À force d’aimer/1/6

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Alphonse Lemerre, éditeur (p. 93-104).
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VI



Mourir ?… » pensait Horace. « Hélène voudrait mourir plutôt que d’être à moi ?… Allons donc ! S’est-elle tuée quand le père de René l’a possédée vierge ?… ou dans l’effroi de sa maternité clandestine ?… C’était pourtant alors que l’affolement pouvait la conduire à des résolutions extrêmes. Aujourd’hui elle est femme, et libre, et je la sens toute vibrante d’amour, et elle me voit brûlant de lui ouvrir les bras… Comment préférerait-elle la mort à une passion qui ne lui demande rien, qui ne lui ôte rien, ni son enfant, ni sa réputation, puisque je suis prêt à ménager toutes les convenances extérieures ?

Si l’esprit d’Horace était une cime inaccessible à Hélène, le cœur de la jeune femme s’ouvrait comme un abîme où le philosophe ne pouvait descendre. Elle restait aussi incompréhensible pour lui que lui pour elle. Jamais l’intellectualité et la sentimentalité, ces deux sexes de l’âme, n’avaient mis plus de différence entre des êtres. La Nature, qui, entre les deux corps de l’homme et de la femme, a placé l’attraction sensuelle, semble ne s’être guère souciée d’unir par un lien quelconque leurs personnalités morales. Au contraire. Et la société, parachevant son œuvre, a élargi le gouffre intellectuel, tout en surexcitant la passion physique par le luxe, par l’art et par la littérature. Deux antagonistes, dont tous les intérêts, toutes les conceptions diffèrent, mais qui ne peuvent se passer l’un de l’autre, voilà les amants et les époux modernes.

Horace et Hélène se trouvaient aux extrémités les plus lointaines de ces séries divergentes.

Cependant, malgré l’étonnement irrité que causait au professeur la mélancolique obstination d’Hélène, malgré la secrète et cruelle jouissance qu’il éprouvait à lui faire expier une faute, — qui pourtant n’avait pas été commise contre lui, mais dont l’idée le torturait, — il dut commencer d’admettre, en frémissant de crainte, les prévisions de la doctoresse.

À un moment, tout dans l’attitude de Mlle Marinval, sur sa physionomie fiévreuse et pâle, à travers ses paroles à la fois exaltées et résignées, fit pressentir à Horace qu’elle tombait sous l’empire de l’idée fixe, et que bientôt sa volonté serait mûre pour quelque irréparable action.

Parfois, en la quittant, il emportait l’impression si vive de cet état d’âme, qu’il était saisi d’une appréhension terrible, et trouvait un prétexte pour revenir presque aussitôt avenue de Royat, vers la calme et bourgeoise petite maison, qui, avec sa façade paisible et l’annonce des cours à sa grille fleurie, ne paraissait guère abriter pareille tragédie du cœur.

De temps à autre, aussi, la nuit, M. Fortier se réveillait en sursaut avec la pensée qu’Hélène peut-être expirait à cette heure même. Et alors il sentait son regret et son amour si forts, que le sacrifice de son orgueil, de sa liberté, lui apparaissait comme singulièrement moins difficile à accomplir.

Troublé dans ses travaux par de si impérieuses préoccupations, le professeur s’enfermait en vain dans sa chambre, devant ses livres. Des distractions qu’il n’avait jamais connues jusque-là entravaient sa pensée. Les documents qu’il collectionnait en dossiers, pour établir ensuite sur des bases scientifiques sa théorie sociale, ne s’augmentaient qu’avec lenteur. Le feu sacré ne l’animait plus. Il s’énerva.

Alors il voulut se soumettre à un spécial régime physique et intellectuel. Il entreprit à pied des excursions dans les montagnes, à la fois pour dompter son ardente jeunesse amoureuse, et pour trouver une application de ses idées dans l’étude de la vie rustique, presque primitive, telle qu’on la rencontre encore au fond de cette simple et sauvage Auvergne. Il recueillerait là des notes qui ne lui seraient pas inutiles.

