Épîtres (Voltaire)/Épître 113

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Œuvres complètes de VoltaireGarniertome 10 (pp. 440-441).


ÉPÎTRE CXIII.


BENALDAKI À CARAMOUFTÉE[1],
FEMME DE GIAFAR LE BARMÉCIDE.


(1771)


De Barmécide épouse généreuse,
Toujours aimable, et toujours vertueuse,
Quand vous sortez des rêves de Bagdat,
Quand vous quittez leur faux et triste éclat,
Et que, tranquille aux champs de la Syrie,
Vous retrouvez votre belle patrie ;
Quand tous les cœurs en ces climats heureux
Sont sur la route et vous suivent tous deux,
Votre départ est un triomphe auguste ;
Chacun bénit Barmécide le juste,
Et la retraite est pour vous une cour[2].
Nul intérêt ; vous régnez par l’amour :
Un tel empire est le seul qui vous flatte.
Je vis hier, sur les bords de l’Euphrate,
Gens de tout âge et de tous les pays ;
Je leur disais : « Qui vous a réunis ?
— C’est Barmécide. — Et toi, quel dieu propice
T’a relevé du fond du précipice ?
— C’est Barmécide, — Et qui t’a décoré
De ce cordon dont je te vois paré ?
Toi, mon ami, de qui tiens-tu ta place,
Ta pension ? Qui t’a fait cette grâce ?
— C’est Barmécide. Il répandait le bien
De son calife, et prodiguait le sien. »
Et les enfants répétaient : « Barmécide ! »
Ce nom sacré sur nos lèvres réside

Comme en nos cœurs. Le calife à ce bruit,
Qui redoublait encor pendant la nuit,
Nous défendit de crier davantage.
Chacun se tut, ainsi qu’il est d’usage ;
Mais les échos répétaient mille fois :
« C’est Barmécide ! » et leur bruyante voix
Du doux sommeil priva, pour son dommage,
Le commandeur des croyants de notre âge.
Au point du jour, alors qu’il s’endormit,
Tout en rêvant, le calife redit :
« C’est Barmécide ! » et bientôt sa sagesse
A rappelé sa première tendresse[3].



  1. Cette épître a été écrite à Mme la duchesse de Choiseul, à l’occasion de la disgrâce de son mari. (K.) — Voltaire envoya cette épître à Mme du Deffant le 19 janvier 1771 ; mais elle ne fut pas imprimée sur-le-champ. (B.)
  2. On sait que ce fut comme une procession à Chanteloup, où s’était retiré Choiseul.
  3. En dépit de cette épître, Choiseul n’en rompit pas moins avec Voltaire, qui soutenait la politique de Maupeou.