Épisodes militaires de la vie anglo-indienne/02

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LA
GUERRE DE L'OUDE




II.
LE SIEGE DE LUCKNOW.
I. Rautz’Rees’s Personal Narrative. — II. Anderson’s Personal Journal. — III. The Defence of Lueknow, by a staff-officer. — IV. Innes’s Rough Narrative. — V. Mistress Inglls’s Letter (printed for private circulation) — VI. Brock’s Biographical Sketch of Henry Havetock, etc.





V.

Après la retraite précipitée qui, du champ de bataille de Chinhut, ramenait dans Lucknow, presque pêle mêle, les vaincus et les vainqueurs, si ces derniers avaient profité de tous leurs avantages, il suffisait d’un coup de main vigoureux pour les introduire à l’intérieur de l’enceinte fortifiée par sir Henry Lawrence. Dès lors une défense prolongée n’eût pas été possible. Les travaux de fortification étaient inachevés, le désordre était partout. L’idée d’un investissement subit, d’un siège immédiatement entrepris, n’était entrée, au début, dans l’imagination de personne. Aucun des résidens européens ne s’était approvisionné, aucun n’avait fait d’arrangemens spéciaux en vue d’une situation si exceptionnelle et si périlleuse. Le 30 juin au matin par exemple, bon nombre de domestiques étaient allés en ville comme d’ordinaire ; le soir, ils ne pouvaient déjà plus rentrer dans l’enceinte de la résidence, entourée d’un cercle de feu par les tirailleurs ennemis embusqués sur toutes les avenues. À part cet obstacle, il est douteux qu’il en fût revenu beaucoup, car de ceux qui étaient restés auprès de leurs maîtres le plus grand nombre s’échappa dès les premières journées du siège. La désertion commença par eux, et dans cette série de misères qui tour à tour vinrent assaillir les défenseurs de Lucknow, l’obligation de se servir eux-mêmes n’est pas celle qui tint le moins de place. Leurs doléances à cet égard sont unanimes, et font comprendre à quel degré peut arriver l’amour des habitudes indolentes que fait contracter un séjour dans l’Inde.

Les insurgés cependant n’osèrent pas risquer le passage des deux ponts, le pont de fer et le pont de pierres, que dominait l’artillerie soit de la résidence, soit de la Muchie-Bhaoun. Ils se bornèrent à élever en hâte, au-delà de la rivière Goumti, une batterie où prit place l’obusier qu’ils avaient enlevé le matin, et qu’ils manœuvrèrent de manière à prouver que les artilleurs exercés ne manquaient pas dans leurs rangs. Puis, pratiquant des meurtrières dans toutes les maisons d’où l’on avait vue sur l’enclos tant bien que mal fortifié par les Anglais, ils ouvrirent un feu de mousqueterie qui ne discontinua pas de toute la nuit et de toute la journée suivante (1er juillet). Le matin, ils avaient essayé une attaque de vive force ; mais elle n’aboutit qu’à les rendre un peu plus circonspects. Retirés à l’abri des maisons et surtout des mosquées voisines que sir Henry Lawrence, arrêté par d’honorables scrupules, avait trop hésité à faire abattre, ils passèrent la journée à mettre en position les canons qui leur arrivaient.

Pour se faire une idée générale de l’attaque et de la défense, il faut se représenter l’enclos fortifié (compound) autour de la résidence comme un pentagone irrégulier s’étendant en longueur du nord-est au sud-ouest. La rivière Goumti coule au nord de cette enceinte, dont la séparent deux mosquées, un vaste bazar (Captan-Bazar), et trois ou quatre palais occupant un terrain considérable (Tarie-Khotie, Dil-Aram, Feradbouksh, Chuttur-Munzil Palaces). À la pointe nord du pentagone est une éminence au pied de laquelle coule un canal dérivé de la Goumti, et qui de ce côté forme une sorte de fossé naturel. Là se trouvent des habitations d’officiers disposées en forteresse et occupées par un de ces petits corps qu’on regardait comme autant de garnisons détachées : la garnison Innes, ainsi désignée du nom de l’officier qui la commandait[1]. Sur la face, assez développée, qui de ce point mène à l’angle le plus en relief dans la direction du sud, sont deux batteries inachevées. La face méridionale, la plus attaquée, est tournée vers la route de Cawnpore. C’est là qu’est la garnison commandée par le capitaine Anderson ; c’est là qu’est la maison de ce Français dont nous avons déjà parlée M. Deprat ou Duprat ; c’est là qu’est la batterie dite de Cawnpore ; Deux autres ouvrages reliés à ceux-ci (Judicial-Garrison, Sago’s-Garrison) leur prêtent et en reçoivent secours. De la maison Sago à l’angle occupé par le corps de garde dit Baily-Guard, lequel défend une des deux portes de l’enceinte, trois postes retranchés (Fayrer’s-Garrison, Financial-Garrison, Baily-Guard) et quatre pièces en position battent l’entrée de la Baily-Guard-Gate[2]. La face suivante s’étend presque à la pointe extrême du redan, espèce de promontoire fortifié à qui son escarpement permet de dominer la rivière et de balayer le pont suspendu, le plus voisin de la résidence. Sur cette face ouvre la Porte d’eau (Water-Gate), du côté de la Goumti. En arrière de cette issue est une autre batterie (Alexander’s-Battery), qui, avec les canons du redan, tient en respect les insurgés installés soit dans le Captan-Bazar, soit dans la mosquée voisine. Enfin, de la pointe du redan à cette autre pointe extrême où se trouvent les bungalows occupés par la garnison Innés, s’élève un dernier front, au-devant duquel sont des huttes ruinées et une grève marécageuse au bord de la rivière : c’est le mieux protégé par les difficultés du terrain et celui qu’on devait le moins assaillir.

Cette enceinte, dont nous venons de faire rapidement le tour, n’a pas, dans sa plus extrême longueur, plus de deux mille deux cents pieds anglais, et plus de treize cents dans sa largeur la plus développée. Sur cet étroit plateau, derrière un réseau de fossés, de parapets, d’estacades, s’entassaient cinq ou six cents hommes armés pour le défendre, environ deux cent cinquante malheureuses femmes européennes[3], et à peu près pareil nombre d’enfans à elles, tous voués au massacre, si, sur un seul point de l’enceinte, une brèche livrait passage aux bandes furieuses qui les cernaient de tous côtés.

À peine sir Henry Lawrence s’y vit-il enfermé, que l’impossibilité de diviser la défense lui apparut bien évidente. Il ne pouvait ni se passer des soldats européens qui formaient la garnison de la Muchie-Bhaoun, cette forteresse détachée qu’il avait munie avec tant de soin et de dépenses, ni compter même que ses murailles, imposantes par leur hauteur massive, mais en réalité fort délabrées, pussent résister longtemps, ne fût-ce qu’à l’action destructive des canons dont il les avait armées. La possession de la Muchie-Bhaoun lui avait servi jusqu’alors par le prestige de force qu’elle lui prêtait, et qui avait maintenu la ville dans l’obéissance. À présent il fallait l’évacuer, et l’évacuer sans laisser aux insurgés les immenses approvisionnemens qu’on y avait entassés. Dans la première journée du siège, deux ou trois émissaires, porteurs des ordres relatifs à cette opération délicate, quittèrent successivement la résidence ; mais comme on avait fort à craindre qu’ils ne pussent remplir leur périlleuse mission on eut en outre recours à un système de communication télégraphique convenu d’avance. Le télégraphe fort élémentaire qu’on avait établi sur le point culminant de la résidence se composait d’un poteau surmonté d’une barre transversale où pendait une rangée de sacs de toile noire, bourrés de paille, à chacun desquels correspondait une poulie qui servait à le manœuvrer. Quand il fallût s’en servir, la simple apparition de quelques hommes sur la terrasse de la résidence y attira aussitôt une véritable pluie de balles qui coupèrent les cordes de plusieurs des sacs. De plus, les poulies jouaient mal. Il fallut à deux reprises différentes démonter et replacer l’appareil entier. On en vint à bout après trois heures de travail accompli sous un soleil ardent et un feu soutenu de mousqueterie. Un message put être lancé qui prescrivait au capitaine Francis, commandant du fort [4], d’en sortir le soir même à minuit, emportant avec lui les canons et le trésor de la place, et après avoir autant que possible détruit les munitions qu’il ne pourrait enlever. Cet ordre était-il exécutable ? L’ennemi, avec tous les avantages de sa position, n’intercepterait-il pas le faible convoi qu’on appelait ainsi à travers ses lignes ? Questions par elles-mêmes d’un intérêt poignant, et de plus questions vitales pour la défense, dont l’organisation s’achevait en toute hâte.

Les insurgés, fort heureusement fidèles à leur respect traditionnel pour la Muchie-Bhaoun, qu’ils persistaient à regarder comme imprenable, ne pouvaient prévoir la mesure adoptée par sir Henry Lawrence, Celui-ci de plus ; aux approches de l’heure indiquée, prit soin de détourner leur attention par un feu d’artillerie qu’on ouvrit à la fois dans toutes les directions, mais principalement du côté du pont de fer, à l’extrémité duquel passe la route qui de la Muchie-Bhaoun conduit à la Porte d’eau de la résidence. Les obus jetés de ce côté peu d’instans avant minuit écartèrent les piquets de l’ennemi, et la manœuvre ordonnée s’accomplit si ponctuellement, avec si peu de bruit, dans un ordre si parfait, qu’à minuit et quart la petite garnison de la Muchie-Bhaoun, se glissant silencieusement au milieu des ténèbres, était arrivée au pied de la résidence sans avoir reçu ou tiré un coup de fusil. Cette exactitude même faillit causer un désastre : la colonne arrivant plutôt qu’on ne l’attendait, la porte n’était pas encore ouverte pour la recevoir. — Open the gates ! (ouvrez les portes !) crièrent les premiers arrivés. Les artilleurs, qui, mèche en main, étaient près de leurs canons chargés à mitraille, crurent entendre l’ordre de tirer (open with grape !), et un affreux malentendu était imminent, lorsqu’un officier, doué de plus de sang-froid et d’une oreille plus fine, prévint les effets de ce zèle intempestif.

Le capitaine Francis, laissant derrière lui dûment encloués ceux de ses canons qu’il n’avait pu emmener, avait, au moment de son départ, mis le feu à une mèche lente[5] aboutissant à une traînée de poudre qui elle-même communiquait au magasin de la forteresse. Il venait à peine de faire entrer dans l’enceinte de la résidence le dernier des hommes sous ses ordres, que la Muchie-Bhaoun s’écroulait après une magnifique explosion : deux cent quarante barils de poudre et près de six cent mille cartouches venaient de sauter en l’air. Circonstance étrange, un pauvre diable de soldat que l’ordre d’évacuation avait trouvé ivre mort, et qu’on avait dû laisser au sein de ce volcan près d’éclater, en sortit le lendemain matin parfaitement sain et sauf. On le vit arriver, nu comme un ver, aux portes de la résidence. Pas un ennemi ne s’était rencontré sur sa route. Peut-être aussi l’indécence même de sa tenue l’avait-elle sauvé : on l’avait pris pour quelqu’un de ces mendians insensés en qui le fatalisme oriental respecte les suprêmes rigueurs du sort.

