Les Ménechmes (trad. Sommer)

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Traduction par Édouard Sommer.
Comédies de PlauteHachette (p. 389-435).
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LES MÉNECHMES







NOTICE SUR LES MÉNECHMES.

On dit que la comédie des Ménechmes est une des œuvres de la jeunesse de Plaute, nous n’en savons rien ; on dit encore que c’est une imitation d’une pièce de Ménandre intitulée les Jumeaux et entièrement perdue : nous l’ignorons également. Ce qu’il y a de certain, c’est que la gaieté de bon goût, sauf quelques traits assez clairsemés, n’est nulle part plus sensible dans Plaute. Les méprises qui se succèdent pendant quatre actes entiers se produisent naturellement et sont amenées sans effort. Les Ménechmes rappellent Amphitryon, mais seulement pour ce fait d’une complète ressemblance entre deux personnages ; dans tout le reste il n ;y a rien de commun. Quoique l’on voie figurer dans les Ménechmes une courtisane et un parasite, gens qui d’ordinaire ne ménagent guère leurs propos, on est étonné de la décence de ton qui règne d’un bout à l’autre de la pièce. C’est assurément une des comédies de Plaute que l’on peut lire et relire avec le plus de plaisir : elle est digne du théâtre de Térence.

La comédie des Ménechmes est celle qui a été le plus souvent imitée sur les scènes modernes. Shakspeare en a tiré (1593) ses Méprises (The Comedy of Errors) ; Rotrou, ses Ménechmes ; Le Noble, ses Deux Arlequins, représentés à la Comédie-Italienne ; mais toutes ces imitations sont effacées par celle de Regnard (1705), qui, moins languissante et plus originale que les précédentes, ne ressemble nullement à une copie servile. Regnard n’a pris à Plaute que cette donnée de la ressemblance des deux frères, avec quelques situations et quelques traits comiques ; en donnant aux deux frères des caractères entièrement opposés, il a été vraiment créateur. Toutefois, si l’on partage l’admiration de La Harpe pour les Ménechmes de Regnard, on ne saurait s’associer, pour peu qu’on ait de goût, au jugement qu’il porte sur la pièce latine, quand il en parle comme d’une plate et maladroite bouffonnerie




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ARGUMENT[1].

Un marchand sicilien, qui avait deux fils jumeaux, en perd un qu’on lui enlève, et meurt. L’aïeul paternel donne à l’enfant qui reste le nom de celui qui a disparu, et l’appelle Ménechme Sosiclès. Celui-ci, devenu grand, cherche son frère par tout pays ; il arrive à Épidamne, où a été élevé le Méuechme ravi dans son enfance. Tous les habitants prennent l’étranger pour leur concitoyen, et l’appellent Ménechme, jusqu’à sa maîtresse, sa femme et son beau-père. Enfin les deux frères se reconnaissent.





PERSONNAGES.

PÉNICULUS, parasite du Ménechme enlevé.

MÉNECHME, habitant d’Épidamne, enlevé dans son enfance.

ÉROTIE, courtisane, maîtresse du Ménechme d’Épidamne.

CYLINDRE, cuisinier.

MÉNECHME SOSICLÈS, frère du Ménechme d’Épidamne.

MESSÉNION, esclave de Ménechme Sosiclès.

LA FEMME du Ménechme d’Épidamne.

UN ESCLAVE.

UNE ESCLAVE D’ÉROTIE.

UN VIEILLARD, beau-père du Ménechme d’Épidamne.

UN MÉDECIN.

ESCLAVES du médecin.

La scène est à Épidamne.


LES MÉNECHMES




PROLOGUE

Je commence d’abord, spectateurs, par souhaiter que la déesse Salus me soit propice, et à vous aussi. Je vous apporte Plaute, non pas dans ma main, mais au bout de ma langue : accueillez-le, je vous prie, d’une oreille bienveillante. Et maintenant, attention, écoutez notre sujet. Je l’exposerai en aussi peu de mots qu’il me sera possible. Voici ce que font nos poëtes dans leurs comédies : ils supposent toujours que l’action se passe dans Athènes, afin que la pièce vous semble plus grecque : moi je ne vous tromperai pas sur le lieu de la scène. Ainsi le sujet a quelque chose de grec, sans être du pur attique ; il est plutôt tant soit peu sicilien. Après cet avertissement préliminaire, je vais vous livrer les faits, non pas au boisseau ni au double boisseau, mais à plein grenier : tant je suis libéral quand il s’agit de conter une histoire.

Il y avait à Syracuse un vieux marchand ; il devint père de deux fils jumeaux d’une si parfaite ressemblance, que ni la nourrice qui leur donnait à téter ne pouvait les reconnaître, ni même la mère qui les avait mis au monde, à ce que m’a dit un certain homme qui les a vus tout petits. Pour moi, je ne les ai pas vus, n’allez pas vous le figurer. Mes bambins avaient déjà sept ans, quand leur père chargea un grand vaisseau d’une pacotille considérable. Il embarque l’un des jumeaux et l’emmène à Tarente où il allait pour son commerce ; il laisse l’autre à la maison avec sa mère. Comme notre homme arrivait à Tarente, il se trouva qu’on y célébrait des jeux ; grande affluence. comme toujours. L’enfant, au milieu de tant de monde, perdit son père. Il y avait là aussi un marchand d’Épidamne, qui le prend et l’emmène dans son pays. Le père, après avoir ainsi perdu son fils, tomba malade de douleur, et en peu de jours mourut à Tarente même. On avertit l’aïeul paternel des jumeaux, à Syracuse, que l’un des deux enfants a été enlevé, que le père vient de mourir à Tarente ; alors il change le nom de l’autre frère, et, comme il aimait chèrement le petit garçon disparu, il donne son nom à celui qui reste, et l’appelle Ménechme comme l’autre : c’était d’ailleurs aussi le nom du grand-père. Je l’ai retenu d’autant mieux, que j’ai entendu appeler l’enfant à grands cris. Je vous en préviens donc, afin que vous ne vous y trompiez pas tout à l’heure : les deux jumeaux portent le même nom.

À présent, il faut que je m’en retourne sur mes jambes à Épidamne, pour vous raconter tout de fil en aiguille. Si quelqu’un de vous a des commissions pour cette ville, qu’il parle hardiment, j’attends ses ordres ; mais c’est à condition qu’il n’oubliera pas le commissionnaire. Si l’on ne me donne point d’argent, c’est comme si l’on chantait! Si l’on m’en donne, c’est bien pis encore ! Enfin je retourne d’où je suis venu, et je n’en bouge plus.

Cet habitant d’Épidamne, dont je vous ai dit un mot tout à l’heure, celui qui enleva l’un des jumeaux, avait de grands biens, mais pas d’enfants : il adopta donc le petit garçon qu’il venait de ravir, le maria à une femme riche, le fit son héritier, et mourut peu après. Un jour qu’il allait à la campagne après de fortes pluies, il entra dans une rivière rapide, peu éloignée de la ville ; le courant fit perdre pied au ravisseur de l’enfant et l’entraîna au fin fond des enfers. Son fils adoptif recueillit une fortune considérable ; c’est lui qui demeure ici. Quant à l’autre jumeau, celui qui habite Syracuse, il est arrivé aujourd’hui à Épidamne avec son esclave, pour y chercher son frère. Cette ville que vous voyez est Épidamne, pour tout le temps que durera la pièce ; quand on en jouera une autre, la ville changera de nom, comme les acteurs en changent aussi : en effet, c’est bien le même qui est tour à tour marchand d’esclaves, jeune homme, vieillard, pauvre, mendiant, roi, parasite, diseur de bonne aventure.


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ACTE I.


SCENE I. — PÉNICULUS[2].

La jeunesse m’a donné le nom de Péniculus, parce que, quand je dîne, je fais les plats nets. Ceux qui chargent leurs captifs de chaînes, ou qui mettent des entraves aux esclaves fugitifs, agissent, sur ma foi, comme de grands sots : car, si au mal d’un misérable s’ajoute un nouveau mal, l’envie double de fuir et de faire pis que pendre. De manière ou d’autre ils se débarrassent de leurs chaînes : ceux qui sont aux fers liment l’anneau, ou bien avec une pierre ils font sauter le clou : c’est là une bagatelle. Si tu veux garder ton homme comme il faut et l’empêcher de fuir, c’est par le manger et le boire que tu dois le retenir ; attache-le par le museau à un râtelier bien garni ; tant que tu lui donneras bien à boire et à manger, tous les jours, à bouche que veux-tu, il se gardera bien de se sauver, eût-il tué père et mère. Avec cette courroie tu le tiendras sans peine : rien de plus élastique que ces liens de la gourmandise : plus on les élargit, plus fortement ils étreignent. Moi, par exemple, je vais de ce pas chez Ménechme, à qui ma sentence m’a livré, je cours au-devant de mes fers. Il ne vous nourrit pas seulement les gens, il les remplume, les engraisse : il n'y a pas de meilleur médecin. D’ailleurs ce bon jeune homme est lui-même un solide mangeur ; il donne des repas de Cérès[3], tant ses tables sont chargées, tant les plats s’y entassent en belle ordonnance ; il faut monter sur son lit si l’on veut prendre au sommet de la pyramide. Mais je viens d’avoir plusieurs jours

d’interruption: il a fallu me claquemurer chez moi avec ce qui m’est cher. C’est que je ne mange ni n’achète que ce qu’il y a de plus cher ; mais pour le moment ces objets si chers dont je me régale me font défaut. Aussi je vais lui rendre visite. Mais la porte s'ouvre ; eh ! c’est Ménechme lui-même que je vois, il sort de chez lui.
SCÈNE II. — MÉNECHME, PÉNICULUS.

MÉNECHME, à sa femme qui est dans la maison. Si tu n’étais pas une méchante bête, une sotte, une créature intraitable et acariâtre, ce qui déplaît à ton mari te déplairait aussi. Mais si tu me joues encore le même.tour, je te mettrai à la porte, je te répudierai, et tu iras trouver ton père. Chaque fois que je, veux sortir, tu me retiens, tu me rappelles, tu me demandes où je vais, à quoi je pense, quelle affaire m’occupe, ce que je cherche. ce que j’emporte, ce qui s’est passé dehors. J’ai épousé un douanier, à qui il me faut déclarer et ce que je fais et ce que je viens de faire. Je t’ai trop gâtée ; mais pour l’avenir je te préviens : je ne te refuse rien ; servantes, provisions, laine, bijoux, robes, pourpre, rien ne te manque ; si tu es sage, tu prendras garde qu’il ne t’arrive malheur ; tu cesseras d’épier ton mari. Bien mieux, je ne veux pas que tu m’espionnes pour rien, et pour t’apprendre, je me donnerai aujourd’hui même une maîtresse et je la mènerai souper en ville.

PÉNICULUS, à part. Il croit faire pièce à sa femme, mais c’est plutôt à moi : car s’il dîne en ville, c’est sur moi qu’il se venge et non pas sur elle.

MÉNECHME. Bravo ! A force de quereller, je l’ai forcée à rentrer. Où sont nos coureurs de maris ? ils tardent bien à venir m’offrir leurs présents et me féliciter de ma bravoure. Je viens de prendre là dedans cette mante à ma femme, et je la porte à ma maîtresse. Voilà comme il faut attraper ces fines mouches qui vous espionnent. Oh le beau trait, le tour adroit, merveilleux, admirable ! J’ai si bien fait que j’ai friponne la friponne, et je vais jeter mon larcin dans le gouffre. J’ai enlevé ce butin à l’ennemi, sans que nos alliés aient souffert.

PÉNICULUS. Hé ! l’ami, n’aurai-je pas ma part de ces dépouilles ?

MÉNECHME. C’est fait de moi, je tombe dans une embuscade.

PÉNICULUS. Eh non, c’est du renfort ; ne craignez rien.

MÉNECHME. Qui est là ?

PÉNICULUS. C’est moi.

MÉNECHME. Ô la bonne fortune ! l’heureuse rencontre ! Bonjour !

PÉNICULUS. Bonjour !

MÉNECHME. Eh bien, que dis-tu ?

PÉNICULUS, lui prenant la main. Je tiens par la main mon bon génie.

MÉNECHME. Tu ne pouvais arriver plus à propos.

PÉNICULUS. C’est toujours comme cela. Je sais prendre les bons moments.

MÉNECHME. Veux-tu voir une farce délicieuse ?

PÉNICULUS. Quel est le cuisinier qui l’a apprêtée ? Rien qu’en donnant un coup d’œil aux restes, je saurai bien s’il a fait quelque bévue.

MÉNECHME. Dis-moi, n’as-tu pas vu sur quelque muraille une peinture représentant Ganymède enlevé par l’aigle, ou Adonis par Vénus ?

