Élisabeth Seton/XXI

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La Compagnie de Publication de la Revue Canadienne (p. 96-99).

XXI


Cette mort si inattendue porta un terrible coup à Élisabeth. Ses larmes ne tarissaient point. Pour comble de douleur, Cécilia ne pouvait tarder à suivre sa sœur.

« Elles m’étaient toutes deux beaucoup plus chères que moi-même, écrivait Élisabeth, et nous nous séparons. Cécilia va suivre Harriet très prochainement. Pour moi, c’est une angoisse qui menace d’amener la complète dissolution. »

C’est, pendant ces jours si douloureux pour elle que les Sœurs prirent, possession de leur maison. Elle était vaste, agréablement située, mais tout — même la chapelle — y était d’une primitive simplicité. « L’autel était bien pauvre, dit un témoin de la consécration. Il n’avait d’autre ornement qu’un tableau représentant Notre-Seigneur que Mme Seton avait apporté de New-York et avec cela deux petits chandeliers d’argent. On avait mis alentour quelques lauriers sauvages ; et dans des vases tout unis, les plus simples du monde, des touffes de fleurs et d’herbe des bois. » Dès le lendemain, 22 février, les Sœurs ouvrirent leur école, qui fut tout de suite très fréquentée. Cécilia ne quittait plus son lit. Elle n’avait point d’illusion, et rendant compte de l’état de son âme, elle écrivait :


« On me dit que je vais me rétablir ; mais moi je pense que le reste de mon exil sera très court. Dieu soit béni ! Et ; cependant, quelle chose étrange ! je suis triste et abattue, je soupire après le moment où cette enveloppe mortelle, étant brisée, mon âme ira reposer dans le sein de son Dieu ; en même temps, je redoute le moment qui s’approche… Comment en est-il ainsi ? C’est que je pense au jugement qui suivra la mort. Les saints eux-mêmes y pensaient en tremblant : moi donc, que ferai-je ? Ils se confiaient en la miséricorde de Dieu. Ah ! si je n’avais cette confiance que m’inspire mon Jésus, que deviendrais-je ? Je ne vois souvent devant moi que ténèbres et tristesse ; mais c’est alors que l’âme s’attache étroitement à son adoré Seigneur, étroitement, plus que jamais ! »


1er mars.

« Le mois de février est passé, et ma pauvre machine ébranlée est encore debout ; mais je sens d’un cœur joyeux, — d’où ce changement peut-il venir ? — je sens que je m’affaiblis tous les jours, et je suis heureuse en pensant que quelques semaines mettront fin à tout. Que m’est le monde entier aujourd’hui ?… Le voilà qui s’évanouit comme une fumée… jour, nuit, soleil, pluie, ce m’est tout un ; mes regards sont fixés sur le jour éternel. La souffrance est devenue mon repos. Jamais mes nuits ne s’écoulent plus doucement que lorsque je les passe dans la veille et le malaise. Mon très cher Seigneur, que vous êtes bon pour moi ! Vous avez véritablement exaucé ma prière en me donnant de souffrir pour vous, afin d’expier mes offenses ; et de pouvoir espérer que l’heure de la mort étant venue, je passerai de ce monde entre les bras de votre miséricorde. Oh ! combien est précieuse maintenant chaque heure du temps qui me reste. Pas un instant n’en doit être perdu ! Chaque pensée, parole, action, ne doit plus tendre qu’à un seul objet.

« La dernière confession que j’ai faite m’a laissée sous une impression de paix que mon âme n’avait plus connue depuis le départ de notre chère, douce Harriet. La mort ne m’apparaît plus sous cet aspect effrayant. Je puis maintenant y penser avec un grand calme. Mes souffrances de chaque jour me deviennent, je le vois, d’heure en heure, plus précieuses, bien qu’il m’arrive quelquefois de me sentir comme épuisée, et même de souhaiter d’être délivrée. Mais je vois plus souvent encore, qu’au milieu de mes souffrances les plus douloureuses, je prie Notre Seigneur qu’il ajoute encore à la part qu’il m’a faite, afin qu’il me purifie et me forme pour lui-même. Je ne saurais m’empêcher de croire que j’approche rapidement du terme de mon exil. Le pèlerinage a été pénible. La montagne a été bien rude à gravir ces derniers mois… »


5 mars.

« Les jours où je suis privée de la sainte communion, je ne me sens plus la même créature. Je sens tellement plus de consolation maintenant qu’autrefois, dans mes communions ! Selon nos besoins, Il nous donne. La mort et l’éternité sont constamment devant mes yeux. D’où vient cela ? C’est que vous m’avez donné quelques souffrances, très cher Seigneur, quelques souffrances avec quelques malaises… Vous m’avez fait sentir, ô mon cher maître, la vanité des choses terrestres, et maintenant je soupire après le moment qui brisera mes liens et qui me verra entrer dans mon repos. Taillez, crucifiez ce corps de péché, qu’il subisse en ce monde la peine qui lui est due, mais après, épargnez-moi, ô mon Jésus. À l’heure de la mort, assistez-moi, recevez-moi. »

Cécilia languit jusqu’au mois d’avril. Elle s’éteignit sans lutte, sans souffrances, en serrant son crucifix et en souriant, à Élisabeth.