100%.png

Épîtres (Voltaire)/Épître 37

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Œuvres complètes de VoltaireGarniertome 10 (p. 277-279).


ÉPÎTRE XXXVII.


À MADAME DE FONTAINE-MARTEL[1].


(1732)


Ô très-singulière Martel[2],
J’ai pour vous estime profonde :
C’est dans votre petit hôtel,
C’est sur vos soupers que je fonde
Mon plaisir, le seul bien réel
Qu’un honnête homme ait en ce monde.
Il est vrai qu’un peu je vous grande ;
Mais, malgré cette liberté,
Mon cœur vous trouve, en vérité,
Femme à peu de femmes seconde ;
Car sous vos cornettes de nuit,
Sans préjugés et sans faiblesse,
Vous logez esprit qui séduit,
Et qui tient fort à la sagesse.
Or, votre sagesse n’est pas
Cette pointilleuse harpie
Qui raisonne sur tous les cas,
Et qui, triste sœur de l’Envie,
Ouvrant un gosier édenté,

Contre la tendre Volupté
Toujours prêche, argumente et crie ;
Mais celle qui si doucement,
Sans efforts et sans industrie,
Se bornant toute au sentiment,
Sait jusques au dernier moment
Répandre un charme sur la vie.
Voyez-vous pas de tous côtés
De très-décrépites beautés,
Pleurant de n’être plus aimables,
Dans leur besoin de passion
Ne pouvant rester raisonnables,
S’affoler de dévotion,
Et rechercher l’ambition
D’être bégueules respectables ?
Bien loin de cette triste erreur[3],
Vous avez, au lieu de vigiles,
Des soupers longs, gais et tranquilles ;
Des vers aimables et faciles,
Au lieu des fatras inutiles
De Quesnel et de Letourneur ;
Voltaire, au lieu d’un directeur ;
Et, pour mieux chasser toute angoisse,
Au curé préférant Campra[4],
Vous avez loge à l’Opéra
Au lieu de banc à la paroisse ;
Et ce qui rend mon sort plus doux,
C’est que ma maîtresse chez vous,
La Liberté, se voit logée ;
Cette Liberté mitigée,
À l’œil ouvert, au front serein,
À la démarche dégagée,
N’étant ni prude, ni catin,
Décente, et jamais arrangée,
Souriant d’un souris badin
À ces paroles chatouilleuses
Qui font baisser un œil malin
À mesdames les précieuses.

C’est là qu’on trouve la Gaîté,
Cette sœur de la Liberté,
Jamais aigre dans la satire,
Toujours vive dans les bons mots,
Se moquant quelquefois des sots,
Et très-souvent, mais à propos[5],
Permettant au sage de rire.
Que le ciel bénisse le cours
D’un sort aussi doux que le vôtre !
Martel, l’automne de vos jours
Vaut mieux que le printemps d’une autre.



  1. La comtesse de Fontaine-Martel, fille du président Desbordeaux : elle était telle qu’elle est peinte ici. Sa maison était très-libre et très-aimable. (Note de Voltaire, 1757.)

    Mme de Fontaine-Martel, que Voltaire, dans sa lettre du 18 auguste 1763, appelle la belle Martel, disait que quand on avait le malheur de ne pouvoir plus être catin, il fallait être m… Ayant demandé en mourant quelle heure il était : « Dieu soit béni ! ajouta-t-elle ; quelque heure qu’il soit, il y a un rendez-vous. » Voyez la lettre à Richelieu, du 19 juillet 1769. (B.)

  2. Dans la première édition on trouve en tête de l’épître ces quatre vers, supprimés dans les éditions suivantes :

    D’un recoin de votre grenier,
    Je vous adresse cette lettre,
    Que Beaugency doit vous remettre
    Ce soir au bas de l’escalier.
    Ô vous, singulière Martel…

    M. de Voltaire logeait alors chez Mme de Fontaine. (K.)
  3. Variante :
    Bien loin de cette sotte erreur.
  4. Variante :
    Qui jamais ne retournera.
  5. Variante :
    Si rarement, mais à propos.
    Se tenant les côtés de rire.