PÉNICULUS. Plus d’une fois ; mais que me font ces peintures ?

MÉNECHME. Tiens, regarde-moi (il montre la mante sous son manteau) ; n’y a-t-il pas de ressemblance ?

PÉNICULUS. Que signifie cet équipage ?

MÉNECHME. Conviens que je suis joli garçon.

PÉNICULUS. Où dînons-nous ?

MÉNECHME. Dis d’abord ce que je veux te faire dire.

PÉNICULUS. Volontiers, vous êtes le plus joli garçon du monde.

MÉNECHME. N’ajouteras-tu rien de ton cru ?

PÉNICULUS. Et le plus jovial.

MÉNECHME. Continue.

PÉNICULUS. Je m’en garderai bien, par Hercule, avant de savoir ce que cela me vaudra. Vous êtes en querelle avec votre femme : oh ! raison de plus pour prendre mes précautions avec vous.

MÉNECHME. Il faut trouver quelque endroit pour enterrer cette journée, sans que ma femme sache où s’est allumé le jucher.

PÉNICULUS. Allons, à merveille, vous parlez d’or, et j’ai hâte d’approcher la torche, car cette journée est déjà à moitié trépassée.

MÉNECHME. Tu te retardes toi-même en me coupant la parole.

PÉNICULUS. Ménechme, crevez-moi l’œil qui me reste, si je souffle mot sans votre ordre.

MÉNECHME. Viens, éloigne-toi de la maison.

PÉNICULUS. Soit.

MÉNECHME. Viens ça encore.

PÉNICULUS. Volontiers.

MÉNECHME. Allons, bravement, éloigne-toi encore de l’antre de la lionne.

PÉNICULUS. Par ma foi, vous feriez, je pense, un excellent cocher.

MÉNECHME. Comment cela ?

PÉNICULUS. C’est que vous retournez de temps en temps la tête, pour voir si votre femme ne vous suit pas.

MÉNECHME. Mais que dis-tu ?

PÉNICULUS. Moi ? je dis oui ou non, comme il vous plaît.

MÉNECHME. Si l’on te faisait sentir quelque chose, pourrais-tu deviner à l’odeur

PÉNICULUS. Tout comme si vous preniez le collège des augures.

MÉNECHME. Eh bien, flaire un peu cette mante que j’ai là : que sent-elle ? tu recules ?

PÉNICULUS. C’est par le haut qu’il faut flairer un vêtement de femme : car par ce bout-là le nez s’empuantit d’un parfum trop tenace.

MÉNECHME. Flaire donc par ici, mon gentil Péniculus : tu es bien dégoûté !

PÉNICULUS. Il y a de quoi.

MÉNECHME. Eh bien ? qu’est-ce que cela sent ? réponds.

PÉNICULUS. Le vol, la courtisane, le dîner.

MÉNECHME. Je vais la porter ici à ma maîtresse, à la courtisane Érotie. Je ferai apprêter à dîner pour moi, pour toi et pour die, et nous boirons jusqu’à ce que se lève demain l’étoile du matin.

PÉNICULUS. C’est parler : faut-il frapper ?

MÉNECHME. Frappe… Hé ! attends donc.

PÉNICULUS. Vous retardez d’une lieue les flacons.

MÉNECHME. Frappe doucement.

PÉNICULUS. Vous avez donc peur que la porte ne soit de faïence ?

MÉNECHME. Attends, attends, je t’en prie : la voici qui sort.

PÉNICULUS. Oh ! c’est le soleil que vous voyez. Tenez, comme l’autre est obscurci par l'éclat de ce beau teint !


SCÈNE III. — ÉROTIE, PÉNICULUS, MÉNECHME.

ÉROTIE. Bonjour, Ménechme, ma chère âme.

PÉNICULUS. Et moi ?

ÉROTIE. Tu ne comptes pas.

PÉNICULUS. Pas plus que les surnuméraires dans les légions.

MÉNECHME. J’ai donné ordre de tout préparer aujourd’hui chez toi pour livrer bataille. ÉROTIE. Va pour aujourd’hui.

MÉNECHME, montrant Péniculus. Nous boirons tous deux à qui sera maître d’Ilion, et nous verrons, de lui ou de moi, qui se montrera le plus intrépide la coupe à la main. L’armée est sous t’es ordres : décide avec lequel de nous deux tu passeras cette nuit. Ah ! ma chère âme, quand je te vois, c’est de tout cœur que je déteste ma femme.

ÉROTIE. Et cependant vous ne pouvez vous passer de porter quelque chose d’elle. Qu’est-ce que cela ?

MÉNECHME. Cher bouton de rosé, ce sont ses dépouilles dont je veux te revêtir.

ÉROTIE. Vous savez si bien vous arranger que vous n’avez jamais de peine à l’emporter sur vos rivaux.

PÉNICULUS. Une courtisane est tout miel tant qu’elle voit quelque chose à prendre. Si vous l’aimiez, vous tiendriez déjà son nez entre vos dents.

MÉNECHME, donnant son manteau au parasite. Tiens ceci, Péniculus ; je veux offrir les dépouilles comme j’en ai fait le vœu.

PÉNICULUS. Soit ; mais, de grâce, dansez un peu comme cela, avec cette mante.

MÉNECHME. Que je danse ? tu perds la tête.

PÉNICULUS. Est-ce moi, ou vous ? Si vous ne dansez pas, ôtez-la donc.

MÉNECHME. J’ai eu trop de mal pour la dérober. Hercule, je crois, courut moins de dangers pour enlever à Hippolyte sa ceinture. (À Érotie.) Prends-la, puisque toi seule cherches ù me faire plaisir. Voilà comme devraient en user tous les vrais amants.

PÉNICULUS, à part. Oui, pour peu qu’ils soient pressés de se réduire à la besace.

MÉNECHME. Je l’ai achetée à ma femme il y a un an, pour quatre mines.

PÉNICULUS, à part. Quatre mines perdues, tout compte fait.

MÉNECHME, à Érotie. Sais-tu ce que j’attends de toi ?

ÉROTIE. Je sais que je ferai ce qui vous plaira.

MÉNECHME, à Érotie. Dis qu’on prépare chez toi à dîner pour nous trois ; envoie prendre au marché quelques bons petits mets, des ris de porc, du lard, un jambon, ou une hure, ou des rognons de cochon, ou quelque chose de ce genre, que l’on fasse cuire comme il faut, et qui, une fois sur la table, me donne un appétit de milan. Et tout de suite.

ÉROTIE. C’est ce qu’on va faire.

MÉNECHME. Nous allons faire un tour de place. Nous serons ici dans un moment, et tandis que le dîner sera sur le feu, nous boirons un coup.

ÉROTIE. Venez quand vous voudrez, ce sera prêt.

MÉNECHME, à Érotie. Hâtez-vous donc. (À Péniculus.) Suis-moi.

PÉNICULUS. Par Hercule, je ne m’éloignerai pas d’une semelle ; je ne voudrais pas vous perdre aujourd’hui pour tous les trésors des dieux. (Ils sortent.)

ÉROTIE, à ses esclaves. Qu’on me fasse venir à l’instant Cylindre, mon cuisinier.


SCÈNE IV. — ÉROTIE, CYLINDRE.

ÉROTIE. Prends un panier et de l’argent ; voici trois pièces, tiens.

CYLINDRE. Je les tiens.

ÉROTIE. Va, et rapporte des provisions ; fais attention qu’il y en ait pour trois ; ni trop ni trop peu.

CYLINDRE. De qui s’agit-il ?

ÉROTIE. Moi et Ménechme avec son parasite.

CYLINDRE. Cela fait dix : un parasite mange bien pour huit.

ÉROTIE. Je t’ai nommé les convives ; le reste te regarde.

CYLINDRE. C’est bien. Tout est à point, dites qu’on se mette à table.

ÉROTIE. Reviens vite.

CYLINDRE. À l’instant.


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ACTE II.


SCÈNE I. — MÉNECHME SOSICLÈS, MESSÉNION.

MÉNECHME. Je ne connais pas, Messénion, de volupté plus grande pour les navigateurs que le moment où depuis la haute mer ils aperçoivent le rivage.

MESSÉNION. À parler franchement, elle est plus grande encore, si la terre qu’on découvre est sa terre natale. Mais dites-moi. pourquoi venons-nous maintenant à Épidamne ? Allons-nous, comme la mer, faire le tour de toutes les îles ?

MÉNECHME. C’est pour chercher mon frère jumeau.

MESSÉNION. Eh ! quel sera donc le terme de ces recherches ? Voilà six ans que nous ne faisons pas autre chose. L’Istrie, l’Espagne, Marseille, l’Illyrie, la mer Tyrrhénienne tout entière, la Grèce extérieure, toutes les côtes d’Italie que baigne la mer, nous avons tout parcouru : par ma foi, si vous cherchiez une aiguille, il y a longtemps que vous l’auriez trouvée, si elle y était. Nous sommes en quête d’un mort parmi les vivants ; car s’il respirait, nous aurions déjà mis cent fois la main dessus.

MÉNECHME. Je veux trouver quelqu’un qui me donne une certitude et puisse dire qu’il sait que mon frère est mort. Alors je ne me tourmenterai plus à le chercher. Autrement, je poursuivrai sans relâche mes démarches ; moi seul je sais combien il est cher à mon cœur.

MESSÉNION. Vous cherchez un nœud dans un brin d’osier. Ne vaudrait-il pas mieux retourner d’ici tout droit chez nous, à moins que nous ne songions à écrire une géographie ?

MÉNECHME. Assez de belles paroles, et prends garde à toi. Ne m’importune pas ; je n’irai point à tes flûtes.

MESSÉNION. Ah ! voilà un mot qui me rappelle que je suis esclave : on ne pouvait dire davantage en moins de paroles. Pourtant je ne saurais tenir ma langue. Écoutez, Ménechme : quand je regarde notre bourse, par Hercule, nos ressources ne sont pas lourdes. Si vous ne rentrez chez vous, quand vous n’aurez plus rien, vous gémirez d’avoir cherché votre jumeau, jes gens d’Épidamne sont des libertins et de grands buveurs ; la ville est pleine d’intrigants et de patelins ; les courtisanes, on dit que nulle part elles ne sont aussi séduisantes. C’est pour cela qu’on a appelé cette ville Épidamne : nul n’y séjourne qu’à son dam.

MÉNECHME. J’y prendrai garde : donne-moi seulement la bourse.

MESSÉNION. Qu’en voulez-vous faire ?

MÉNECHME. D’après ce que tu viens de dire, je me méfie de toi.

MESSÉNION. Que craignez-vous ?

MÉNECHME. Que tu nu me fasses trouver mon dam à Epidamne. Tu es grand amateur de beau sexe, Messénion ; moi je suis violent de mon caractère, j’ai la tête assez chaude. Quand je tiendrai l’argent, je m’arrangerai pour que tu ne me fasses pas d’escapade et que je ne me motte pas en colère contre toi.

MESSÉNION. Prenez et gardez, je ne demande pas mieux.

SCÈNE II. — CYLINDRE, MÉNECHME SOSICLÈS, MESSÉNION.

CYLINDRE. J’ai fait de bonnes emplettes, et je crois que je servirai un bon repas à mes dîneurs… Mais j’aperçois Ménechme ; gare à mes épaules! Approchons, et parlons-lui. Bonjour, Ménechme.

MÉNECHME. Les dieux te protègent! tu sais qui je suis ?

CYLINDRE. Non vraiment! Où sont les autres convives ?

MÉNECHME. Quels convives ?

CYLINDRE. Votre parasite.

MÉNECHME. Mon parasite ? Cet homme est fou.

MESSÉNION. Ne vous avais-je pas dit qu’il y a ici un tas d’intrigants ?

MÉNECHME. Qu’est-ce, l’ami, que mon parasite, après qui tu demandes ?

CYLINDRE. Péniculus.

MESSÉNION. Bon ! il est en sûreté dans mon sac[4].

CYLINDRE. Ménechme, vous venez dîner de bien bonne heure. J’arrive seulement du marché.

MÉNECHME. Dis-moi, l’ami, combien se vendent ici les porcs pour les sacrifices[5] ?

CYLINDRE. Une pièce.

MÉNECHME. Tiens donc, et fais-toi guérir avec mon argent : car je vois bien que tu as la tête à l’envers, qui que tu sois, puisque tu viens importuner un inconnu.

CYLINDRE. Je suis Cylindre ; ne savez-vous pas mon nom ?

MÉNECHME. Cylindre ou Coliendre, la peste soit de toi ! Je ne te connais pas et n’ai nulle envie de te connaître.

