Éloge de la folie (Nolhac)/XLI

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Traduction par Pierre de Nolhac.
Garnier-Flammarion (p. 50-51).

XLI. — Mais que sollicite-t-on de ces saints, sinon ce qui concerne la Folie ? Lisez tous les ex-voto qui, dans certains temples, couvrent les murs jusqu’à la voûte ; personne n’a jamais demandé la guérison de la folie ou d’acquérir un poil de sagesse. Celui-ci s’est sauvé à la nage, celui-là a survécu aux blessures du combat ; celui qui a fui pendant la bataille, laissant les autres l’achever, dit sa chance et son courage ; celui qui a tâté de la potence, fait honneur de sa délivrance à quelque saint propice aux voleurs, et pourra recommencer à soulager le prochain encombré de sa richesse. Il y a l’homme qui a brisé les portes de sa prison, celui qui a guéri de sa fièvre, à la grande irritation du médecin, celui qui, ayant avalé le poison, l’a rendu par le bas et s’en est purgé sans en mourir, ce qui fait que sa femme a perdu sa peine et son argent. Il y a celui dont la voiture a versé et qui a ramené chez lui ses chevaux sains et saufs, celui qui a été retiré vivant des décombres, celui qui, pincé par le mari, s’est échappé. Pas un ne rend grâces d’être délivré d’une folie. Il est donc bien doux d’être sans raison, puisque les mortels prient pour être sauvés de tout, excepté de moi.

Mais pourquoi m’embarquer sur cette mer de superstitions ? « Eussé-je cent langues, cent bouches et une voix d’airain, je ne pourrais dénombrer toutes les sortes de fous, ni tous les noms de la Folie. » C’est que la vie ordinaire des chrétiens regorge de ces extravagances, que les prêtres volontiers admettent et entretiennent, sans ignorer quel profit leur en revient. Dans ces milieux, un sage importun peut se lever et dire les choses telles qu’elles sont : « Tu ne feras pas mauvaise fin, si tu as bien vécu. Pour racheter tes péchés, joins à ta pièce de monnaie la haine de tes fautes, avec larmes, veilles, prières et jeûnes, et change complètement de conduite. Le saint que tu pries te protégera, si ta vie ressemble à la sienne. » Si le sage répète ces vérités et d’autres semblables, voyez comme il arrache les âmes à leur bonheur et dans quel trouble il les jette !

Comptons dans la confrérie ceux qui, de leur vivant, prévoient si minutieusement leurs obsèques, qu’ils en viennent à régler le nombre des cierges, des manteaux noirs, des chanteurs et des figurants du deuil, comme s’il devait venir jusqu’à eux quelque chose de ce spectacle, comme si moins de magnificence dans un enterrement pouvait humilier les morts. C’est l’état d’esprit des édiles qu’on vient d’élire et qui se préoccupent de donner des jeux et des festins.