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Épîtres (Voltaire)/Épître 58

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Œuvres complètes de VoltaireGarniertome 10 (p. 314-317).


ÉPÎTRE LVIII.


À UN MINISTRE D’ÉTAT[1].


SUR L’ENCOURAGEMENT DES ARTS.


(1740)


Toi qui, mêlant toujours l’agréable à l’utile[2],
Des plaisirs aux travaux passes d’un vol agile,
Que j’aime à voir ton goût, par des soins bienfaisants,
Encourager les arts à ta voix renaissants !
Sans accorder jamais d’injuste préférence,
Entre tous ces rivaux tiens toujours la balance.
De Melpomène en pleurs anime les accents ;
De sa riante sœur chéris les agréments ;
Anime le pinceau, le ciseau, l’harmonie,
Et mets un compas d’or dans les mains d’Uranie.
Le véritable esprit sait se plier à tout :
On ne vit qu’à demi quand on n’a qu’un seul goût.
Je plains tout être faible, aveugle en sa manie,
Qui dans un seul objet confina son génie,
Et qui, de son idole adorateur charmé,
Veut immoler le reste au dieu qu’il s’est formé.

Entends-tu murmurer ce sauvage algébriste,
À la démarche lente, au teint blême, à l’œil triste,
Qui, d’un calcul aride à peine encore instruit,
Sait que quatre est à deux comme seize est à huit ?
Il méprise Racine, il insulte à Corneille ;
Lulli n’a point de son pour sa pesante oreille ;
Et Rubens vainement, sous ses pinceaux flatteurs,
De la belle nature assortit les couleurs.
Des xx redoublés admirant la puissance,
Il croit que Varignon[3] fut seul utile en France ;
Et s’étonne surtout qu’inspiré par l’amour,
Sans algèbre autrefois Quinault charmât la cour.
Avec non moins d’orgueil et non moins de folie,
Un élève d’Euterpe, un enfant de Thalie,
Qui, dans ses vers pillés, nous répète aujourd’hui
Ce qu’on a dit cent fois, et toujours mieux que lui,
De sa frivole muse admirateur unique,
Conçoit pour tout le reste un dégoût léthargique,
Prend pour des arpenteurs Archimède et Newton,
Et voudrait mettre en vers Aristote et Platon[4].
Ce bœuf qui pesamment rumine ses problèmes,
Ce papillon folâtre, ennemi des systèmes,
Sont regardés tous deux avec un ris moqueur
Par un bavard en robe, apprenti chicaneur,
Qui, de papiers timbrés barbouilleur mercenaire,
Vous vend pour un écu sa plume et sa colère.
« Pauvres fous, vains esprits, s’écrie avec hauteur
Un ignorant fourré, fier du nom de docteur,
Venez à moi ; laissez Massillon, Bourdaloue[5] ;
Je veux vous convertir ; mais je veux qu’on me loue.
Je divise en trois points le plus simple des cas ;

J’ai vingt ans, sans l’entendre, expliqué saint Thomas. »
Ainsi ces charlatans, de leur art idolâtres,
Attroupent un vain peuple au pied de leurs théâtres.
L’honnête homme est plus juste, il approuve en autrui
Les arts et les talents qu’il ne sent point en lui.
Jadis avant que Dieu, consommant son ouvrage,
Eût d’un souffle de vie animé son image,
Il se plut à créer des animaux divers :
L’aigle, au regard perçant, pour régner dans les airs ;
Le paon, pour étaler l’iris de son plumage ;
Le coursier, pour servir ; le loup, pour le carnage ;
Le chien, fidèle et prompt ; l’âne, docile et lent,
Et le taureau farouche, et l’animal bêlant ;
Le chantre des forêts ; la douce tourterelle,
Qu’on a cru faussement des amants le modèle :
L’homme les nomma tous, et, par un heureux choix,
Discernant leurs instincts, assigna leurs emplois[6].
On compte que l’époux de la célèbre Hortense[7]
Signala plaisamment sa sainte extravagance :
Craignant de faire un choix par sa faible raison,
Il tirait aux trois dés les rangs de sa maison.
Le sort, d’un postillon, faisait un secrétaire ;
Son cocher étonné devint homme d’affaire ;
Un docteur hibernois, son très-digne aumônier,