CYLINDRE. Vous vous appelez Ménechme, autant que je sache.

MÉNECHME. Tu parles comme une tête sage quand tu me nommes par mon nom. Mais où m’as-tu connu ?

CYLINDRE. Où je vous ai connu ? Comme si votre bonne amie n’était pas Érotie ma maîtresse !

MÉNECHME. Elle ne l’est point, et quant à toi, je ne sais qui tu es.

CYLINDRE. Vous ne savez qui je suis ? Eh! je vous verse assez souvent, quand vous venez boire chez nous.

MESSÉNION. Et dire que je n’ai rien pour casser la tête à ce maraud !

MÉNECHME. Toi, tu me verses à boire, à moi qui n’ai jamais vu Épidamne avant ce jour et n’y suis jamais venu ?

CYLINDRE. Vous niez ?

MÉNECHME. Oui, par Hercule, je nie.

CYLINDRE. Vous ne demeurez pas dans cette maison là-bas ?

MÉNECHME. Que les dieux confondent ceux qui l’habitent !

CYLINDRE. Il faut qu’il soit fou, pour se souhaiter du mal à lui-même… Écoutez, Ménechme.

MÉNECHME. Après ?

CYLINDRE. Si vous m’en croyez et si vous êtes raisonnable, avec cette pièce que vous m’avez promise tout à l’heure, vous vous ferez amener un marcassin, car assurément, Ménechme, vous n’êtes pas tout à fait dans votre bon sens, quand vous vous souhaitez du mal à vous-même.

MESSÉNION. Par Hercule, l’assommant bavard !

CYLINDRE. Il aime à plaisanter avec moi comme cela. Il est tout à fait jovial, quand sa femme n’est pas là.

MÉNECHME. Dis-moi.

CYLINDRE. Qu’est-ce donc ? Ce que vous voyez là (montrant son panier), sera-ce assez pour vous trois ? ou faut-il acheter quelque chose de plus, pour vous, votre parasite et votre maîtresse ?

MÉNECHME. Quelles maitresses ? quels parasites ?

MESSÉNION. Quelle rage te possède de le tourmenter ainsi ?

CYLINDRE. Qu’ai-je à démêler avec toi ? Je ne te connais pas, je parle à celui que je connais.

MÉNECHME. Assurément, tu as perdu la tête.

CYLINDRE. Eh bien, je vais faire cuire le tout : ce sera vite fait. Ne vous éloignez pas de la maison. Vous ne voulez plus rien ?

MÉNECHME. Que tu ailles te pendre.

CYLINDRE. Il vaut mieux que vous alliez vous-même… vous mettre à table, tandis que je présenterai tout ceci à un bon grand feu. J’arrive donc et vais dire à Érotie que vous êtes là, afin qu’elle vienne vous chercher et ne vous laisse pas comme cela à la porte. (Il sort.)

MÉNECHME. Il est enfin parti ?… Pour le coup, je vois que tu n’as pas menti.

MESSÉNION. Prenez garde seulement. Je crois qu’il demeure ici une courtisane, comme nous a dit ce fou qui vient de s’en aller.

MÉNECHME. Je me demande comment il peut savoir mon nom.

MESSÉNION. Cela n’est pas bien malin. Voici ce que font les courtisanes : elles envoient au port leurs petits esclaves et leurs servantes, quand il arrive un vaisseau étranger, et demandent à qui il est, et quel est le nom du propriétaire. Ensuite elles s’attachent et se collent au pauvre homme. Si elles peuvent le séduire, elles le plument avant de le laisser partir. Eh bien (montrant la maison d’Érotie), il y a dans ce port un vaisseau de pirates dont je crois que nous ferons sagement de nous défier.

MÉNECHME. L’avis est prudent.

MESSÉNION. Je le trouverai excellent si vous vous tenez bien sur vos gardes.

MÉNECHME. Tais-toi un peu : là porte crie. Voyons qui sort de là.

MESSÉNION. En attendant, je vais déposer ceci (il dépose son sac). Ayez l’œil dessus, vous autres, braves mariniers[6].


SCÈNE III. — ÉROTIE, CYLINDRE, MÉNECHME, SOSICLÈS, MESSÉNION.

ÉROTIE, à Cylindre. Laisse la porte : va-t’en, je ne veux pas qu’on ferme. Rentre, prépare tout, aie soin de tout, veille à ce que l’on fasse tout ce qu’il faut ; dressez les lits, brûlez des parfums. La propreté charme le cœur des amants ; l’élégance fait leur ruine et notre profit. Mais où est-il donc ? mon cuisinier disait qu’il était devant la porte. Ah ! je l’aperçois, cet ami qui m’est si utile et si précieux : aussi est-il traité selon se£ mérites, et personne chez moi ne passe avant lui. Je veux m’approcher et lui parler. Ma chère âme, je ne comprends pas pourquoi vous restez ainsi devant cette porte qui vous est ouverte plus que la vôtre même ; ma maison n’est-elle pas à vous ? Tout est prêt comme vous l’avez voulu et commandé ; on ne vous fera pas attendre ; le dîner a été arrangé selon vos ordres ; quand vous voudrez, on pourra se mettre à table.

MÉNECHME. À qui en a cette femme ?

ÉROTIE. À vous.

MÉNECHME. Qu’y a-t-il jamais eu et qu’y a-t-il encore de commun entre nous ?

ÉROTIE. Par Pollux, Vénus a voulu que je vous honorasse entre tous, et vous le méritez bien : je dois à vos bienfaits toute ma prospérité.

MÉNECHME. Messénion, sur ma parole, voilà une femme qui est folle ou ivre, pour aborder si familièrement un inconnu.

MESSÉNION. Ne vous ai-je pas dit que c’était la mode ici ? Aujourd’hui les feuilles tombent ; si nous restons trois jours, ce sera le tour des arbres à tomber sur vous. Toutes les courtisanes de ce pays sont des sangsues pour la bourse. Mais laissez-moi lui parler. Hé ! la belle, un mot !

ÉROTIE. Qu’est-ce ?

MESSÉNION. Où l’avez-vous connu ?

ÉROTIE. Ici même, à Épidamne, et voilà bel âge qu’il a fait connaissance avec moi.

MESSÉNION. À Épidamne ? Eh! c’est la première fois aujourd’hui qu’il met le pied dans cette ville.

ÉROTIE. Vous vous moquez, mon cher Ménechme. De grâce, entrez, vous serez mieux.

MÉNECHME. Par ma foi, cette femme m’appelle tout juste par mon nom. Je ne sais ce que tout cela veut dire.

MESSÉNION. Elle a flairé la bourse que vous avez là.

MÉNECHME. L’avertissement est sage. Tiens, prends-la (il lui donne la bourse) : je vais voir si c’est moi ou si c’est ma bourse qu’elle aime le mieux.

ÉROTIE. Allons diner.

MÉNECHME. Bien obligé de l’aimable invitation.

ÉROTIE. Alors pourquoi m’avez-vous dit tout à l’heure de vous faire préparer à dîner ?

MÉNECHME. Moi, je vous ai dit cela ?

ÉROTIE. Oui, pour vous et pour votre parasite.

MÉNECHME. Quel parasite ? Cette femme a perdu le sens.

ÉROTIE. Péniculus.

MÉNECHME. Qu’est-ce que ce Péniculus ? sert-il à décrotter les souliers[7] ?

ÉROTIE. Celui qui vous accompagnait tantôt, quand vous m’avez apporté la mante dérobée à votre femme.

MÉNECHME. Que signifie ? Je vous ai donné une mante dérobée à ma femme ? êtes-vous folle ?… Elle rêve tout debout, comme les mulets.

ÉROTIE. Quel plaisir trouvez-vous à vous moquer de moi et à nier ce qui s’est passé ?

MÉNECHME. Dites-moi donc ce que j’ai fait et ce que je nie maintenant.

ÉROTIE. Que vous m’avez donné aujourd’hui une mante de votre femme.

MÉNECHME. Oui, je le nie encore. Je n’ai jamais eu de femme, je n’en ai point, et jamais, depuis que je suis au monde, je n’ai mis le pied dans cette ville. J’ai déjeuné à bord du vaisseau, je viens de débarquer, et je vous rencontre.

ÉROTIE. Ah ! malheureuse, je suis perdue, par Cérès ! de quel vaisseau me parlez-vous ?

MÉNECHME. D’un vaisseau de bois, souvent avarié, souvent recloué, souvent battu par le marteau ; c’est comme la boutique d’un pelletier, les chevilles s’y touchent.

ÉROTIE. Eh ! de grâce, cessez de plaisanter, et entrez avec moi.

MÉNECHME. Je ne sais qui vous cherchez, ma belle, mais ce n’est pas moi.

ÉROTIE. Comment! je ne vous connais pas, vous Ménechme, fils de Moschus ? On sait bien que vous êtes né à Syracuse en Sicile, où régna le roi Agathocle, puis Phintia, puis Liparon, qui en mourant laissa le trône à Hiéron. C’est Hiéron qui vous gouverne aujourd’hui.

MÉNECHME. Vous ne dites pas de mensonges.

MESSÉNION. Grand Jupiter ! vient-elle donc de là-bas, pour vous connaître si bien ?

MÉNECHME, à Messénion. Par Hercule, je crois qu’il est impossible de refuser plus longtemps.

MESSÉNION. Ne vous laissez pas aller. Si vous passez cette porte, c’est fait de vous.

MÉNECHME. Eh ! tais-toi ; tout va sur des roulettes ; je répondrai oui à tout ce qu’elle me dira, et j’aurai bon gîte. (À Érotie). Ma mie, je faisais exprès tout à l’heure de vous contredire ; je craignais que ce coquin ne ’me dénonçât à ma femme pour la mante et le dîner. Maintenant, entrons quand vous voudrez.

ÉROTIE. N’attendez-vous pas votre parasite ?

MÉNECHME. Non, je ne l’attends pas, et je m’en soucie comme de cela ; et même, s’il vient, je défends qu’on le laisse entrer.

ÉROTIE. Par Castor, j’obéirai avec plaisir. Mais savez-vous, pour être bien gentil, ce que vous devriez faire ?

MÉNECHME. Vous n’avez qu’à commander.

ÉROTIE. Cette mante que vous m’avez donnée tantôt, portez-la chez le brodeur pour y ajouter quelques ornements dont j’ai envie.

MÉNECHME. Vous avez raison ; on ne la reconnaîtra pas, et si ma femme vous voit dans la rue, elle ne s’apercevra pas que vous l’avez.

ÉROTIE. Emportez-la donc tout à l’heure en vous en allant.

MÉNECHME. C’est convenu.

ÉROTIE. Entrons.

MÉNECHME. Je vous suis à l’instant, (montrant Messénion) je veux lui dire deux mots. (Érotie sort.} Hé, Messénion, approche.

MESSÉNION. Qu’est-ce ?

MÉNECHME. Veux-tu savoir ?

MESSÉNION. Quoi donc ?

MÉNECHME. Il faut…

MESSÉNION. Que faut-il ?

MÉNECHME. Je sais ce que tu veux me dire.

MESSÉNION. Vous n’en valez pas mieux.

MÉNECHME. Je tiens ma proie ; j’ai entamé l’affaire. Toi, va-t’en au plus vite, et conduis tout de suite nos gens à l’auberge. Tu viendras à ma rencontre avant le coucher du soleil.

MESSÉNION. Maître, vous ne connaissez pas ces courtisanes.

MÉNECHME. Paix, te dis-je. Si je fais quelque sottise, c’est moi qui en pâtirai et non pas toi. Cette femme est une sotte bête, autant que j’ai pu m’en apercevoir tout à l’heure. C’est une proie assurée.

MESSÉNION. Hélas!

MÉNECHME. Vas-tu partir! (Il entre chez Érotie.)

MESSÉNION. Il est perdu sans ressource. Notre pauvre barque est entre les mains des corsaires. Mais je suis bien ridicule de prétendre gouverner mon maître : il m’a acheté pour lui obéir, et non pour lui commander. (Aux esclaves.) Suivez-moi, que je puisse revenir le chercher de bonne heure, puisqu’il le veut.


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ACTE III.


SCÈNE I. — PÉNICULUS.

