’avez entendu,
Seul, vous saviez le but où j’ai toujours tendu ;
Connaissant qui m’excite, ou m’arrête, ou m’enflamme.
Sans voile à vos regards je puis montrer mon âme [4].

ACTE V.

Le théâtre représente un cachot. Jane est seule ; elle a la tête posée sur la table dans l’attitude d’une personne endormie. Elle se lève en criant et cherche sur son front.

Scène PREMIÈRE.


JANE, seule et criant.

Ôtez ce diadème, ôtez-le, ôtez-le-moi !
(Elle cherche sur son front.)
Ah !… mais je n’en ai plus, c’était un vain effroi.
J’ai cru que vers le trône il me traînait encore.
C’était un songe horrible… Ô Dieu ! toi, que j’implore,
Donne-moi le courage, oubli de la douleur ;
Ton immortel regard voit au fond de mon cœur.
Tu le sais, de ses vœux la paisible innocence
Ne t’a jamais, hélas ! demandé la puissance.
Ciel ! Marie… [5].


  1. Voilà une exposition si mauvaise, me dit Elisa, que je t’assure bien, maman, qu’elle ne me servira pas… Et elle fit celle qui suit.
  2. Après avoir écrit la scène ci-dessus, Élisa me demanda comment je la trouvais. « Pleine de pensées, ma chère mignonne ; mais il me semble que Jane Gray ne devait point avoir le caractère léger que tu lui donnes, car sa profonde instruction faisait, selon moi, de Jane un philosophe plutôt qu’une jeune fille gaie et insouciante… — Tu as raison, me dit-elle, cent fois raison ; mais je me suis laissé aller sans réflexion au plaisir de faire des vers gracieux, mais tout-à-fait, comme tu le dis, en opposition avec le caractère de Jane. Ainsi voilà du temps perdu. »
  3. Allons, voilà encore du travail inutile ; tout le monde a fait et fait des songes… Et Élisa condamna le sien à ne pas voir le jour.
  4. Mais ne sois-je pas bien malheureuse, maman, me dit Élisa après avoir terminé les vers ci-dessus ; conçois-tu que je ne puisse pas faire un bon début ? Celui-là aura le même sort des autres, je le mettrai au rebut.
  5. Voilà tout ce que j’ai retrouvé des derniers actes, quoiqu’il y en eût beaucoup de fait ; mais Élisa avait tout déchiré.