À M. de Chateaubriaud (O. C. Élisa Mercœur)

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Œuvres complètes d’Élisa Mercœur, Texte établi par Adélaïde AumandMadame Veuve Mercœur (p. 9-12).


À
M. DE CHATEAUBRIAND.
 

S’illustre-ton jamais quand on n’ose monter ?
...............
Comme un son fugitif de quelque note amie,
Accueille doucement un accent de ma voix.

Élisa Mercœur.
 

Foyer secret du cœur, invisible pensée,
Au douteux avenir livre mes premiers chants.
Que ta voix est tremblante ! Ose donc, insensée :
L’oreille qui s’incline entendra tes accens.
Mais l’aurore au midi ne saurait être égale ;
Le ciel n’est embrasé qu’à l’exil du printemps :
Mon âme, de tes feux comble cet intervalle ;
Vieillis-moi, s’il se peut, et dérobe le temps.
Quoi ! pas un de mes jours n’a laissé de mémoire ?
Quoi ! mon nom reste encor dans l’ombre enseveli ?

Ah ! pour moi chaque instant qui s’écoule sans gloire
Est un siècle fané par la main de l’Oubli !
Mais toi, chantre sublime, à la voix immortelle,
Demain, si tu l’entends, la mienne qui t’appelle
Aura des sons plus purs que ses chants d’aujourd’hui.
        Ainsi l’on voit le faible lierre
        Mourir lorsqu’il est sans appui :
Si le chêne lui prête un rameau tutélaire,
Il s’attache, il s’élance, il s’élève avec lui.

Voyez de ce roseau trembler la faible cime,
Au moindre souffle il penche et frémit sur l’abîme.
Ah ! bravons l’aquilon qui le vient agiter !
S’illustre-t-on jamais quand on n’ose monter ?
Le cèdre s’est caché sous le voile de l’herbe,
Avant qu’arbre géant il grandît à nos yeux ;
        Il monte encor, son front superbe
        S’étend, et s’approche des cieux !

Passagers d’un moment, sans effroi du naufrage
Gaîment de notre asile abandonnons le seuil.
Eh ! qu’importe, après tout, que, pendant un orage
Notre vaisseau brisé nous jette sur l’écueil !
Sur les flots moins émus si notre voile flotte,
Passons, mêlons un hymne aux chansons du pilote.

        À toi-même, dans ton matin,
Le Bonheur qui fuyait oublia de sourire ;

Subjugué maintenant par les sons de ta lyre,
Ce Bonheur tant rêvé s’attache à ton destin.
Par un instinct inné qui dispose de l’âme,
Ta voix, qui s’unissait aux longs soupirs des mers,
Surprenant dans ton cœur des pensers pleins de flamme,
Dans les temps d’infortune a trouvé des concerts.
Tu rejetas le fruit qui meurt lorsqu’on le cueille ;
La gloire pour ton front laissait croître un laurier ;
Marchant sans regarder le gazon du sentier,
Tu méprisas la fleur qui sous le pied s’effeuille.
Par toi, la Vérité, comme un divin flambeau,
S’échappa de la nuit du silence et du doute ;
Et, pour lever les yeux vers la céleste voûte,
L’Ignorance vaincue arracha son bandeau.
Ton luth aux nobles sons par un vent du caprice
Lorsque tu le touchais ne fut point agité ;
Sa corde, que jamais n’effleura l’injustice,
Eut même dans l’exil des chants de liberté.

Mais il est des momens où la harpe repose,
Où l’inspiration sommeille au fond du cœur,
Où les gouttes du ciel qui baignaient une rose
En séchant par degrés n’humectent plus la fleur.
          Dans ces instans de rêverie,
Où ton luth sans accords est muet sous tes doigs,
Comme un son fugitif de quelque note amie,
Accueille doucement un accent de ma voix.
Caresse le présent au nom de l’espérance,

Songe au peu de saisons que j’ai pu voir encor,
Et combien peu ma bouche a puisé d’existence
Dans le vase rempli dont je presse le bord.
Tends une main propice à celui qui chancelle ;
J’ai besoin, faible enfant, qu’on veille à mon berceau
Et l’aigle peut, du moins, à l’ombre de son aile,
          Protéger le timide oiseau.

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Transcription :

Paris, le 14 juillet 1827

Si la célébrité, mademoiselle est quelque chose de désirable, on peut la promettre sans crainte de se tromper à l’auteur de ces vers charmants :

« Mais il est des moments où la harpe repose,
« Où l’inspiration sommeille au fond du cœur…

Puissiez-vous seulement, mademoiselle, ne regretter jamais cet oubli, contre lequel réclament votre talent et votre jeunesse.

Je vous remercie, mademoiselle, de votre confiance et de vos éloges. Je ne mérite pas les derniers ; je tâcherai de ne pas tromper la première ; mais je suis un mauvais appui. Le chêne est bien vieux et il s’est si mal défendu des tempêtes, qu’il ne peut offrir d’abri à personne.

Agréez de nouveau, je vous prie, mademoiselle mes remercîmens et les respectueux hommages que j’ai l’honneur de vous offrir.

Chateaubriand