J’ai plus de trente ans, mais jamais je n’ai fait de bévue plus lourde ni plus extravagante qu’aujourd’hui, en allant me perdre niaisement au beau milieu de l’assemblée. Tandis que je bâille, Ménechme me plante là tout doucement et s’en revient chez sa maîtresse ; sans doute il ne voulait pas m’emmener. Que les dieux confondent le premier qui a inventé les assemblées pour donner encore des occupations aux gens occupés ! Ne valait-il pas mieux pour cela choisir des oisifs ? s’ils ne se rendaient pas à la convocation, vite on saisirait leurs biens. Il ne manque pas de gens qui ne prennent qu’un repas par jour, qui n’ont rien à faire, qui ne sont priés chez personne et ne prient personne non plus. Voilà ceux qui doivent aller aux assemblées et aux comices. Du moins je n’aurais pas perdu aujourd’hui un dîner… que l’on m’offrait de bon cœur, aussi vrai que je suis, en vie. J’irai cependant, car l’espoir de trouver quelques restes me chatouille encore le cœur. Mais que vois-je ? Ménechme, qui sort avec la couronne sur la tête. La table est ôtée ; par Pollux, j’arrive juste à temps pour le chercher.


SCÈNE II. — MÉNECHME SOSICLÈS, PÉNICULUS.

MÉNECHME, la mante à la main, à Érotie. Ne seras-tu pas tranquille si je te la rapporte aujourd’hui de bonne heure, arrangée bien comme il faut ? Tu ne saurais plus dire que c’est elle, tant elle sera méconnaissable.

PÉNICULUS, à part. Il porte la mante chez le brodeur après avoir mangé le dîner, bu tout le vin et laissé le parasite à la porte. Mais je veux perdre mon nom, si je ne me venge pleinement de cet affront. Voyons ce qu’il va faire : ensuite je l’aborderai et lui parlerai.

MÉNECHME, sans voir Péniculus. Dieux immortels, donnâtes-vous jamais en un jour plus de bonheur à un homme qui s’y attendit moins ? J’ai mangé, j’ai bu, j’ai couché avec une courtisane, et j’emporte cette mante, qui de ce jour n’aura plus d’autre maître.

PÉNICULUS. De mon coin je ne puis entendre ce qu’il dit. Sans doute qu’il parle de moi et de ma part.

MÉNECHME. Elle dit que je la lui ai donnée et que je l’ai dérobée à ma femme. Aussitôt que je m’aperçois de l’erreur, j’abonde dans son sens, comme si j’avais liaison avec elle ; à tout ce qu’elle dit, je dis de même: bref je ne m’en suis jamais tant donné à si peu de frais.

PÉNICULUS. Approchons ; je grille de lui dire son fait.

MÉNECHME. Qui est celui-ci qui vient à ma rencontre ?

PÉNICULUS. Eh bien, vilain et méchant homme, dont la parole est plus légère qu’une plume, trompeur, perfide, vaurien, que vous ai-je fait pour m’avoir ainsi perdu ? Comme vous m’avez planté là tout à l’heure sur la place ! Vous avez enterré le diner sans moi. Quelle effronterie ! n’avais-je pas droit comme vous à l’héritage ?

MÉNECHME. Ah ça, l’ami, qu’ai-je à démêler avec vous, pour que vous veniez m’insulter sans me connaître ? Voulez-vous qu’on vous fasse un mauvais parti pour répondre à vos injures ?

PÉNICULUS. Eh ! vous me l’avez déjà fait, je pense.

MÉNECHME. Dites-moi, l’ami, comment vous appelez-vous ?

PÉNICULUS. Vous moquez-vous encore, d’avoir l’air de ne pas savoir mon nom ?

MÉNECHME. Sur ma parole, je ne vous ai jamais vu avant ce jour, que je sache, je ne vous connais pas ; mais, par ma foi, qui que vous soyez, si vous voulez être raisonnable, ne m’ennuyez point.

PÉNICULUS. Vous ne me connaissez pas ?

MÉNECHME. Je ne dirais pas que non, si je vous connaissais.

PÉNICULUS. Réveillez-vous, Ménechme.

MÉNECHME. Par Hercule, je crois être assez bien éveillé.

PÉNICULUS. Vous ne connaissez pas votre parasite ?

MÉNECHME. L’ami, à ce que je vois, vous n’avez pas la tête trop saine.

PÉNICULUS. Dites-moi, n’avez-vous pas dérobé cette mante à votre femme et ne l’avez-vous pas donnée à Érotie ?

MÉNECHME. Par Hercule, je n’ai point de femme ; je n’ai point donné de mante à Érotie et n’en ai point dérobé.

PÉNICULUS. Êtes-vous insensé ? Voilà une méchante affaire. Comment ! je ne vous ai pas vu sortir affublé de la mante ?

MÉNECHME. Gare à toi ! Tu t’imagines, parce que tu es un mignon, que les autres te ressemblent. Tu dis que je me suis affublé d’une mante ?

PÉNICULUS. Oui, certes.

MÉNECHME. Va donc où tu mérites d’être, ou fais-toi purifier, triple fou.

PÉNICULUS. Ah ! par Pollux, personne ne m’empêchera d’aller à l’instant raconter de point en point toute l’affaire à votre femme. Vous verrez ce que valent tous vos mauvais procédés. Vous avez mangé un dîner que je vous ferai payer cher. (Il sort.)

MÉNECHME. Qu’est-ce à dire ? tous ceux que je vois se moqueront-ils donc de moi ?… Mais la porte crie.

SCÈNE III. - UNE SERVANTE, MÉNECHME SOSICLÈS.

LA SERVANTE. Ménechme, Érotie dit qu’elle vous aimera bien si vous voulez, par la même occasion, porter ceci chez l’orfèvre, y ajouter une once d’or, et faire remettre à neuf cette agrafe.

MÉNECHME. Non-seulement cela, mais tout ce dont elle voudra me charger ; dis-lui que je suis à ses ordres.

LA SERVANTE. Savez-vous ce que c’est que cette agrafe ?

MÉNECHME. Mais une agrafe d’or, je suppose.

LA SERVANTE. C’est celle que vous avez prise en cachette, dans le temps, dans l’armoire de votre femme, à ce que vous disiez.

MÉNECHME. Jamais de ma vie.

LA SERVANTE. Eh quoi, ne vous en souvient-il plus ? Alors, si vous l’avez oublié, rendez-la-moi.

MÉNECHME. Attends un peu ; eh oui, j’y suis. C’est celle que je lui ai donnée.

LA SERVANTE. Précisément.

MÉNECHME. Et où sont les grands bracelets que je lui ai donnés en même temps ?

LA SERVANTE. Vous n’en avez jamais donné.

MÉNECHME. Pourtant le tout était ensemble.

LA SERVANTE. Dirai-je que vous vous chargez de la commission ?

MÉNECHME. Oui, dis-le-lui, je m’en charge. On lui rapportera à la fois la mante et l’agrafe.

LA SERVANTE. Cher Ménechme, faites-moi faire aussi une paire de boucles d’oreilles longues, seulement du poids de deux drachmes, afin que j’aie du plaisir à vous voir quand vous viendrez chez nous.

MÉNECHME. Soit ; donne-moi l’or, je payerai la main-d’œuvre.

LA SERVANTE. Avancez-moi cela, je vous le rendrai plus tard.

MÉNECHME. Non, donne toi-même. Je te rendrai le double.

LA SERVANTE. Je n’ai pas d’argent.

MÉNECHME. Eh bien, ce sera pour quand tu en auras.

LA SERVANTE. N’avez-vous plus rien à me dire ?

MÉNECHME. Dis-lui que je m’occuperai’ de tout cela, (à part) ? pour le vendre au meilleur prix. (La servante rentre.) Est-elle enfin rentrée ? oui, elle est partie, elle a fermé’ la porte. En vérité, tous les dieux me protègent, me comblent de biens et d’affection. Mais, puisque l’occasion est favorable et que j’en ai tout le temps, décampons sans retard, éloignons-nous de ce lieu de séduction. Hâte-toi, Ménechme, allons, double le pas. Je veux ôter cette couronne et la jeter à gauche ; si l’on me suit, on croira que j’ai pris par là. Et maintenant je vais tâcher de retrouver mon esclave, pour lui apprendre tous les bonheurs que.les dieux m’envoient.

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ACTE IV.


SCÈNE I. — LA FEMME DE MÉNECHME, PÉNICULUS.

LA FEMME. Moi, je me souffrirais dans un ménage où le mari dérobe tout ce qu’il y a dans là maison,pour aller le porter à sa maltresse ?

PÉNICULUS. Bon, bon, taisez-vous, je vous le ferai prendre en flagrant délit ; venez seulement par ici. Il était gris et s’en allait, couronne en tête, porter chez le brodeur la mante qu’il vous a attrapée aujourd’hui. Mais voici sa couronne : avais-je menti ? Il a tiré par là, si vous voulez suivre la piste. Eh ! par Pollux, le voici qui revient tout à point ; seulement, il n’a pas la mante.

LA FEMME. Comment dois-je agir avec-lui ?

PÉNICULUS. Comme d’habitude ; lavez-lui la tête.

LA FEMME. J’en suis bien tentée.

PÉNICULUS. Restons, nous, de ce côté ; guettez-le d’ici.


SCÈNE II. — MÉNECHME, LA FEMME DE MÉNECHME, PÉNICULUS.

MÉNECHME. Quelle sotte et stupide habitude nous avons ! et pourtant c’est celle de tous les Crésus ; ils souhaitent d’avoir beaucoup de clients, bons ou mauvais, peu leur importe. On s’informe de la fortune du client, mais de sa probité, de sa réputation, point! S’il est pauvre et honnête, on le regarde comme un homme de rien ; est-il riche et fripon, on le tient pour un galant homme. Ces gens sans foi ni loi, que de soucis ne donnent-ils pas à leurs patrons ! Ils nient d’avoir reçu ce qu’on leur a donné ; ils sont cousus de procès, rapaces, fourbes ; leur bien, c’est à l’usure, c’est au parjure qu’ils le doivent ; ils ne rêvent que chicanes. Lorsqu’ils sont assignés, le patron l’est aussi ; il faut qu’il vienne défendre leurs vilenies : l’affaire va devant le peuple, ou au tribunal, ou chez un arbitre. Ainsi moi, aujourd’hui, un de mes clients m’a mis aux abois, et je n’ai pu faire rien de ce que je voulais : il m’a si bien retenu que cela n’en finissait pas. Il m’a fallu batailler deux heures devant les édiles pour une cause détestable, proposer un arrangement tout embrouillé, tout tortueux. J’avais dit plus ou moins tout ce qu’il fallait pour en venir à un accommodement. Que fait mon nomme ? oui, que fait-il ? il donne caution, et je n’ai jamais vu renard mieux pris au piège. Trois témoins acharnés déposaient de ses fourberies. Que la peste l’étouffé pour m’avoir si bien fait gaspiller mon temps, et moi aussi pour avoir eu l’idée de mettre le pied au tribunal ! Voilà une journée perdue. J’avais fait préparer un excellent dîner. Ma maîtresse m’attend, je le sais : dès que je l’ai pu, je me suis sauvé de la place ; mais elle doit être fâchée contre moi. Allons, cette mante que j’ai prise aujom djhui à ma femme pour la porter à Érotie arrangera les affaires.

PÉNICULUS, à la femme. Qu’en dites-vous ?

LA FEMME. Que j’ai épousé, pour mon malheur, un grand vaurien.

PÉNICULUS. Entendez-vous bien ce qu’il dit ?

LA FEMME. J’entends à merveille.

MÉNECHME. Je ferais mieux d’entrer et de prendre un peu de bon temps.

LA FEMME. Arrête ! tu passeras plutôt un mauvais quart d’heure. Par Castor, tu payeras cher ce que tu m’as dérobé.

PÉNICULUS, à Ménechme. Vous avez reçu la botte.

LA FEMME. Tu croyais donc pouvoir cacher tes fredaines ?

MÉNECHME. Que veux-tu dire, ma femme ?

LA FEMME. Tu me le demandes ?

MÉNECHME, s’approchant de Péniculus. Est-ce à lui qu’il faut le demander ?

PÉNICULUS. À bas les pattes ! (À la femme.) Ferme !

MÉNECHME. Pourquoi cette mine sévère ?

LA FEMME. Tu dois le savoir.

PÉNICULUS. Il le sait, mais le malin feint de l’ignorer.

MÉNECHME. Qu’y a-t-il ?

LA FEMME. Ma mante.

MÉNECHME. Ta mante ?

LA FEMME. Oui, ma mante.

PÉNICULUS, à Ménechme. Eh bien, vous avez peur ?

MÉNECHME. Moi ? nullement.

PÉNICULUS. Non, mais la mante vous fait pâlir[8]. Cela vous apprendra à manger le dîner sans moi. (À la femme.) Poussez.

MÉNECHME, bas à Péniculus. Veux-tu bien te taire !

PÉNICULUS. Non vraiment, je ne me tairai pas. (À la femme.) Il me fait signe de ne pas parler.

