Épîtres (Voltaire)/Épître 105

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Œuvres complètes de VoltaireGarniertome 10 (p. 405-408).


ÉPÎTRE CV.


À MONSIEUR DE SAINT-LAMBERT[1].


(1769)


Chantre des vrais plaisirs, harmonieux émule
Du pasteur de Mantoue et du tendre Tibulle,

Qui peignez la nature, et qui l’embellissez,
Que vos Saisons m’ont plu ! que mes sens émoussés
À votre aimable voix se sentirent renaître !
Que j’aime, en vous lisant, ma retraite champêtre !
Je fais, depuis quinze ans, tout ce que vous chantez.
Dans ces champs malheureux, si longtemps désertés,
Sur les pas du Travail j’ai conduit l’Abondance ;
J’ai fait fleurir la Paix et régner l’Innocence.
Ces vignobles, ces bois, ma main les a plantés ;
Ces granges, ces hameaux désormais habités,
Ces landes, ces marais changés en pâturages,
Ces colons rassemblés, ce sont là mes ouvrages :
Ouvrages fortunés, dont le succès constant[2]
De la mode et du goût n’est jamais dépendant ;
Ouvrages plus chéris que Mérope et Zaïre,
Et que n’atteindront point les traits de la satire !
Heureux qui peut chanter les jardins et les bois,
Les charmes de l’amour, l’honneur des grands exploits,
Et, parcourant des arts la flatteuse carrière,
Aux mortels aveuglés rendre un peu de lumière !
Mais encor plus heureux qui peut, loin de la cour,
Embellir sagement son champêtre séjour,
Entendre autour de lui cent voix qui le bénissent !
De ses heureux succès quelques fripons gémissent ;
Un vil cagot mitré[3], tyran des gens de bien,
Va l’accuser en cour de n’être pas clirétien :
Le sage ministère écoute avec surprise ;
Il reconnaît Tartuffe, et rit de sa sottise.
Cependant le vieillard achève ses moissons ;

Le pauvre en est nourri : ses chanvres, ses toisons,
Habillent décemment le berger, la bergère.
Il unit par l’hymen Mœris avec Glycère ;
Il donne une chasuble au bon curé du lieu,
Qui, buvant avec lui, voit bien qu’il croit en Dieu.
Ainsi dans l’allégresse il achève sa vie.
Ce n’est qu’au successeur du chantre d’Ausonie
De peindre ces tableaux ignorés dans Paris,
D’en ranimer les traits par son beau coloris,
D’inspirer aux humains le goût de la retraite.
Mais de nos chers Français la noblesse inquiète,
Pouvant régner chez soi, va ramper dans les cours ;
Les folles vanités consument ses beaux jours :
Le vrai séjour de l’homme est un exil pour elle.
Plutus est dans Paris, et c’est là qu’il appelle
Les voisins de l’Adour, et du Rhône, et du Var :
Tous viennent à genoux environner son char ;
Les uns montent dessus, les autres dans la boue
Baisent, en soupirant, les rayons de sa roue.
Le fils de mon manœuvre, en ma ferme élevé,
À d’utiles travaux à quinze ans enlevé,
Des laquais de Paris s’en va grossir l’armée.
Il sert d’un vieux traitant la maîtresse affamée ;
De sergent des impôts il obtient un emploi :
Il vient dans son hameau, tout fier ; De par le roi,
Fait des procès-verbaux, tyrannise, emprisonne,
Ravit aux citoyens le pain que je leur donne.
Et traîne en des cachots le père et les enfants.
Vous le savez, grand Dieu ! j’ai vu des innocents,
Sur le faux exposé de ces loups mercenaires,
Pour cinq sous[4] de tabac envoyés aux galères.

Chers enfants de Cérès, ô chers agriculteurs !
Vertueux nourriciers de vos persécuteurs,
Jusqu’à quand serez-vous, vers ces tristes frontières,
Écrasés sans pitié sous ces mains meurtrières ?
Ne vous ai-je assemblés que pour vous voir périr
En maudissant les champs que vos mains font fleurir !
Un temps viendra sans doute où des lois plus humaines
De vos bras opprimés relâcheront les chaînes :
Dans un monde nouveau vous aurez un soutien ;
Car pour ce monde-ci je n’en espère rien.
Extremum… quod te alloquor, hoc est[5].


