À travers les ronces

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À travers les ronces
paru dans les Nouvelles soirées canadiennes
1883


(Fragments d’un journal intime.)


À Madame S. S.


Vous m’avez dit souvent que toute étude de l’âme vous intéressait. Voilà ce qui m’engage à vous communiquer quelques fragments d’un journal intime que des circonstances un peu singulières m’ont mis entre les mains.

Mais, chère amie, il ne faut s’attendre à ce qui fait le charme du roman. Je vous le dis d’avance, il n’y a là que les pensées d’une femme dont la vie a été singulièrement aride et monotone. Ainsi ne comptez ni sur la poésie de l’amour, ni sur la poésie de la douleur.

Malheureuse d’abord dans sa famille, malheureuse ensuite dans son mariage, Valérie B... n’a guère connu que les petits chagrins et la misère de vivre toujours sans sympathie et sans joie ; elle n’a eu qu’à triompher d’elle-même pour se résigner à une vie plus triste et plus terne que la vie ordinaire.

Mais cela, elle l’a fait. Cette nature molle et passionnée a su s’arracher à la rêverie, surmonter ses dégoûts, s’attacher à tous ses devoirs. Et n’est-ce pas une chose admirable ?

Madame Swetchine disait, que pour l’âme humaine le besoin d’aimer l’emporte de beaucoup sur celui d’être heureuse. Pensée très vraie, qui m’est revenue souvent pendant que je lisais cet entretien d’une âme avec elle-même. Mais je veux bien vous faire grâce de mes réflexions.

Les pages que je vous envoie sont choisies parmi les premières et les dernières du journal. Cette année 1881, dont l’approche l’agitait d’une émotion solennelle, madame *** a été bien loin d’en voir la fin.

Donnez-lui un peu de sympathie et gardez-moi votre bonne amitié.

Malbaie, le 15 août 1883.

_______
Des ailes !.........
Des ailes par-dessus la vie
Des ailes par-delà la mort ?
(RUCKERT.)


15 mai. – Voilà le mois de mai bien avancé, et nous n’avons pas encore vu le soleil.

Toujours de la pluie mêlée de neige, ou une brume presque aussi froide, presque aussi triste. Cela m’affecte étrangement.

Dans ce printemps sans éclat, sans verdure, sans poésie, sans vie, je vois si bien l’image de ma jeunesse.

Pauvre jeunesse ! Rien n’est triste comme le printemps quand il ressemble si fort à l’automne.

D’un jour à l’autre, je sens cela plus douloureusement. J’éprouve aussi un singulier besoin d’écrire. Que faire du trop plein quand l’on n’a d’intimité avec personne ? On ne peut tout garder au dedans : cela produit une fermentation trop dangereuse ou du moins trop douloureuse.

Si triste et si terne qu’il soit, le printemps n’est jamais l’automne. Je le sens à la surabondance de vie qui m’accable.

Chez les heureux, cela s’épanouit en mille songes charmants, en mille rêves de bonheur et d’amour ; mais pour d’autres c’est différent : tout reste au dedans ou se répand en flots de tristesses et de larmes.


16 mai. – Sans doute, on ne doit pas souhaiter une jeunesse toujours joyeuse, pas plus qu’un printemps toujours serein.

Que deviendrions-nous, mon Dieu, si les jours de pluie ne se mêlaient aux jours de soleil ? et dans un ordre supérieur, combien encore plus à plaindre nous serions peut-être si les pleurs ne se mêlaient à nos joies ?

Ah ! je comprends cela, je comprends que la douleur est nécessaire pour féconder la vie. Mais la joie l’est-elle moins ? À qui servirait la pluie sans les chauds rayons du soleil ? et que peut-on espérer d’une vie toute de tristesse ?

Je pense à cela souvent, trop souvent même. À quoi bon ! Ne faut-il pas me résigner à voir tout languir, tout dépérir dans mon âme ?