MÉNECHME. En vérité, je ne te fais pas de signes, je ne te regarde même pas.

LA FEMME. Ah ! que je suis malheureuse !

MÉNECHME. Comment cela ? explique-toi.

PÉNICULUS, à la femme. Vit-on jamais un front pareil ? nier ce que vous voyez de vos yeux !

MÉNECHME. Ma femme, j’atteste Jupiter et tous les dieux (cela te suffit-il ?) que je ne lui ai pas fait le moindre signe.

PÉNICULUS. Elle vous en croit déjà là-dessus ; mais retournez par ici.

MÉNECHME. Où retourner ?

PÉNICULUS. Chez le brodeur, je pense ; allez, et rapportez la mante.

MÉNECHME. Quelle mante ?

LA FEMME. Je me tais, puisqu’il ne se souvient plus de ce qu’il a fait.

MÉNECHME. Un de nos esclaves s’est-il mis en faute ? nos servantes, nos domestiques t’ont-ils mal répondu ? Parle : ils en seront punis.

PÉNICULUS. Chansons !

MÉNECHME. Te voilà toute triste ; cela me chagrine.

PÉNICULUS. Chansons !

MÉNECHME. Es-tu fâchée contre quelqu’un de la maison ?

PÉNICULUS. Chansons !

MÉNECHME. Ce n’est pas contre moi, au moins ?

PÉNICULUS. Ah ! vous commencez à parler.

MÉNECHME. Par Pollux, je n’ai rien fait de mal.

PÉNICULUS. Hum ! voilà que vous revenez à vos chansons.

MÉNECHME. Parle, ma femme, qu’est-ce qui te fait de la peine ?

PÉNICULUS. Eh ! comme il vous pateline !

MÉNECHME, à Péniculus. Vas-tu me laisser tranquille ? est-ce que je te parle, à toi ?

LA FEMME. Ôtez votre main.

PÉNICULUS. Vous avez reçu la botte. Une autre fois vous vous dépêcherez de manger le diner en mon absence ; et puis vous viendrez à la porte, bien ivre, vous moquer de moi, la couronne sur la tête.

MÉNECHME. Eh ! je n’ai pas dîné d’aujourd’hui, et je n’ai pas mis le pied dans cette maison.

PÉNICULUS. Vous niez ?

MÉNECHME. Oui par ma foi, je nie.

PÉNICULUS. Quelle audace ! Je ne vous ai pas vu tout à l’heure ici devant la porte, couronné de fleurs, quand vous m’avez dit que j’avais le cerveau fêlé, que vous ne me connaissiez pas, et que vous étiez, vous, un étranger ?

MÉNECHME. Depuis que je t’ai quitté tantôt, voici seulement que je reviens.

PÉNICULUS. Je vous connais : vous croyiez que je n’avais pas de quoi me venger. Mais j’ai tout dit à votre femme.

MÉNECHME. Que lui as-tu dit ?

PÉNICULUS. Je ne sais, interrogez-la vous-même.

MÉNECHME. Qu’est-ce donc, ma femme ? que t’a-t-il raconté ? de quoi est-il question ? Tu te tais ? allons, dis ce qu’il y a.

LA FEMME. Comme si vous n’en saviez rien ! On m’a volé ma mante à la maison.

MÉNECHME. On t’a volé ta mante ?

LA FEMME. Vous me le demandez ?

MÉNECHME. Je ne te le demanderais pas, si je le savais.

PÉNICULUS. Le fourbe, comme il dissimule ! vous ne pouvez vous en cacher ; je sais tout de première main, et j’ai tout raconté de point en point.

MÉNECHME. De quoi s’agit-il ?

LA FEMME. Puisque vous n’avez pas de honte et que vous ne voulez pas avouer de bonne grâce, écoutez, prêtez bien l’oreille ; vous saurez pourquoi je suis triste et ce qu’il m’a dit : on m’a volé ma mante chez nous.

MÉNECHME. On t’a volé ta mante ?

PÉNICULUS. Voyez comme il fait le malin ! (À Ménechme.) Oui, c’est à elle qu’on l’a volée, et non à vous ; car assurément si c’était à vous qu’on l’eût volée, elle serait à présent en sûreté.

MÉNECHME. Je n’ai rien à démêler avec toi. (À sa femme) Mais toi, que dis-tu ?

LA FEMME. Je le répète, ma mante a disparu.

MÉNECHME. Qui l’a prise ?

LA FEMME. Par Pollux, celui qui l’a prise le sait mieux que personne.

MÉNECHME. Qui est-ce ?

LA FEMME. Un certain Ménechme.

MÉNECHME. L’abominable homme ! et qui est ce Ménechme.

LA FEMME. Vous-même, vous dis-je.

MÉNECHME. Moi ?

LA FEMME. Vous !

MÉNECHME. Qui m’accuse ?

LA FEMME. Moi.

PÉNICULUS. Et moi aussi : et vous avez été la porter ici à votre maîtresse Érotie.

MÉNECHME. Moi! je la lui ai donnée ?

PÉNICULUS. Oui, vous, vous. Faut-il que j’aille chercher une chouette pour vous le répéter sans cesse ? car nous sommes las de le dire.

MÉNECHME. Par Jupiter et tous les dieux, femme (cela te suffît-il ?), je jure que je ne l’ai pas donnée.

PÉNICULUS. Et nous, que nous ne disons rien de faux.

MÉNECHME. Je n’en ai pas fait cadeau, je l’ai seulement prêtée.

LA FEMME. Eh ! vraiment, je ne prête à personne du dehors ni votre chlamyde ni votre manteau : c’est à la femme à porter des vêtements de femme, à l’homme des vêtements d’homme. Rapportez-la chez nous.

MÉNECHME. Je la ferai rapporter.

LA FEMME. M’est avis que vous ferez bien ; car vous ne rentrerez pas sans elle à la maison.

MÉNECHME. À la maison ?

PÉNICULUS, à la femme. Que me reviendra-t-il, à moi, qui vous ai rendu ce service ?

LA FEMME. Je te rendrai la pareille quand on t’aura pris quelque chose. (Elle sort.)

PÉNICULUS. Par Pollux, c’est ce qui n’arrivera jamais ; car je n’ai chez moi rien qu’on me puisse prendre. Que la peste étouffe l’homme et la femme ! Je cours à la place : car je vois bien que dans cette maison je suis perdu sans remède. (Il s’en va.)

MÉNECHME. Ma femme croit qu’elle m’a bien attrapé en me mettant à la porte, comme si je n’avais pas un meilleur endroit où me réfugier. Si je te déplais, je m’y résigne ; je plairai à Érotie, qui, plutôt que de me refuser sa porte, m’enfermera chez elle. Je vais lui redemander la mante que je lui ai donnée tantôt ; je lui en achèterai une plus belle. Holà ! y a-t-il un portier ici ? Ouvrez, et qu’on aille dire à Érotie que je l’attends devant la maison.


SCÈNE III. — ÉROTIE, MÉNECHME.

ÉROTIE. Qui me demande ?

MÉNECHME. Un homme qui te préfère à lui-même.

ÉROTIE. Cher Ménechme, pourquoi rester à la porte ? Entrez,.suivez-moi. MÉNECHME. Un moment. Sais-tu pourquoi je viens chez toi ?

ÉROTIE. Oui ; pour que je vous donne du plaisir.

MÉNECHME. Non pas, par Pollux ; mais, je te prie, rends-moi la mante que je t’ai donnée tantôt ; ma femme est au courant de toute l’histoire. Je t’en achèterai une qui vaudra deux fois plus que celle-ci, dès que tu voudras.

ÉROTIE. Mais je viens de vous la donner pour la porter chez le brodeur, avec cette agrafe, pour en faire faire une neuve chez l’orfèvre.

MÉNECHME. Tu m’as donné la mante et une agrafe ! jamais de ta vie. Depuis que je te l’ai apportée tantôt et que je suis allé sur la place, voici seulement que je reviens et que je te vois.

ÉROTIE. Je devine. Je me suis exposée à me faire voler, et vous en prenez le chemin.

MÉNECHME. Ce n’est pas pour, t’en faire tort que je te la demande ; je te répète que ma femme sait tout.

ÉROTIE. Je ne vous l’avais pas demandée ; c’est vous qui l’avez apportée et qui m’en avez fait cadeau. Maintenant vous la réclamez : soit, gardez-la, emportez-la, faites-en ce-que vous voudrez, votre femme ou vous, fourrez-la dans vos yeux si cela vous plait. Mais à partir d’aujourd’hui, ne vous y trompez pas, vous ne remettrez plus le pied ici, puisque vous vous jouez de moi malgré mes bontés. Vous apporterez de l’argent, vous ne m’aurez pas gratis. Cherchez-en une autre dont vous puissiez faire votre jouet. (Elle s’en va.)

MÉNECHME. Eh ! pas tant de colère ! Voyons, voyons, un moment ; reviens.

ÉROTIE. Restez là, s’il vous plait ! Et revenez encore chez moi ! (Elle rentre.)

MÉNECHME. Elle rentre, elle ferme : me voilà tout à fait à la porte ; ni chez moi ni chez ma maîtresse ou ne veut plus m'’écouter. Allons consulter mes amis sur ce que je dois faire.

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ACTE V.


SCENE I.— MÉNECHME SOSICLÈS, LA FEMME DE MÉNECHME.

MÉNECHME. J’ai été bien sot tout à l’heure de confier à Messénion la bourse et l’argent. Il sera allé s’enterrer dans quelque bouge.

LA FEMME. Voyons quand mon mari reviendra au logis.... Eh ! je l’aperçois ; tout va bien, il apporte la mante.

MÉNECHME. Je me demande où ce Messénion s’est allé promener.

LA FEMME. Approchons et régalons-lui les oreilles selon ses mérites… Vous n’avez pas honte, vilain homme, de vous présenter à mes yeux dans cet accoutrement ?

MÉNECHME. Qu’est-ce donc, la femme ? qu’est-ce qui vous prend ?

LA FEMME. Quoi ! vous osez souffler, vous avez le front de me parler ?

MÉNECHME. Qu’est-ce que j’ai donc fait pour ne pas oser ouvrir la bouche ?

LA FEMME. Vous le demandez ! quelle impudente audace !

MÉNECHME. Hé ! la femme, ne savez-vous pas pourquoi les Grecs ont dit qu’Hécube s’était changée en chienne ?

LA FEMME. Non.

MÉNECHME. Elle faisait exactement comme vous ; si elle voyait quelqu’un, elle l’accablait aussitôt d’injures. Aussi n’avait-on pas tort de l’appeler chienne.

LA FEMME. Je ne puis endurer de telles impertinences. J’aimerais mieux vivre toute ma vie sans mari que de supporter vos avanies.

MÉNECHME. Qu’est-ce que cela méfait que vous puissiez tenir sans votre ménage et que vous quittiez votre mari ? Est-ce la mode en ce pays de chanter des histoires aux étrangers qui arrivent ?

LA FEMME. Quelles histoires ? Je vous le répète, je me résignerai plus facilement à vivre séparée qu’à tolérer votre conduite.

MÉNECHME. Eh ! vivez séparée, j’y consens, jusqu’à la fin du règne de Jupiter.

LA FEMME, montrant la mante. Vous me souteniez tantôt que vous ne l’aviez pas prise, et vous ne rougissez pas de la tenir devant mes yeux ?

MÉNECHME. Holà, femme ! vous êtes une vilaine et une effrontée coquine. Vous osez dire que je vous ai pris cette mante, quand une autre vient de me ia donner pour la faire réparer ?

LA FEMME. Oh ! par ma foi, je vais faire venir mon père et lui raconter tous vos déportements… Décion, va-t’en trouver mon père, dis-lui qu’il vienne avec toi, qu’il n’y a pas un moment à perdre… je lui découvrirai vos infamies.

MÉNECHME. Êtes-vous folle ? Quelles infamies ?

LA FEMME. De voler à votre femme sa mante et ses bijoux pour les porter à une maitresse. N’est-ce pas cela ?

MÉNECHME. En vérité., femme, enseignez-moi, si vous le savez, quelque chose à boire pour que je puisse supporter vos violences. Je ne sais pour qui vous me prenez ; mais moi je ne vous connais ni plus ni moins que Parthaon[9].

LA FEMME. Si vous vous moquez de moi, par Pollux, vous ne vous moquerez du moins pas de mon père. Le voici qui arrive ; retournez-vous : le connaissez-vous ?

MÉNECHME. Comme je connais Calchas : je l’ai déjà vu, le jour où je vous ai vue aussi pour la première fois.

LA FEMME. Vous ne me connaissez pas, dites-vous ? vous ne connaissez pas mon père ?

