Épîtres (Voltaire)/Épître 108

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Œuvres complètes de VoltaireGarniertome 10 (p. 412-421).


ÉPÎTRE CVIII.


AU ROI DE LA CHINE[1],
SUR SON RECUEIL DE VERS QU’IL A FAIT IMPRIMER.


(1771)


Reçois mes compliments, charmant roi de la Chine[2]
Ton trône est donc placé sur la double colline !

On sait dans l’Occident que, malgré mes travers,
J’ai toujours fort aimé les rois qui font des vers.
David même me plut, quoique, à parler sans feinte,
Il prône trop souvent sa triste cité sainte.

Et que d’un même ton sa muse à tout propos
Fasse danser les monts et reculer les flots.
Frédéric a plus d’art, et connaît mieux son monde ;
Il est plus varié, sa veine est plus féconde ;
Il a lu son Horace, il l’imite ; et vraiment
Ta majesté chinoise en devrait faire autant.
Je vois avec plaisir que sur notre hémisphère[3]
L’art de la poésie à l’homme est nécessaire.
Qui n’aime point les vers a l’esprit sec et lourd ;
Je ne veux point chanter aux oreilles d’un sourd :
Les vers sont en effet la musique de l’âme.
Ô toi que sur le trône un feu céleste enflamme,
Dis-moi si ce grand art dont nous sommes épris
Est aussi difficile à Pékin qu’à Paris.
Ton peuple est-il soumis à cette loi si dure
Qui veut qu’avec six pieds d’une égale mesure,
De deux alexandrins côte à côte marchants,
L’un serve pour la rime et l’autre pour le sens ?
Si bien que sans rien perdre, en bravant cet usage,
On pourrait retrancher la moitié d’un ouvrage.
Je me flatte, grand roi, que tes sujets heureux
Ne sont point opprimés sous ce joug onéreux,
Plus importun cent fois que les aides, gabelles,
Contrôle, édits nouveaux, remontrances nouvelles,
Bulle Unigenitus, billets aux confessés[4],
Et le refus d’un gîte aux chrétiens trépassés.
Parmi nous le sentier qui mène aux deux collines
Ainsi que tout le reste est parsemé d’épines.
À la Chine sans doute il n’en est pas ainsi.

Les biens sont loin de nous, et les maux sont ici :
C’est de l’esprit français la devise éternelle.
Je veux m’y conformer, et, d’un crayon fidèle,
Peindre notre Parnasse à tes regards chinois.
Écoute : mon partage est d’ennuyer les rois.
Tu sais (car l’univers est plein de nos querelles)
Quels débats inhumains, quelles guerres cruelles,
Occupent tous les mois l’infatigable main
Des sales héritiers d’Estienne et de Plantin[5].
Cent rames de journaux, des rats fatale proie,
Sont le champ de bataille où le sort se déploie.
C’est là qu’on vit briller ce grave magistrat[6]
Qui vint de Montauban pour gouverner l’État ;
Il donna des leçons à notre Académie,
Et fut très-mal payé de tant de prud’homie.
Du jansénisme obscur le fougueux gazetier[7]
Aux beaux esprits du temps ne fait aucun quartier ;
Hayer[8] poursuit de loin les encyclopédistes ;

Linguet fond en courroux sur les économistes[9] ;
À brûler les païens Ribalier se morfond[10] ;
Beaumont pousse à Jean-Jacque, et Jean-Jacque à Beaumont[11] :

Palissot contre eux tous puissamment s’évertue[12] :
Que de fiel s’évapore, et que d’encre est perdue !

