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À genoux/Prière du guetteur

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À genoux
À genoux (Ar en deùlin)Librairie Plon (p. 203-208).



LA VEILLÉE DANS LES TRANCHÉES

PRIÈRE DU GUETTEUR
7-27 Septembre.

Les ténèbres pesantes s’épaissirent autour de moi ; — Sur l’étendue de la plaine la couleur de la nuit s’épandait, — Et j’entendis une voix qui priait sur la tranchée : — Ô la prière du soldat quand tombe la lumière du jour.

« Le soleil malade des cieux d’hiver, voici qu’il s’est couché ; – Les cloches de l’Angélus ont sonné dans la Bretagne. – Les foyers sont éteints et les étoiles luisent : — Mettez un cœur fort, ô mon Dieu, dans ma poitrine.


« Je me recommande à Vous et à Votre Mère Marie ; — Défendez-moi, mon Dieu, des épouvantes de la nuit, — Car ma tâche est grande et lourde ma chaîne, — Devant le front de la France mon tour est venu de veiller.

« Oui, la chaîne est lourde. Autour de moi demeure — L’Armée. Elle dort. Je suis l’œil de l’armée. — C’est une charge rude, vous le savez. Eh bien ! — Soyez avec moi et mon souci sera léger comme la plume.

« Je suis le matelot au bossoir, le guetteur — Qui va, vient, qui voit tout, qui entend tout. La France — M’a appelé ce soir pour défendre son honneur — Elle m’a commandé de continuer sa vengeance.

« Je suis le grand veilleur debout sur la tranchée, — Je sais ce que je suis et je sais ce que je fais ; — L’âme de l’Occident, sa terre, ses filles et ses fleurs — C’est toute la beauté du monde que je garde cette nuit.


« Maintenant, dors, ô ma patrie ; ma main est sur mon glaive ; — Je connais le métier, je suis homme, je suis fort ; — Le morceau de France sous ma garde, jamais ils ne l’auront…

Que suis-je devant vous, mon Dieu, sinon un ver ?

« Quand je saute le parapet, une hache à la main, — Mes garçons disent peut-être : en avant, celui-là est un homme, — Et ils viennent avec moi dans la boue, dans le feu, dans la fournaise ; — Mais vous, vous savez bien que je ne suis qu’un pécheur.

« Vous, Vous savez bien combien faible est mon âme, — Combien desséché mon cœur, combien misérables mes désirs ; — Trop souvent Vous me voyez, ô Père qui êtes aux Cieux, — Suivre des chemins qui ne sont pas Vos chemins.


« C’est pourquoi quand la nuit répand ses terreurs par le monde, — Dans les cavernes des tranchées lorsque dorment mes frères, — Ayez pitié de moi, et écoutez ma demande, — Venez et la nuit pour moi sera pleine de clarté.

« Mon Dieu, protégez-moi contre mes anciens péchés ; — Brûlez-moi, brûlez-moi dans le feu de Votre Amour — Et mon âme brillera la nuit comme un cierge, — Et je serai semblable aux archanges de Vos cohortes.

« Mon Dieu, mon Dieu, je suis le veilleur tout seul — Ma patrie compte sur moi et je ne suis qu’argile : — Accordez-moi seulement la force que je demande. — Je m’en remets à vous et à Votre Mère Marie !