Épîtres (Voltaire)/Épître 114

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Œuvres complètes de VoltaireGarniertome 10 (p. 441-447).


ÉPÎTRE CXIV.


À HORACE[1].


(1772)


Toujours ami des vers, et du diable poussé,
Au rigoureux Boileau j’écrivis l’an passé.
Je ne sais si ma lettre aurait pu lui déplaire ;
Mais il me répondit par un plat secrétaire[2],
Dont l’écrit froid et long, déjà mis en oubli,
Ne fut jamais connu que de l’abbé Mably[3].

Je t’écris aujourd’hui, voluptueux Horace,
À toi qui respiras la mollesse et la grâce,
Qui, facile en tes vers, et gai dans tes discours,
Chantas les doux loisirs, les vins, et les amours,
Et qui connus si bien cette sagesse aimable
Que n’eut point de Quinault le rival intraitable.
Je suis un peu fâché pour Virgile et pour toi
Que, tous deux nés Romains, vous flattiez tant un roi.
Mon Frédéric du moins, né roi très-légitime,
Ne doit point ses grandeurs aux bassesses du crime.
Ton maître était un fourbe, un tranquille assassin ;
Pour voler son tuteur, il lui perça le sein ;
Il trahit Cicéron, père de la patrie ;
Amant incestueux de sa fille Julie,
De son rival Ovide il proscrivit les vers,
Et fit transir sa muse au milieu des déserts.
Je sais que prudemment ce politique Octave
Payait l’heureux encens d’un plus adroit esclave.
Frédéric exigeait des soins moins complaisants :
Nous soupions avec lui sans lui donner d’encens ;
De son goût délicat la finesse agréable
Faisait, sans nous gêner, les honneurs de sa table :
Nul roi ne fut jamais plus fertile en bons mots
Contre les préjugés, les fripons, et les sots.
Maupertuis gâta tout : l’orgueil philosophique
Aigrit de nos beaux jours la douceur pacifique.
Le Plaisir s’envola ; je partis avec lui.
Je cherchai la retraite. On disait que l’Ennui
De ce repos trompeur est l’insipide frère.
Oui, la retraite pèse à qui ne sait rien faire ;
Mais l’esprit qui s’occupe y goûte un vrai bonheur,
Tibur était pour toi la cour de l’empereur ;
Tibur, dont tu nous fais l’agréable peinture,
Surpassa les jardins vantés par Épicure.
Je crois Ferney plus beau. Les regards étonnés,
Sur cent vallons fleuris doucement promenés,
De la mer de Genève admirent l’étendue ;

Et les Alpes de loin, s’élevant dans la nue,
D’un long amphithéâtre enferment ces coteaux
Où le pampre en festons rit parmi les ormeaux.
Là quatre États divers arrêtent ma pensée :
Je vois de ma terrasse, à l’équerre tracée,
L’indigent Savoyard, utile en ses travaux,
Qui vient couper mes blés pour payer ses impôts ;
Des riches Genevois les campagnes brillantes ;
Des Bernois valeureux les cités florissantes ;
Enfin cette Comté, franche aujourd’hui de nom,
Qu’avec l’or de Louis conquit le grand Bourbon :
Et du bord de mon lac à tes rives du Tibre,
Je te dis, mais tout bas : Heureux un peuple libre !
Je le suis en secret dans mon obscurité ;
Ma retraite et mon âge ont fait ma sûreté.
D’un pédant d’Annecy j’ai confondu la rage[4] ;
J’ai ri de sa sottise : et quand mon ermitage
Voyait dans son enceinte arriver à grands flots
De cent divers pays les belles, les héros,
Des rimeurs, des savants, des têtes couronnées,
Je laissais du vilain les fureurs acharnées
Hurler d’une voix rauque au bruit de mes plaisirs.
Mes sages voluptés n’ont point de repentirs.
J’ai fait un peu de bien ; c’est mon meilleur ouvrage.
Mon séjour est charmant, mais il était sauvage ;
Depuis le grand édit[5], inculte, inhabité,
Ignoré des humains, dans sa triste beauté ;
La nature y mourait : je lui portai la vie ;
J’osai ranimer tout. Ma pénible industrie
Rassembla des colons par la misère épars ;
J’appelai les métiers, qui précèdent les arts ;
Et, pour mieux cimenter mon utile entreprise,
J’unis le protestant avec ma sainte Église.
Toi qui vois d’un même œil frère Ignace et Calvin,