Parmi les combattants vient un rimeur gascon[13],
Prédicant petit-maître, ami d’Aliboron[14],
Qui, pour se signaler, refait la Henriade ;
Et tandis qu’en secret chacun se persuade
De voler en vainqueur au haut du mont sacré,
On vit dans l’amertume, et l’on meurt ignoré.
La Discorde est partout, et le public s’en raille.
On se hait au Parnasse encor plus qu’à Versaille.
Grand roi, de qui les vers et l’esprit sont si doux,
Crois-moi, reste à Pékin, ne viens jamais chez nous.
Aux bords du fleuve Jaune un peuple entier t’admire ;
Tes vers seront toujours très-bons dans ton empire :
Mais gare que Paris ne flétrît tes lauriers !
Les Français sont malins et sont grands chansonniers.
Les trois rois d’Orient, que l’on voit chaque année[15],
Sur les pas d’une étoile à marcher obstinée,
Combler l’enfant Jésus des plus rares présents,
N’emportent de Paris, pour tous remercîments,
Que des couplets fort gais qu’on chante sans scrupule.
Collé dans ses refrains les tourne en ridicule.
Les voilà bien payés d’apporter un trésor !
Tout mon étonnement est de les voir encor.
Le roi, me diras-tu, de la zone cimbrique[16],
Accompagné partout de l’estime publique,
Vit Paris sans rien craindre, et régna sur les cœurs ;
On respecta son nom comme on chérit ses mœurs.
Oui ; mais cet heureux roi, qu’on aime et qu’on révère,
Se connaît en bons vers, et se garde d’en faire.

Nous ne les aimons plus ; notre goût s’est usé :
Boileau, craint de son siècle, au nôtre est méprisé.
Le tragique étonné de sa métamorphose,
Fatigué de rimer, va ne pleurer qu’en prose.
De Molière oublié le sel s’est affadi.
En vain, pour ranimer le Parnasse engourdi,
Du peintre des Saisons[17] la main féconde et pure
Des plus brillantes fleurs a paré la nature ;
Vainement, de Virgile élégant traducteur,
Delille a quelquefois égalé son auteur[18] :
D’un siècle dégoûté la démence imbécile
Préfère les remparts et Waux-hall à Virgile.
On verrait Cicéron sifflé dans le Palais.
Le léger vaudeville et les petits couplets
Maintiennent notre gloire à l’Opéra-Comique ;
Tout le reste est passé, le sublime est gothique.
N’expose point ta muse à ce peuple inconstant,
Les Frérons te loueraient pour quelque argent comptant ;
Mais tu serais peu lu, malgré tout ton génie,
Des gens qu’on nomme ici la bonne compagnie.
Pour réussir en France il faut prendre son temps.
Tu seras bien reçu de quelques grands savants,
Qui pensent qu’à Pékin tout monarque est athée[19],
Et que la compagnie autrefois tant vantée,
En disant à la Chine un éternel adieu,
Vous a permis à tous de renoncer à Dieu.
Mais, sans approfondir ce qu’un Chinois doit croire,
Séguier[20] t’affublerait d’un beau réquisitoire ;
La cour pourrait te faire un fort mauvais parti,
Et blâmer, par arrêt, tes vers et ton Changti.

La Sorbonne, en latin, mais non sans solécismes,
Soutiendra que ta muse a besoin d’exorcismes ;
Qu’il n’est de gens de bien que nous et nos amis ;
Que l’enfer, grâce à Dieu, t’est pour jamais promis.
Dispensateurs fourrés de la vie éternelle,
lis ont rôti Trajan et bouilli Marc-Aurèle.
Ils t’en feront autant, et, partout condamné,
Tu ne seras venu que pour être damné.
Le monde en factions dès longtemps se partage ;
Tout peuple a sa folie ainsi que son usage :
Ici les Ottomans, bien sûrs que l’Éternel
Jadis à Mahomet députa Gabriel,
Vont se laver le coude aux bassins des mosquées[21] ;
Plus loin du grand lama les reliques musquées[22]
Passent de son derrière au cou des plus grands rois.
Quand la troupe écarlate à Rome a fait un choix,
L’élu, fût-il un sot, est dès lors infaillible.
Dans l’Inde le Veidam, et dans Londres la Bible [23]
À l’hôpital des fous ont logé plus d’esprits
Que Grisel[24] n’a trouvé de dupes à Paris.
Monarque, au nez camus, des fertiles rivages
Peuplés, à ce qu’on dit, de fripons et de sages,
Règne en paix, fais des vers, et goûte de beaux jours ;
Tandis que, sans argent, sans amis, sans secours.
Le Mogol est errant dans l’Inde ensanglantée,
Que d’orages nouveaux la Perse est agitée,
Qu’une pipe à la main, sur un large sofa
Mollement étendu, le pesant Moustapha
Voit le Russe entasser des victoires nouvelles
Des rives de l’Araxe au bord des Dardanelles,
Et qu’un bacha du Caire à sa place est assis
Sur le trône où les chats régnaient avec Isis[25].