En tête du curieux volume de M. Rees se trouve, admirablement reproduite par la gravure, une photographie prise à Lucknow. Elle représente un homme assis, les mains sur ses genoux : c’est à peu près la pose que M. Ingres a donnée à M. Bertin dans ce beau portrait que personne, l’ayant une fois vu, n’a dû oublier. Une simple casquette couvre les cheveux gris de ce personnage, vêtu comme un bon bourgeois à l’ombre de sa tonnelle. Sans le crachat de l’ordre du Bain à demi caché sous le revers du paletot, sans l’épaisseur exceptionnelle des moustaches et de la barbe, qui ruisselle en deux pointes grisonnantes sur la poitrine de ce vieillard fatigué, il serait difficile de reconnaître en lui un de ces capitaines qu’on se représente si volontiers en grand harnais de guerre, le panache au front, l’épée en main. Cette gravure représente cependant sir Henry Lawrence, « l’homme de guerre et l’homme d’état, » comme le qualifie si bien un de ses plus vaillans compagnons d’armes[6]. Sa physionomie est austère et pensive ; son front et ses joues labourés de rides profondes, ses yeux caves et abrités sous d’épais sourcils, ses épaules voûtées, sa poitrine comme rétrécie, tout exprime dans cette figure imposante l’énergie de la volonté survivant à toute espérance. Le sentiment d’un devoir inflexible y lutte, ce semble, contre les anxiétés poignantes d’une prévoyance sans illusions.

Depuis quelques semaines, nous l’avons dit, l’intrépide vétéran n’avait pas cessé un seul instant de songer à toutes les éventualités d’une résistance dont il sentait peser sur lui seul la responsabilité. Il était resté libre jusqu’au dernier moment d’évacuer Lucknow, d’abandonner l’Oude tout entier aux cipayes rebelles. Ses pouvoirs étaient illimités ; le gouverneur-général s’en remettait absolument à sa discrétion. Si donc à Lucknow comme à Cawnpore, et nécessairement alors sur une plus vaste échelle, la fortune des armes livrait aux insurgés ce noyau de population européenne réfugié là comme sur une espèce d’arche au milieu d’un pays submergé, lui seul porterait le faix de ce dénoûment terrible, et après une vie héroïque, dût-il lui-même périr avec les victimes qu’il aurait faites, l’auréole glorieuse attachée à son nom s’éteindrait dans une sorte de sanglant nuage. Qui dira les mortelles inquiétudes d’une pareille situation ? et qui ne comprendra la tâche immense dévolue à l’homme dont elle stimule jour et nuit la conscience épouvantée ? Aussi, de l’aveu de tous, sir Henry Lawrence s’était-il condamné à une existence sans repos ni trêve. Tout arrivait à ses mains, tout passait sous ses yeux, qui ne se fermaient pour ainsi dire plus. Il courait sans cesse d’un poste à l’autre, pressant encourageant, dirigeant les efforts de chacun. Une sorte de fièvre le soutenait. La nuit, il dormait au hasard dans quelque batterie où dès l’aurore on le voyait debout, prêt à recommencer l’œuvre de la veille. Un respect enthousiaste, une chaleureuse reconnaissance, le payaient de cette activité dévorante. Les vivats éclataient fréquemment sur son passage, et son énergie communicative passait d’homme à homme dans tous les rangs de sa petite armée.

Le 1er juillet, au sein de ce désordre universel qui avait suivi le désastre de Chinhut, le commissaire en chef s’était prodigué plus encore que de coutume. On l’avait vu partout où le feu de l’ennemi semblait annoncer quelques projets d’attaque. Ce jour-là, dans la chambre même qu’il occupait à la résidence, un obus vint éclater entre sir Henry Lawrence et son secrétaire, sans blesser ni l’un ni l’autre. Les officiers de l’état-major insistèrent pour lui faire quitter cette pièce, sur laquelle les artilleurs ennemis, qu’un espionnage intelligent et actif aidait dans leurs manœuvres, paraissaient de préférence diriger leurs coups. Il repoussa en plaisantant cette inspiration d’une prudence qui lui semblait exagérée. « Jamais, disait-il, on ne logera un second obus dans un si petit cabinet. » Le lendemain matin, un peu après huit heures, accablé de fatigue, le général rentrait chez lui et se jetait pour quelques instans sur son lit. Quelques minutes plus tard, une bombe entrait par la fenêtre et venait éclater dans cette petite chambre, qui, en ce moment même, renfermait quatre personnes. Le général fut frappé à la hanche droite. Sa blessure était effrayante. Son neveu, couché sur un second lit, échappa comme par miracle à toute atteinte. Le capitaine Wilson, qui, un genou sur le lit du général, lui donnait lecture d’un document, fut renversé par des éclats de briques et légèrement frappé dans les reins par un fragment du projectile. Un domestique indigène eut le pied emporté.

Le premier examen suffit pour s’assurer que sir Henry Lawrence était frappé à mort. Lui-même ne se fit pas la moindre illusion, et au milieu de souffrances atroces perdit à peine, dans quelques accès passagers, l’usage de sa ferme et lucide intelligence. Transporté dans un des postes qui paraissaient le moins exposés au feu, il désigna le major Banks pour lui succéder en sa qualité de commissaire en chef, et plaça les troupes sous les ordres du colonel Inglis ; puis il enjoignit de cacher sa mort aussi longtemps que faire se pourrait, et il attendit ensuite, sans l’éloigner ou l’appeler de ses vœux, l’heure qui devait finir ses tortures : elles durèrent deux jours entiers. Le 4 juillet seulement, il rendit à Dieu son âme vaillante. Peu d’instans après, son neveu, si miraculeusement sauvé dans la matinée du 2, recevait une balle à l’épaule, sur le perron même de la maison où le général venait d’expirer.

Le journal du siège tenu avec une si grande exactitude par un officier d’état-major ne mentionne même pas les funérailles de sir Henry Lawrence. M. Rees est heureusement plus explicite. « Le moment, dit-il, était trop critique pour le consacrer à de vaines démonstrations de respect ! Une prière hâtive fut récitée sur ses restes au bruit des canons ennemis et des balles sifflant sur nos têtes, après quoi on les laissa tomber dans la fosse où l’on venait de précipiter quelques autres de ses plus humbles compagnons d’armes. Que de reconnaissance ne devons-nous pas à ce héros ! La paix du ciel soit donnée à son âme ! »

VI.

Le détail des premières journées du siège fait comprendre cette apparente indifférence. Les insurgés dirigés dans leurs opérations par des militaires expérimentés[7], avaient mis en position un certain nombre de pièces fort habilement servies. Leurs boulets atteignaient tous les points de l’enclos fortifié. Une belle jeune fille, miss Palmer[8], avait été atteinte, comme sir Henry Lawrence, dans la résidence même. Des malades étaient tués dans leur lit d’hôpital. Perçant les murailles derrière lesquelles on se croyait abrité, maint boulet arrivait tantôt sur le bureau d’un employé civil (M. Ommaney), tantôt sur la table où quelques officiers prenaient leur repas. On évalue à dix mille le nombre des tirailleurs embusqués dans les maisons voisines de la résidence, et qui, sans presque se donner de relâche, y envoyaient leurs balles dans toutes les directions. À ce métier continuel, leurs munitions parurent d’abord s’épuiser, et on tua plusieurs d’entre eux qui se hasardaient hors de leurs abris pour ramasser les balles qu’on leur avait envoyées en leur ripostant. Également à court de boulets et d’obus, ils y suppléaient en chargeant leurs canons avec des rondins de bois, des morceaux de fer, des monnaies de cuivre et même des cornes de bœuf taillées en mitraille ; mais peu après ils furent ravitaillés, et leur éternelle canonnade ne manqua plus d’alimens.

D’autres dangers non moins redoutables naissaient du désordre qui régnait encore, dans ces premières journées, au sein de la garnison elle-même Les liens de la discipline s’étaient relâchés tout naturellement dans ses rangs, où une sévérité inopportune pouvait faire germer l’idée de la désertion. Les maisons particulières, occupées, comme elles l’étaient presque toutes, par des garnisons mixtes, furent peu à peu mises au pillage. Il n’était guère de cave si bien fermée dont on ne s’ouvrît l’accès, et il arriva fréquemment que des postes entiers, abrutis par l’abus des liqueurs fortes (le claret et les autres vins de France n’étant pas du goût des Sikhs), restèrent à la discrétion de l’ennemi. Ceci toutefois ne fut qu’un inconvénient passager, et de l’excès même du désordre naquit la sécurité. Les caves une fois vides, l’ivrognerie se trouva naturellement réprimée.

En attendant, il est vrai, peu s’en fallut que la garnison ne pérît tout entière. Faute de surveillance, un des assiégeans avait pu se glisser tout près d’un amas de bhousa[9] fort imprudemment laissé dans le voisinage d’un des principaux magasins de poudre. Il y mit le feu et s’échappa nonobstant deux coups de fusil tirés sur lui, et qui le manquèrent. L’incendie se propageait rapidement et sans que personne fût assez osé pour essayer de l’éteindre, car il fallait pour cela s’offrir aux coups des centaines de tirailleurs qui faisaient pleuvoir leurs balles sur l’espace découvert où il s’agissait de se risquer. Tout semblait donc perdu et l’était inévitablement, car le terrain, s’échauffant par degrés, devait à la longue faire sauter le magasin dont il recouvrait les voûtes, lorsqu’une pluie providentielle vint arrêter les progrès du feu.

Cette pluie bienfaisante rendit encore d’autres services. C’était la première qui tombât depuis sept jours que durait le siège, et il est aisé de se figurer ce qui s’était amoncelé d’immondices de tout genre dans une enceinte comme celle que nous avons décrite. Les domestiques et les subalternes indiens ayant pour la plupart déserté dans les premiers jours, et la garnison ayant à peine assez de bras pour suffire à toutes les nécessités de la défense, les bœufs, les chevaux conservés dans les écuries de la résidence demeurèrent privés de soins et de nourriture. Ces animaux s’échappaient, erraient au hasard, misérablement affamés, et allaient périr çà et là. Leurs cadavres empestaient l’air, déjà chargé de miasmes impurs qui allaient bientôt engendrer des maladies contagieuses. La pluie venait donc pourvoir fort à propos aux soins hygiéniques que le manque d’hommes ne permettait plus de se procurer. Elle tempérait de plus, non sans quelques inconvéniens, une chaleur presque intolérable pour les Européens, et malgré laquelle il leur fallait, sous peine de mort, à peine relevés de garde ou revenus des tranchées, quittant le mousquet pour la bêche et la pelle, creuser des fossés, réparer des épaulemens écroulés, le tout sans préjudice de ce que chacun d’eux avait de soins à prendre pour s’assurer le pain quotidien, l’entretien des vêtemens, la satisfaction de ces mille et une habitudes qui, pour l’homme civilisé, deviennent autant d’impérieux besoins.