MÉNECHME. Par Hercule, j’en dirai encore tout autant si vous voulez amener votre aïeul.

LA FEMME. Par Castor ! vous voilà bien comme toujours !


SCÈNE II. — LE VIEILLARD, LA FEMME, MÉNECHME SOSICLÈS.

LE VIEILLARD. Autant que mon âge me le permet et que la circonstance le demande, je hâterai le pas, je tâcherai de faire diligence. Mais je m’aperçois trop que ce n’est pas chose facile. L’agilité m’abandonne, la vieillesse m’accable, mon corps est surchargé, mes forces me trahissent. Pour les épaules d’un homme, l’âge est une triste marchandise ; il apporte tant d’infirmités! Si je les voulais passer toutes en revue, je n’en finirais pas. Mais voici une affaire qui me pèse fort sur le cœur: pourquoi ma fille me prie-t-elle ainsi de venir sur l’heure ? Elle ne me fait pas dire de quoi il s’agit, ce qu’elle veut, pour quel motif elle m’appelle ; mais je sais bien à peu près de quoi il retourne. Elle aura eu quelque dispute avec son mari. C’est ce qui arrive à ces femmes qui veulent être les maitresses, parce qu’elles sont fières de leur grosse dot. Et ces maris n’ont pas toujours la conscience bien nette. Toutefois, ily a des choses sur lesquelles, jusqu’à un certain point, la femme doit se résigner. Par Pollux, une fille n’appelle pas son père à moins qu’il n’y ait quelque gros péché ou quelque bonne querelle. Enfin, je vais savoir ce qu’il ’en est ; je l’aperçois devant la maison et son mari aussi, qui a l’air fâché. C’est bien ce dont je me doutais. Allons, il faut lui parler.

LA FEMME. Je vais au-devant de lui. Salut mille fois, mon cher père.

LE VIEILLARD. Bonjour. Tout va-t-il bien ? Pourquoi me fais-tu venir ? Pourquoi es-tu fâchée ? Pourquoi celui-ci te tourne-t-il le dos tout en colère ? Vous avez eu ensemble quelque escarmouche. Parle, et qu’on dise en deux mots, sans verbiage, lequel des deux a tort.

LA FEMME. Pour moi, je ne lui ai rien fait, et pour commencer, vous pouvez être sûr de cela, mon père. Mais je ne puis vivre ici, je n’y puis durer à aucun prix. Ainsi emmenez-moi de cette maison.

LE VIEILLARD. Qu’est-ce à dire ?

LA FEMME. On m’outrage, mon père.

LE VIEILLARD. Qui donc ?

LA FEMME. Celui à qui vous m’avez confiée, mon mari.

LE VIEILLARD. Encore une scène ! Combien de fois ne t’ai-je pas dit de faire en sorte que vous ne veniez ni l’un ni l’autre vous plaindre auprès de moi ?

LA FEMME. Eh ! mon père, puis-je faire autrement ?

LE VIEILLARD. Tu m’interroges ?

LA FEMME. Si vous voulez bien le permettre.

LE VIEILLARD. Combien de fois ne t’ai-je pas recommandé d’être soumise à ton mari ? N’espionne pas ce qu’il fait, où il va, ce qui l’occupe.

LA FEMME. Mais il aime une drôlesse, ici, dans le voisinage.

LE VIEILLARD. Il a raison, et je désire, pour répondre à tes procédés, qu’il l’aime encore davantage.

LA FEMME. Il y va boire.

LE VIEILLARD. Et penses-tu que pour tes beaux yeux il doive boire moins, soit chez elle, soit ailleurs, si cela lui plaît ? Peste ! quelle tyrannie ! Que ne défends-tu du même coup qu’il aille dîner en ville ou qu’il invite chez toi quelque étranger ? Ne faut-il pas que les nommes soient tes serviteurs ? Tu devrais encore exiger qu’ils restent assis au milieu de tes femmes, à charger les quenouilles et à carder la laine.

LA FEMME. Assurément ce n’est pas pour moi que je vous ai appelé, mon père, c’est pour mon mari. Vous êtes de mon côté et vous vous faites son avocat.

LE VIEILLARD. S’il s’est permis quelque fredaine, je lui ferai des reproches bien plus vifs encore qu’à toi. Il te donne en abondance robes et bijoux, il ne te laisse manquer ni de provisions, ni de servantes. Tu ferais mieux, ma fille, d’être raisonnable.

LA FEMME. Mais il vient de prendre tout à l’heure dans mes armoires ma mante et mes bijoux ; il me dépouille, et va porter en cachette mes robes à des filles.

LE VIEILLARD. Si cela est, il a tort ; si cela n’est pas, c’est toi qui as tort d’accuser un innocent.

LA FEMME. Eh ! mon père, ne tient-il pas encore la mante et l’agrafe qu’il avait portées chez cette femme ? Il les rapporte à présent, parce que je sais tout.

LE VIEILLARD. Je vais savoir de lui ce qui s’est passé : approchons et parlons-lui. Dites-moi, Ménechme, quel est le sujet de votre discussion ? je veux le connaître. Pourquoi êtes-vous en colère ? pourquoi vous éloignez-vous de votre femme, et qu’a-t-elle à se fâcher ?

MÉNECHME. Qui que vous soyez, de quelque nom qu’on vous nomme, j’atteste le grand Jupiter et tous les dieux…

LE VIEILLARD. Pourquoi et à quelle occasion ce serment ?

MÉNECHME. Que je n’ai rien fait à cette femme qui m’accuse de lui avoir pris cette mante chez elle et jure que je l’ai emportée. Si jamais de ma vie j’ai mis le pied dans l’endroit où elle demeure, je veux être le plus misérable des misérables.

LE VIEILLARD. Êtes-vous fou de faire un souhait pareil, ou de nier comme un insensé que vous ayez jamais mis le pied dans la maison où vous demeurez ?

MÉNECHME. Eh, vieillard, dites-vous pas que je demeure dans cette maison ?

LE VIEILLARD. Vous le niez ?

MÉNECHME. Oui, par Hercule, je le nie.

LA FEMME. Ah ! c’est trop d’effronterie, à moins que vous n’ayez déménagé cette nuit.

LE VIEILLARD. Éloigne-toi un peu par là, ma fille. (À Ménechme.) Que dites-vous ? vous avez donc déménagé ?

MÉNECHME. Pour aller où ? et à quel propos, je vous prie ?

LE VIEILLARD. Par ma foi, c’est ce que j’ignore.

LA FEMME. Eh ! il se joue de nous.

LE VIEILLARD, à sa fille. Veux-tu bien te taire ? (À Ménechme.) Allons, Ménechme, c’est assez plaisanter, parlons sérieusement.

MÉNECHME. Qu’ai-je à démêler avec vous ? Qui êtes-vous ? D’où sortez-vous: Que vous ai-je fait à vous, ou à cette créature qui ne sait comment m’importuner ?

LA FEMME, à son père. Voyez-vous comme ses yeux deviennent verts, comme ses tempes et son front prennent une teinte livide, comme son regard étincelle ! tenez.

MÉNECHME, à part. Je ne vois rien de mieux, puisqu’ils me disent fou, que de feindre de l’être ; la peur les éloignera.

LA FEMME. Comme il bâille et se détire ! Que ferai-je à présent, mon père ?

LE VIEILLARD. Viens par ici, ma fille, le plus loin de lui que tu peux.

MÉNECHME. Évoé ! Bacchus ! Bacchus ! pourquoi m’inviter à chasser dans les bois ? je t’entends, mais je ne puis m’éloigner de ces lieux, tant cette chienne qui est à ma gauche fait bonne garde. Et de l’autre côté ce méchant bouc, qui plus d’une fois dans sa vie par son faux témoignage a perdu un citoyen innocent.

LE VIEILLARD. La peste t’étrangle !

MÉNECHME. Oh ! voici qu’Apollon, par un oracle, m’ordonne de lui brûler les yeux avec des torches ardentes.

LA FEMME. C’est fait de moi, mon père ! il menace de me brûler les yeux. Ah ! malheureuse !

MÉNECHME, à part. Ils disent que je suis fou, et ce sont bien eux qui ont perdu le sens.

LE VIEILLARD. Hé, ma fille !

LA FEMME. Qu’est-ce ? que faire ?

LE VIEILLARD. Si j’appelais les esclaves ? C’est cela, je vais les chercher, pour qu’ils l’emportent et le lient à la maison avant qu’il fasse plus de vacarme. MÉNECHME, à part. Ma foi, si je ne trouve bien vite un expédient, ils vont m’emporter chez eux. (Haut.) Tu veux que mes poings lui fracassent le museau ? Si elle ne disparaît à l’instant de mes yeux pour aller se faire pendre, j’exécuterai tes ordres, Apollon.

LE VIEILLARD, à sa fille. Sauve-toi au plus vite à la maison, qu’il n’aille pas t’assommer de coups.

LA FEMME. Je me sauve ; de grâce, mon père, veillez sur lui, qu’il ne s’échappe pas. Suis-je assez malheureuse de l’entendre ainsi parler ! (Elle rentre.)


SCÈNE III. — MÉNECHME SOSICLÈS, LE VIEILLARD.

MÉNECHME, à part. Je l’ai assez adroitement éloignée ; maintenant, à ce laid et sale barbon, à ce Tithon tremblotant, progéniture de Cycnus. ( Haut.) Tu me commandes de lui rompre les membres, les os, les articulations, avec ce bâton qu’il tient à la main.

LE VIEILLARD. Il t’arrivera malheur, si tu me touches ou si tu m’approches.

MÉNECHME. J’accomplirai tes ordres ; je prendrai une hache à deux tranchants, je désosserai le bonhomme et lui hacherai les entrailles comme chair à pâté.

LE VIEILLARD. Eh! je n’ai qu’à me tenir sur mes gardes et à prendre mes précautions ; ses menaces m’effrayent, je crains qu’il ne me fasse du mal.

MÉNECHME. Tes ordres deviennent pressants, Apollon ; tu veux maintenant que j’attelle deux chevaux fougueux, indomptés, et que je monte sur un char pour écraser ce lion de Bétulie, cette bête puante et édentée. Eh bien, me voilà sur le char, je tiens les rênes, j’ai le fouet en main. Allons, mes coursiers, faites retentir vos sabots par une course rapide ; déployez la vigueur de vos jarrets.

LE VIEILLARD. Tu montes, pour me menacer, sur tes grands chevaux ?

MÉNECHME. Ainsi, Apollon, pour la seconde fois tu me commandes de m’élancer sur cet homme et de le faire périr ! Mais qui est-ce qui me prend par les cheveux et m’enlève de ce char ? Il révoque tes ordres et ta parole, Apollon.

LE VIEILLARD. Ah ! par Hercule, voilà une terrible et affreuse maladie ! Bons dieux ! dire que ce fou était si bien dans son bon sens tout à l’heure ! Ce mal l’a pris tout à coup. Allons au plus vite chercher le médecin. (Il sort.)


SCÈNE IV. - MÉNECHME SOSICLÈS.

Ont-ils enfin disparu, ces gens qui me forcent de délirer en pleine santé ? Regagnons promptement le vaisseau, puisque je peux le faire sans obstacle. (Aux spectateurs.) Et vous tous, je vous en prie, si le vieillard revient, ne lui dites pas par quelle rue je me suis sauvé. (Il sort.)


SCÈNE V. — LE VIEILLARD.

J’ai mal aux reins d’être assis et aux yeux de regarder en attendant que le médecin revienne de sa tournée. Le maudit homme a eu bien de la peine à quitter ses malades. Il dit qu’il a remis une jambe cassée à Esculape, un bras à Apollon : c’est à se demander si c’est un médecin que j’amène, ou un forgeron. Allons, le voici, il s’avance à pas de fourmi.


SCÈNE VI. — LE MÉDECIN, LE VIEILLARD.

LE MÉDECIN. Quelle est, m’avez-vous dit, la maladie ? parlez, bonhomme : sont-ce des spectres ou Cérès qui le tourmentent ? dites-le-moi. Est-il attaqué de langueur ou d’hydropisie ?

LE VIEILLARD. Eh ! si je vous fais venir, c’est précisément pour que vous me le disiez, et que vous le guérissiez.

LE MÉDECIN. Rien de plus facile. Il guérira, j’en donne ma parole.

LE VIEILLARD. Je veux qu’on le soigne tout du mieux’ possible.

LE MÉDECIN. Bon ! il gémira plus de cent ;ours de suite, tant je le soignerai de mon mieux.

LE VIEILLARD. Le voici justement.

LE MÉDECIN. Observons ce qu’il va faire.


SCÈNE VII. — MÉNECHME, LE VIEILLARD, LE MÉDECIN.