Nous autres cependant, au bout de l’hémisphère,
Nous, des Welches grossiers postérité légère,
Livrons-nous en riant, dans le sein des loisirs,
À nos frivolités que nous nommons plaisirs ;
Et puisse, en corrigeant trente ans d’extravagances[26],
Monsieur l’abbé Terray rajuster nos finances[27] !



  1. J’ai laissé à cette épître la date de 1771, mais elle est de la fin de 1770. Voltaire l’envoya à Mme de Choiseul le 13 novembre 1770 ; il en parle dans plusieurs des lettres qui suivent celle à Mme de Choiseul.

    La Correspondance de Grimm, t. VII, p. 346, contient une réponse à l’épître de Voltaire. Le titre de la pièce en est le premier vers :

    Le grand roi de la Chine au grand Sien du Parnasse.

    Cette réponse est attribuée à Laharpe ; dans sa lettre à d’Alembert, du 21 décembre 1770, Voltaire dit : « Le roi de Prusse m’a écrit des vers à faire mourir de rire, de la part du roi de la Chine. » Je n’ai pas trouvé dans les Œuvres de Frédéric ces vers, qui m’ont tout l’air d’être une réponse à l’Épître au roi de la Chine. Une brochure intitulée les Quatre Dernières Épîtres du poëte-philosophe, 1771, in-8°, contient dans l’ordre suivant les épîtres cxi, cxii, cix, cx. On les mettait avant, mais je les ai mises après l’Épître au roi de la Chine, qui leur est antérieure. (B.)

  2. Kien-Long, roi ou empereur de la Chine, actuellement régnant, a composé, vers l’an 1743 de notre ère vulgaire, un poëme en vers chinois et en vers tartares. Ce n’est pas à beaucoup près son seul ouvrage. On vient de publier la traduction française de son poëme.

    Les Chinois et les Tartares ont le malheur de n’avoir pas, comme presque tous les autres peuples, un alphabet qui, à l’aide d’environ vingt-quatre caractères, puisse suffire à tout exprimer. Au lieu de lettres, les Chinois ont trois mille trois cent quatre-vingt-dix caractères primitifs, dont chacun exprime une idée. Ce caractère forme un mot ; et ce mot, avec une petite marque additionnelle, en forme un autre. J’aime, guao, se peint par une figure. J’ai aimé, j’aurais aimé, j’aimerai, demandent des figures un peu différentes, dont le caractère qui peint guao est la racine.


    Cette méthode a produit plus de quatre-vingt mille figures qui composent la langue ; et à mesure qu’on fait de nouvelles découvertes dans la nature et dans les arts, elles exigent de nouveaux caractères pour les exprimer. Toute la vie d’un Chinois lettré se consume donc dans le soin pénible d’apprendre à lire et à écrire.

    Rien ne marque mieux la prodigieuse antiquité de cette nation, qui, ayant d’abord exprimé, comme toutes les autres, le petit nombre d’idées absolument nécessaire par des lignes et par des figures symboliques pour chaque mot, a persévéré dans cette méthode antique, lors même qu’elle est devenue insupportable.

    Ce n’est pas tout : les caractères ont un peu changé avec le temps, et il y en a trente-deux espèces différentes. Les Tartares Mantchoux se sont trouvés accablés du même embarras ; mais ils n’étaient point encore parvenus à la gloire d’être surchargés de trente-deux façons d’écrire. L’empereur Kien-Long, qui est, comme on sait, de race tartare, a voulu que ses compatriotes jouissent du même honneur que les Chinois. Il a inventé lui-même des caractères nouveaux, aidé dans l’art de multiplier les difficultés par les princes de son sang, par un de ses frères, un de ses oncles, et les principaux colao de l’empire.

    On s’est donné une peine incroyable, et il a fallu des années pour faire imprimer de soixante-quatre manières différentes son poëme de Moukden, qui aurait été facilement imprimé en deux jours si les Chinois avaient voulu se réduire à l’alphabet des autres nations.

    Le respect pour l’antique et pour le difficile se montre ici dans tout son faste et dans toute sa misère. On voit pourquoi les Chinois, qui sont peut-être le premier des peuples policés pour la morale, sont le dernier dans les sciences, et que leur ignorance est égale à leur fierté.