Dans l’ordre spirituel comme dans l’ordre naturel, n’y a-t-il pas une atmosphère où rien ne vit, où toute flamme s’éteint ?

17 mai. – Chose triste à penser ! La flamme est si belle ! elle éclaire, elle réchauffe, elle nourrit, elle réjouit. Ardente et pure elle tend toujours à s’élever.

Mon Dieu ! ne la laissez pas s’éteindre dans mon âme avant d’avoir brûlé.


20 mai. – D’aussi loin que je me rappelle, je retrouve le même intérieur froid et troublé. J’en ai toujours souffert, mais il y a des peines qui vont s’aggravant.

Oh ! quelle âcre et corrosive tristesse certaines larmes déposent au plus profond du coeur. Quelle pénétrante, quelle dangereuse amertume elles répandent sur la vie entière.

On dit que le danger est partout. Soit. Mais les saines joies du coeur ne sont-elles pas un peu comme les feuilles qui purifient l’air de bien des poisons ?

Au moins cela me paraît ainsi et je redoute l’avenir qui m’attend.

S’il est des douleurs qui fortifient l’âme, qui l’enrichissent, n’en est-il pas d’autres qui la flétrissent et la dessèchent ?


21 mai. – On plaint les malheurs éclatants, on s’intéresse à ce qu’on appelle les grandes douleurs. Oh ! combien les souffrances misérables me semblent plus difficiles à supporter ! Combien surtout l’effet m’en semble plus à craindre sur l’âme ! Le vent et l’orage donnent aux plantes plus de force et de sève, mais qui n’a vu de ces arbres dépouillés, déchiquetés, rongés jusqu’au faîte par les larves ?

Douloureuse image qui m’a fait songer plus d’une fois. Pour peu qu’on s’observe on sent si bien comme les chagrins misérables appauvrissent l’âme, la vulgarisent, la déflorent.

C’est triste, mais c’est vrai.


22 mai. – Qui sait, peut-être n’est-ce vrai qu’autant qu’on souffre mal ? Et si je suis aussi sensible à mes peines est-ce bien parce que je les crois nuisibles à mon âme ?

S’il y a du danger dans la privation de toute sympathie, dans les froissements perpétuels du coeur, dans les ennuis et les dégoûts de tous les instants, il y en a aussi dans les douceurs de la vie – il y en a surtout dans les enivrements du bonheur.

Ceux-là les redouterais-je beaucoup ? Me faudrait-il bien du temps pour m’y résigner ? Oh, qu’on est peu sincère même avec soi-même !


23 mai. – Puis le coeur... le pauvre coeur si lourd à porter quand il est vide ! Comment l’habituer à jeûner de toute sympathie et de toute joie ? Au premier coup d’oeil il semble qu’il suffit d’un peu de foi et de réflexion pour mépriser les joies qui passent ; mais c’est le contraire. Du moins, j’ai beau faire, je ne puis m’amener à ces austères dédains.

Pourtant, je sais par coeur bien des belles phrases sur la vanité de l’amour et du bonheur, mais n’y a-t-il pas là-dedans beaucoup d’exagération ?

Et quand même tout finirait par se faner, par se flétrir, faut-il mépriser tout ce qui ne dure pas éternellement ?

Ni la verdure ni les fleurs ne durent toujours. Cependant qu’elles sont belles et sans elles que la terre serait triste !


29 mai. – Oui, la verdure est belle et enfin voici le printemps sérieusement à l’oeuvre. On sent circuler partout la vie fraîche, puissante, exubérante.

J’ouvre ma fenêtre dès le matin. J’aime ce soleil éclatant, cet air tiède chargé des senteurs nouvelles, et je voudrais n’avoir rien à faire qu’à regarder verdir, qu’à regarder fleurir, qu’à écouter ces bruits agrestes et charmants.


10 juin. – L’humeur noire que j’avais dans le coeur s’en va. À vrai dire ma tristesse n’est plus qu’une brume légère souvent transpercée de soleil.

