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Épigrammes traduites du latin d’Audoënus

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Poésies diverses, Texte établi par Charles Marty-Laveaux10 (p. 46-49).
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XI

Épigrammes
Traduites du latin d’Audoënus.

Ces sept épigrammes, imprimées en 1632 à la suite de Clitandre, n’ont point été recueillies par Granet ; et même la troisième, bien peu digne en effet d’être conservée, n’avait pas été réimprimée depuis l’édition originale. Nous avons joint en note à chaque pièce le texte latin de John Owen, dont le nom se traduit d’ordinaire en latin par Audoënus, comme le nom français Ouen, auquel il répond. Ce poëte, né à la fin du seizième siècle dans le pays de Galles, était mort en 1622, dix ans avant le temps où Corneille publiait cet essai de traduction. Nous avons d’Owen dix livres d’épigrammes ; trois livres avaient paru dès 1606 ; mais les éditions complètes sont dues aux Elzévirs : la première est de Leyde, 1628. Les épigrammes, imitées plutôt que traduites par Corneille, sont toutes dans les trois premiers livres, à l’exception de la troisième, dont nous n’avons pu découvrir la source, et que Corneille a peut-être imitée de quelque petite pièce latine manuscrite attribuée à Owen.


Jane, toute la journée,
Dit que le joug d’hymenée
Est le plus âpre de tous ;
Mais la pauvre créature
Tout le long de la nuit jure 5
Qu’il n’en est point de si doux[1].



 

Les huguenotes de Paris
Disent qu’il leur faut deux maris ;
Qu’autrement il n’est en nature
De moyen par où, sans pécher.
On puisse, suivant l’Écriture, 5
Se mettre deux en une chair[2].



Madame, dedans sa maison,
Quinze jours avant la saison,
Entend du coucou le ramage.
« Mais c’est un homme qu’elle prend
Pour ce bel oiseau de passage, » 5
Ce dit Monsieur, qui la reprend.
Pour moi plus outre je n’enfonce,
Mais je vous laisse à deviner
D’une si naïve réponse
Ce que l’on peut s’imaginer[3]. 10



Depuis que l’hiver est venu,
Je plains le froid qu’Amour endure,

Sans songer que plus il est nu,
Et tant moins il craint la froidure[4].




Dans les divers succès de la fin de leur vie,
Le prodigue et l’avare ont de quoi m’étonner ;
Car l’un ne donne rien qu’après qu’elle est ravie,
Et l’autre après sa mort n’a plus rien à donner[5].




Catin, ce gentil visage,
Épousant un huguenot,
Le soir de son mariage
Disoit à ce pauvre sot :
« De peur que la différence 5
En fait de religion,
Rompant notre intelligence,
Nous mette en division,
Laisse-moi mon franc arbitre ;
Et du reste de la foi, 10

Je veux avoir le chapitre[6],
Si j’en dispute avec toi[7]. »




Lorsque nous sommes mal, la plus grande maison
Ne nous peut contenir, faute d’assez d’espace ;
Mais sitôt que Philis revient à la raison,
Le lit le plus étroit a pour nous trop de place[8].


  1. In Alanam.

    Conjugio esse jugum non intolerantius ullum,

    Nil aliud toto clamat Alana die ;
    Post tot clamores et jurgia, nocte fatetur
    Conjugio nullum suavius esse jugum.

    (Lib. I, epigr. xxx.)
  2. In Paulam, atheam.

    Vir ducatne duas, an nubat virgo duobus,
    Quæritur. Hanc litem solvere Paula volens :
    « Una viris, inquit, magis apta duobus ; in una
    Consistent aliter quomodo carne duo ? »

    (Lib. I, epigr. cxlv.)
  3. Voyez ci-dessus les dernières lignes de la notice.
  4. Nudus amor.

    Quæ villis natura feras et gramine campos
    Ornat, aves pluma, vellere vestit oves ;
    Denique frigidulo quodcumque sub aëre nasci
    Contigit, innata veste vel arte tegit :
    Vestivit nudum cur omnia præter Amorem ?
    Quo nudus magis est, hoc minus alget Amor.

    (Lib. II, epigr. lxxxviii.)
  5. In prodigum et parcum.

    Hic nisi post mortem veteri nil donat amico ;
    Ille nihil, quod post funera donet, habet.

    (Lib. III, epigr. lxv.)
  6. Avoir le chapitre, être chapitré, c’est-à-dire corrigé, réprimandé.
  7. In Langam.

    Langa, Lutherano nubens papana marito,
    Ansam ut dissidii tolleret omnis, ait :
    « Jurgia ne pacem perturbent ulla futuram,
    Tu mihi sis facilis, non ero dura tibi :
    Arbitrii libertatem mihi credito, eritque
    De reliqua tecum lis mihi nulla fide. »

    (Lib. II, epigr. xlvii.)
  8. Conjuges.

    Discordes nos tota domus non continet ambos,
    Concordes lectus nos tamen unus habet.

    (Lib. III, epigr. cxxiv.)