    Le poëme de l’empereur Kien-Long a plus d’un mérite, soit dans le sujet, qui est l’éloge de ses ancêtres, et où la piété filiale semble naturelle ; soit dans les descriptions, instructives pour nous, de la ville de Moukden, et des animaux, des plantes de cette vaste province ; soit dans la clarté du style, perfection si rare parmi nous. Il est encore à croire que l’auteur parle purement : c’est un avantage qui manque à plus d’un de nos poëtes.

    Ce qui est surtout très-remarquable, c’est le respect dont cet empereur paraît être pénétré pour l’Être suprême. On doit peser ces paroles à la page 103 de la traduction : « Un tel pays, de tels hommes, ne pouvaient manquer d’attirer sur eux des regards de prédilection de la part du souverain maître qui règne dans le plus haut des cieux. » Voilà bien de quoi confondre à jamais tous ceux qui ont imprimé dans tant de livres que le gouvernement chinois est athée. Comment nos théologiens détracteurs ont-ils pu accorder les sacrifices solennels avec l’athéisme ? N’était-ce pas assez de se contredire continuellement dans leurs opinions ? fallait-il se contredire encore pour calomnier d’autres hommes au bout de l’hémisphère ?

    Il est triste que l’empereur Kien-Long, auteur d’ailleurs fort modeste, dise qu’il descend d’une vierge qui devint grosse par la faveur du ciel, après avoir mangé d’un fruit rouge. Cela fait un peu de tort à la sagesse de l’empereur et à celle de son ouvrage. Il est vrai que c’est une ancienne tradition de sa famille ; il est encore vrai qu’on en avait dit autant de la mère de Gengis.

    Une chose qui fait plus d’honneur à Kien-Long, c’est l’extrême considération qu’il montre pour l’agriculture, et son amour pour la frugalité.

    N’oublions pas que, tout originaire qu’il est de la Tartarie, il rend hommage à l’antiquité incontestable de la nation chinoise. Il est bien loin de rêver que les Chinois sont une colonie d’Égypte : les Égyptiens, dans le temps même de leurs hiéroglyphes, eurent un alphabet, et les Chinois n’en ont jamais eu ; les Égyptiens eurent douze signes du zodiaque empruntés mal à propos des Chaldéens, et les Chinois en eurent toujours vingt-huit : tout est différent entre ces deux peuples. Le P. Parennin réfuta pleinement cette imagination, il y a quelques années, dans ses Lettres à M. de Mairan. (Note de Voltaire, 1771.)

  3. Variante :
    Je vois avec plaisir que, de Pékin à Rome,
    L’art de la poésie est nécessaire à l’homme.
  4. Ce passage n’a guère besoin de commentaire. On sait assez quelle peine la sagesse du roi très-chrétien et du ministère a eue à calmer toutes ces querelles, aussi odieuses que ridicules. Elles ont été poussées jusqu’à refuser la sépulture aux morts. Ces horribles extravagances sont certainement inconnues à la Chine, où nous avons pourtant eu la hardiesse d’envoyer des missionnaires. (Id., 1771.)
  5. Probablement l’auteur donne l’épithète de sales aux imprimeurs, parce que leurs mains sont toujours noircies d’encre. Les Estienne et les Plantin étaient des imprimeurs très-savants et très-corrects, tels qu’il s’en trouve aujourd’hui rarement. (Note de Voltaire, 1771.)
  6. L’auteur fait allusion, sans doute, à un principal magistrat de la ville de Montauban, qui, dans son discours de réception à l’Académie française, sembla insulter plusieurs gens de lettres, qui lui répondirent par un déluge de plaisanteries. Mais ces facéties ne portent point sur l’essentiel, et laissent subsister le mérite de l’homme de lettres et celui du galant homme. (Id., 1771.)
  7. On ne peut méconnaître à ce portrait l’auteur du libelle hebdomadaire qu’on débite clandestinement et régulièrement sous le nom de Nouvelles ecclésiastiques, depuis plusieurs années. Rien ne ressemble moins à l’Ecclésiastique ou à l’Ecclésiaste que ce libelle dans lequel on déchire tous les écrivains qui ne sont pas du parti, et où l’on accable des plus fades louanges ceux qui en sont encore. Je ne suis pas étonné que l’auteur de l’Épître au roi de la Chine donne le nom d’obscur au jansénisme. Il ne l’était pas du temps de Pascal, d’Arnaud, et de la duchesse de Longueville ; mais depuis qu’il est devenu une caverne de convulsionnaires, il est tombé dans un assez grand mépris. Au reste, il ne faut pas confondre avec les jansénistes convulsionnaires les gens de bien éclairés qui soutiennent les droits de l’Église gallicane et de toute Église contre les usurpations de la cour de Rome. Ce sont de bons citoyens, et non des jansénistes : ils méritent les remerciements de l’Europe. (Id., 1771.)
  8. On croit que cet Hayer était un moine récollet qui avait part à un journal dans lequel on disait des injures au Dictionnaire encyclopédique. On appelait ce journal chrétien ; comme si les autres journaux de l’Europe avaient été païens. Les injures n’étaient pas chrétiennes. Bien des gens doutent que ce journal ait existé ; cependant il est certain qu’il a été imprimé plusieurs années de suite. (Id., 1771.)