On se prend à chercher, dans les récits personnels de quelques-uns des assiégés, l’effet que tant de privations et de fatigues devaient produire sur leur moral. Cette étude faite, on est étonné de la force de résistance que la nécessité trouve au fond des natures en apparence les moins préparées. Après le premier ébranlement et la première agitation causés par le sentiment d’une situation critique et d’un imminent péril, l’âme se rasseoit et se fait à toutes les exigences de la crise. S’il n’est pas d’espoir fondé, raisonnable, où elle puisse se réfugier, elle se forge des illusions consolantes, elle se repaît de quelques riantes chimères. Elle résiste aux accablemens extérieurs, elle se raidit contre le fardeau qui la surcharge et va l’écraser, et en somme, à quelques rares exceptions près, elle finit par retrouver l’équilibre, sans lequel l’être lui-même s’anéantirait. Remarquons aussi que, dans ces circonstances extraordinaires, tout incident nouveau retrempe l’homme, et, favorable ou contraire, ranime sa force défaillante.

Ces incidens ne manquaient pas, on peut le croire, aux défenseurs de Lucknow. Jacques Cipaye ou Baba log[10], — ces sobriquets grotesques donnés aux insurgés disent assez que la gaieté même n’avait pas disparu tout entière, — s’étudiait à les harasser par des menaces continuelles. L’heure du repos venue, ou bien lorsque le feu des assiégeans, ralenti depuis quelques heures, faisait croire à une espèce de trêve, on entendait tout à coup des clameurs assourdissantes. Le clairon résonnait de tous côtés. La grosse artillerie retentissait, mêlée aux crépitations de la fusillade… Cependant après tout ce bruit pas un homme ne se montrait. Il n’en fallait pas moins, l’arme au pied, se tenir prêt à tout événement. Une partie de la nuit et du jour s’écoulait ainsi, interrompant les travaux de la garnison sans lui permettre pourtant de se livrer au repos. D’ailleurs, de tant de balles et de boulets lancés au hasard, quelque mal résultait toujours. Chaque journée avait ses morts et ses blessés, de huit à dix en moyenne. Encore ne comptait-on que les Européens, ainsi que nous l’apprend naïvement M. Rees. « Naturellement, dit-il, les soldats indigènes n’entrent pas dans mon calcul : la perte, nous le sentons bien, n’en est pas grande ; mais le cœur nous saigne quand on nous apprend qu’un Européen a été atteint. Ce n’est pas à l’homme lui-même, il faut en convenir, que nos regrets sont voués : notre égoïsme déplore cette unité dont s’affaiblit le chiffre de la garnison, et cette perte nous montre l’avenir sous un jour peu flatteur. Si nous ne sommes pas secourus d’ici à un mois, il nous faudra devenir la proie de ces ingrats coquins (those ungrateful scoundrels) dont nous sommes environnés. »

Ces phrases significatives figurent dans le journal du jeune professeur sous la rubrique du 15 juillet, et nous pourrions en citer bien d’autres[11] où se peint le mépris dans lequel, après quelques jours, les assiégés de Lucknow avaient fini par tenir les ingrats coquins en question. Jacques Cipaye allait bientôt se montrer sous un aspect nouveau.

Le 20 juillet, vers neuf heures du matin, toutes les batteries assiégeantes ouvrirent leur feu, et de tous côtés on vit se mettre en mouvement les colonnes des insurgés. Les canons de la résidence, braqués sur ces masses mouvantes, entrèrent dès lors en fonctions, et le combat s’engagea simultanément sur tous les fronts de la petite enceinte. L’effort principal néanmoins se portait sur le redan. Les insurgés avaient, sans qu’on s’en fût rendu compte, poussé une mine dans la direction de cet important ouvrage. Fort heureusement elle n’était pas arrivée assez loin, quand ils y mirent le feu, pour lui porter dommage ; mais à peine avait-elle éclaté, que, se croyant certains de trouver la brèche ouverte, les cipayes s’y précipitèrent plus audacieusement qu’on ne s’y fût attendu. La fumée de l’explosion venant à se dissiper, ils se trouvèrent arrêtés, par des obstacles imprévus, sous le feu combiné de deux ou trois batteries et sous celui des tireurs accourus de ce côté. Toute la garnison avait compris que cette fois la partie se jouait sérieusement. Pas un homme ne manquait à son poste. Les malades et les blessés eux-mêmes, quittant les matelas sanglans de l’hôpital, accouraient, pâles et suant la fièvre, à ce dernier rendez-vous de la mort. On vit derrière les créneaux se traîner jusqu’à un malheureux amputé qui, de son unique bras, déchargeait les fusils qu’on lui passait l’un après l’autre. Épuisé par ce dernier effort, il mourut le jour même.

L’énergie de la résistance eut quelque peine à dominer celle de l’attaque. Les chefs des insurgés donnaient l’exemple, s’élançant jusqu’aux palissades, leur bonnet au bout de leur épée ; leurs hommes les suivaient et vinrent en plusieurs endroits se coller aux remparts, là où ni boulets ni balles ne les pouvaient aller chercher. Quelquefois on les délogeait avec des grenades. Sur un point où les grenades manquaient, on recourut à l’un de ces expédiens singuliers qui s’improvisent dans la mêlée, et jaillissent, comme l’étincelle, du choc où l’on s’entre-tue. On jeta sur les cipayes des substances que M. Rees qualifie d’éminemment impures, et les cipayes, redoutant plus que la mort le contact dégradant de ces « substances innomées, » retraversèrent sous une pluie de balles l’espace périlleux qu’ils avaient franchi dans leur premier élan.

Sans entrer dans plus de détails stratégiques, bornons-nous à dire que chacune des garnisons attaquées, Innés comme Anderson, Gubbins comme Sago, se défendit avec la même intrépidité, le même bonheur, et que les cipayes se retirèrent vers quatre heures de l’après-midi, c’est-à-dire après sept heures de lutte, laissant des centaines de cadavres autour de la redoutable enceinte. Les Européens n’eurent que quatre tués et douze blessés. On évalue la perte des rebelles à un millier d’hommes. Pendant le combat, les cipayes avaient emporté bon nombre de leurs camarades ; ils sollicitèrent après l’assaut la permission d’enlever le reste. Peut-être la leur eût-on refusée en d’autres circonstances, pour ne pas traiter selon les usages ordinaires de la guerre des misérables qui jamais ne s’astreignaient à les respecter ; mais la crainte de la contagion fut plus forte que tout autre calcul, et plutôt que de laisser se décomposer sous les ardeurs du soleil tant de débris humains, on consentit à la demande des cipayes, qui vinrent, avec des charrettes, enlever dans un horrible pêle-mêle leurs blessés et leurs morts.

De cette lutte acharnée, nous ne voulons détacher que deux épisodes caractéristiques. Un des civilians, M. Hardingham, embusqué à côté d’une meurtrière, entend tout à coup siffler à ses oreilles une balle partie derrière lui. En se retournant vivement, il se trouve en face d’un des cipayes de la garnison, dont la physionomie terrifiée semble accuser les desseins perfides, et qui tient encore son arme fumante. L’Européen, furieux, court sur lui, baïonnette en avant : « Pas encore, Hardingham ! lui crie le commandant du poste. Vous en aurez plus tard tout le loisir… » De fait, on constata que le fusil du cipaye était parti par accident. L’autre anecdote (je l’emprunte à M. Rees) nous rend dans toute sa verve un dialogue vraiment homérique entre un volontaire anglais parlant à merveille l’hindostani et les insurgés qui essayaient d’enlever le petit réduit confié à sa garde. Se méprenant à son accent et croyant avoir affaire soit à un mahométan, soit même à un des leurs, ils l’interpellent à travers la palissade qui les sépare, et lui offrent la vie sauve, s’il veut mettre bas les armes.

« — Voyons, criait un des rebelles, abrité dans une de ces nombreuses huttes qui subsistaient encore à quelques mètres du rempart… Venez à nous !… Abandonnez ces maudits Feringhis, dont nous avons déshonoré les mères et les sœurs, et que nous exterminerons aujourd’hui même… Venez à nous !… Qu’espérez-vous d’eux ?… Voulez-vous donc qu’ils vous fassent chrétien ?… — Ici deux coups de fusil. (Pan ! pan !) — … Ou bien avez-vous déjà perdu votre caste ? — À vous ceci ! répond Bailey, déchargeant son arme… Pensez-vous donc que je me sois nourri de porc comme vous autres ?… Croyez-vous que je vais me déshonorer en me montrant infidèle à mon sel[12] ?… À vous, fils de chien ! (Pan !) À toi, j’ai souillé le tombeau de ton grand-père. (Pan !) — Attends, crie un troisième interlocuteur, attends, rejeton impur d’une mère déshonorée !… Nous t’aurons bientôt rejoint… Attends que nous ayons franchi ta muraille… Mon sabre a le fil… — Peut-être, répond Bailey ; mais le cœur te manque… Viens donc, fanfaron ! ma baïonnette est toute prête… Voyons ton escalade !… Mais prends garde à la pointe qui te recevra… Et en attendant voici pour toi !… »

Ainsi parlait le brave petit Bailey, pour qui les deux cipayes placés sous ses ordres chargeaient tour à tour une douzaine de fusils. En fin de compte et à force de tirer, les cartouches vinrent à lui manquer. Or il ne se souciait ni de quitter son poste pour en aller chercher, car ses deux cipayes n’y fussent pas demeurés sans lui, ni d’envoyer l’un d’eux, qui certainement ne reviendrait pas, ni même de crier trop haut pour en avoir, de peur que l’ennemi ne comprît sa situation critique et ne tentât un coup de main qui eût immanquablement réussi. Comment il se tira de ce mauvais pas, Dieu le sait ; mais peu d’instans avant la fin de l’assaut le pauvre diable reçut une balle qui, après lui avoir écrasé le menton, sortit derrière le cou.