MÉNECHME, qui se croit seul. Par Pollux, voilà une journée où je n’ai eu que contrariété et guignon. Je croyais m’être bien caché ; mon parasite révèle tout et me remplit de honte et de frayeur ; c’est mon Ulysse, le fléau de son roi. Ah! si je conserve ma vie, je lui arracherai la sienne ; que dis-je, imbécile ? la sienne ? elle est bien à moi, il a été assez nourri à ma table, à mes frais. Je lui trancherai l’existence. Quant à cette coquine, elle a fait comme ses pareilles. Je lui demande la mante pour la rapporter à ma femme, elle prétend me l’avoir rendue. En vérité, je suis le plus misérable des hommes.

LE VIEILLARD. Entendez-vous ce qu’il dit ?

LE MÉDECIN. Il se plaint de son malheur.

LE VIEILLARD. Parlez-lui.

LE MÉDECIN. Bonjour, Ménechme. Pourquoi vous découvrez-vous le bras ? Vous ne savez pas combien cela est mauvais pour votre maladie.

MÉNECHME. Allez vous pendre.

LE VIEILLARD, au médecin. Voyez-vous ?

LE MÉDECIN. Le moyen de ne pas voir ? On n’en viendra pas à bout avec un arpent d’ellébore. Ça, Ménechme…

MÉNECHME. Que voulez-vous ?

LE MÉDECIN. Répondez à ma question. Buvez-vous du vin blanc ou du vin rouge ?

MÉNECHME. La peste soit de vous !

LE VIEILLARD. Par ma foi, le voilà qui commence à délirer.

MÉNECHME. Pourquoi ne me demandez-vous pas si d’habitude je mange du pain rouge, ou ponceau, ou jaune ? si je mange des oiseaux à écailles, des poissons à plumes ?

LE VIEILLARD. Juste ciel ! entendez-vous les extravagances ? Donnez-lui vite une potion avant que l’accès ne soit complet.

LE MÉDECIN. Un moment ; je veux l’interroger encore.

LE VIEILLARD. Ah ! ce bavardage m’assomme.

LE MÉDECIN, à Ménechme. Dites-moi, vos yeux deviennent-ils durs habituellement ?

MÉNECHME. Imbécile, me prenez-vous pour une sauterelle ?

LE MÉDECIN. Dites-moi, entendez-vous quelquefois crier vos boyaux ?

MÉNECHME. Quand j’ai mon soûl, ils se taisent ; quand j’ai faim, ils crient.

LE MÉDECIN. Voilà ma foi une réponse qui n’est pas d’un fou. Dormez-vous d’un trait jusqu’au jour ? une fois couché, vous endormez-vous facilement ?

MÉNECHME. Je dors comme un sabot, quand j’ai payé mes dettes. Que Jupiter et tous les dieux vous confondent avec vos questions !

LE MÉDECIN. Il commence à déraisonner. Prenez garde à ce que vous dites.

LE VIEILLARD. Oh ! il est bien plus sage que tantôt dans ses discours. Tout à l’heure, il traitait sa femme de chienne enragée.

MÉNECHME. Qu’est-ce que j’ai dit ?

LE VIEILLARD. Vous êtes fou, vous dis-je.

MÉNECHME. Moi ?

LE VIEILLARD. Oui, vous qui avez menacé de monter sur un char pour m’écraser ; j’ai été témoin et je vous dénonce.

MÉNECHME. Et moi je sais que vous avez volé la couronne sacrée de Jupiter ; je sais qu’on vous a fourré en prison pour cela ; et quand vous en êtes sorti, je sais qu’on vous a fouetté au carcan. Je sais encore que vous avez tué votre père et vendu votre mère. Trouvez-vous que je vous ai rendu injure pour injure, comme un homme qui a sa tête ?

LE VIEILLARD. Je vous en supplie, médecin, faites vite ce que vous devez faire. Ne voyez-vous pas qu’il est en pleine folie ?

LE MÉDECIN. Savez-vous ce qu’il y a de mieux ? Faites-le porter chez moi.

LE VIEILLARD. C’est votre avis ?

LE MÉDECIN. Oui. Là je pourrai le soigner à mon gré.

LE VIEILLARD. Comme vous voudrez.

LE MÉDECIN, à Ménechme. Je vous ferai boire de l’ellébore pendant une vingtaine de jours.

MÉNECHME. Et moi, je vous pendrai et vous étrillerai pendant une trentaine.

LE MÉDECIN, au vieillard. Allez chercher du monde pour le porter.

LE VIEILLARD. Combien en faut-il ?

LE MÉDECIN. Dans l’état de démence où je le vois, quatre ; pas moins.

LE VIEILLARD. Ils seront ici dans un instant. Vous, médecin, gardez-le bien.

LE MÉDECIN. Non pas ; je vais chez moi préparer tout ce qu’il faut : commandez à vos serviteurs de me l’apporter.

LE VIEILLARD. Il y sera tout à l’heure.

LE MÉDECIN. Je m’en vais donc.

LE VIEILLARD. Au revoir. (Ils sortent chacun de leur côté.)

MÉNECHME. Le beau-père est parti, le médecin est parti, me voilà seul. Grand Jupiter ! pourquoi donc ces hommes-là veulent-ils que je sois fou ? Depuis que je suis au monde, je n’ai pas été un seul jour malade. Je ne suis pas fou, je ne cherche noise ni querelle à personne. Je suis dans mon bon sens, et je vois les autres sages ; je reconnais les gens, je leur parle. Mais ceux qui prétendent que je déraisonne, n’ont-ils pas eux-mêmes perdu la tête ? Que faire à présent ? je voudrais aller chez moi, mais ma femme me le défend. Ici (montrant la maison d'Érotie) personne ne veut me recevoir. Tout va de mal en pis. Restons donc là jusqu’à la nuit ; à la fin ou me laissera rentrer, je pense.


SCÈNE VIII. — MESSÉNION.

C’est là qu’on reconnaît un bon serviteur : soigner le bien de son maître, voir, disposer, penser, faire tout en l’absence du maître avec autant de zèle, plus encore, que s’il était là. S’il a le cœur bien placé, il songe plutôt à son dos qu’à sa bouche, à ses jambes qu’à son ventre. Il n’oublie pas quelles récompenses donnent les maîtres à ces vauriens, à ces lâches, à ces fripons : le fouet, les fers, la meule, du travail à n’en pouvoir plus, la faim, un froid rigoureux, voilà le prix de la fainéantise. Je crains ces souffrances comme la mort ; aussi je suis bien décidé à être un bon plutôt qu’un mauvais sujet : je me résigne sans trop de peine à recevoir des ordres et je hais les coups, l’aime mieux manger le blé moulu que de le moudre pour les autres ; j’exécute donc de mon mieux les commandements de mon maître, je le sers sagement, et je m’en trouve bien. Que les autres fassent ce qu’ils croient le meilleur pour eux ; quant à moi, je serai comme je dois être ; j’ai toujours la crainte présente, pour ne pas me mettre en faute ; en tout temps je suis sous la main de mon maître. Un serviteur utile est celui qui ne fait rien de mal et qui craint toujours ; ceux qui ne craignent rien tremblent plus tard du châtiment qu’ils ont mérité. Je n’aurai pas longtemps à avoir peur ; car le jour approche où mon maître récompensera mes services. J’ai grand soin de ne pas compromettre mes épaules. J’ai commencé par installer à l’auberge nos gens et nos bagages, comme il l’avait dit, et je viens au-devant de lui : frappons, qu’il sache que je suis là. Tâchons de le tirer sain et sauf de ce coupe-gorge. Mais j’ai bien peur d’arriver trop tard, après le combat fini.

SCÈNE IX. — LE VIEILLARD, MÉNECHME, DES ESCLAVES, MESSÉNION.

LE VIEILLARD. Au nom des dieux et des hommes, je vous le dis, exécutez de point en point les ordres que je vous ai donnés et que je vous répète : enlevez-moi à l’instant cet homme et portez-le chez le médecin, à moins que vous ne fassiez bon marché de vos jambes et de vos côtes. S’il menace, qu’on s’en soucie comme de cela. Eh bien, vous restez plantés là ! vous hésitez ! il devrait déjà être en l’air. Je cours chez le médecin, vous m’y trouverez à votre arrivée.

MÉNECHME. C’est fait de moi ! Qu’est-ce à dire ? pourquoi ces gens-là fondent-ils sur moi ? Que voulez-vous ? que cherchez-vous ? pourquoi m’entourer ? Où m’entraine-t-on ? où m’emporte-t-on ? je suis perdu. Citoyens d’Épidamne, à l’aide, au secours ! Me lâcherez-vous ?

MESSÉNION. Dieux immortels, que vois-je ? Des gens qui enlèvent brutalement mon maître !

MÉNECHME. Personne n’a le courage de me secourir ?

MESSÉNION. Moi, mon maître, et de grand cœur. Quelle infamie, habitants d’Epidamne, d’enlever en pleine paix, en plein jour, en pleine rue, mon maître, un homme libre qui est venu chez vous ! lâchez-le.

MÉNECHME. Par pitié, qui que vous soyez, secourez-moi, ne souffrez pas qu’on me traite si outrageusement.

MESSÉNION. Oui je vous aiderai, je vous défendrai, je vous secourrai de toutes mes forces. Je ne souffrirai point qu’il vous arrive malheur : plutôt périr moi-même. De grâce, maître, arrachez l’œil à celui qui vous tient par l’épaule. Quant aux autres, je vais leur semer la mâchoire de coups de poing. Il vous en coûtera cher de l’enlever : lâchez-le.

MÉNECHME. J’en liens un par l’œil.

MESSÉNION. Arrachez, qu’il n’en reste que la place. Ah scélérats ! ah voleurs ! ah brigands !

LES ESCLAVES. Aïe, aïe ! grâce !

MESSÉNION. Lâchez-le.

MÉNECHME. De quel droit me touchez-vous ? (À Messénion.) Peignez-les à poings fermés.

MESSÉNION. Allons, décampez, allez vous faire pendre. Tiens encore, toi qui t’en vas le dernier, attrape. Je leur ai accommodé le museau à ma mode. Par Pollux, mon maître, je suis arrivé à temps pour vous assister.

MÉNECHME. Qui que vous soyez, l’ami, que les dieux vous bénissent toute votre vie. Sans vous je n’aurais pas vu le coucher du soleil.

MESSÉNION. Alors, maître, si vous voulez bien faire, affranchissez-moi.

MÉNECHME. Que je vous affranchisse ?

MESSÉNION. Sans doute, puisque je vous ai sauvé la vie.

MÉNECHME. Que signifie ? l’ami, vous vous trompez.

MESSÉNION. Comment, je me trompe ?

MÉNECHME. J’en jure par le grand Jupiter, je ne suis pas votre maître. MESSÉNION. Voulez-vous bien vous taire !

MÉNECHME. Je ne mens point. Jamais esclave à moi ne m’a rendu pareil service.

MESSÉNION. Eh bien donc, si vous me reniez, laissez-moi aller en liberté.

MÉNECHME. Pour ce qui est de moi, par Hercule, soyez libre et allez où vous voudrez.

MESSÉNION. Vous l’ordonnez ?

MÉNECHME. Oui, ma foi, autant que j’ai le droit de vous ordonner quelque chose.

MESSÉNION. Salut, mon patron.

UN ESCLAVE. Je te félicite, Messénion, te voilà libre.

MESSÉNION. Je te crois… Mais, mon cher patron, je vous en prie, donnez-moi vos ordres comme lorsque j’étais votre esclave. Je resterai chez vous, et quand vous retournerez à la maison, j’y retournerai avec vous.

MÉNECHME. Pas du tout.

MESSÉNION. Je vais de ce pas à l’auberge ; je vous rapporterai les bagages et l’argent ; la bourse de voyage est cachetée comme il faut dans la valise, je vais la chercher.

MÉNECHME. Apporte vite.

MESSÉNION. Je vous la remettrai intacte comme vous me l’avez donnée : attendez-moi ici. (Il s’en va.)

MÉNECHME. Il ne m’arrive aujourd’hui que des aventures merveilleuses. Les uns ne veulent pas me reconnaître et me mettent à la porte. Celui-ci, que je viens d’affranchir, soutenait qu’il était à moi. Il dit qu’il va m’apporter une bourse avec de l’argent ; s’il l’apporte, je lui dirai qu’il s’en aille en liberté où il voudra, de crainte qu’en reprenant son bon sens il ne me réclame la bourse. Mon beau-père et le médecin prétendaient que j’étais fous : je n’en reviens pas. Il me semble que j’ai rêvé. Pourtant, entrons chez cette fille : elle est fâchée, mais je tâcherai de la décider à me rendre la mante, et je la reporterai chez moi. (Il entre.)


