À genoux/La Promeneuse

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Alphonse Lemerre (p. 42-44).

XVIII

LA PROMENEUSE


 
C’était dans un palais dont j’étais maître,
Plein de cristaux pendants et de rubis.
J’étais moi-même orné de beaux habits.
Quand tout à coup je la vis apparaître.

Sur les tapis de Smyrne bleus et blancs
Elle marchait vers moi du fond de l’ombre,
Traînant avec une majesté d’ombre
Ses pieds de neige et d’ambre étincelants.


Comme elle hait les ornements vulgaires,
Les vils chapeaux de feutre et de velours,
Elle portait sur ses beaux chevaux lourds
Un casque noir, pris dans les vieilles guerres.

Sur ses beaux seins tumultueux et forts
Était jetée une écharpe de gaze ;
Et de son cou balancé par l’extase
Pendait un grand collier fait d’os de morts.

Elle venait lentement, comme un prêtre,
Tenant au bout de son bras justicier
Un glaive d’or, de vermeil et d’acier,
Rouge de sang, hélas ! du mien peut-être !

Elle venait, lente, fière, au milieu
Du grand palais où la guidait son âme.
Et ses petits pieds étaient d’une femme,
Mais son regard terrible était d’un Dieu.

Dans son regard plein d’orgueils innombrables,
De rêves noirs, d’impassibilité,
Brillait de sa première majesté
L’âme des jours anciens immémorables ;


Brillaient dans son regard les mornes Dieux
Qu’a désertés l’époque dont nous sommes ;
Brillaient dans son regard l’horreur des hommes,
Le noir combat sous les jougs odieux,

Le désespoir hideux, le remords blême,
Puis, comme un astre au-dessus d’un linceul,
Par dessus tout, visible pour moi seul,
L’amour, l’amour, l’immense amour suprême !

Comme un vieux lac hanté par des géants,
Environné de forêts et de faîtes,
Où règne encore, en dépit des tempêtes,
L’impérissable azur des cieux béants !