La splendeur de l’été faisait étinceler la verdure des pâturages, l’écume des cascades, les échappées bleues des lointains. Elle rendait aussi plus délicieusement fraîche et sombre la profondeur des forêts. Mais là, dans la palpitation des sèves, le frôlement des souffles aromatiques, l’accablement de l’antique solitude, Horace éprouvait le besoin éperdu de serrer contre son cœur un cœur passionné de femme. Il songeait à l’émotion qu’éprouverait Hélène devant certaine grâce indicible des choses. Ardemment, il la souhaitait à ses côtés.

Malgré ce qu’il avait attendu de cette diversion, la Nature ne lui conseillait pas l’oubli.

Un jour qu’il descendait du Puy de Dôme par la route de Fontanat, comme il approchait de Clermont, il se détourna du chemin carrossable pour traverser un bois merveilleusement pittoresque et sauvage. C’est une promenade peu fréquentée par les baigneurs de Royat, à cause de la pente abrupte du terrain sur le flanc du puy Chateix. Les racines des hêtres et des pins s’enchevêtrent entre des blocs de lave que creusent les filets limpides des sources. Les sentiers y sont parfois inondés par des cascatelles ou rendus impraticables par l’amoncellement des pierres.

M. Fortier ne s’étonnait donc guère de ne rencontrer personne. Il coupait au plus court, bondissant d’un rocher à l’autre, dévalant le long des déclivités les plus raides, mais s’arrêtant quelquefois pour voir glisser sur les grandes herbes, entre les fûts noirs des arbres, les rayons rouges du soleil couchant.

Et jamais encore il n’avait senti tout son être emporté vers Hélène d’un élan plus attendri. Lorsqu’il s’immobilisait pour rêver, il évoquait le gracieux visage, devenu si pâle depuis quelque temps ; et, quand il se lançait de nouveau dans une descente vertigineuse, il croyait voler vers elle.

Au moment où il rejoignait le sentier, brusquement il la rencontra.

Elle était seule, sans son fils. Et, comme elle demeurait toute saisie par cette soudaine apparition, elle avait un aspect un peu mystique et surnaturel, dans sa rigide attitude, les bras chargés de fleurs. Car, dépassant son épaule, une gerbe pourprée de digitales la cachait à demi de ses épis magnifiques.

— « Vous savez que ce sont là des plantes dangereuses, » dit Horace aussitôt qu’il l’eut saluée.

— « Mais je les crois bienfaisantes, au contraire, » fit-elle avec un sourire délicieux et des yeux tristes. « N’apaisent-elles pas les battements trop tumultueux du cœur ?

— Oui, mais elles peuvent aussi les suspendre tout à fait.

— Qu’importe ! » reprit-elle. Et, songeant à l’amour qui la minait, elle ajouta : « Il est des poisons qui sont si doux !

— Pas celui-là, » dit vivement Horace. « La digitale cause dans l’organisme…

— Bah ! » interrompit Hélène, « vous parlez en savant. Ce n’est pas cela que je veux dire. Mais regardez… N’est-ce pas admirable ? »

Elle séparait des autres une des longues tiges et l’élevait de la main droite. La lourde cascade des calices incarnats tombait somptueusement. Et le geste était aussi charmant que la fleur était splendide.

Horace fut profondément remué. Quelque chose d’inquiétant s’ajoutait à la beauté d’Hélène et en aiguisait l’impression sur ses sens et sur son cœur. Était-ce donc vrai qu’elle préférerait la mort à son étreinte ?… Il s’approcha, très pâle, et prononça presque tout bas :

— « À quoi songiez-vous en cueillant ces fleurs ? »

Elle eut un léger rire énigmatique.

— « À en faire un bouquet.

— Pourquoi votre fils n’est-il pas avec vous ?