    — Le journal du P. Hayer était intitulé Lettres sur quelques écrits de ce temps. Il le faisait en commun avec un avocat nommé Soret.


    Le Journal chrétien est un autre ouvrage auquel Hayer a pu travailler aussi quelque temps. C’est ce même Hayer qui s’avisa un jour de faire imprimer dans une brochure trente-sept démonstrations de la spiritualité de l’âme. (K.)

    — L’ouvrage de Hayer est intitulé la Religion vengée, etc., et a 21 volumes in-12. Les Lettres sur quelques écrits de ce temps, 1752-54, 13 volumes in-12, sont de Fréron et de l’abbé de Laporte. Le Journal chrétien avait pour rédacteurs Dinouart, Jouannet, et Trublet. ( B.)

  9. Les économistes sont une société qui a donné d’excellents morceaux sur l’agriculture, sur l’économie champêtre, et sur plusieurs objets qui intéressent le genre humain. M. Linguet est un avocat de beaucoup d’esprit, auteur de plusieurs ouvrages dans lesquels on a trouvé des vues philosophiques et des paradoxes. Il a eu des querelles assez vives avec les économistes auteurs des Éphémérides du citoyen, et s’est tiré avec un succès plus brillant de celles que l’abbé La Bletterie lui a suscitées. (Note de Voltaire, 1771.)
  10. Ceci est une allusion visible à la grande querelle de M. Ribalier, principal du collège Mazarin, avec M. Marmontel, de l’Académie française, auteur du célèbre ouvrage moral intitulé Bélisaire. Il s’agissait de savoir si tous les grands hommes de l’antiquité qui avaient pratiqué la justice et les bonnes œuvres, sans pouvoir connaître notre sainte religion, étaient plongés dans un gouffre de flammes éternelles. L’académicien soupçonnait que le père de tous les hommes, en mettant la vertu dans leurs cœurs, leur avait fait miséricorde. Le principal du collège, membre de la Sorbonne, affirmait qu’ils étaient en enfer, comme ayant invinciblement ignoré la science du salut.

    L’Europe fut pour M. Marmontel, et la Sorbonne pour M. Ribalier. M. de Beaumont, archevêque de Paris, prit aussi le parti de la faculté. Ce procédé déplut beaucoup à l’empereur Kien-Long, qui en fut informé par le P. Amyot, l’un des jésuites conservés à la Chine pour leur savoir et pour leurs services ; mais ce n’est pas le seul roi qui a eu de petits démêlés avec M. de Beaumont. L’empereur Kien-Long n’en gouverna pas moins bien ses États, et continua à faire des vers. (Id., 1771.)

  11. Jean-Jacques Rousseau, natif de la ville de Genève, était un original qui avait voulu à toute force qu’on parlât de lui. Pour y parvenir, il composa des romans, et écrivit contre les romans ; il fit des comédies, et publia que la comédie est une œuvre du malin. Jean-Jacques, dans ses livres, disait : Ô mon ami ! avec effusion de cœur, et se brouillait avec tous ses amis. Jean-Jacques s’écriait dans les préfaces de ses brochures : Ô ma patrie ! ma chère patrie ! et il renonçait à sa patrie. Il écrivait de gros livres en faveur de la liberté, et il présentait requête au conseil de Berne pour le prier de le faire enfermer, afin d’avoir ses coudées franches. Il écrivait que les prédicants de Genève étaient orthodoxes, et puis il écrivait que ces prédicants étaient des fripons et des hérétiques. Ô mon cher pasteur de Boveresse ! a bovibus, s’écriait-il encore dans ses brochures, que je vous aime, et que vous êtes un pasteur selon le cœur de Dieu et selon le mien ! et que vous m’avez fait verser de larmes de joie ! Mais le lendemain il imprimait que le pasteur de Boveresse était un coquin qui avait voulu le faire lapider par tous les petits garçons du village.

