À travers l’Inde en automobile/24

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AGRA, 25 SEPTEMBRE.


Les Moghols régnent encore à Agra ; le fort, la citadelle d’Akbar, survit à sa gloire et le Taj Mahal, posé comme une colombe neigeuse au bord de la Jumna, immortalise l’âme tendre de Shah Jehan. Delhi fut le siège officiel et brillant de l’Empire des Fils de Timour, mais les vieilles races de l’antiquité indoue avaient, avant eux, de ces mêmes remparts d’Indraprashata, fait trembler l’Indoustan,

Agra, elle, n’a jamais connu qu’un maître, l’oriflamme d’émeraude et le croissant du Prophète. Elle reste l’esclave de cette servitude lointaine, gardant en ses pierres et ses marbres l’empreinte indélébile de l’âme musulmane.


Agra. Appartement des Femmes de l’Empereur au sommet du fort.

Akbar, restaurateur du trône de son père, législateur et politique de sa race, voulut aussi en être le souverain le plus fastueux et marquer cette terre reconquise par ses victoires, du sceau de sa puissance. C’est lui qui fit élever à Agra la forteresse de Lot Kelat dont les proportions colossales en granit rouge poli, les enceintes crénelées, entourées de fossés où circulait l’eau vive, les palais, les sanctuaires qu’elle abrite, demeurent intacts, immortel memento de la plus grande race de conquérants qu’ait vu l’Asie. L’herbe croît entre les pavés des grandes pentes d’allées que jadis le pas cadencé des cavaliers de la Cour faisait résonner ; des canons tournent leurs gueules cuivrées vers les portes que gardaient les soldats du Coran et le muezzin n’appelle plus à la prière du haut des minarets de « la mosquée de la Perle » où Akbar le Grand venait s’agenouiller devant Allah, le Grand des Grands.


Fort d’Agra.

Partout s’épanouissent encore les bouquets de fleurs précieuses qui tracent sur les colonnes et les cimaises, leurs lignes en émeraudes et en turquoises ; mais la voix du Prince qui rassemblait des ministres de toutes religions pour discuter devant lui de leur foi, n’éveille plus les échos des salles d’audience, et nul petit-fils, continuateur de sa force et de sa tolérance, n’occupe ce trône devant lequel tremblèrent 40 millions de sujets.

Dans les cours creusées de bassins roses où se baignaient les femmes, les lézards frileux se glissent entre les feuillages de pierres, plus de rires, plus de chants, plus d’amour ; plus rien, qu’une blancheur exquise de sol taillée dans le jaspe et le porphyre, vivifiée par les coupoles d’or et les miroirs des voûtes. Dans l’épaisseur des murs, se dissimulent les cachettes à bijoux, mais leurs étroites ouvertures ne sentent plus depuis des siècles la caresse des mains furtives et cupides de Jodh Baï, la zadjput, la princesse indoue que son frère força à épouser Akbar, l’ennemi de sa race, et qui mit au monde un Empereur Moghol : Jehangir.

La rivière Jumna s’épand toujours au pied des Zénanas ; comme jadis, dans ses flots reposants et sacrés, des pèlerins viennent se purifier : leurs chariots, leurs tentes sont semblables, leur vie identique à celle des fidèles du passé, mais Makli, la « begum » poète qui disait en vers harmonieux leurs pieux transports, ne se couche plus rêveuse et ardente sous les colonnettes des loggias, suivant de ses yeux clairs le vol des ramiers dans la plaine. Témoignant de l’inanité de toutes les puissances humaines et de l’inutilité de leurs efforts pour survivre, une baie s’ouvre sur la campagne, morne dans sa blancheur froide, c’est là que Shah Jehan mourant, dépossédé par un fils rebelle, se fit porter pour rassasier sa vue finissante des lointains embrumés qui estompent encore, l’œuvre de sa vie, le monument élevé par sa tendresse à une épouse favorite : Le Taj Mahal.