Élisabeth Seton/XXIV

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La Compagnie de Publication de la Revue Canadienne (p. 106-111).

XXIV


L’éternité ! c’était aussi le mot d’Élisabeth ; mais elle n’avait, plus le ressort de ses jeunes années. Puis, quand tout souffre en nous, le besoin d’isolement, d’immobilité se fait fortement sentir, et inexprimablement soumise à la volonté divine, la pauvre mère aurait pourtant voulu s’arrêter à la résignation passive.

Elle éprouvait un besoin morbide de se plonger dans sa douleur.

Les relations ordinaires lui étaient devenues un supplice. Et comme son devoir de supérieure l’obligeait à l’action continuelle, ce fut l’occasion d’une lutte incessante, héroïque.

« Je préférerais cent fois prendre le breuvage le plus amer, la médecine la plus rebutante, et, en somme, me soumettre à toute espèce de peines corporelles, plutôt que de dire seulement une parole à une créature vivante,  » écrivait-elle à son directeur, M. Bruté de Rémur.

Elle se reprochait ce qu’elle appelait : son indigne abattement[1].

Dans le cœur profondément aimant d’Élisabeth la douleur de la séparation resta horrible, toute vive. « Ce qui ne se comprend pas, écrivait-elle à une amie, c’est que l’amour d’une mère puisse aller croissant comme fait le mien depuis qu’elle n’est plus. »

Mais, se rappelant qu’elle avait tout offert à Jésus-Christ pour obtenir le don de son amour, elle renouvelait sa généreuse offrande et le conjurait de couper, tailler, retrancher, quelque angoisse qu’elle dût souffrir.

« Laissez saigner ce cœur, disait-elle, laissez-le souffrir, tout souffrir, pourvu seulement, ô mon Seigneur bien-aimé, que vous le formiez pour vous. »

Ô nobles ! ô courageuses prières des saints ! et que l’héroïque femme devait encore souffrir pour mériter ce bonheur divin que l’amour fit vraiment son œuvre dans son cœur !

À la tristesse du cœur, pareille, dit l’Écriture, à une plaie universelle, vinrent s’ajouter de rudes tentations, et toute l’amertume des peines intérieures. Elle écrivait à son directeur, M. Bruté de Rémur :


« Oh ! si vous saviez seulement la moitié de mes répugnances à faire une instruction ou un catéchisme, — les délices de mon cœur autrefois, — il me semble que vous prendriez en mépris cette lâche et ingrate pécheresse. Le cher Maître cependant me dit : « Tu doit faire ceci, et tu le feras, uniquement à cause que tu sais que je le veux. Confie-moi ton faible cœur, et ta pauvre tête toute malade, c’est moi qui agirai pour toi. »

« Quelquefois, — le démon a des contrariétés si cruelles ! — là où l’on s’imagine avoir quelque succès bien évident, il se montre tout à coup et il dit : « Regarde comme les voilà touchées, comme elles t’écoutent toutes silencieuses et attentives : quel respect, quel regard d’amour ! » Et il s’efforce de me distraire de toutes les manières. La pauvre, pauvre âme ne lui accorde pas même un coup d’œil ; elle va droit dans le chemin qui conduit à son cher Seigneur ; mais le cœur est si accablé, si appesanti par ce vil mélange !

« Ou bien, c’est au réfectoire ; mes larmes m’échappent, malgré moi ; la faiblesse, celle d’un enfant qui viendrait de naître, s’empare de toute ma personne. Mais le cher Maître est là qui me dit encore : « Penses-y donc, si tu étais là bien tranquille, pouvant manger toute seule ton petit morceau, et de la qualité que tu le voudrais, n’éprouvant d’ailleurs ni peine ni répugnance à te nourrir, où serait la part que j’aurais, moi, à un pareil repas ? C’est ici qu’est ta place, pour maintenir le bon ordre ; pour diriger celle qui fait la lecture ; pour donner l’exemple ; et pour manger joyeusement le peu que tu prends, en esprit d’amour, et comme si tu étais devant mon propre tabernacle. Je ferais le reste ; toi, fais-moi l’abandon de tout, l’abandon de tout. » Oui, cher Seigneur, tout est abandonné ! Mais vous, mon père, priez, priez continuellement pour la pauvre misérable.