    De là Jean-Jacques, vêtu en Arménien, s’en allait en Angleterre avec un ami intime qu’il n’avait jamais vu ; et comme la nation anglaise faisait usage de sa liberté en se moquant outrageusement de lui, il imprima que son ami intime, qui lui rendait des services inouïs, était le cœur le plus noir et le plus perfide qu’il y eût dans les trois royaumes.


    M. de Beaumont, archevêque de Paris, qui était d’un caractère tout différent, et qui écrivait dans un goût tout opposé, prit Jean-Jacques sérieusement, et donna un gros mandement, non pas un mandement sur ses fermiers, pour fournir à Jean-Jacques quelques rétributions par la main des diacres, selon les règles de la primitive Église, mais un mandement pour lui dire qu’il était un hérétique, coupable d’expressions malsonnantes, téméraires, offensives des oreilles pieuses, tendantes à insinuer qu’on ne peut être en même temps à Rome et à Pékin, et qu’il y a du vrai dans les premières règles de l’arithmétique.

    Jean-Jacques, de son côté, répondit sérieusement à M. l’archevêque de Paris. Il intitula sa lettre Jean-Jacques à Christophe de Beaumont, comme César écrivait à Cicéron, Cæsar imperator Ciceroni imperatori. Il faut avouer encore que c’était aussi le style des premiers siècles de l’Église. Saint Jérôme, qui n’était qu’un pauvre savant prêtre, retiré à Bethléem pour apprendre l’idiome hébraïque, écrivait ainsi à Jean, évêque de Jérusalem, son ennemi capital.

    Jean-Jacques, dans sa lettre à Christophe, dit, page 2 : « Je devins homme de lettres par mon mépris même pour cet état. » Cela parut fier et grand. On remarqua dans un journal que Jean-Jacques, fils d’un mauvais ouvrier de Genève, nourri de l’hôpital, méprisait le titre d’hommes de lettres, dont l’empereur de la Chine et le roi de Prusse s’honorent. Il ne doute pas dans cette lettre que l’univers entier n’ait sur lui les yeux. Il prie, page 12, l’archevêque de lire son roman d’Héloïse, dans lequel le héros gagne un mal vénérien au b…, et l’héroïne fait un enfant avec le héros avant de se marier à un ivrogne. Après quoi Jean-Jacques parle de Jésus-Christ, de la grâce prévenante, du péché originel, et de la Trinité. Et il conclut par déclarer positivement, page 127, que tous les gouvernements du l’Europe lui devaient élever des statues à frais communs.

    Enfin, après avoir traité à fond avec Christophe tous les points abstrus de la théologie, il finit par faire un petit opéra en prose.

    De son côté, Christophe commence par avertir les fidèles, page 4, que « Jean-Jacques est amateur de lui-même, fier, et même superbe, même enflé d’orgueil, impie, blasphémateur et calomniateur, et, qui pis est, amateur des voluptés plutôt que de Dieu ; enfin, d’un esprit corrompu et perverti dans la foi. »

    On demandera peut-être à la Chine ce que le public de Paris a pensé de ces traits d’éloquence. Il a ri. (Note de Voltaire, 1771.)

  12. M. Palissot est l’auteur de la comédie des Philosophes, dans laquelle on représenta Jean-Jacques marchant à quatre pattes, et des savants volant dans la poche. Il est aussi l’auteur d’un poëme intitulé la Dunciade, d’après la Dunciade de Pope. Ce poëme est rempli de traits contre MM. Marmontel, abbé Coyer, abbé Raynal, abbé Le Blanc, Mailhol, Baculard d’Arnaud, Le Mierre, du Belloy, Sedaine, Dorat, La Morlière, Rochon, Boistel, Taconnet, Poinsinet, du Rosoy, Blin, Colardeau, Bastide, Mouhi, Portelance, Sauvigny, Robbé, Lattaignant, Jonval, Açarq, Bergier ; Mmes Graffigny, Riccoboni, Unci, Curé, etc.