M. Rees, à qui nous devons ces curieux détails, avait passé lui-même toute la journée dans un état d’excitation fiévreuse qui lui a laissé, le croirait-on ? d’agréables souvenirs. « Je dois avouer, dit-il, qu’au début de l’affaire je sentis, pendant quelques minutes, la crainte de la mort prédominer en moi. J’étais certain, et c’était notre pensée à presque tous, que nous touchions à notre dernière heure. Je fis donc une courte prière, me remettant absolument à la garde de Dieu, et après avoir mentalement fait mes adieux à ceux que j’aime le mieux ici-bas, je chargeai mon fusil, et me préparai à combattre avec la ferme résolution qui convient au soldat… J’en eus bientôt fini avec ces craintes égoïstes. À mesure que le feu devenait de plus en plus intense, et lorsque je vis ces hommes avancer hardiment sur nous, la peur que j’avais éprouvée fit place à une excitation nerveuse, et finalement le désir de tuer, la soif de la vengeance l’emporta sur tout autre sentiment… Je n’avais rien pris depuis le matin, ajoute M. Rees après avoir rendu compte des événemens de la journée, et le combat fini, quand je me retrouvai en vie, sain et sauf, la peau intacte, je remerciai le ciel in petto ; puis je savourai mes chupatties[13] et un verre d’eau-de-vie que me donna Deprat avec un plaisir que les mots ne peuvent rendre. J’étais noir de poussière et de poudre, sale à faire peur ; mais une ablution, quelques instans de repos, mon pauvre dîner et un cigare pour dessert me mirent dans une situation d’esprit tout à fait digne d’envie. Depuis bien longtemps, je ne m’étais trouvé si heureux, — non, pas même avant d’avoir été cerné par ces damnés rebelles. »

Comme on peut le croire, cet état de bien-être tout à fait relatif ne dura pas au-delà de quelques heures. Dès le lendemain, le découragement, l’ennui, la fatigue, revinrent plus poignans que jamais. Le lendemain en effet, le successeur désigné par sir Henry Lawrence, le major Banks, qui s’était montré digne de ce choix flatteur et périlleux, fut atteint par un boulet pendant qu’il examinait, du haut de la batterie Gubbins, quelques maisons occupées par l’ennemi. La tête fracassée, il tomba mort sans pousser un cri. Le commandement suprême se trouva ainsi dévolu au colonel (depuis brigadier-général) Inglis, qui le conserva jusqu’à la fin du siège, non sans rencontrer quelque opposition de la part du commissaire fiscal, M. Gubbins. Il pourra sembler étrange qu’en des circonstances si particulièrement critiques des questions d’amour-propre, de prérogative, aient encore le privilège de soulever quelques susceptibilités entre frères d’armes. La chose est pourtant ainsi. Le commissaire fiscal s’était mis en rapport direct avec le gouverneur-général, auquel il adressait lettres sur lettres par des messagers plus où moins adroits, plus ou moins fidèles, et qui, sortis une fois de l’enceinte assiégée, n’y reparaissaient jamais. Le colonel Inglis, supposant avec quelque raison que ces dépêches réitérées pouvaient bien tomber aux mains de l’ennemi, à qui elles donnaient sur la situation intérieure de la place des renseignemens propres à l’encourager, voulut faire cesser une correspondance si compromettante. À des observations mal accueillies il fit succéder des ordres formels, qui ne furent pas écoutés, et il se vit enfin obligé de revendiquer dans toute leur étendue les droits incontestables que la situation donnait à l’autorité militaire, responsable de la défense et par-là même investie de pouvoirs littéralement absolus. M. Gubbins, menacé des arrêts forcés nonobstant son grade élevé dans la hiérarchie civile, finit par céder, mais non sans avoir à se reprocher un éclatant exemple d’indiscipline fort mal à propos donné[14].

Cinq jours s’étaient écoulés depuis l’assaut du 20 juillet, cinq jours pluvieux, où une vapeur lourde, montant de la terre alternativement échauffée et mouillée, aggravait l’état hygiénique de la garnison. La fièvre, la dyssenterie et le choléra sévissaient à la fois. L’hôpital était encombré, les soins manquaient forcément. De malheureux blessés, se tordant sur quelques lambeaux d’étoffe jetés à terre, demandaient en vain quelque assistance, et n’obtenaient même pas toujours le verre d’eau qu’ils mendiaient en gémissant. Ils respiraient un air infect dans ces salles basses dont la moitié des fenêtres demeuraient closes, afin de mettre les malades à l’abri des balles, et où les balles et les obus pénétraient encore quelquefois, tantôt tuant le chapelain qui récitait au chevet d’un agonisant les prières suprêmes, tantôt brisant la main exercée du chirurgien tandis qu’elle bandait une plaie[15]. C’est au milieu de scènes semblables que mainte pauvre femme, s’arrachant au chevet de son enfant malade, dut venir assister aux derniers momens de son époux moribond, et il arriva parfois que l’enfant et la mère, que dis-je ? la mère et les enfans allèrent en quelques jours rejoindre le mari, le père qu’ils avaient perdu.

Pendant ces tristes journées, le moral de la petite garnison, relevé un moment par l’exaltation d’une victoire inespérée, baissait de nouveau et rapidement. Chaque soir, on faisait le compte des casualties, — morts ou blessés, ce qui revenait à peu près au même, les blessés étant d’avance envisagés comme morts, surtout s’il y avait lieu à pratiquer une opération, — et on calculait qu’en un temps donné ces disparitions quotidiennes, jointes à de fréquentes désertions des soldats indigènes, devaient rendre la défense littéralement impossible[16]. Or ce temps arriverait-il avant les secours attendus ? Les dernières nouvelles reçues remontaient au 27 juin, et on était au 23 juillet ; depuis vingt-sept jours, on n’avait aucun renseignement, absolument aucun, sur ce qui se passait au dehors. Le 23 cependant, vers une heure du matin, un pensionné indigène (cipaye retiré du service avec une pension à vie), qui avait quitté Lucknow le 27 juin, y revint pour rendre compte de sa mission. Retenu prisonnier par les insurgés pendant treize jours, il avait pu néanmoins aller à Cawnpore, d’où il était parti l’avant-veille. Il y avait laissé une colonne anglaise (celle du général Havelock) avec douze canons. À trois reprises différentes, cette colonne en était venue aux mains avec les troupes de Nana-Sahib, et chaque fois elle les avait battues, leur prenant un grand nombre de pièces d’artillerie. Maintenant elle organisait le passage du Gange, préliminaire indispensable de sa marche vers Lucknow. L’intrépide espion n’apportait aucun document écrit qui pût tomber avec lui aux mains des rebelles ; il attestait simplement la vérité de son rapport, refusa toute récompense pécuniaire, et voulut, à peine arrivé, sortir de la résidence à la faveur d’une pluie battante qui rendait bien moins redoutable la surveillance des postes ennemis. On lui confia un petit billet pour le commandant de la colonne de secours, puis on attendit avec une impatience joyeuse la réalisation des espérances qui étaient si à propos venues ranimer les courages abattus.

Sous l’influence du mauvais temps, le feu de l’ennemi avait sensiblement diminué. On profitait de cette bonace provisoire pour mille travaux urgens : la poudre à extraire des souterrains où elle était cachée, les tranchées à réparer, les animaux morts à enfouir, les provisions de blé à réduire en farine, mais surtout les travaux de l’assiégeant à surveiller. On remarquait en effet une activité extraordinaire sur plusieurs points à l’extérieur de l’enceinte, et notamment en face du redan. Négliger ces inquiétans symptômes eût été une grave imprudence. Aussi, par les nuits sombres et pluvieuses, les officiers du génie, se glissant furtivement hors de l’enceinte, allaient-ils fréquemment, au risque imminent de leur vie, examiner autant que possible dans quelle direction étaient poussées les approches souterraines que l’ennemi se ménageait.

Le 25 juillet, les nouvelles apportées le 23 avaient été pleinement confirmées. Un autre pensionné nommé Ungud, qu’on avait dépêché le 22 dans la direction de Cawnpore, parvint à rentrer dans la résidence. Il apportait une lettre du quartier-maître-général de la petite armée commandée par le général Havelock. Ungud, il est vrai, ne parlait, comme étant en marche vers Lucknow, que de sept cents soldats anglais, plus un régiment de l’armée indigène ; mais ce n’était là sans doute qu’une avant-garde, puisqu’il annonçait en même temps plusieurs engagemens heureux, la délivrance de Cawnpore arrachée au féroce Nana, et Bénarès, Allahabad, Agra, restés aux mains des Anglais. On continua donc à espérer, à se réjouir. Chaque soir, des chants d’allégresse, entonnés en chœur, portaient aux assiégeans des défis indirects, auxquels presque chaque soir ils répondaient par de fausses attaques qui interrompaient les couplets commencés, et cela au grand détriment du repos de la nuit. « Mais, nous dit M. Rees, arriva le 27, jour où nous attendions la venue de nos amis, et pas un soldat ne parut ; le 28, et pas de secours ! Le 29, le 30, le 31, aucun symptôme de délivrance prochaine ! Aussi quelle torture !… Le cœur commençait à nous manquer. Beaucoup d’entre nous (je n’étais pas de ceux-là) perdirent alors jusqu’à la dernière lueur d’un espoir quelconque, et s’abandonnèrent à un découragement sombre, amer, obstiné, qui ne leur laissait plus qu’une pensée, tuer avant de périr. L’existence était devenue pour ces malheureux un insupportable fardeau, et j’en surpris plus d’un jetant un regard d’envie aux cadavres de leurs infortunés camarades qu’on emportait le soir pour les précipiter dans la fosse toujours béante et toujours remplie… »

D’où venait la navrante déception qui portait ainsi le désespoir dans des cœurs intrépides ? Nous n’avons pas besoin de le dire à ceux qui se rappellent cette première campagne de Havelock et de Neill, si remplie de palpitantes péripéties. Cawnpore à peine repris, et lorsque le colonel Neill (bientôt après nommé général de brigade), à la tête de ses terribles fusiliers de Madras, eut exercé sur les misérables auteurs de ce massacre à jamais célèbre des vengeances à la Montluc ; quand il eut forcé les fanatiques brahmines à balayer de leurs mains, à essuyer de leurs lèvres, avant de marcher à la mort, souillés à jamais et privés de leur caste, le sang séché à l’orifice du puits où Nana-Sahib avait fait précipiter les corps mutilés de ses victimes, les deux chefs de cette mémorable expédition avaient voulu marcher immédiatement sur Lucknow. Entre eux malheureusement et la résidence assiégée se trouvait comme un épais rideau de corps armés qui, à chaque étape, se refermait obstinément devant les Anglais. Chaque jour, il fallait forcer un passage plus ou moins disputé par un ennemi dont les rangs brisés se reformaient, à peine un peu moins nombreux, à deux ou trois lieues en avant du champ de bataille abandonné. La colonne anglaise au contraire n’avait derrière elle aucune réserve où il lui fût permis de puiser pour réparer ses pertes quotidiennes. Invariablement victorieuse, chaque succès la laissait affaiblie, et le choléra venant en aide au feu des cipayes ; cette poignée d’hommes, après quelques jours de marche, fut obligée de faire halte et de rétrograder vers Cawnpore. Les détails stratégiques de cette pointe aventureuse demeurée sans résultats sont consignés tout au long dans d’excellens rapports militaires dont une note peut résumer la substance[17]. La physionomie toute particulière du général Havelock s’y révèle, et nous remet en mémoire les plus beaux types du temps des grandes guerres civiles. Havelock eût été sous Cromwell le modèle de ces soldats dévoués que le protecteur appelait ses côtes de fer. Religieux et brave, prédicant et soldat, convertisseur par instinct, exterminateur par devoir, Havelock est à l’heure présente un des saints de l’Angleterre en même temps qu’un de ses héros et de ses bannerets. Parmi ces tracts dont les sociétés bibliques propagent l’édifiante lecture en les mettant au plus bas prix possible, vous trouvez déjà la Biographie de Sir Henry Havelock[18]. Et pourquoi pas ? Le plus surprenant n’est pas qu’il y ait çà et là un cœur de prêtre sous une cuirasse ; la merveille au contraire est que l’idée de la mort toujours présente, toujours imminente, ne fasse pas de nos militaires, des plus vieux surtout, autant de moines armés.

Mais, sans nous écarter davantage, rentrons à Lucknow, où une nouvelle phase du siège allait commencer.


VII.