« Il est vrai, mon être, mon existence sont une réalité, puisque je médite et que je parle, et que je conduis la communauté ; et tout cela avec régularité, résignation, simplicité de cœur. Cependant ce n’est pas moi, c’est, une espèce de machine… Hier, cependant, j’avais retrouvé le sentiment. Ce ne fut que pour voir l’enfer entr’ouvert sous mes pas, et pour comprendre combien les jugements éternels sont terribles… Je ne suis qu’un atôme, et vous êtes mon Dieu ! ma misère est mon seul titre à votre miséricorde. Si nous nous perdons, la patience qui nous avait attendus en sera-t-elle moins adorable ? Mon âme se plonge dans l’abîme de ce mystère ; et demeure, en ces profondeurs, tout obscurité. Mais, au dehors, elle joue avec les enfants, elle se récrée avec les Sœurs, condescend à toutes les minuties, se montre attentive à tous les besoins, et agit, avec la liberté de ce philosophe qui souffrait en silence, laissant torturer la machine, pour que rien ne fût dérangé, disait-il, dans la beauté de l’ordre général. Hélas ! hélas ! et en tout ceci pas une seule étincelle de l’action surnaturelle…


« Elles sont toutes là autour de moi, si aimantes, si attentives au moindre regard de la mère, si vivement impressionnées par son sourire ou par l’ombre qui passe sur son front. Je frissonnerais du danger que ma situation intérieure pourrait avoir pour elles, s’il n’était pas aussi clair que le jour que c’est là un des moyens que Dieu prend pour faire avancer son œuvre. Ah ! cette œuvre, elle est bien la sienne ! j’étais tellement peu faite pour y contribuer… Triste et indolente nature, ennemie de tout effort, qui voudrait n’être qu’un animal, et mourir comme lui, sans penser à rien ! Ô mon Dieu, tout ce que je puis faire, c’est de me prosterner, et de m’abandonner à vous. Que c’est bon à vous de permettre que je puisse le faire.

« Ce n’est pas l’âme qui est coupable en tout ceci : l’esprit, du mal, il est vrai, est très actif ; mais le bon esprit se tient dans l’angoisse au pied de la croix, élevant ses regards par delà toute cette désolation, adorant, se soumettant, abandonnant tout à Dieu, ne voyant que lui, s’anéantissant devant lui, oubliant toutes les créatures, disant Amen aux Alleluias qui retentissent au ciel ; se sentant prêt à tout moment à se précipiter jusque dans les enfers plutôt que d’ajouter une seule offense à cette montagne de péchés que l’âme coupable a déjà entassée sur les épaules du Sauveur. »


À la désolation intérieure s’ajoutèrent des tentations violentes. L’obéissance qu’elle avait vouée avec tant de consolation lui devient odieuse, insupportable ; et un amer sentiment de révolte contre la Providence remplit malgré elle son cœur.

La mère Seton a raconté que n’en pouvant plus de cette lutte contre elle-même, elle sortit, un jour, de grand matin. Un petit chien qui l’accompagnait souvent, mais qu’elle ne voulait point cette fois, s’étant obstiné à la suivre, Élisabeth prit un bâton et l’en menaça. Mais le chien se coucha sous le bâton et en lécha le bout. Le bâton ne remuant plus, écrit Élisabeth, il s’approcha en rampant jusqu’à ce qu’il eût atteint les pieds de sa maîtresse, et se mit à les lécher avec des transports de joie et de tendresse. Je fus si touchée que je jetai le bâton, et pris dans mes bras la fidèle petite créature que je couvris de larmes les plus douces que j’eusse répandues depuis longtemps : « Oui, mon Seigneur bien-aimé, oui, mon maître adoré, disais-je, moi aussi je baiserai le bâton levé pour me frapper ; moi aussi je m’enlacerai autour des pieds qui sont prêts à me fouler. » Puis, ouvrant mon livre de prières, les premières lignes qui tombèrent sous mes yeux furent les résolutions d’une âme déterminée à un total abandon : « J’obéirai à la volonté de ceux pour qui je me sens le plus d’éloignement ; et, pour l’amour de Dieu, je me mettrai sous les pieds de tout le monde. »


La mère Seton avait sur elle-même un tel empire, qu’à l’extérieur rien ne trahissait les souffrances de son âme. Pour tous ceux qui l’approchaient, elle fut toujours un modèle d’amabilité et de douceur.

  1. M. de Rémur en jugeait autrement : « Il me semble, disait-il, que, dans aucune âme humaine, on n’a jamais trouvé plus d’élévation, de pureté, d’amour pour Dieu, pour le ciel et pour les choses surnaturelles. » Mgr Carroll, qui visita en ce temps-là la communauté de la mère Seton, admira les visibles effets de la direction qu’elle donnait à ses religieuses. L’œuvre ne grandit pas sans rencontrer de redoutables épreuves, mais aucune ne lui vint de l’intérieur.