Élisabeth Seton/II

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La Compagnie de Publication de la Revue Canadienne (p. 10-13).

II


Le docteur Bayley fit presque seul l’éducation de sa fille. Alors, aux États-Unis, les établissements d’éducation étaient loin d’offrir les mêmes avantages qu’aujourd’hui, et d’ailleurs, la guerre civile les avait presque tous fermés.

Cette glorieuse guerre de l’Indépendance dura sept ans ; et, pendant ces années d’alarmes et de périls, Richard Bayley, chirurgien de l’armée, trouva moyen de s’occuper assidûment de sa fille.

Élisabeth avait un esprit d’élite ; elle acquit vite une instruction remarquable. Son goût pour la lecture devint de bonne heure une passion. À quatorze ans, les beautés de la Bible et des grands poètes anglais la ravissaient. Mais le docteur Bayley savait que la supériorité d’une femme ne lui assure pas le bonheur. Au lieu d’exciter l’ardente intelligence de sa fille, il s’appliqua surtout à bien former son caractère, à fortifier sa volonté. Et si Élisabeth a été l’une des bienfaitrices de la grande et douloureuse famille humaine ; si elle a gravi d’un pas si ferme le sentier âpre, escarpé, le sentier des cimes, on peut affirmer que son éducation première y a beaucoup contribué.

L’église anglicane a plus gardé du catholicisme que toutes les autres sectes. Élisabeth en suivait les offices avec bonheur ; et ou l’eût bien étonnée en lui apprenant que ce qu’elle goûtait surtout dans son culte venait de l’Église catholique.

Fort attachée à ses croyances, elle aspirait à vivre comme il convient à une âme immortelle.

Le sentiment filial envers Dieu était singulièrement vif en son cœur ; et, à ce sentiment délicieux, tout servait d’aliment.

« Un jour de l’année 1789, écrivait-elle en 1803, dans son journal, pendant que mon père était en Angleterre, par une belle matinée de mai, le cœur léger et joyeux, je sautai dans un chariot qui allait au bois chercher des branchages. Joe, qui avait conduit, se mit à couper son bois ; et moi, je m’avançai sous les arbres. Je trouvai bientôt un sentier qui menait à une prairie. Là, il y avait un châtaignier entouré de jeunes plants sous lequel je pensai trouver une jolie place pour m’asseoir. C’était en effet un lit charmant : une mousse épaisse et verte, de l’ombre sous un arbre et un chaud soleil. Sur ma tête, la voûte du ciel d’un bleu d’azur ; autour de moi, toutes les rumeurs du printemps, tout allégresse et mélodie ; et ces douces fleurs, les clochettes des bois, et tous ces bouquets sauvages que j’avais cueillis en chemin. J’étais là, mon cœur d’enfant aussi innocent que jamais cœur d’enfant ait pu l’être, me remplissant d’amour pour Dieu et pour ses œuvres. Même à présent, je crois éprouver les impressions que mon âme d’enfant ressentit alors. Il me vint à la pensée que mon père, qui était si loin à ce moment, ne pouvait prendre soin de moi, mais que Dieu était mon Père, mon Tout. Je priai, je chantai des hymnes, je m’écriai à travers le bois ; je riais et me parlais à moi seule, admirant la bonté de Celui qui m’élevait ainsi au-dessus de moi-même et de tout chagrin. Puis je m’assis de nouveau pour goûter cette paix céleste. »

La piété de Mlle Bayley avait ce caractère tendre, joyeux, abandonné, mais la jeune fille n’y laissait rien au caprice. Elle avait compris que la « religion n’est rien si elle n’est pas tout, si elle n’inspire, ne dirige et ne soutient la vie entière »[1]. Tous les jours, elle consacrait un temps considérable à la lecture de l’Écriture sainte ; chaque soir, et d’ordinaire par écrit, elle faisait son examen de conscience. Mais son cœur passionnément tendre ne s’accommodait guère de la sécheresse protestante.

L’image de Notre-Seignnur lui inspirait une vénération inexprimable. Contrairement, aux usages de ses coreligionnaires, elle aimait à prier, chez elle, devant un crucifix et portait à son cou une petite croix qu’elle ne quittait jamais.

Ce qu’elle lisait dans l’histoire des anciens ordres religieux la ravissait et — preuve que l’imagination ne sert pas qu’au romanesque, comme on le croit trop généralement — elle se plaisait aux descriptions des vieux cloîtres.

L’effervescence de la jeunesse et les premiers rapports avec le monde refroidirent-ils cette ferveur religieuse ? On en jugera par ce qu’Élisabeth a écrit sur cette partie de sa vie ; et, dans les chimères de la dix-huitième année, on trouvera peut-être comme un pressentiment de sa mission.

« Seize ans. — Contrariétés dans la famille — Folie, chagrin, roman, misérables amitiés. Mais tout devait tourner à bien, et à me faire comprendre, en y réfléchissant, combien il est absurde d’aimer ainsi quelque chose en ce monde. »

« Dix-huit ans. — Beaux rêves d’une maison à la campagne, pour y réunir tous les enfants d’alentour et leur enseigner leurs prières et les tenir bien propres et leur apprendre à être bons. Désirs passionnés qu’il pût y avoir en Amérique des endroits comme dans les romans que je lisais, où l’on pourrait vivre retiré du monde, et prier, et être toujours bon. Pensé très souvent à courir au loin, même au delà des mers, sous un déguisement, travaillant pour vivre, afin de découvrir de tels endroits, s’il en existait. Mes étonnements de voir les gens attacher tant d’importance à la toilette, au monde. Mille réflexions après m’être trouvée dehors, à la promenade, ou ailleurs, me demandant pourquoi je ne pouvais y dire mes prières, et y avoir d’aussi bonnes pensées que si j’avais été à la maison. Désir de raisonner philosophie et de donner sa place à chaque chose ; incapable cependant de faire ni l’un ni l’autre. Préféré rester dans ma chambre à tous les amusements du dehors. Hélas ! hélas ! hélas ! des larmes de sang ! Mon Dieu ! horrible démenti à toutes ces bonnes promesses faites avec la plus téméraire présomption. « Dieu m’avait créée. Je me trouvais très malheureuse. Dieu était trop bon pour condamner une si pauvre créature faite de poussière et poussée par le chagrin ». Tel était mon misérable raisonnement. Laudanum. Actions de grâces, louanges à Dieu, inexprimable joie pour n’avoir pas commis cet acte horrible. Mille promesses d’une éternelle gratitude. »

Élisabeth n’a jamais fait d’autre allusion à cette lutte contre le désespoir ; et la cause de ses souffrances, à cet âge de la sensibilité extrême, est restée inconnue.

  1. Mme de Staël.