Dieu tolérant, Dieu bon, tu bénis mon dessein !
André Ganganelli, ton sage et doux vicaire,
Sait m’approuver en roi, s’il me blâme en saint-père.
L’ignorance en frémit, et Nonotte hébété
S’indigne en son taudis de ma félicité.
Ne me demande pas ce que c’est qu’un Nonotte,
Un Ignace, un Calvin, leur cabale bigote,
Un prêtre, roi de Rome, un pape, un vice-dieu,
Qui, deux clefs à la main, commande au même lieu
Où tu vis le sénat aux genoux de Pompée,
Et la terre en tremblant par César usurpée.
Aux champs élysiens tu dois en être instruit.
Vingt siècles descendus dans l’éternelle nuit
T’ont dit comme tout change, et par quel sort bizarre
Le laurier des Trajans fit place à la tiare :
Comment ce fou d’Ignace, étrillé dans Paris,
Fut mis au rang des saints, même des beaux esprits ;
Comment il en déchut, et par quelle aventure
Nous vint l’abbé Nonotte après l’abbé de Pure.
Ce monde, tu le sais, est un mouvant tableau
Tantôt gai, tantôt triste, éternel, et nouveau.
L’empire des Romains finit par Augustule ;
Aux horreurs de la Fronde a succédé la bulle :
Tout passe, tout périt, hors ta gloire et ton nom.
C’est là le sort heureux des vrais fils d’Apollon :
Tes vers en tout pays sont cités d’âge en âge.
Hélas ! je n’aurai point un pareil avantage.
Notre langue un peu sèche, et sans inversions,
Peut-elle subjuguer les autres nations ?
Nous avons la clarté, l’agrément, la justesse :
Mais égalerons-nous l’Italie et la Grèce ?
Est-ce assez en effet d’une heureuse clarté,
Et ne péchons-nous pas par l’uniformité ?
Sur vingt tons différents tu sus monter ta lyre :
J’entends ta Lalagé, je vois son doux sourire ;
Je n’ose te parler de ton Ligurinus,
Mais j’aime ton Mécène, et ris de Catius.
Je vois de tes rivaux l’importune phalange :
Sous tes traits redoublés enterrés dans la fange,
Que pouvaient contre toi ces serpents ténébreux ?
Mécène et Pollion te défendaient contre eux.
Il n’en est pas ainsi chez nos Welches modernes.

Un vil tas de grimauds, de rimeurs subalternes,
À la cour quelquefois a trouvé des prôneurs ;
Ils font dans l’antichambre entendre leurs clameurs.
Souvent, en balayant dans une sacristie,
Ils traitent un grand roi d’hérétique et d’impie[6].
L’un dit que mes écrits, à Cramer bien vendus,
Ont fait dans mon épargne entrer cent mille écus ;
L’autre, que j’ai traité la Genèse de fable,
Que je n’aime point Dieu, mais que je crains le diable.
Soudain Fréron l’imprime ; et l’avocat Marchand[7]
Prétend que je suis mort, et fait mon testament.
Un autre moins plaisant, mais plus hardi faussaire,
Avec deux faux témoins s’en va chez un notaire,
Au mépris de la langue, au mépris de la hart,
Rédiger mon symbole en patois savoyard[8].
Ainsi lorsqu’un pauvre homme, au fond de sa chaumière,
En dépit de Tissot[9] finissait sa carrière,
On vit avec surprise une troupe de rats
Pour lui ronger les pieds se glisser dans ses draps.
Chassons loin de chez moi tous ces rats du Parnasse ;
Jouissons, écrivons, vivons, mon cher Horace.
J’ai déjà passé l’âge où ton grand protecteur,
Ayant joué son rôle en excellent acteur,
Et sentant que la mort assiégeait sa vieillesse,
Voulut qu’on l’applaudît lorsqu’il finit sa pièce.
J’ai vécu plus que toi ; mes vers dureront moins.
Mais au bord du tombeau je mettrai tous mes soins
À suivre les leçons de ta philosophie,
À mépriser la mort en savourant la vie,

À lire tes écrits pleins de grâce et de sens,
Comme on boit d’un vin vieux qui rajeunit les sens.
Avec toi l’on apprend à souffrir l’indigence,
À jouir sagement d’une honnête opulence,
À vivre avec soi-même, à servir ses amis,
À se moquer un peu de ses sots ennemis,
À sortir d’une vie ou triste ou fortunée,
En rendant grâce aux dieux de nous l’avoir donnée.
Aussi lorsque mon pouls, inégal et pressé,
Faisait peur à Tronchin, près de mon lit placé ;
Quand la vieille Atropos, aux humains si sévère,
Approchait ses ciseaux de ma trame légère,
Il a vu de quel air je prenais mon congé ;
Il sait si mon esprit, mon cœur était changé.
Huber[10] me faisait rire avec ses pasquinades,
Et j’entrais dans la tombe au son de ses aubades.
Tu dus finir ainsi. Tes maximes, tes vers,
Ton esprit juste et vrai, ton mépris des enfers[11],
Tout m’assure qu’Horace est mort en honnête homme.
Le moindre citoyen mourait ainsi dans Rome.
Là, jamais on ne vit monsieur l’abbé Grisel
Ennuyer un malade au nom de l’Éternel ;
Et, fatiguant en vain ses oreilles lassées,
Troubler d’un sot effroi ses dernières pensées.
Voulant réformer tout, nous avons tout perdu.
Quoi donc ! un vil mortel, un ignorant tondu,
Au chevet de mon lit viendra, sans me connaître,
Gourmander ma faiblesse, et me parler en maître !

