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Épîtres (Voltaire)/Épître 87

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Œuvres complètes de VoltaireGarniertome 10 (p. 368-369).


ÉPÎTRE LXXXVII.


À MONSIEUR LE DUC DE RICHELIEU.
SUR LA CONQUÊTE DE MAHON[1].


Mai 1756


Depuis plus de quarante années
Vous avez été mon héros ;
J’ai présagé vos destinées.
Ainsi quand Achille à Scyros
Paraissait se livrer en proie
Aux jeux, aux amours, au repos,
Il devait un jour sur les flots
Porter la flamme devant Troie :
Ainsi quand Phryné dans ses bras
Tenait le jeune Alcibiade,
Phryné ne le possédait pas,
Et son nom fut dans les combats
Égal au nom de Miltiade.
Jadis les amants, les époux,
Tremblaient en vous voyant paraître.
Près des belles et près du maître
Vous avez fait plus d’un jaloux ;
Enfin c’est aux héros à l’être.
C’est rarement que dans Paris,
Parmi les festins et les ris,
On démêle un grand caractère ;
Le préjugé ne conçoit pas
Que celui qui sait l’art de plaire
Sache aussi sauver les États :
Le grand homme échappe au vulgaire ;
Mais lorsqu’aux champs de Fontenoy
Il sert sa patrie et son roi ;
Quand sa main des peuples de Gênes
Défend les jours et rompt les chaînes ;
Lorsque, aussi prompt que les éclairs,
Il chasse les tyrans des mers

Des murs de Minorque opprimée,
Alors ceux qui l’ont méconnu
En parlent comme son armée.
Chacun dit : « Je l’avais prévu. »
Le succès fait la renommée.
Homme aimable, illustre guerrier,
En tout temps l’honneur de la France,
Triomphez de l’Anglais altier,
De l’envie, et de l’ignorance.
Je ne sais si dans Port-Mahon
Vous trouverez un statuaire ;
Mais vous n’en avez plus affaire :
Vous allez graver votre nom
Sur les débris de l’Angleterre ;
Il sera béni chez l’Ibère,
Et chéri dans ma nation.
Des deux Richelieu sur la terre
Les exploits seront admirés ;
Déjà tous deux sont comparés,
Et l’on ne sait qui l’on préfère.
Le cardinal affermissait
Et partageait le rang suprême
D’un maître qui le haïssait :
Vous vengez un roi qui vous aime.
Le cardinal fut plus puissant,
Et même un peu trop redoutable :
Vous me paraissez bien plus grand,
Puisque vous êtes plus aimable.



  1. Voyez la lettre à Richelieu du 3 mai 1755.