Sans doute, rien n’est changé dans ma vie intime, mais dehors tout est si vivant, si lumineux, si beau que le froid et le terne du dedans s’oublient – et l’on trouve du plaisir à se sentir vivre.


15 juin. – Je suis avec charme l’oeuvre du printemps.

Qu’est-ce que la sève ? Merveilleuse, ouvrière celle-là ! Si invisible et silencieuse, cependant si vive, si active, si ardente. J’avoue qu’elle me fait songer.

Si j’étais une mystique, je verrais dans la sève mystérieuse la gracieuse image de la grâce de Dieu. L’une comme l’autre ne produit-elle pas la plus étonnante variété de feuilles, de fleurs et de fruits ?

Je lis la vie des saints depuis quelques jours. Beau livre qui me fait prendre la résolution de bien souffrir et de bien agir.

Toute position que nous n’avons pas choisie est bonne sans doute, puisque c’est Dieu qui nous y a mis. La foi dit cela, mais...


16 juin. – Pourquoi s’inquiéter, se tourmenter ? nul ne sait ce qui lui convient.

Il y a des fleurs qui s’épanouissent mieux à l’ombre qu’au soleil, d’autres vivent parmi les rochers qui mourraient dans la mousse, et le beau nénuphar qui périt dans les jardins s’élève blanc et parfumé au-dessus de la vase et des eaux mortes.


26 juin. – Journée belle au dehors, mais bien triste au dedans.

Je lisais tout à l’heure, que dans les forêts des tropiques où le danger est partout, rien n’exerce si terriblement le courage que la piqûre des insectes.

Ne pourrait-on pas en dire autant de la vie et de ces petits chagrins, qui, à force de se renouveler deviennent de véritables tourments, et causent d’insupportables angoisses.

De même, qu’est-ce qui fait une vie heureuse ? Un grand succès ? quelque bonheur éclatant ? Il me semble que c’est bien plutôt la multitude des petits bonheurs, et si j’avais été consultée j’aurais pris pour ma part les doux contentements, les humbles joies de chaque jour qui sont à la vie ce que l’herbe est à la terre. La belle herbe si aimable avec ses faibles parfums et ses douces petites fleurs !


27 juin. – Mais il y a des vies dont il semble que Dieu a dit, comme de la terre aux premiers jours : que l’aride paraisse. Et celles-là ne sont-elles pas tristes entre toutes ?

Comment supporter cette pesante, cette horrible monotonie ? Comment s’habituer à la privation de tout ce qui fait l’intérêt, la douceur et le charme de l’existence ? Mais à quoi bon s’affaiblir dans ces considérations ? La raison dit qu’il faut accepter la réalité. Oui, il faut l’accepter, il faut recommencer sans cesse la lutte pénible et stérile, sans rien de ce qui excite l’ardeur du combat, sans rien de cette noble joie qu’on sent dans son âme quand on s’est vaincu soi-même. Et quoi d’étonnant ? Le refoulement de tout ce qui en nous appelle la joie, la vie, la paix, l’amour, la beauté, est-ce une lutte ? Pourtant voilà ce qui, pour moi, s’appelle accepter la réalité.


28 juin. – Mon Dieu, que je ne souffre pas inutilement.

Voilà une prière que je fais fréquemment. Oh que je me sens triste ! Malgré moi je pleure souvent. Mais je sens que ces pleurs ne valent rien.

Ô larmes de ceux qui ont lutté et souffert, larmes du soldat vainqueur ou vaincu, larmes sacrées, larmes bénies qui fécondez la vie, ceux-là ne vous connaîtront jamais qui n’ont rien à faire qu’à végéter.

29 juin. – Rien à faire. Je regrette cette parole et toutes les amères pensées où je m’empêtre souvent.

L’Imitation dit : C’est faire beaucoup que d’aimer beaucoup. C’est faire beaucoup que de faire bien ce que l’on fait.

Il y a dans cette parole la condamnation de bien des rêves et des regrets. Qu’importe à nous-mêmes et aux autres, l’éclat de nos oeuvres ?

