Éloge de la folie (Nolhac)/XXVII

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Traduction par Pierre de Nolhac.
Garnier-Flammarion (p. 35).

XXVII. — Connaît-on une seule république qui se soit gouvernée par les lois de Platon ou d’Aristote, ou les enseignements de Socrate ? Qui a décidé Décius à se dévouer librement aux dieux Mânes ? Qui a entraîné Curtius vers le gouffre ? Rien autre que la vaine gloire, une sirène fort persuasive que les sages accablent de leur anathème : « Quoi de plus insensé, disent-ils, que de flatter le peuple pour une candidature, d’acheter ses suffrages, de pourchasser l’applaudissement de tant de fous, de se complaire à être acclamé, de se faire porter en triomphe comme une idole ou de se voir en statue d’airain sur le forum ? Ajoutez-y l’ostentation des noms et prénoms, les honneurs divins rendus à un pauvre être humain, les cérémonies publiques où sont mis au rang des Dieux les tyrans les plus exécrables. Ce sont là de telles folies qu’un seul Démocrite ne suffirait pas à s’en moquer. » C’est entendu ; mais de ces folies sont nés les hauts faits des héros que tant de pages brillantes portent aux nues ; elles engendrent les cités, maintiennent les empires, les magistratures, la religion, les desseins et les jugements des hommes. La vie entière du héros n’est qu’un jeu de la Folie.