— Parce que je l’ai conduit et laissé près de sa nourrice, une paysanne de Fontanat. Il aime à passer chez elle une journée de temps à autre. En revenant, j’ai traversé cet endroit sauvage précisément parce qu’on y trouve les plus belles digitales des environs. »

Il ne crut pas qu’elle les eût cueillies sans arrière-pensée. Et, de fait, quoiqu’elle eût répondu franchement, n’avait-elle pas subi, en touchant ces belles fleurs vénéneuses, un peu de cette attirance, où de plus en plus elle s’abandonnait, vers la mort ?

Horace la prit par la main, la fit asseoir sur une roche moussue, lui ôta des bras la gerbe de digitales, qu’il jeta à ses pieds. Et cela fit devant eux un tapis de pourpre claire.

— « Hélène, j’ai réfléchi… Oui, puisque vous y tenez absolument… bien que je trouve tout cela peu raisonnable… nous nous marierons… quand vous voudrez. »

Cette âpre nature ne pouvait pas ajouter au don ce qui en double le prix, la divine grâce qui fait en apparence du donateur l’obligé de celui qu’il comble de joie.

Hélène, blessée autant que charmée, répondit :

— « Ô mon ami ! je n’y consens pas si vous devez plus tard en souffrir.

— Je souffrirais davantage de vous perdre, » dit-il.

Elle voulut voir une délicatesse dans cette phrase, qui pourtant ne la démentait pas. Le beau regard caressant d’Horace avait été, il est vrai, plus tendre que ses paroles. Hélène se pencha vers les bras qui s’ouvraient, et, dans la volupté du baiser, disparurent ses doutes et ses craintes.

« Je l’aimerai tant, » pensa-t-elle, « qu’il ne se repentira jamais de sa décision. »

Toutefois, dès qu’il rouvrit la bouche, ce fut — involontairement sans doute — pour lui meurtrir le cœur.

— « J’ai été dur, cruel, » dit-il, « je vous ai fait souffrir. Mais je souffrais tant moi-même !… Voyez-vous, quand je pense qu’un autre homme vous a possédée, vous a rendue mère… Et que vous vous donniez à lui sans condition, dans une passion assez folle pour… Ah ! pardon… Ce n’est pas pour vous faire de la peine… Il faut bien que je vous explique… Surtout l’idée qu’il vous a dégradée, humiliée !… qu’il a eu le pouvoir de flétrir à l’avance notre amour d’aujourd’hui…

— Horace !… » jeta Hélène dans un cri de douleur, se redressant, avec, sur son visage décoloré, le frémissement de ce supplice.

— « C’est la seule fois que je vous parlerai nettement, » reprit-il. « Mais il faut que vous m’écoutiez. Nous ne devons laisser entre nous aucun malentendu, puisque vous allez devenir ma femme. Tout d’abord, vous allez m’apprendre le nom de cet homme. Autrement, quand nous serons mariés, je le verrai dans tous ceux qui vous approcheront. D’ailleurs, » ajouta-t-il en appuyant sur les mots et comme s’il sous-entendait des raisons plus graves, « il faut que je le connaisse.

— Pourquoi ? Allez jusqu’au bout de votre pensée, » demanda-t-elle d’une voix tremblante.

— « Je dois être à même de vous protéger contre lui, contre votre fils… » (il hésita), « contre vous-même.

— Oh !…

— Ma chère amie, quand un lien pareil existe entre une femme et son premier amant, la plus loyale, la plus sincère ne peut pas répondre de ce qu’elle fera un jour.

— Horace, je vous aime assez follement pour supporter de vous des raisonnements pareils plutôt que vous rendre votre parole. Mais réfléchissez… Est-ce juste ?… Où est la nécessité de me torturer comme vous le faites ?

— Le nom de cet homme ? »

Il y eut un silence. Elle attendait qu’il insistât. M. Fortier ne répéta pas sa question. Mais il posa sur Hélène un regard fixe et impérieux, plus durement inquisiteur qu’une menace.

Ne pouvant le soutenir, elle baissa les yeux et murmura :

— « Édouard Vallery. »

Il eut un sursaut, et cria :

— « Vallery, le banquier ?… L’homme du Tunnel sous la Manche ?… »

Elle inclina la tête.

