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Épîtres (Voltaire)/Épître 31

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Œuvres complètes de VoltaireGarniertome 10 (p. 266-267).


ÉPÎTRE XXXI.


À MONSIEUR DE FORMONT,
EN LUI ENVOYANT LES ŒUVRES DE DESCARTES ET DE MALEBRANCHE.


Rimeur charmant, plein de raison[1],
Philosophe entouré des Grâces,

Épicure, avec Apollon,
S’empresse à marcher sur vos traces.
Je renonce au fatras obscur
Du grand rêveur de l’Oratoire[2],
Qui croit parler de l’esprit pur,
Ou qui veut nous le faire accroire,
Nous disant qu’on peut, à coup sûr,
Entretenir Dieu dans sa gloire.
Ma raison n’a pas plus de foi
Pour René le visionnaire[3].
Songeur de la nouvelle loi,
Il éblouit plus qu’il n’éclaire ;
Dans une épaisse obscurité
Il fait briller des étincelles.
Il a gravement débité
Un tas brillant d’erreurs nouvelles,
Pour mettre à la place de celles
De la bavarde antiquité.
Dans sa cervelle trop féconde
Il prend, d’un air fort important,
Des dés pour arranger le monde :
Bridoye[4] en aurait fait autant.
Adieu ; je vais chez ma Sylvie :
Un esprit fait comme le mien
Goûte bien mieux son entretien
Qu’un roman de philosophie.
De ses attraits toujours frappé,
Je ne la crois pas trop fidèle :
Mais puisqu’il faut être trompé,
Je ne veux l’être que par elle.



  1. Les vingt-quatre premiers vers de cette épître ont fait aussi partie d’une lettre à Formont, de mai 1731. (B.)
  2. Malebranche. (Note de Voltaire, 1748.)
  3. Descartes. (Id., 1757.)
  4. Bridoye est un juge qui, dans Rabelais (Pantagruel, liv. III, chap. xxxvii et suiv.), sententioyt les proces au sort des dez.