Le mois d’août, dans cette histoire de quatre-vingt-sept jours, s’appelle le mois des mines, désignation qui s’explique assez d’elle-même. Renonçant aux attaques de vive force, ou ne voulant plus les risquer que sur une enceinte moins bien prémunie, les cipayes avaient changé de tactique. Celle qu’ils adoptèrent leur assurait de grands avantages. Déjà nombreux par eux-mêmes (on a évalué au chiffre de quarante ou soixante mille hommes, et même à un chiffre supérieur, les forces, d’ailleurs flottantes, qu’ils ont pu grouper sous les murs de la résidence), ils disposaient en outre de la population ouvrière de Lucknow. Tous les coolies de cette vaste cité étaient à leurs ordres. Employer la sape et la mine leur était donc facile, et il l’était beaucoup moins aux assiégés, si peu nombreux, affaiblis par les privations, les maladies, le manque de sommeil, de suffire aux travaux indispensables pour combattre ces approches à couvert. Aussi, dès qu’on eut parlé de « mines, » l’anxiété fut-elle grande parmi eux. Ce furent d’abord de vagues rumeurs, commentées, discutées, démenties. S’agissait-il de véritables galeries ou de simples tranchées ? Les ingénieurs penchaient pour cette dernière hypothèse, la plus consolante des deux, mais ils ne trouvaient pas crédit chez tout le monde, témoin cet ami de M. Rees qui ne le rencontrait jamais sans lui parler des progrès souterrains faits par les insurgés. Se regardant comme parfaitement sûr de sauter un jour ou l’autre : « Hourra ! mon bon ami, lui criait-il, hourra pour un céleste voyage en l’air ! »

Ce parti-pris philosophique n’était pas, naturellement et heureusement, à l’usage des officiers du génie. Or parmi eux s’en trouva un, porteur d’un nom célèbre, à qui, après sir Henry Lawrence, l’opinion de bien des gens attribue le salut de Lucknow. Le capitaine Fulton, investi de toute la confiance du général Inglis, et placé par les circonstances[19] à la tête des ingénieurs militaires qui aidaient à défendre la résidence, s’adjugea le soin périlleux de deviner, sous la terre fouillée dans tous les sens, le trajet des galeries percées par l’ennemi ; il se promit de veiller à ce qu’elles fussent détruites en temps utile. Les travaux commencèrent le 26 juillet devant la batterie dite de Cawnpore. Le 27, à travers deux planches jetées, comme par hasard, sur la route qui séparait des palissades anglaises une maison (Johannes-House) occupée par les cipayes, on aperçut, en y regardant bien, la main d’un homme soulevée à temps égaux. Ces planches, qu’on avait posées là pendant la nuit, abritaient son travail mystérieux. Peu après, la terre, creusée presqu’à la surface et détrempée par la pluie, s’éboula près de ces planches sur une longueur de sept ou huit pieds, révélant ainsi la direction de la mine pressentie. Elle traversait la route et poussait droit à l’estacade élevée du côté opposé. Six pieds de plus, elle y arrivait. Il était donc grand, temps et de l’apercevoir et d’y opposer une autre mine, ce qu’on fit pendant que, du haut de la brigade-mess, quelques bons tireurs, entretenant un feu nourri dans la direction de l’éboulement empêchaient l’ennemi de réparer le dommage causé à sa galerie.

Il serait fastidieux d’entrer dans le détail des opérations de ce genre, qui devinrent, à partir de ce moment, des incidens de chaque jour et de chaque nuit. Ce que nous en avons dit suffira pour montrer quel surcroît de fatigues et de périls, quel surcroît d’anxiétés et de secrètes angoisses il en résulta désormais pour la petite garnison de Lucknow. Sur le plan de la résidence qui accompagne le Personal Narrative de M. Rees, on peut suivre le tracé de toutes ces mines successivement creusées par les cipayes. Nous en avons compté quatre sur un front de rempart qui n’excède guère deux cents yards ou cent quatre-vingt-deux mètres. Ce sont celles qui éclatèrent le 27 juillet, le 10 et le 18 août, le 5 septembre.

Laissons là cette horrible guerre de taupinières, ces puits creusés par des muets, ces routes tracées par des aveugles, ces outils qu’on assourdit, ces combats au fourneau, à l’asphyxie, au camouflet, aux pots à feu, qu’on appelle aussi pots infects (slink-pots) ; sortons même un instant de cette résidence où l’on étouffe, et demandons-nous ce qui se passait alors dans la ville de Lucknow. Un jour, — le 5 août, ce semble[20], — le canon retentit dans la cité : non point le canon quotidien, celui qui démolissait lentement, pan de mur après pan de mur, les bâtimens de la forteresse improvisée. Non, cette fois c’étaient des salves d’artillerie comme celles qui annoncent les fêtes publiques. Un instant les assiégés s’y trompèrent. Ce canon lointain ne pouvait être que celui de l’armée de secours, et les têtes de se monter, et les hourras de retentir !… La nuit passa là-dessus, nuit fiévreuse où certes on ne dormit guère ; mais le lendemain l’énigme fut éclaircie, et derechef l’espoir s’envola. Les insurgés n’étaient point aux prises avec les soldats de Havelock ; ils étaient en grande joie au contraire et en grand travail : ils venaient de faire un roi.

Ce roi donc, — Burges-Kadr, un des fils naturels de Wajid-Ali, — entrait tout justement dans sa dixième année. Aussi régnait-il sans gouverner, cela va sans dire. Le véritable roi était l’amant de sa mère, laquelle exerçait de droit la régence. Munimou-Khan (ainsi se nommait cet heureux favori) comprenait le gouvernement comme une exploitation régulière de la fortune publique et privée. Il vendait les places au plus offrant et dernier enchérisseur. L’acheteur ne devait toucher d’appointemens qu’après l’expulsion définitive des Anglais. En attendant, congé lui était donné d’exploiter de son mieux sa position officielle, et Dieu sait s’il y manquait. Tout privilège s’affermait à l’encan. Un des fermiers, nommé Mussumut-Abassie, avait pris à bail les tribunaux et les mauvais lieux de la ville. Des tribunaux (civils et criminels, s’il vous plaît), il ne donnait, bon an, mal an, que 18,000 roupies. Il payait au contraire 60,000 roupies le second fermage, tout autrement fructueux à ce qu’il paraît. Une autre bizarrerie de ce gouvernement improvisé fut de donner pour généraux à ses troupes les eunuques du palais, nécessairement sinécuristes sous un roi de dix ans[21]. Ceci semblera peut-être moins bizarre et moins invraisemblable, si l’on se dit que ces eunuques, sous le régime qui venait de finir, avaient cumulé avec leurs fonctions les plus essentielles celles d’officiers des chasses royales. En cet emploi, ils étaient devenus fort habiles à manier le mousquet. De là une supériorité quelconque, — peut-être pas la plus rationnelle, — sur les soldats dont ils reçurent le commandement. De là aussi les duels engagés entre ces grands généraux et les plus francs tireurs de la résidence. On a l’histoire d’un de ces noirs gardiens du harem que son adresse avait fait surnommer Bob the Nailer, Robert le Cloueur. Embusqué dans la Johannes-House et armé d’un fusil à deux coups, il abattait, il clouait quiconque se hasardait à découvert dans le rayon où ses balles pouvaient atteindre. Las de servir de poupées à cet adroit tireur, les Anglais dirigèrent le 5 août contre la maison qui l’abritait une sortie qui réussit parfaitement. Une petite porte céda brusquement à l’explosion d’un pétard au moment où les cipayes étaient pour la plupart profondément endormis. Ceux que l’on surprit ainsi furent expédiés à coups de baïonnette (bayoneted in grand style, dit le narrateur de ce fait d’armes). Bob, perché au plus haut de la maison, et tout occupé des coups de feu que quelques officiers dirigeaient vers lui du haut des terrasses qui dominaient sa position, n’avait rien entendu. On le trouva tranquillement assis, chargeant et déchargeant son mousquet. Inutile de dire qu’il alla rejoindre ses camarades égorgés. À une époque postérieure, un autre eunuque, du haut de la tour dite de l’Horloge (Clock-Tower)[22], avait pris pour ainsi dire la suite des affaires de Bob the Nailer. De son embuscade élevée, il décimait tout à loisir les soldats du poste opposé, et se rendit enfin si incommode qu’on ouvrit sur lui tout exprès un bombardement en règle. Les bombes, lancées avec une admirable précision, éclataient justement à l’endroit d’où partaient les coups de cet ennuyeux voisin ; mais, lorsqu’on devait le supposer mis en pièces, une balle arrivait en sifflant pour témoigner de l’étrange invulnérabilité qui le protégeait. On n’eut le mot de l’énigme que lorsque, après l’arrivée des renforts, il fut possible de s’emparer de la tour. Cette tour, nous l’avons dit, dominait la résidence et par conséquent les batteries d’où on tirait sur elle. Notre eunuque, pourvu d’un bon télescope, guettait le moment où la bombe allait partir, et, par une échelle à cet effet préparée, il courait s’abriter dans un réduit qu’il s’était fait creuser dans l’épaisseur des murs. Immédiatement après l’explosion, le drôle revenait à son poste, et reprenait « la conversation » interrompue. Lorsque les soldats anglais, maîtres de la tour, montèrent jusqu’à lui et l’eurent tué, on le trouva étendu entre son fusil et son télescope.

Le mois d’août s’écoulait, et chaque jour apportait son contingent de désastres. Pour se faire une idée des angoisses qui planaient sur ce groupe d’hommes voués, selon toute apparence, à la plus horrible mort, il faut se dire que parmi eux se trouvaient, et par centaines, des chefs de famille. Figurons-nous, dans les tranchées infectes où, presque à bout de forces, il passe une nuit fiévreuse, figurons-nous ce malheureux que poursuit jusque-là, jusque sous les balles ennemies, jusque sur ce terrain miné peut-être, l’image désolante de son enfant qui se meurt faute de soins, faute d’alimens. Il n’a pu le veiller ; il a fallu le laisser à sa mère, elle-même épuisée, affamée, désespérée ! Cette nuit-là même, l’enfant meurt, et, des larmes dans les yeux, son père raconte à un ami (M. Rees) les dernières heures de ce pauvre petit Herbert, si doux, si aimable. « Songez donc !… c’était justement l’anniversaire de ma naissance… Oui, j’avais hier vingt-neuf ans,… et mon enfant m’a été pris… À la volonté de Dieu !… Mais ce sont là d’affreux momens ! Cette nuit, ma femme et moi, nous avons creusé un trou dans le jardin, et nous avons couché le petit, enveloppé dans sa couverture… Oh ! mon Dieu[23] ! »

À la sympathie que ces paroles excitent succède chez celui qui les écoute un retour égoïste, mais bien naturel : « Eh bien ! oui, se dit-il, c’est ainsi pour lui, et demain, ce soir, tout à l’heure peut-être, que m’arrivera-t-il ? C’est bien vite fait ». On roule mon cadavre dans quelque lambeau d’étoffe ; un doulie[24] porté par des balayeurs me sert de char mortuaire ; la fosse, creusée à la hâte, n’est pas profonde ; une prière vite marmottée, cinq ou six corps jetés sur le mien, et tout est dit, et personne jamais ne retrouvera mes os !… Telles sont les réflexions qui fréquemment me reviennent, mais que je chasse le plus vite possible. »

Le 18 août fut marqué par l’explosion d’une mine qui emporta toute une face du Seikh-Square. Trois officiers et trois sentinelles, postés dans le haut du bâtiment, sautèrent en l’air juste au moment où le bruit de la mine venait d’appeler l’attention d’un des soldats. Cinq hommes restés en bas furent écrasés sous les décombres. Des trois officiers, pas un seul ne fut blessé ; ils s’échappèrent tous les trois. Une des sentinelles, lancée du côté de l’ennemi, périt misérablement ; son cadavre, décapité, demeura exposé toute la journée du lendemain aux regards des assiégés. La brèche faite, une brèche de trente pieds, les insurgés s’étaient présentés à l’assaut ; mais, comme à l’ordinaire, une fois leurs chefs couchés par terre, ils battirent en retraite, se contentant d’entretenir une vive fusillade sur le point où la nécessité de réparer le rempart appelait impérieusement les assiégés. Ceux-ci cependant s’avançaient à l’abri de portes en planches qui, à l’épreuve de la balle, leur servaient de boucliers. Ils parvinrent à réoccuper la position et à la remettre en état sous la protection d’une pièce d’artillerie amenée là et mise en position après d’incroyables efforts. La nuit venue, une brusque sortie délogea l’ennemi des mines où il s’était maintenu jusqu’alors, et fît tomber provisoirement aux mains des assiégés quelques-unes des maisons qu’il occupait depuis le commencement du siège. On se hâta de les faire sauter.