Un ricanement affreux d’Horace lui fit défaillir le cœur.

— « Ah ! » s’exclama-t-il, « impossible de souhaiter quelqu’un de plus connu, ni qui fasse plus parler de lui. Nous ne pourrons pas l’oublier, celui-là !… »

Hélène fut saisie par l’horreur d’elle-même, de cette situation abominable, de la vie. Elle se courba, laissa glisser son front sur la main pendante de son ami.

— « Vous voyez bien, » s’écria-t-elle, « qu’il faut que je meure ! »

Il la souleva jusqu’à sa poitrine, l’étreignit avec une ardeur farouche, sans une parole. Puis, tout à coup, il la repoussa, se cacha d’une main le visage. Et, comme elle restait devant lui, plus frappée encore par son silence que par les durs cinglements de sa voix, elle crut voir sourdre une goutte brillante entre les doigts du jeune homme ; en même temps, il frémit et se contint, comme s’il retenait un sanglot.

Était-ce possible qu’il pleurât ?

Ce sont nos sentiments qui composent notre véritable existence, plutôt que le contour extérieur des événements. Le drame qui se passait entre ces deux êtres avait son histoire dans leurs âmes plutôt que dans les circonstances. Avec des caractères différents, ils n’eussent peut-être trouvé dans tout cela qu’une source d’émotions et d’actions de la plus parfaite banalité.

Le fait seul que les yeux de cet homme se mouillaient transformait la signification de la pénible scène. Un peu de pitié, de douloureux amour, détachait sa cuirasse d’orgueil, de rancunière jalousie. Son égoïsme intellectuel, l’intolérance de sa personnalité, laissaient donc enfin glisser jusqu’à son cœur un courant de sympathie, lui permettaient d’être un instant le frère de cette pauvre femme, qu’il avait considérée jusque-là comme une créature très distante et inférieure, guidée par les obscures impulsions du sentiment, dont sa propre raison ne reconnaissait pas l’empire.

Certes l’attendrissement ne dura pas, et le geste fut brusque dont Horace effaça, comme pour les renier, les larmes qui humectaient ses paupières. Il n’eût pas souffert qu’Hélène lui en demandât l’explication. Elle ne s’y hasarda pas. Toutefois, pour tous les deux, un apaisement suivit. Comme si toute une effervescence de leurs impulsions les moins tendres n’avait pas interrompu leur causerie d’avenir et leurs baisers, ils se remirent à parler de leur prochain mariage. Sans transition, d’un commun accord, ils laissèrent retomber dans le gouffre de l’irréparable les souvenirs qui les divisaient. Pourtant, avant qu’ils rentrassent à Clermont, Horace obtint d’Hélène une promesse. Il mit à la solliciter des délicatesses de langage que la cruauté voulue de sa franchise ne comportait pas d’habitude. Il sut parler du passé en termes qui ne la révoltaient pas. Elle écouta, réfléchit à peine, et, d’un mot, engagea l’avenir. Si jamais le père de René voulait reconnaître son enfant, elle jura de n’y pas consentir, de nier cette paternité, même sous serment. Sans peser la valeur morale d’une telle résolution, elle la prit avec une espèce d’enthousiasme. N’était-elle pas trop heureuse de reconnaître par une telle obéissance la générosité que montrait Horace en l’épousant ? trop heureuse aussi de bannir de leur existence l’homme qu’elle détestait maintenant jusqu’à la mort ?

Il était une façon plus sûre d’anéantir le passé dans la mesure des puissances humaines. Horace n’avait qu’à faire de René son fils. Il pouvait lui donner son nom en même temps qu’à la mère. Mais, à cela, il ne consentirait jamais. Sans comprendre l’intransigeance de ce caractère hautain, par son intuition de femme seulement, Hélène sentait bien que c’était là le plus irréalisable des rêves qu’elle avait jadis conçus.