    Ce poëme est en trois chants*. Fréron y est installé chancelier de la Sottise. Sa souveraine le change en âne. Fréron, qui ne peut courir, la prie de vouloir bien lui faire présent d’une paire d’ailes ; elle lui en donne, mais elle les lui ajuste à contre-sens : de sorte que Fréron, quand il veut voler en haut, tombe toujours en bas avec la Sottise, qu’il porte sur son dos. Cette imagination a été regardée comme la meilleure de tout l’ouvrage. On apprend, dans les notes ajoutées à ce poëme par l’auteur, « que Fréron était ci-devant un jésuite chassé du collège pour ses mœurs, qu’il fut ensuite abbé, puis sous-lieutenant, et se déguisa en comtesse ». (Page 62, chant III.) Le grand nombre de gens de mérite attaqués dans ce poëme nuisit à son succès ; mais la métamorphose de Fréron en âne réunit tous les suffrages. (Note de Voltaire, 1771.)

    * Il y en a dix aujourd’hui ; de troisième qu’il était, celui où l’on parle des ailes à l’envers et des aventures de Fréron est devenu le neuvième. (B.)

  13. Voyez la note sur l’épître cx à d’Alembert, page 432. (Id., 1771.)
  14. Variante :
    Prédicant huguenot, favori de Fréron.
  15. Voyez l’article Épiphanie, dans les Questions sur l’Encyclopédie. On a été dans l’habitude à Paris de faire presque tous les ans des couplets sur le voyage des trois mages ou des trois rois qui vinrent, conduits par une étoile, à Bethléem, et qui reconnurent l’enfant Jésus pour leur suzerain dans son étable, en lui offrant de l’encens, de la myrrhe, et de l’or. On appelle ces chansons des noëls, parce que c’est aux fêtes de Noël qu’on les chante. On en a fait des recueils dans lesquels on trouve des couplets extrêmement plaisants. (Id., 1771.)
  16. Le roi de Danemark, glorieusement régnant. (Id., 1771.)
  17. M. de Saint-Lambert, mestre de camp, auteur du charmant poëme des Saisons. (Note de Voltaire, 1771.)
  18. M. Delille, auteur d’une traduction des Géorgiques, très-estimée des gens de lettres. (Id., 1771.)
  19. Une faction dans Paris a soutenu pendant trente ans que le gouvernement de la Chine est athée. L’empereur de la Chine, qui ne sait rien des sottises de Paris, a bien confondu cette horrible impertinence dans son poëme, où il parle de la divinité avec autant de sentiment que de respect. (Id. 1771.)
  20. Avocat général qui a fait trop d’honneur au livre du Système de la Nature, livre d’un déclamateur qui se répète sans cesse, et d’un très-grand ignorant en physique, qui a la sottise de croire aux anguilles de Needham. Il vaut mieux croire en Dieu avec Épictête et Marc-Aurèle. C’est une grande consolation pour la France que ce réquisitoire n’attaque que des livres anglais. (Id., 1771.)
  21. Il est ordonné aux musulmans de commencer l’ablution par le coude. Les prêtres catholiques ne se lavent que les trois doigts. (Note de Voltaire, 1771.)
  22. Il est très-vrai que le grand lama distribue quelquefois sa chaise percée à ses adorateurs. (Id., 1771.)
  23. Il n’y a point de pays où il y ait eu plus de disputes sur la Bible qu’à Londres, et où les théologiens aient débité plus de rêveries, depuis Prinn jusqu’à Warburton. (Id., 1771.)
  24. Grisel, fameux dans le métier de directeur, (Id., 1771.) — Voyez t. VIII, p. 536.
  25. Variante :
    Au trône où les Hébreux ont vu régner Isis.
  26. L’auteur devait dire depuis cinquante-deux ans : car le système de Law est de cette date. Mais on prétend en France que cinquante-deux ne peut pas entrer dans un vers. (Note de Voltaire, 1771.)
  27. C’est ce que nous attendons avec concupiscence. S’il en vient à bout, il sera couvert de gloire, et nous le chanterons, (Id., 1771.)