Ne suis-je pas en droit de rabaisser son ton,
En lui faisant moi-même un plus sage sermon ?
À qui se porte bien qu’on prêche la morale :
Mais il est ridicule en notre heure fatale
D’ordonner l’abstinence à qui ne peut manger.
Un mort dans son tombeau ne peut se corriger.
Profitons bien du temps : ce sont là tes maximes.
Cher Horace, plains-moi de les tracer en rimes ;
La rime est nécessaire à nos jargons nouveaux,
Enfants demi-polis des Normands et des Goths.
Elle flatte l’oreille ; et souvent la césure
Plaît, je ne sais comment, en rompant la mesure.
Dos beaux vers pleins de sens le lecteur est charmé.
Corneille, Despréaux, et Racine, ont rimé.
Mais j’apprends qu’aujourd’hui Melpomène propose
D’abaisser son cothurne, et de parler en prose[12].



  1. On a donné à cette épître la date de 1771. Voltaire était occupé à la composer en auguste 1772 ; voyez la lettre à Chabanon, du 30 auguste 1772. Il dut la finir en septembre.

    Laharpe a fait une réponse à cette épître : elle est intitulée Horace à Voltaire ; imprimée d’abord séparément, puis réimprimée avec l’Épître à Horace, et comprise dans le tome XIV des Nouveaux Mélanges (par Voltaire), elle fait partie des Œuvres de Laharpe. (B.)

  2. Ces mots plat secrétaire désignent Clément de Dijon, et font allusion à son épître de Boileau à Voltaire. Voyez la note 1 de la page 397.
  3. M. l’abbé de Mably, frère de l’abbé de Condillac. Il avait donné d’excellentes Observations sur l’Histoire de France, et un grand nombre d’autres ouvrages qui respirent l’amour de la vertu. On peut lui reprocher d’avoir quelquefois montré de l’humeur contre M. de Voltaire et d’autres hommes de lettres qui devaient lui être chers, puisqu’ils avaient le même but que lui, et défendaient la même cause. Sa conduite a toujours été digne de ses ouvrages ; et la protection passagère qu’il eut la faiblesse d’accorder à l’écolier de Dijon n’a été qu’une erreur d’un moment. (K.)
  4. Voyez la note 2 de la page 406.
  5. À la révocation de l’édit de Nantes, tous les principaux habitants du petit pays de Gex passèrent à Genève et dans les terres helvétiques. Cette langue de terre, qui est dans la plus belle situation de l’Europe, fut déserte ; elle se couvrit de marais ; il y eut quatre-vingts charrues de moins ; plus d’un village fut réduit à une ou deux maisons ; tandis que Genève, par sa seule industrie et presque sans territoire, a su acquérir plus de quatre millions de rentes en contrats sur la France, sans compter ses manufactures et son commerce. (Note de Voltaire, 1773.)
  6. Parmi les calomnies dont on a régalé l’auteur, selon l’usage établi, on a imprimé dans vingt libelles qu’il avait gagné quatre ou cinq cent mille francs à vendre ses ouvrages. C’est beaucoup ; mais aussi d’autres écrivains ont assuré qu’après sa mort ses écrits n’auraient plus de débit, et cela les console. (Note de Voltaire, 1773.)
  7. Marchand, avocat de Paris, s’est amusé à faire le prétendu testament de l’auteur, et plusieurs personnes y ont été trompées. (Id., 1773.)
  8. Il y eut en effet, le 15 avril 1768, une déclaration faite par-devant notaire, d’une prétendue profession de foi que des polissons inconnus disaient avoir entendu prononcer. Les faussaires qui rédigèrent cette pièce, écrite d’un style ridicule, ne poussèrent pas leur insolence jusqu’à prétendre qu’elle fût signée par l’auteur. (Id., 1773.) — Voyez la vie de M. de Voltaire. — Voyez aussi la lettre à d’Alembert, du 24 mai 1769.
  9. Célèbre médecin de Lausanne, capitale du pays roman. (Id., 1773.)
  10. Neveu de la célèbre Mlle Huber, auteur de la Religion essentielle à l’homme, livre très-profond. M. Huber avait le talent de faire des portraits en caricature, et même de les faire en papier avec des ciseaux. (Note de Voltaire, 1771.)

    — « Dans l’Épître à Horace, dit Grimm, M. de Voltaire parle de M. Huber, et le cite avec M. Tronchin, pour garant de la bonne grâce avec laquelle il avait pris son parti, lorsqu’il se croyait près de sa fin. J’ai fait comparaître ces deux témoins à mon audience pour avoir communication des faits. Les deux témoins sont d’accord que le mourant faisait tant de plaisanteries, il disait tant de folies, qu’il y avait de quoi étouffer de rire. »


    Et Grimm dit encore à propos d’Huber : « Il a consacré son pinceau presque entièrement à M. de Voltaire, avec qui il vit depuis dix-huit ou vingt ans ; mais celui-ci, qui est très-enfant sur ce point, ne lui en a jamais su bon gré, et il a toujours cherché à décrier les tableaux d’Huber comme des caricatures. »

  11. On devait sans doute mépriser les enfers des païens, qui n’étaient que des fables ridicules ; mais l’auteur ne méprise pas les enfers des chrétiens, qui sont la vérité même constatée par l’Église. (Id., 1771.)
  12. Allusion au drame de Sedaine.