Se trouver mal placée, mal partagée, n’est-ce pas dire à Dieu : Je sais mieux que vous ce qui me convient. Grande audace, ma pauvre Valérie.


30 juin. – Il est des libertés que Dieu permet. Le plus aimable, le plus tendre des pères ne s’offense pas quand son enfant, trouvant la soumission trop difficile, se jette entre ses bras et lui crie : Mon père. J’aime cette pensée qui me rappelle un souvenir de lumière et de joie.

Un jour du mois de mars dernier, malgré le plus mauvais temps, je m’étais rendue de bonne heure à la messe, parce que j’avais plein le coeur de tristesse et d’âcreté. Je m’en revenais en songeant amèrement à tout ce que j’avais souffert et à tout ce que je souffrirais encore, et le dégoût de la vie s’augmentait de la révolte contre Dieu dans mon âme.

Mais sur cette triste pente, je m’arrêtai tout-à-coup, saisie d’un sentiment involontaire de respect et de crainte ; je ne sais quoi de doux et d’ardent coula à travers mon coeur et me fit crier à Dieu : Mon Père, mon Père.

Parole puissante qui fondit à l’instant tout ce que la tristesse avait amassé de froideurs et de défiances. Je pleurai longtemps, mais humblement, tendrement, comme on ferait dans les bras d’un père adoré contre lequel on aurait follement nourri bien des ressentiments, et qui loin de s’indigner des colères et des reproches les fondrait en regrets et en amour dans le plus étroit et le plus délicieux embrassement.

Puis, quand je fus dans ma chambre, ouvrant l’Évangile j’y lus : Parce que vous êtes enfants, Dieu a envoyé dans vos coeurs l’Esprit de son fils qui crie : Mon Père, mon Père.

Oh, que les troubles, que les défiances étaient loin ! Je restai plusieurs jours avec ce sentiment de soumission si profond et si tendre, et le souvenir m’en est resté – pour ma confusion peut-être – car je vais encore bien près du découragement et du murmure.


2 juillet. – Il me semble que ce qui perd la plupart de nous ce n’est pas le plaisir, mais le mauvais usage des peines. La nature répugne si invinciblement à la souffrance. C’est un feu que la passion du bonheur, un feu étrange qui s’attise surtout de toutes les souffrements, de toutes les douleurs.

5 juillet. – Quand je regarde dans mon coeur, j’y trouve bien des sentiments qui m’inquiètent et m’humilient. Rien d’étonnant. Un arbre creux n’est-il pas toujours habité par de vils insectes qui dévorent sa sève ?


7 juillet. – Comment se défendre de l’ennui ? Le coeur vide s’en remplit et rien n’est si difficile à porter. On ne s’habitue pas à se passer d’amour et ce qui m’en a été donné me rappelle l’eau qu’on distribue à ceux qui traversent le grand désert : eau si insipide et si rare et qui ne fait qu’irriter la terrible soif.


8 juillet. – Il me faudrait la piété, cette vie des femmes, comme disait une âme tendre. Quoiqu’ils aient à souffrir d’ailleurs, ceux-là sont les heureux dont un sentiment puissant remplit le coeur. Mais ce sentiment où le trouver, sur la terre ? Que de foyers d’où l’amour est absent ! Combien qui sont unis par le sang sans l’être par le coeur ? Parfois j’incline à croire qu’une grande affection est l’une des raretés de ce monde. Comment donc se flatter de l’avoir jamais ? Mais aussi comment se contenter d’un sentiment sans élévation, sans profondeur, sans charmes.

Il est clair que beaucoup s’en contentent. Serait-ce donc un tort d’avoir le coeur difficile ? On a l’air d’en juger ainsi, mais il me semble que c’est plutôt un malheur. Je sais que d’après quelques-uns, une disposition de ce genre annonce souvent de l’élévation. Est-ce vrai ? Ce qui est sûr, c’est que sur la terre, les grandes ailes sont parfois un empêchement, et l’oiseau le plus puissant au vol,[1] celui qui trouve le calme par-dessus la région des orages et des tempêtes, périt souvent misérablement parce que pour s’enlever, il lui faut beaucoup de vent ou un endroit élevé.


