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Épîtres (Voltaire)/Épître 60

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Œuvres complètes de VoltaireGarniertome 10 (p. 318-320).


ÉPÎTRE LX.


AU MÊME[1].


Ce 20 avril 1741.


Eh bien ! mauvais plaisants, critiques obstinés,
Prétendus beaux esprits, à médire acharnés,
Qui, parlant sans penser, fiers avec ignorance,
Mettez légèrement les rois dans la balance ;
Qui d’un ton décisif, aussi hardi que faux,
Assurez qu’un savant ne peut être un héros ;
Ennemis de la gloire et de la poésie,
Grands critiques des rois, allez en Silésie ;
Voyez cent bataillons près de Neiss écrasés :

C’est là qu’est mon héros. Venez, si vous l’osez.
Le voilà ce savant que la gloire environne,
Qui préside aux combats, qui commande à Bellone,
Qui du fier Charles Douze égalant le grand cœur,
Le surpasse en prudence, en esprit, en douceur.
C’est lui-même, c’est lui, dont l’âme universelle
Courut de tous les arts la carrière immortelle ;
Lui qui de la nature a vu les profondeurs,
Des charlatans dévots confondit les erreurs ;
Lui qui dans un repas, sans soins et sans affaire,
Passait les ignorants dans l’art heureux de plaire ;
Qui sait tout, qui fait tout, qui s’élance à grands pas
Du Parnasse à l’Olympe, et des jeux aux combats.
Je sais que Charles Douze, et Gustave, et Turenne,
N’ont point bu dans les eaux qu’épanche l’Hippocrène :
Mais enfin ces guerriers, illustres ignorants,
En étant moins polis, n’en étaient pas plus grands.
Mon prince est au-dessus de leur gloire vulgaire :
Quand il n’est point Achille, il sait être un Homère ;
Tour à tour la terreur de l’Autriche et des sots ;
Fertile en grands projets, aussi bien qu’en bons mots ;
En riant à la fois de Genève et de Rome,
Il parle, agit, combat, écrit, règne, en grand homme.
vous qui prodiguez l’esprit et les vertus,
Reposez-vous, mon prince, et ne m’effrayez plus ;
Et, quoique vous sachiez tout penser et tout faire,
Songez que les boulets ne vous respectent guère.
Et qu’un plomb dans un tube entassé par des sots[2]
Peut casser d’un seul coup la tête d’un héros
Lorsque, multipliant son poids par sa vitesse[3],

Il fend l’air qui résiste, et pousse autant qu’il presse.
Alors privé de vie, et chargé d’un grand nom,
Sur un lit de parade étendu tout du long,
Vous iriez tristement revoir votre patrie.
Ô ciel ! que ferait-on dans votre académie ?
Un dur anatomiste, élève d’Atropos,
Viendrait, scalpel en main, disséquer mon héros,
« La voilà, dirait-il, cette cervelle unique,
Si belle, si féconde, et si philosophique. »
Il montrerait aux yeux les fibres de ce cœur
Généreux, bienfaisant, juste, plein de grandeur.
Il couperait… mais non, ces horribles images
Ne doivent point souiller les lignes de nos pages.
Conservez, ô mes dieux ! l’aimable Frédéric,
Pour son bonheur, pour moi, pour le bien du public.
Vivez, prince, et passez dans la paix, dans la guerre,
Surtout dans les plaisirs, tous les ic de la terre,
Théodoric, Ulric, Genseric, Alaric,
Dont aucun ne vous vaut, selon mon pronostic.
Mais lorsque vous aurez, de victoire en victoire,
Augmenté vos États, ainsi que votre gloire,
Daignez vous souvenir que ma tremblante voix,
En chantant vos vertus, présagea vos exploits.
Songez bien qu’en dépit de la grandeur suprême,
Votre main mille fois m’écrivait : Je vous aime.
Adieu, grand politique, et rapide vainqueur !
Trente États subjugués ne valent point un cœur.



  1. Cette épître fut écrite à la nouvelle de la victoire de Molwith.
  2. Voiture avait dit :
    Que d’une force sans seconde
    La mort sait ses traits élancer ;
    Et qu’un peu de plomb peut casser
    La plus belle tête du monde.
    M. de Voltaire a cité lui-même cette pièce dans ses Questions sur l’Encyclopédie, ou Dictionnaire philosophique (au mot Goût). Ainsi l’on a eu grand tort de l’accuser d’avoir été le plagiaire de Voiture. (K.)
  3. Voltaire, dans sa lettre au président Hénault, du 15 mai 1741, rapporte que Mme du Châtelet voulait absolument qu’il mît :
    Lorsque multipliant son carré par sa vitesse,
    s’inquiétant peu de la mesure des vers. Elle disait qu’il fallait toujours être de l’avis de Leibnitz, en vers et en prose. (B.)