Ce fut dans cette attaque, hardiment conçue et hardiment exécutée, que tomba, frappé à mort d’une balle en plein visage, notre compatriote Deprat. Il nous est impossible de ne pas nous arrêter un instant au moins devant ce type original dont nous avons déjà eu occasion de parler. Cœur chaud et généreux, imagination vive et prompte, courage brillant, bonté inépuisable et prodigue, humeur sereine résignation facile et gaie, tel nous apparaît, dans les souvenirs de ses compagnons d’armes, ce caractère bien français, où l’éclat des qualités jetait dans l’ombre, si graves, si essentiels qu’ils fussent, les défauts qu’on pouvait lui reprocher : paresse insouciante, inconstance de vues, manque de suite dans la volonté, absence d’ordre en tout ce qui en demande le plus ; — négociant fort incomplet, on le voit, mais ami dévoué, honnête homme dans la moins étroite acception du mot. M. Rees, son associé, ne peut retenir quelques plaintes motivées par les pertes qui ont été pour lui le résultat de leurs affaires communes ; mais on voit en même temps qu’il n’en gardé aucun ressentiment à l’ancien officier des chasseurs d’Afrique, devenu marchand par hasard. Moins que personne effectivement, il pouvait avoir le plus léger doute sur le désintéressement et la loyauté de Deprat.

« Le nana de Cawnpore[25], nous dit-il, qui, dès longtemps avant l’explosion de la révolte, le visitait fréquemment à Lucknow, savait parfaitement que Deprat avait fait toutes les campagnes d’Algérie sous Lamoricière, Cavaignac, Changarnier, Pélissier et Canrobert. À l’instigation d’Azimoullah, son principal conseiller, qui, ayant voyagé en Europe, parlait l’anglais parfaitement et le français assez bien, il dépêcha un messager et une lettre à Deprat, lui offrant, s’il voulait le venir rejoindre, le commandement de ses troupes et une somme considérable, une vraie fortune. Peu familier avec l’hindostani, mon ami dut avoir recours à moi et me mettre dans le secret de cette proposition. Je fus par lui prié d’y répondre. — « Non, m’avait-il chargé de dire au messager ; ceci n’est pas possible pour moi. Il est maintenant trop tard : je me suis placé sous la protection des Anglais, et je ne les abandonnerai pas en de pareilles circonstances. Que puis-je d’ailleurs avoir de commun avec des gens qui assassinent des femmes et des enfans ?… Chargez-vous de ceci pour le nana et pour Azimoullah,… et maintenant partez vite !… Si vous êtes encore ici dans une demi-heure, je vous fais pendre. Prenez ces vingt roupies, et décampez ! » Je pressai Deprat de faire son rapport au commandant, et de lui livrer le misérable embaucheur, — par lequel, soit dit en passant, nous fûmes les premiers à apprendre ce qu’il appelait « la grande victoire » du nana, c’est-à-dire le massacre de Cawnpore ; mais mon ami ne voulut pas entendre parler de ceci, et comme il avait pris la précaution de m’engager d’honneur au secret, je ne pus moi-même intervenir… Au surplus, un quart d’heure après, ma dénonciation n’eût déjà plus été de mise. Le messager n’avait pas attendu le résultat de nos réflexions pour retourner à Cawnpore.

« Deprat, pendant tout le siège, se montra sous le jour le plus brillant. Il servait à la batterie Gubbins tantôt comme officier d’artillerie, tantôt comme simple rifleman, et on le vit accomplir là quelques-unes de ces témérités sans profit dont un Français et un fou peuvent seuls s’aviser : « Arrivez, arrivez ! criait-il parfois dans son mauvais jargon hindostani… Arrivez, fils poltrons de mères mises à mal !… Avez-vous donc si grand peur ?… Êtes-vous des hommes ou des femmes ? » La réplique suivait : « Oh ! je te connais bien, maudit chien d’infidèle ! Tu es Deprat le Français… Tu habites près du pont de Fer. Sois tranquille, va !… Tu n’en seras pas moins tué pour attendre… Attrape ceci !… » Et une balle sifflait à ses oreilles.

« Deprat mourut dans des souffrances atroces. L’os facial avait été mis en pièces. Il se rétablissait cependant, lorsqu’une imprudence qu’il commit vint aggraver sa blessure, et il expira un mois après l’avoir reçue. Quelque temps auparavant, nous avions eu, lui et moi, une discussion théologique. « Je nie formellement, disait-il, qu’il y ait une Providence. Voyez donc un peu la belle justice qu’elle ferait ici-bas ! Ce modèle de brave homme, Polehampton[26], le voilà mort. Et un gredin comme moi,… vous verrez que je m’en tirerai, allez ! Je parie que je sortirai d’ici sain et sauf. » Il se trompait. À l’heure présente, il sait s’il y a, oui ou non, une Providence (ajoute pieusement M. Rees). »

Qu’on relise maintenant le dernier chapitre de la Chronique du temps de Charles IX, et on verra si Deprat n’était pas de même race que « le capitaine George. » Voici encore une figure qui semble étudiée par M. Mérimée.

« Trois amis de Deprat et moi portâmes ses restes au cimetière. Le cadavre du capitaine Cunliffe, mort le même jour, fut jeté dans la même fosse, et une courte prière acheva la cérémonie. En cette occasion, j’eus lieu de remarquer une différence frappante entre notre chapelain protestant et le prêtre catholique. Personne, du vivant de M. Deprat, n’avait été plus généreusement traité par lui que le père B…[27]. Cependant, comme il pleuvait fort ce soir-là, — pluie d’eau et pluie de balles, ma foi, — le padre semblait peu disposé à suivre le corps, alléguant que M. Deprat, fort relâché dans ses principes religieux, ne méritait pas d’être enterré chrétiennement. Pourtant, comme M. Harris (l’ecclésiastique protestant) se préparait pour la cérémonie, l’autre, un peu honteux, se vit amené par cela même à composition. Il vint de mauvaise grâce marmotter quelques mots inintelligibles, qui étaient censés du latin, et se retira bien vite, laissant enfouir à peu près comme un chien son compatriote et coreligionnaire. Je dis comme un chien, car les fossoyeurs manquaient en ce moment, et en conséquence nous fûmes obligés de le descendre nous-mêmes dans une fosse à moitié remplie d’eau. M. Harris cependant lisait à loisir sur le corps du capitaine Cunliffe nos belles prières pour les morts, et nous en adjugeâmes sa part au pauvre Deprat. J’ai connu du reste de très excellens prêtres appartenant au clergé catholique, gens qui méritaient toute espèce d’estime et de respect ; mais le père B… n’est certainement pas de ceux-là. »

Un autre Français, M. Geoffroi, un Italien, M. Barsotelli, sont fréquemment nommés dans les récits du siège de Lucknow. Tous deux firent bravement leur devoir de volontaires, et le dernier nommé, avec son imperturbable politesse, son optimisme persistant, sa ferme croyance aux principes de la phrénologie, le grand sabre de cavalerie qu’il traînait partout après lui, n’est pas une physionomie sans relief. Toutefois Deprat était un homme de trempe supérieure, et dans ces critiques circonstances commandait bien autrement l’attention.

Vers la fin du mois d’août, les privations matérielles, s’aggravant de jour en jour, vinrent ajouter leur inutile surcroît aux désastres de ce long siège. Le sucre et le thé manquaient dès le 20 aux habitans de la résidence, le peu qui restait étant réservé aux malades et aux blessés. Le savon n’existait plus depuis longtemps ; les vêtemens étaient dans un état déplorable, et les officiers eux-mêmes faisaient leur service dans les plus étranges costumes dont on se puisse aviser. Beaucoup n’avaient plus que leur caleçon, leur chemise et des pantoufles. Un d’eux portait une chemise taillée dans une nappe. Un des civilians avait pour uniforme une sorte de jaquette fabriquée avec le drap vert dont il avait dépouillé un billard. Le tabac manquait aussi ; on le remplaçait tant bien que mal en fumant des feuilles de thé ou de goyavier. Un cigare avait fini par se vendre 3 roupies (environ 7 francs). Tout montait à l’avenant. Le 27 août, à la vente aux enchères des objets laissés par sir Henry Lawrence, on paya l’eau-de-vie sur le pied de 400 francs la douzaine de bouteilles, la bière (même quantité) 175 francs, le vin de Xérès à peu près le même prix, les jambons en boîte 180 francs pièce, une bouteille de miel 112 francs, la poudre de chasse 40 francs la livre. « Quant au sucre, s’il y en eût eu, nous dit l’officier d’état-major, on ne peut savoir à quel prix il serait arrivé[28]. » L’argent perd singulièrement de sa valeur relative dans des situations aussi exceptionnelles. « Je n’aurais jamais pensé, dit M. Rees, qu’on pût tenir les roupies en si petite estime que je les ai, et je m’émerveille seulement de ceci, c’est qu’il y ait parmi nous des gens qui leur attribuent encore un prix quelconque. »

La farine même, la farine de blé, commençait à être rare, et dès le 22 août on ne distribua plus aux non combattans, à ceux qui avaient le temps de moudre, que du maïs en nature. Des germes d’épizootie commençaient à se manifester parmi le bétail, et plus d’une fois on se vit obligé d’abattre de jeunes bœufs tenus soigneusement en réserve, pour ne pas risquer de les perdre absolument.