10 juillet. – Restée longtemps à regarder la mer. On dit que le coeur chrétien devrait être comme la mer, au fond toujours calme si troublée qu’elle soit à la surface. Pour moi le calme est à la surface et le trouble est au fond.


15 septembre. – Je n’ouvre pas souvent mon cahier. Qu’y mettrais-je ? Mes jours se ressemblent comme des grains de poussière, et je n’ose pas souvent regarder dans mon coeur. Plus la vie est triste et monotone, plus les troubles du coeur y sont dangereux : le vent brûlant, redoutable toujours, ne l’est jamais autant que lorsqu’il soulève les sables arides du désert.


27 septembre. – Il y a des excès de sensibilité que la raison réprouve sévèrement, mais la fâcheuse n’est pas toujours écoutée. La modération répugne tant – du moins à certains moments.

J’envie les gens fortement occupés, ceux que l’action arrache à eux-mêmes. De combien de tristesses ne sont-ils pas préservés ?

Lorsqu’on surabonde de force et de vie, il est dur de n’avoir rien à faire qui prenne l’esprit ni le coeur. Et quand on souffre autant de la réalité, comment ne pas se laisser entraîner souvent dans le beau pays des songes ? Je sais que ce n’est pas sage. On revient toujours plus faible et troublée de ces beaux voyages. Mais on échappe à l’ennui comme on peut. D’ailleurs, parce qu’on a toujours marché dans une route aride, s’en suit-il qu’il n’y a pas de doux sentiers... de doux sentiers verts et sombres où l’on a de la fraîcheur et du soleil ?

Faut-il nécessairement que l’avenir ressemble au passé ?


________


(Quatre ans d’intervalle.)


20 août. – Feuilleté par hasard mes cahiers de jeune fille.

Voilà longtemps que j’écrivais ces lignes. Depuis ma vie a bien changé et... je commence à croire que l’avenir pourrait bien ressembler au passé. Triste pensée ! mais à quoi servent les illusions ? Pourquoi toujours les garder ? toujours les nourrir ? Et combien les plus chères sont à jamais fanées, décolorées ! Je le sens encore plus ici qu’ailleurs, il semble. Tout m’y rappelle si vivement les pensées qui m’occupaient alors. Alors et maintenant. Deux mots bien différents parfois.

Mais que le souvenir est puissant ! et quelle tristesse m’a laissée la route de J... ! Belle route pourtant ! si sauvage et si charmante !

Quand j’y passai le jour de mon mariage, je me souviens que j’en fus ravie. Alors je croyais aller à la paix, à la vie, à l’amour.

Les illusions sont mortes, mais le charme de ce voyage peut-il s’oublier ? Oh, que tout me semblait beau ! que je lui étais reconnaissante de ses tendres paroles, de sa vive gaieté, de ses aimables soins ! Comme il me semblait que j’allais l’aimer ! Par moments, je ne sais quoi d’ardent éclatait dans mon coeur : Ô mer, ô soleil, ô rose, aurais-je volontiers chanté.

En repassant là hier, cachée dans le fond de ma voiture, j’ai pleuré. Mon Dieu, adoucissez mes regrets. Faites-moi comprendre que vous n’avez pas fait pour la terre, le ravissement d’admirer et d’aimer.


22 août. – Quoi ! ne saurait-on accepter la vie telle qu’elle est. Ne saurait-on s’aider de sa raison ni de sa foi. La foi. Mon Dieu ! elle est bien peu de chose, quand elle ne pénètre pas la vie même. Voilà la plus belle partie de ma jeunesse écoulée – oui, écoulée à jamais. – Qu’en ai-je fait ? Cette forte et généreuse sève du printemps, à quoi m’a-t-elle servi ? Sinon à nourrir ce qui est déjà mort ou ce qui devrait l’être.