SCÈNE X. — MÉNECHME SOSICLÈS, MESSÉNION.

MÉNECHME. Comment, effronté, tu soutiens que je t’ai vu, aujourd’hui, depuis l’ordre que je t’avais donné de venir au-devant de moi ?

MESSÉNION. Eh ! tout à l’heure, auprès de cette maison, je vous ai arraché à quatre gaillards qui vous enlevaient ; vous appeliez les dieux et les hommes à votre aide, j’accours, je vous délivre par la vigueur de mon bras, malgré leur résistance. Pour vous avoir sauvé, vous m’avez affranchi : quand je vous ai dit que j’allais chercher l’argent et les bagages, vous avez couru en avant de. toutes vos forces, pour pouvoir nier ce que vous aviez fait.

MÉNECHME. Moi, je t’ai affranchi ?

MESSÉNION. Assurément.

MÉNECHME. Moi, qui aimerais mieux devenir moi-même esclave que de t’affranchir jamais !


SCÈNE XI. — MÉNECHME, MESSÉNION, MÉNECHME, SOSICLÈS.

MÉNECHME, sortant de chez Érotie. Quand vous en jureriez par vos yeux, méchantes coquines, vous ne ferez pas que j’aie emporté aujourd’hui la mante et l’agrafe.

MESSÉNION. Dieux immortels, que vois-je ?

MÉNECHME SOSICLÈS. Que vois-tu ?

MESSÉNION. Vous, dans un miroir.

MÉNECHME SOSICLÈS. Qu’est-ce à dire ?

MESSÉNION. Votre portrait : il vous ressemble comme deux gouttes d’eau.

MÉNECHME SOSICLÈS. C’est ma foi vrai, il me ressemble assez, à bien examiner mes traits.

MÉNECHME, à Messénion. Bonjour, qui que vous soyez, l’ami, qui m’avez sauvé.

MESSÉNION. Jeune homme, je vous prie, si cela ne vous fait rien, dites-moi votre nom.

MÉNECHME. Vous m’avez trop bien servi pour que je vous refuse rien. Je m’appelle Ménechme.

MÉNECHME SOSICLÈS. Non pas, c’est moi.

MÉNECHME. Je suis Sicilien, de Syracuse.

MÉNECHME SOSICLÈS. C’est ma patrie.

MÉNECHME. Que dites-vous ?

MÉNECHME SOSICLÈS. La vérité.

MESSÉNION, montrant Ménechme. Je reconnais celui-ci, c’est mon maître. Je suis l’esclave de celui-ci, mais j’ai cru l’être de celui-là ; je le prenais pour vous, et je lui ai donné du fil à retordre. Pardonnez-moi si, sans le savoir, je vous ai dit quelque sottise.

MÉNECHME SOSICLÈS. Tu es fou. Ne te souviens-tu pas que tu as débarqué aujourd’hui avec moi ?

MESSÉNION. C’est juste. C’est vous qui êtes mon maître ; vous, cherchez un esclave. Je vous dis bonjour… et à vous bonsoir. Voici celui qui est Ménechme, je l’affirme.

MÉNECHME. Et moi, je soutiens que c’est moi.

MÉNECHME SOSICLÈS. Quel conte ! Vous êtes Ménechme ?

MÉNECHME. Oui, Ménechme, fils de Moschus.

MÉNECHME SOSICLÈS. Vous le fils de mon père ?

MÉNECHME. Non, jeune homme, mais du mien. Je ne songe guère à vous prendre le vôtre, je ne vous en priverai point.

MESSÉNION, à part. Dieux immortels, réalisez cet espoir inattendu ; quel soupçon! Si je ne me trompe, voilà nos deux jumeaux, ils nomment tous deux la même patrie, le même père. Tirons mon maître à part… Ménechme !

LES DEUX MÉNECHMES. Quoi ?

MESSÉNION. Je ne vous veux pas tous les deux. Lequel est venu ici avec moi sur un vaisseau ?

MÉNECHME. Ce n’est pas moi.

MÉNECHME SOSICLÈS. C’est moi.

MESSÉNION. C’est donc à vous que je veux parler : venez par ici.

MÉNECHME SOSICLÈS. Me voici : qu’est-ce ?

MESSÉNION. Cet homme est un aventurier, ou c’est votre frère jumeau. De ma vie je n’ai vu ressemblance pareille. Croyez-moi, deux gouttes d’eau, deux gouttes de lait, ne se ressemblent pas plus que lui à vous et vous à lui. Il nomme la même patrie que vous, le même père. Nous ne pouvons faire mieux que de nous approcher et de l’interroger.

MÉNECHME SOSICLÈS. Par Hercule, l’idée est excellente, je t’en remercie. Poursuis donc, et sois libre, si tu découvres que c’est mon frère.

MESSÉNION. Je l’espère.

MÉNECHME SOSICLÈS. Et moi aussi.

MESSÉNION, à Ménechme. A votre tour ; vous disiez, je crois, que vous vous appelez Ménechme.

MÉNECHME. Oui.

MESSÉNION. Celui-ci s’appelle Ménechme aussi. Vous dites que vous (Hes né en Sicile, à Syracuse, il y est né aussi. Vous dites que Moschus est votre père, c’est le sien aussi. Maintenant vous pouvez me prêter tous deux attention, ou plutôt à vous-mêmes.

MÉNECHME. Vous avez mérité de tout obtenir de moi. Tout libre que je suis, je vous servirai comme si vous m’aviez acheté de votre bourse.

MESSÉNION. J’espère que vous vous reconnaîtrez pour deux frères jumeaux, nés de la même mère, du même père, le même jour.

MÉNECHME. C’est étrange ; puissiez-vous réaliser cette promesse !

MESSÉNION. Je le puis ; maintenant rapprochez-vous, et répondez tous deux à mes questions.

MÉNECHME. Questionnez à votre aise ; je vous répondrai et ne dissimulerai rien de ce que je sais.

MESSÉNION. Vous vous appelez Ménechme ?

MÉNECHME. J’en conviens.

MESSÉNION. Et vous aussi ?

MÉNECHME SOSICLÈS. Oui.

MESSÉNION. Vous dites que Moschus est votre père ?

MÉNECHME. Oui vraiment.

MÉNECHME SOSICLÈS. Et le mien aussi.

MESSÉNION. Vous êtes de Syracuse ?

MÉNECHME. En effet.

MESSÉNION. Et vous ?

MÉNECHME SOSICLÈS. Pourquoi pas ?

MESSÉNION. Jusqu’ici les signes s’accordent à merveille ; écoutez bien. (À Ménechme.) Dites-moi, quel est votre plus ancien souvenir de votre patrie ?

MÉNECHME. J’étais allé avec mon père à Tarente, pour affaire de commerce ; je le perdis dans la foule, et quelqu’un m’emmena.

MÉNECHME SOSICLÈS. Grand Jupiter, protège-moi !

MESSÉNION. Qu’avez-vous à crier ? Taisez-vous… Quel âge aviez-vous, quand votre père vous emmena avec lui ?

MÉNECHME. Sept ans ; mes dents de lait commençaient à tomber. Depuis lors je n’ai pas revu mon père.

MESSÉNION. Et combien étiez-vous d’enfants ?

MÉNECHME. Deux, autant que je puis me rappeler.

MESSÉNION. Lequel était l’aîné ? était-ce vous, ou l’autre ?

MÉNECHME. Nous étions du même âge.

MESSÉNION. Comment est-ce possible ?

MÉNECHME. Nous étions jumeaux.

MÉNECHME SOSICLÈS. Ah ! les dieux me sauvent.

MESSÉNION. Si vous interrompez, je me tais.

MÉNECHME SOSICLÈS. J’aime mieux me taire.

MESSÉNION. Dites-moi, portiez-vous tous deux le même nom ?

MÉNECHME. Pas du tout : moi j’avais, comme aujourd’hui encore, le nom de Ménechme ; lui, on l’appelait alors Sosiclès.

MÉNECHME SOSICLÈS. Je reconnais les signes ; ah! je ne puis me retenir de l’embrasser. Mon frère, mon frère jumeau, salut ! c’est moi qui suis Sosiclès.

MÉNECHME. Comment donc vous a-t-on donné ensuite le nom de Ménechme ?

MÉNECHME SOSICLÈS. Quand on nous eut annoncé que mon père et vous vous étiez morts, mon grand-père changea mon nom et me donna le vôtre.

MÉNECHME. Je le crois, puisque vous me le dites : mais répondez-moi.

MÉNECHME SOSICLÈS. Interrogez.

MÉNECHME. Comment s’appelait notre mère ?

MÉNECHME SOSICLÈS. Theusimarque.

MÉNECHME. C’est cela même. Salut donc, ô mon frère, que je n’espérais plus, et que je revois après tant d’années !

MÉNECHME SOSICLÈS. Salut aussi, vous que jusqu’à ce jour j’ai cherché à travers tant de fatigues et de peines, et que je suis si heureux d’avoir trouvé !

MESSÉNION, à Ménechme Sosiclès. C’est donc cela que cette fille vous appelait du nom de votre frère. Elle vous prenait pour lui, je crois, quand elle vous invitait à dîner.

MÉNECHME. Ah ! c’est que je me suis fait préparer à dîner chez elle aujourd’hui, en cachette de ma femme, à qui j’ai pris tantôt une mante ; je l’ai donnée à l’autre.

MÉNECHME SOSICLÈS. Est-ce, mon frère, cette mante que j’ai là ?

MÉNECHME. Comment se trouve-t-elle dans vos mains ?

MÉNECHME SOSICLÈS. Cette fille m’a emmené chez elle, elle prétendait que je la lui avais donnée ; j’ai bien mangé, bien bu, j’ai couché avec la belle ; puis elle m’a remis la mante avec ce bijou.

MÉNECHME. Tant mieux, ma foi, si je suis cause pour vous de quelque bonne fortune. Si elle vous a appelé, c’est qu’elle vous prenait pour moi.

MESSÉNION. Ne voulez-vous pas m’affranchir, comme vous me l’avez promis ?

MÉNECHME. Sa demande est trop juste, mon frère ; faites cela pour moi.

MÉNECHME SOSICLÈS. Sois donc libre.

MÉNECHME. Je te félicite de ta liberté, Messénion.

MESSÉNION. Mais il faut de meilleurs auspices pour que je sois libre à jamais[10].

MÉNECHME SOSICLÈS. Puisque tout s’est terminé à notre gré, mon frère, retournons ensemble dans notre patrie.

MÉNECHME. Comme vous voudrez, mon frère. Je ferai une vente ici et me déferai de tout ce que j’ai. En attendant, entrons.

MÉNECHME SOSICLÈS. Soit.

MESSÉNION. Savez-vous ce que je vous demanderai ?

MÉNECHME. Qu’est-ce ?

MESSÉNION. L’emploi de crieur.

MÉNECHME. Tu l’auras.

MESSÉNION. Ne voulez-vous pas que dès à présent je crie qu’il y aura une vente ? quel jour ?

MÉNECHME. Dans sept jours.

MESSÉNION, aux spectateurs. La vente de Ménechme se fera dans sept jours, le matin. On vendra les esclaves, les meubles, les terres, les maisons ; le prix de vente, quel qu’il soit, sera payé comptant. On vendra la femme aussi, s’il se présente un amateur. Je ne crois pas que toute la vente rapporte plus de cinq millions[11]. Maintenant, spectateurs, bonsoir, et applaudissez-nous chaudement.

FIN DU PREMIER VOLUME.
  1. Cet argument, qui est acrostiche, est attribué au grammairien Priscien.
  2. Peniculus, en latin, veut dire une brosse.
  3. C’est-à-dire tels qu’on en donne aux fêtes de Cérès.
  4. Jeu de mots sur Péniculus, qui, comme nous l’avons dit, signifie la brosse.
  5. On sacrifiait un porc aux dieux Lares pour obtenir la guérison d’un malade atteint de folie.
  6. Il y a ici un jeu de mots intraduisible ; il appelle les mariniers navales pedes, parce que les matelots sont comme les jambes du vaisseau.
  7. Voyez la note 1, p. 379.
  8. Il y a ici un jeu de mots sur palla, mante, et pallor, pâleur.
  9. . Roi d’Étolie, grand-père de Déjanire. c’est comme l’on dit chez nous, familièrement : Je ne le connais ni d’Ève ni d’Adam.
  10. C’est-à-dire qu’il faut lui donner de quoi s’entretenir, pour qu’il ne redevienne pas esclave.
  11. De sesterces, c’est-à-dire à peu près neuf cent mille francs.