Le 12 août, une vieille femme était sortie de la résidence, emportant, roulée dans un tuyau de plume, une dépêche adressée au général Havelock. Vingt autres lettres, dans les quarante-cinq jours précédens, étaient parties ainsi, et restées sans réponse. Cette fois on fut plus heureux : le 28 au soir, une lettre du général Havelock, datée de Cawnpore le 24[29], pénétra dans la place, grâce à l’adresse d’Ungud le pensionné indigène qu’on a déjà vu remplir avec succès une mission de ce genre. Elle annonçait que les secours ne pouvaient pas arriver avant vingt-cinq jours. Ungud complétant la dépêche, nécessairement très laconique, raconta la retraite forcée d’Havelock après qu’il avait déjà quitté Cawnpore et franchi le Gange pour marcher sur Lucknow ; il annonça aussi que, dans la première de ces deux villes, des renforts arrivaient journellement. Excellentes nouvelles sans doute, mais espérances bien atermoyées : telles qu’elles étaient, on s’en contenta. Les cipayes eux-mêmes, tout en grommelant, se montrèrent un peu moins abattus. Ils venaient, au surplus, de donner un gage expressif de leur bonne volonté en refusant un mois de paie qui leur était dû et qu’on voulait leur compter. Aucun d’eux, il est vrai, ne manquait d’argent, une assez forte prime étant attachée au travail de mines qu’eux seuls pouvaient faire par certaines journées de chaleur accablante.

Vingt-cinq jours ! il fallait tenir vingt-cinq jours encore, alors que déjà on semblait arrivé à la dernière limite des forces physiques et de l’énergie morale ! L’ennemi, lui, ne se lassait pas. Ses tranchées se multipliaient dans tous les sens, lacis incompréhensible, labyrinthe mystérieux et menaçant. Chaque jour, à des heures différentes, la canonnade, la mousqueterie, reprenaient de plus belle. Baba log brûlait sa poudre sans marchander, et quand il y mettait de l’économie, la garnison s’inquiétait. On avait remarqué en effet que les journées relativement tranquilles présageaient pour le lendemain quelque explosion de mines ou quelque attaque. Ces jours-là d’ailleurs on était moins sur ses gardes, on se laissait plus facilement apercevoir, et les francs tireurs ennemis, toujours embusqués aux meurtrières, ne manquaient guère de mettre ces imprudences à profit. En moyenne, ils tuaient de trois à cinq hommes par jour. La nuit, pour garder tous les postes, il ne fallait pas moins de trois cents hommes. Il fallait en outre des corvées nombreuses pour le service des mines et contre-mines. Le manque de sommeil, l’humidité des tranchées, l’infection de l’air, tout conspirait pour que la dyssenterie, la fièvre, la petite-vérole, le choléra, vinssent ajouter leurs ravages à ceux de la guerre.

Au milieu de ces terribles fléaux, croira-t-on qu’un des plus ressentis fut le nombre immense de mouches attirées sur ce point où la chaleur et les pluies intermittentes mettaient tant de substances animales en état de putréfaction ? Pas un des annalistes du siège qui ne se rappelle cette plaie d’Égypte, et cela dans des termes encore empreints de la colère nerveuse que cause l’attaque réitérée de ces odieux insectes. « Le sol en était noir, nos tables en étaient couvertes, s’écrie l’un d’eux. Elles nous ôtaient notre sommeil du jour ; elles nous empêchaient de manger… Quand j’avalais ma misérable dall-rotie[30], ces maudites bêtes se jetaient par escouades dans ma bouche à peine ouverte, et de là retombaient pêle-mêle dans mon assiette, où elles flottaient, poivre improvisé, puis… mais je m’arrête avant de me laisser aller à quelque impertinence. Le fait est que le seul souvenir de cette agaçante misère suffirait à faire blasphémer un saint… »

Depuis une attaque repoussée le 10 août, et dont le récit ne nous a paru présenter aucun intérêt particulier, les rebelles avaient cessé de tenter l’assaut. On s’attendait à quelques entreprises prochaines à l’occasion des fêtes du Mohurrum[31], qui s’annonçaient par le bruit, devenu plus fréquent, des tam-tams et des cornets à bouquin. Le neuvième des quarante jours du Mohurrum arrive la Kutl-ka-Rath, — la nuit de la boucherie, — où les musulmans schiites sont dans l’usage d’immoler des chèvres par manière de sacrifice propitiatoire. La garnison de Lucknow pensait à bon droit que le massacre des Feringhis devait être regardé par ces fanatiques comme bien autrement agréable à leur divinité. Quiconque d’entre eux mourrait cette nuit-là, et pour une cause aussi sacrée, était certain au surplus d’aller tout droit au sixième ciel. La nuit de la boucherie était donc attendue avec une certaine anxiété qui se trouva trop forte pour certains courages. Une douzaine d’eurasiens, poussés par un sergent ivrogne qu’exaspérait le manque d’opium, résolurent de ne pas l’attendre. Profitant d’une nuit noire, ils défirent une barricade, rompirent la porte qu’elle masquait, et, laissant cette porte ouverte, sortirent de la résidence sans avoir été aperçus. Ces misérables ne faisaient que courir ainsi au danger dont ils prétendaient se garder. Les insurgés s’emparèrent d’eux, les tuèrent, et firent des libations de leur sang sur les tazias ou images du tombeau de Hossein. Cette désertion n’en détermina pas moins plusieurs autres. La place devenait peu à peu intenable pour tous ceux que l’honneur d’une part, et de l’autre la certitude de ne trouver aucune merci, n’y attachaient point. Dans la seule nuit du 28 août, sept domestiques désertèrent. On put prévoir que bientôt, si les secours tardaient encore, il n’en resterait plus un seul.

L’assaut prévu pour quelques jours auparavant fut donné le 5 septembre. Après la plus violente canonnade qu’on eût encore essuyée, on vit au lever du soleil environ huit mille hommes d’infanterie et cinq cents chevaux manœuvrer autour de l’enclos fortifié de manière à faire prévoir une attaque. À dix heures du matin, l’explosion de deux mines en donna le signal. Aucune des deux fort heureusement n’avait été poussée assez loin et ne fit brèche aux remparts. Du double nuage que formaient la poussière et la fumée, les plus intrépides d’entre les cipayes sortirent assez résolument, et ceux qui attaquaient la batterie Gubbins plantèrent contre le bastion une échelle énorme où plusieurs se hasardèrent jusqu’au sommet. Pas un d’eux cependant n’arriva sur le terre-plein. Parmi les officiers, les meilleurs tireurs les attendaient au dernier échelon, et les abattaient à peine entrevus. Du côté de la Baily-Guard, ils furent accueillis par des décharges à mitraille « qui ouvraient dans leurs rangs de larges rues, et les dispersaient, dit M. Rees, comme la paille chassée par le vent. » Bientôt des centaines de cadavres jonchèrent le sol, et les assaillans se retirèrent derrière leurs abris, repoussés comme toujours, mais en apparence plus découragés qu’ils ne l’avaient jamais été.

Ce fut leur dernière attaque à force ouverte. Ils parurent désormais décidés à user lentement, patiemment, cette énergie désespérée contre laquelle échouaient successivement tous leurs coups de main. Après deux jours de tranquillité relative, ils se remirent à canonner aussi régulièrement que par le passé les murailles démantelées qui tant bien que mal servaient de remparts à la vaillante garnison de Lucknow. Dès l’aurore et jusqu’à neuf heures du matin, puis de quatre heures du soir au coucher du soleil, chaque jour ce travail de destruction recommençait[32]. La direction du feu était excellente, et on pouvait s’assurer, en voyant les boulets arriver plus nombreux vers les bâtimens où ils pouvaient causer le plus de dommage, que les insurgés étaient exactement renseignés sur tout ce qui se passait à l’intérieur des remparts. Pour ceux que ces remparts abritaient au contraire, le monde connu finissait à la limite de cette étroite enceinte ; « nous ne savions pas plus ce qui se passait dans Lucknow, à quelque cent mètres de nous, que nous n’étions au courant des affaires du Kamtchatka, » nous dit M. Rees. Cette ignorance était à elle seule un malheur de nature à entraîner des conséquences terribles. On pouvait en effet remarquer chez les cipayes restés fidèles jusqu’alors les symptômes évidens d’une démoralisation, d’un découragement bien naturels après tout. Or, s’ils venaient à manquer, c’en était fait des Européens, trop peu nombreux dès lors pour suffire à la défense de leurs fortifications si incomplètes, si endommagées[33]. Cette éventualité était prévue, discutée d’avance. Il n’y avait plus, si elle se réalisait, qu’à faire sauter la résidence, et avec elle les femmes, les enfans, qu’on savait promis à l’infamie et à la mort s’ils tombaient aux mains des rebelles. Ensuite chacun se ferait tuer et vendrait sa vie le plus cher possible. Ces résolutions désespérées, ces hypothèses effrayantes agissaient sur certaines imaginations avec une irrésistible puissance. Il faut sans doute leur attribuer la mort tragique d’un excellent et brave officier (le lieutenant Graham) qui, le lendemain même de l’assaut du 5 septembre, se fit sauter la cervelle. Un suicide en de pareilles circonstances n’étonne-t-il pas ?

Ungud, l’adroit émissaire déjà nommé, fut dépêché le 16 septembre vers le général Havelock, avec un message qui contenait sans doute un dernier appel. La réponse, s’il parvenait à la rapporter, devait lui être payée à très haut prix. Du haut de la tour de la résidence, d’où la vue s’étendait au loin sur les trois ponts, et de la terrasse du Post-office, qui dominait une grande partie de la ville et la route de Cawnpore, des officiers, relevés toutes les deux heures, et tenant registre de leurs moindres observations, ne cessaient d’interroger tous les points de l’horizon, épiant les symptômes avant-coureurs de la délivrance. Ils remarquaient bien quelque agitation dans les rangs ennemis ; des corps nombreux allaient et venaient ; on entendait moins de clairons, ce qui paraissait indiquer que l’état-major des régimens révoltés avait quitté la ville. Quelques doulies observés sur la route de Cawnpore, un homme richement vêtu qu’on voyait haranguant la populace, il n’en fallait pas davantage pour éveiller l’attention et donner l’essor aux chimères. En attendant, la fusillade continuait sans relâche, et chaque jour faisait quelques victimes. L’une d’elles fut un pauvre porteur d’eau, tué tandis qu’il était à sa besogne, et dont le cadavre tomba dans le puits sur lequel il était penché : « grand malheur ! dit le staff-officer, car aucun des indigènes ne voudra plus boire de cette eau[34]. »

Le 22 septembre, la désertion avait recommencé sur une grande échelle : un cipaye du 13e, un artilleur indigène, deux domestiques et trois faucheurs (grass-cutters) disparurent pendant la nuit. Dans la matinée, profitant de la pluie qui tombait à flots, quatre autres subalternes parvinrent à s’échapper. Quelques heures plus tard cependant, ces petits malheurs étaient largement compensés : Ungud revenait, porteur d’une lettre qui annonçait positivement l’arrivée des secours si longtemps attendus.


VIII.

«… J’ai une rude tâche devant moi, car il me faut secourir Lucknow, et je ne dispose que de forces à peine suffisantes. Je ferai de mon mieux, mais l’opération est bien délicate, et il n’est que trop probable que la résidence sera tombée aux mains de l’ennemi avant que nous puissions la délivrer. Les misérables passeront tout au fil de l’épée, et cette pauvre Mary est enfermée là dedans, elle et son époux[35] ! »

Nous relevons ces lignes dans une lettre de Havelock datée de Cawnpore le 12 septembre. Le 16 arrivait le général sir James Outram, nommé au commandement militaire du district, et, parmi, les généraux anglais, celui de tous qui connaissait le mieux le pays où la guerre se concentrait définitivement. Havelock venait de servir en Perse sous ses ordres. Vieux compagnons d’armes, ils se connaissaient à fond et comptaient l’un sur l’autre. Le premier acte officiel du général Outram fut empreint d’une générosité chevaleresque. Déposant provisoirement tous les privilèges de son grade, il déclara, par un ordre du jour spécial, qu’il se mettait en qualité de volontaire à la disposition de son digne camarade. Il accompagnerait l’armée simplement en cette qualité, et aussi à titre de commissaire en chef de l’Oude, Havelock devant conserver la direction de l’entreprise qu’il avait si vaillamment commencée.