25 août. – Je pense à cela souvent, sérieusement, et je voudrais un peu de courage ! On n’appauvrit pas un arbre en arrachant ses feuilles flétries, ni en retranchant ses branches inutiles. Au contraire, ceux qui cultivent les plantes savent comme on les affaiblit en laissant la sève se consumer inutilement. Et ceux qui cultivent les âmes, que ne savent-ils pas ? Qui peut dire jusqu’à quel point on se débilite dans les vains espoirs et dans les vains regrets ?


4 septembre. – Oh ! que de peines, que de fautes on s’épargnerait si l’on restait toujours dans le vrai, si l’on voulait comprendre qu’on n’est pas sur la terre pour être heureux.

Mais cette vérité est dure à entendre et la raison n’y sert pas à grand chose.

Non, ce n’est pas avec des raisonnements qu’on calmera jamais l’impétueuse, la brûlante passion du bonheur. Autant vaudrait essayer d’éteindre un volcan avec des morceaux de glace ou d’arrêter un torrent avec quelques branches.

Mais si la raison (la mienne du moins) est impuissante, la foi peut tout. C’est elle qui répétant sans cesse que la vie n’est pas la vie m’a sauvée de la tristesse désespérée.

Chose étrange peut-être, toutes mes peines ensemble ne m’ont pas dégoûtée de la vie comme ce que je pourrais appeler mes joies. Pauvres joies ! pauvres fleurs si attendues, si cultivées, mais restées si faibles, si chétives et qui n’ont déjà plus ni éclat, ni parfum. N’en est-il pas de certaines existences comme de ces sols stériles où rien ne croîtra jamais ?


5 septembre. – On peut toujours ce qu’on doit. Donc, je puis me résigner.

D’ailleurs, tout charme s’efface bientôt, paraît-il. Entre fleurs avortées et fleurs flétries, la différence est-elle si grande ?


6 septembre. – Il est des dégoûts salutaires – des dégoûts qui élèvent l’âme plus que tous les enchantements, que toutes les ivresses. Je le sais, mais je ne sais pas supporter cette misère qui s’engendre de l’absence de tout sentiment vif : misère très réelle et profonde, et qui va croissant. L’habitude qui peut tant de choses ne peut rien en cela.

Si désillusionnée que l’on soit, le besoin d’aimer reste le même au fond du coeur. L’amertume de la tristesse le prouve, comme l’âcreté de la fumée prouve la présence du feu.


15 septembre. – Grand vent depuis deux jours. Souvent, je vois de pauvres oiseaux saisis, emportés par la tempête.

Mon Dieu, que deviendrais-je sans la prière, la prière qui calme, qui fortifie.

Oui, mais il faut prier avec un coeur sincère, et ne pas entretenir ce qui en nous aime le trouble, l’agitation, l’écume.


17 septembre. – L’inexprimable tristesse de la vie ne vient-elle pas du terne qui en fait le fond. La douleur passe mais le terne demeure. Et le coeur a des exigences si impérieuses, un si terrible besoin de vie et de bonheur. Sans doute, on sait quelle effroyable disproportion il y aura toujours entre nos désirs et ce que la chétive réalité peut donner. Cependant la seule apparence d’une joie vive nous séduit, et l’on reste un peu comme les enfants qui s’imaginent qu’en montant sur une montagne, ils toucheraient le ciel avec la main.


18 septembre. – Souffrir patiemment dissipe bien des fantômes. Il faut donc tâcher de bien souffrir. Puisque le coeur est le grand coupable, n’est-il pas juste qu’il soit aussi le grand pénitent ?


20 octobre. – N’est-ce pas une chose singulière comme des paroles qu’on a entendues toute la vie, nous touchent à certains moments.