Rendit grâce au destin qui le fit cuisinier.
On a vu quelquefois des choix assez bizarres.
Il est beaucoup d’emplois, mais les talents sont rares.
Si dans Rome avilie un empereur brutal
Des faisceaux d’un consul honora son cheval,
Il fut cent fois moins fou que ceux dont l’imprudence
Dans d’indignes mortels a mis sa confiance.
L’ignorant a porté la robe de Cujas ;
La mitre a décoré des têtes de Midas ;
Et tel au gouvernail a présidé sans peine,
Qui, la rame à la main, dut servir à la chaîne.
Le mérite est caché. Qui sait si de nos temps
Il n’est point, quoi qu’on dise, encor quelques talents ?
Peut-être qu’un Virgile, un Cicéron sauvage,
Est chantre de paroisse, ou juge de village.
Le sort, aveugle roi des aveugles humains.
Contredit la nature, et détruit ses desseins ;
Il affaiblit ses traits, les change ou les efface ;
Tout s’arrange au hasard, et rien n’est à sa place.



  1. Cette épître fut d’abord adressée à M. le comte de Maurepas, ensuite elle reparut sous le titre : À un ministre d’État. M. de Voltaire n’avait pu pardonner à M. de Maurepas de s’être réuni au théatin Boyer pour l’empêcher de succéder, à l’Académie française, au cardinal de Fleury : il crut devoir effacer son nom, conserver l’épître qui renfermait des leçons utiles, et laisser ses lecteurs l’adresser aux ministres qu’ils croiraient la mériter. Suivant M. d’Argental, la principale raison de ce changement était que M. de Maurcpas n’a jamais protégé les lettres, ni les arts, et que les efforts de M. de Voltaire pour le piquer d’honneur sur ce point restèrent inutiles. (K.)
  2. D’après la première édition, on lisait :
    Esprit sage et brillant que le ciel a fait naître
    Et pour plaire aux sujets et pour servir leur maître,
    Que j’aime à voir ton goût, par des soins bienfaisants,
    Encourager les arts à ta voix renaissants !
    Sans accorder jamais d’injuste préférence,
    Entre tous ces rivaux ta main tient la balance ;
    Tel qu’un père éclairé, qui sait de ses enfants
    Discerner, applaudir, employer les talents.
    Je plains, etc.
  3. Géomètre médiocre, et qui n’était que cela. Il écrivait très-mal, et disait à Fontenelle : « Rendez mes idées. » (K.)
  4. Variante :
    Et voudrait mettre en vers Cujas et Cicéron.
    Pourtant ce géomètre et ce rimeur futile,
    Bouffis également d’un orgueil imbécile,
    Sont regardés tous deux, etc.
  5. Variante :
    Venez à moi, je suis l’oracle de l’Église,
    J’argumente, j’écris, je bénis, j’exorcise :
    J’ai des péchés en chaire épluché tous les cas ;
    J’ai vingt ans, etc.
  6. Variante :
    Discernant leurs instincts, assigna leurs emplois.
    Ainsi, par un goût sûr, par un choix toujours sage,
    Des talents différents tu fais un juste usage ;
    Tu sais de Melpomène animer les accents,
    De sa riante sœur chérir les agréments,
    Protéger de Rameau la profonde harmonie,
    Et mettre un compas d’or dans les mains d’Uranie.
    Le véritable esprit peut se plier à tout :
    On ne vit qu’à demi quand on n’a qu’un seul goût.
    Heureux qui sait mêler l’agréable à l’utile,
    Des travaux aux plaisirs passer d’un vol agile,
    S’occuper en ministre, et vivre en citoyen,
    Et se prêter à tout, sans s’asservir à rien !
    Un semblable génie, au-dessus du vulgaire,
    À l’art de gouverner joint le grand art de plaire ;
    On voit d’autres mortels auprès du trône admis ;
    Ils ont tous des flatteurs, il a seul des amis.
    — Le 10e vers de cette variante est imité du 343e vers de l’Art poétique d’Horace. (B.)
  7. Le duc de Mazarin, mari d’Hortense Mancini, faisait tous les ans une loterie de plusieurs emplois de sa maison ; et ce qu’on rapporte ici a un fondement véritable. (Note de Voltaire, 1752.)