Le 31 mars 1769.



  1. Cette épître à Saint-Lambert est imprimée dans le Journal encyclopédique de 1769, tome VIII, page 436 ; et dans l’Évangile du jour, tome VI.

    Voltaire, en 1771, dans la cinquième partie des Questions sur l’Encyclopédie, reproduisit cette pièce sous le titre de : « Églogue à M. de Saint-Lambert, auteur du poëme des quatre Saisons. » (B.)

  2. Variante :
    Ouvrages fortunés, dont l’illustre Fréron,
    Le divin Patouillet, monsieur l’abbé Guyon,
    Ne pourront dans ma ferme abolir la mémoire :
    Qu’ils m’en laissent jouir, ils ont assez de gloire.
  3. On ne sait quel est le misérable brouillon dont l’auteur parle ici (note de Voltaire, 1769) ; dès que nous en serons informés, nous lui rendrons toute la justice qu’il mérite. (Id., 1771.)

    — Il s’agit ici du nommé Biord, évêque d’Annecy, lequel proposa à M. le duc de Choiseul de faire enlever M. de Voltaire de son château, attendu que sa présence empêchait Biord de faire croire la présence réelle aux Genevois. Le ministre lui répondit avec le mépris que méritaient sa sottise, son insolence et sa méchanceté. Biord croire que son nom l’emportera sur celui de l’auteur d’Alzire et de Mahomet ! un prêtre ordonner, au nom de Dieu, d’arracher un vieillard de son asile ; proposer à un ministre de violer les lois de l’humanité et celles de la nation ! (K.)

  4. Avis aux imprimeurs. — On avait imprimé cinq sols, au lieu de cinq sous. Ce n’est que dans l’ancien jargon du barreau qu’on prononce sol ; et encore ce n’est que dans un seul cas, au sol la livre. En toute autre occasion on dit et on écrit sou.
    … Mais aussi, quand il n’a pas un sou,
    Tu m’avoueras qu’il est amoureux comme un fou.
    (Comédie du Joueur.)
    L’auteur ne dit pas
    Quand il n’a pas un sol,
    Tu m’avoueras qu’il est amoureux comme un fol.

    Le cardinal de Retz, dans ses Mémoires, parle souvent du conseiller Quatre-Sous, et jamais du conseiller Quatre-Sols.


    La plupart des libraires font aussi la faute d’imprimer Westphalie, Wirtemberg, Wirtzbourg, etc. Ils ne savent pas que c’est comme s’ils imprimaient Wienne au lieu de Vienne, et Wétéravie pour Vétéravie. Ils ne savent pas que ce double W des Allemands est leur V consonne. Nous prononçons comme eux Vestphalie, Virtemberg. Nous ne nous servons jamais du double W pour écrire Ouest, Ouate, Oui, Ouais ! Nous n’avons adopté le double W que pour écrire quelques noms propres anglais ; le tyran Cromwell, l’insolent Warburton, le savant Wiston, le téméraire Wolston, etc.

    On fait aussi la faute d’imprimer je crois d’aller, je crois de faire. Il faut mettre je crois aller, je crois faire.

    On imprime encore qu’il aie fait, qu’il aie voyagé, etc. Il faut qu’il ait fait, qu’il ait voyagé.

    On ne manque jamais de dire et d’imprimer intimément, unanimément ; il faut ôter l’accent, et dire unanimement, intimement, parce que ces adverbes viennent d’unanime, intime, et non d’unanimé, intimé.

    Presque tous les livres imprimés en ce pays sont remplis de pareilles fautes. Les éditeurs doivent avoir une grande attention, afin qu’on ne dise pas

    In qua scribebat barbara torra fuit.

    — Cette note fut ajoutée dans l’édition de l’Épître à Saint-Lambert, qui fait partie du tome VI de l’Évangile du jour. Elle n’avait pas encore été reproduite. Le vers latin qui la termine est d’Ovide, livre III des Tristes, I, 18. (B.)

  5. Virgile, Æn., VI. 466.