Ce matin j’assistais à la messe et hélas, j’étais bien loin, quand le sursum corda a frappé mon oreille distraite. J’en ai ressenti une émotion profonde, un ébranlement puissant et délicieux.

Mais la couleuvre voleuse, comme disent les Indoux, a bien fait son oeuvre et, à part ces moments où la grâce nous soulève, l’amour de Dieu nous répugne.

Ce n’est pas, dit l’Imitation, ce n’est pas sans beaucoup de peines et de combats qu’on parvient à mettre en Dieu seul ses affections.


31 octobre. – Un bon prêtre m’a dit : Vous n’avez plus d’illusions, cultivez l’espérance.

Parole que j’aime. Mais qui donc songe au ciel ? Il semble que ce qui n’est pas fugitif, périssable et borné, n’est pas digne de nos pensées.

Pourtant, ce soir, à genoux dans l’ombre de l’église, je pensais à la fête de demain, je pensais à cette tendre et puissante fidélité de Dieu qui nous a promis une part de son propre bonheur, et un sentiment d’inexprimable douceur me faisait pleurer.


« La clef du ciel, c’est la prière
Et Dieu l’a mise dans ma main. »


1er novembre. – L’espérance a des clartés magnifiques, elle a aussi des ombres bien profondes, mais ces ombres sont pleines de charmes. Cet invincible besoin de bonheur, Dieu ne l’a pas mis en nous pour notre tourment. Il entend le satisfaire. Beau rêve de l’amour immortel et sans bornes ! il n’y a pas de folie à vous nourrir dans mon coeur. Au contraire, c’est un devoir sacré.

Ah ! si l’espérance tenait sa place dans notre âme, est-ce que la vie, au lieu de s’assombrir, n’irait pas s’embellissant, s’illuminant, comme les chemins verdissants et réjouissants du printemps.

Qui ne sait ce que l’illusion fait de la vie à certains moments, et l’illusion qu’est-elle ? Sinon l’ombre, la seule ombre de l’espérance.


31 décembre, 11½ heures. – Je ne sais pourquoi je veille encore. J’ai cette fantaisie d’entendre sonner minuit, ou plutôt quelque chose de solennel m’obsède et ce bruit du vent qui fait tourbillonner la neige n’est pas distrayant.

Voilà l’année qui finit, qui s’en va disparaître comme les autres si loin, si à jamais hors d’atteinte.

Cette terrible rapidité avec laquelle on se sent emporter fait songer, car dans la voie où nous passons nul ne repassera jamais.

Grave pensée ! et qui n’est pas sans tristesse pour ceux mêmes qui ont toujours marché dans le sable et les ronces. La jeunesse a le pas si élastique, si léger. Malgré tout, on l’aime, on voudrait la retenir.

Hé mon Dieu ! que ne voudrait-on pas ? Comme volontiers souvent on se remettrait à la poursuite des chimères ! Et avec quelle étrange peine on commence à réaliser soi-même l’incroyable brièveté des années !

Mon Dieu ! délivrez-moi de la folie des regrets et des rêves. Faites-moi comprendre la gravité de la vie. Qu’importe qu’il me manque un peu plus qu’aux autres ; aux plus favorisés il manque encore bien des choses, et sur la terre chacun connaît la tristesse profonde de l’impuissante aspiration.

Jamais nous n’aimerons comme nous aurions besoin d’aimer ; jamais nous ne serons aimés comme nous aurions besoin de l’être. La réalité n’est pas le roman, et l’important dans la vie, c’est de se résigner à l’insuffisant, au vide, au froid, au terne.

Mais s’y résigner, est-ce s’en contenter ? Non, Dieu ne veut pas cela, et s’il a frappé de néant nos bonheurs et nos tendresses, c’est pour nous faire mériter l’amour jusqu’à l’adoration, la joie jusqu’à l’extase.

Oh, que nous devrions bénir nos intimes tristesses ! La souffrance, disait un saint, la souffrance est la fleur des biens que nous attendons.

Notes d'édition[modifier]

  1. La frégate.