Avec les forces que lui amenait le général Outram[36], et en y joignant, en sus des blessés qu’on avait remis en état de faire campagne, les cholériques qu’un mois de repos avait rétablis, Havelock disposait de deux mille six cents combattons. Le 19, il traversait le Gange, grossi par les pluies, et faire franchir le fleuve à cette longue suite de chariots, de canons, de bœufs, de chameaux, d’éléphans, à ces nombreux valets d’armée et coolies qui constituent les impedimenta d’une armée anglo-indienne[37], ceci sous le feu des tirailleurs ennemis qu’il fallut disperser, constituait déjà une difficulté assez notable. Par-delà le Gange, on trouva l’inondation. Le soleil dardait de puissans rayons sur les champs submergés où la colonne se traînait lentement. Elle n’emportait que quinze jours de vivres, mais en revanche un parc d’artillerie au complet et des munitions en quantité considérable. Après les marais vinrent les sables brûlans. L’ennemi battait en retraite ; déjà pourtant, sur les derrières de la colonne, il avait repris la campagne. Pas un des messagers (cossids) que Havelock dépêcha vers Cavvnpore ne put franchir la ligne des insurgés, qui s’étendait le long des rives du Gange. La journée du samedi avait été consacrée au passage du fleuve ; le dimanche, on fit halte : Havelock n’aimait pas, sauf les cas d’urgente nécessité, à violer le sabbat. L’ennemi, campé à deux milles de lui, harcelait la cavalerie de l’avant-garde ; on ne répondit pas à ses provocations, et le lendemain seulement la marche recommença par une pluie diluvienne. À peine avait-on fait une demi-lieue, que les boulets des insurgés arrivaient aux premiers rangs. On avait cette fois de quoi leur répondre. Les batteries ennemies furent réduites au silence ; la cavalerie et les canons que les rebelles avaient jetés sur les flancs de la colonne furent obligés de se retirer sans avoir achevé leur mouvement. Enfin, se voyant tournés par l’infanterie anglaise, qui s’avançait sur leur droite, les ennemis réattelèrent leurs pièces, dont deux cependant furent abandonnées, et quittèrent précipitamment leur position. Ce mouvement avait été prévu et devancé : sir James Outram, à la tête d’un petit corps de cavalerie volontaire auquel il avait mêlé quelques irréguliers à cheval, les attendait dans la plaine, où ils eurent une centaine d’hommes sabrés et laissèrent encore deux canons. Ce combat, dit de Mungarwar, eut pour effet d’ouvrir la route jusque dans le voisinage de Lucknow. L’ennemi, cherchant une position plus forte encore que celle d’où il venait d’être délogé, ne la trouva qu’à l’Alumbagh.

L’Alumbagh (jardin de la dame Alum)[38] est un édifice comprenant plusieurs corps de bâtimens, mosquées, imanbaragh, puits couverts, etc., situé au sud et un peu en avant de Lucknow, sur la route de Cawnpore, au milieu d’un beau jardin qu’entoure un parc admirable. L’armée anglaise, qui avait fait vingt milles dans la journée même du 21 septembre après le combat de Mungarwar, quatorze dans la journée suivante, et qui, toujours sous la pluie, avait passé deux nuits dans de misérables villages abandonnés par les habitans, n’arriva que le 23, dans l’après-midi, à l’Alumbagh. L’armée ennemie était en bataille sur les hauteurs voisines, sa droite masquée en partie par ces hauteurs, sa gauche appuyée aux murs de clôture du parc. Ayant appris à leurs dépens la tactique familière de Havelock, ceux qui commandaient cette armée avaient tout fait pour qu’il ne pût pas la tourner par un mouvement de flanc. La route que suivait la colonne avait été ouverte à travers des marécages réputés infranchissables, qui la bordaient encore à droite et à gauche. Là où ils cessaient et où le sol s’élevant permettait de prendre pied, les bataillons ennemis étaient massés avec leur nombreuse artillerie, et leurs cavaliers dispersés au centre et sur les ailes. Sur la route même convergeait le feu de leurs batteries. Havelock vit qu’il n’y avait pas un moment à perdre. Les boulets ennemis décimaient déjà ses soldats, massés trop près les uns des autres. Il donna l’ordre d’attaquer, et sous une pluie de fer, sous celle aussi que comme les jours précédens leur envoyaient les nuages, ces intrépides soldats, qui avaient déjà marché sept heures, se jetèrent sur la droite de l’ennemi. La terre détrempée cédait sous eux, mais à travers ces marécages qu’on avait crus inaccessibles, ils chassèrent les rebelles de village en village. L’artillerie anglaise en même temps frappait à coups redoublés le centre de l’armée ennemie, dont la déroute commença bientôt.

Le bruit de la canonnade arrivait cependant jusqu’à la résidence, où il éveillait mille espérances, mille inquiétudes. Dans l’après-midi, vers cinq heures, ce bruit sembla se rapprocher. On avait vu toute la journée des mouvemens de troupes fort inusités dans les rues de la ville. Sur ces bataillons, qui le matin se dirigeaient vers la droite, le soir au contraire vers la gauche de la résidence, le général Inglis faisait tirer ses obusiers. Le lendemain soir vint sans qu’on eût d’autres nouvelles, et la pluie tombait toujours à flots. La nuit fut tranquille. À huit heures et demie, on entendit de nouveau dans le lointain le bruit de l’artillerie. Le jour entier se passa dans des anxiétés inexprimables. Sur les huit heures, les assiégés eurent à repousser une fausse attaque dirigée contre la batterie de Cawnpore. On tirait d’ailleurs sur la résidence exactement comme à l’ordinaire. Pendant la nuit, on entendit encore le canon, et l’éclair même de chaque décharge se distinguait dans les ténèbres à travers une distance que les officiers d’artillerie évaluaient à sept milles environ.

La journée du 24 avait été employée par Havelock et sir James Outram à rassembler les bagages et les munitions, que l’on voulait laisser dans l’Alumbagh, sous bonne garde, avant de pénétrer à Lucknow. Le 25, ils abordèrent enfin l’épreuve décisive, et, si braves qu’on les suppose, il est permis de penser que ce ne fut pas sans quelque secrète anxiété. L’avant-veille, en rase campagne, ils avaient éprouvé bon nombre de pertes : que serait-ce une fois dans la ville, où peu à peu s’étaient concentrées toutes les forces de la révolte ? Le cipaye, timide quand on l’aborde baïonnette baissée, tient bon derrière un abri quelconque, et on savait que des barricades, des tranchées profondes, des murs crénelés et percés de meurtrières étaient préparés dans toutes les directions, en vue de l’attaque imminente. Entre l’Alumbagh et la ville s’étend un jungle épais dont les herbes avaient à ce moment six ou sept pieds de haut, et que coupent çà et là des bouquets de bois. À peine hors de leur camp, les soldats de la première brigade, sous les ordres de sir James Outram, se virent assaillis par les tirailleurs cipayes, cachés de tous côtés dans ces fourrés si favorablement disposés. La route était aussi balayée par la mitraille de quelques pièces de campagne mises en position la veille : il fallut les enlever. Un peu plus loin, masquée par un pli du chemin, était une autre batterie, placée de manière à commander le pont des Char-Bagh[39], où l’ennemi avait laissé, embusqués derrière les murs de clôture, bon nombre de sharpshoolers. Il fallut déloger ces francs tireurs et prendre les pièces qu’ils défendaient. Le général Outram reçut une balle dans le bras ; mais, tout affaibli qu’il fût par la perte de son sang, il ne descendit pas de son cheval. On traversa le pont, on avança toujours sous le feu d’un ennemi invisible. On était maintenant sur la route qui mène directement à la résidence, et à deux milles environ de ses portes, en suivant la route de Cawnpore ; mais prendre ce chemin, c’était (les renseignemens reçus en faisaient foi) s’exposer aux chances les plus hasardeuses : partout des palissades, des fossés profonds et larges, et, parmi les maisons qui bordaient la route, une sur deux était garnie de cipayes. Comme alternative, on avait après cela le grand détour que devait suivre quelques mois plus tard sir Colin Campbell. Il fallait alors s’écarter à l’est de la ville et revenir vers le nord en passant par ce parc immense (Dilkousha) au sortir duquel, dans cette direction, se trouvent les bâtimens du collège La Martinière, le Secunder-Bagh et le Motie-Mahal ; mais après d’aussi fortes pluies ce chemin à travers champs n’était praticable ni pour les canons ni pour les wagons de munitions. Restait, à droite, une route étroite, presque une ruelle, longeant le canal sur lequel est jeté le pont des Char-Bagh. Là effectivement on ne trouva aucun préparatif de résistance jusqu’au moment où, quelques heures plus tard, on parvint sous les murs du Kayserbagh. Il fallut de toute nécessité y faire halte. On venait d’apprendre que les highlanders, laissés sur le pont des Char-Bagh pour protéger le passage de la grosse artillerie restée à l’arrière-garde, à peine séparés du reste de la colonne, avaient été aux prises avec des masses de cipayes, et se trouvaient fort compromis. Il fallait avant tout les dégager. On leur envoya des canons qui les rencontrèrent à mi-chemin du pont et de la colonne, avançant lentement, au pas des bœufs qui traînaient le convoi, et assaillis à chaque minute par des essaims d’insurgés. Quelques coups à mitraille dispersèrent ces incommodes compagnons, et la colonne se trouva de nouveau réunie en face du palais du roi. Là, le feu des insurgés était formidable. « On n’y pouvait vivre, » a écrit Havelock dans une de ses dépêches. Or il n’y savait qu’un remède, c’était de donner tête baissée sur les batteries et de les enlever à la baïonnette. Ainsi fit-on deux fois encore avant de se trouver à peu près à l’abri sous les murs du palais Feradbouksh, situé au nord de la ville, sur les bords de la Goumti, et séparé par un seul autre palais (Tarie-Kothie) de la résidence elle-même.

Les deux généraux y arrivèrent par divers chemins, mais après une lutte si acharnée, des pertes si notables, et avec des soldats tellement harassés par six mortelles heures de combat sous un ciel d’airain et un feu d’enfer, que même là, à deux cent cinquante mètres de la Baily-Guard-Gate, ils se demandèrent s’il fallait risquer de pénétrer immédiatement dans la résidence. L’idée d’ajourner au lendemain ce dernier effort ne tint pas contre celle d’exposer les assiégés à une suprême attaque de nuit, où peut-être ils succomberaient en vue même de l’armée de secours, arrivée jusqu’à eux au prix de tant de périls. Qui savait d’ailleurs si les cinquante mille ennemis dont on avait traversé les masses n’organiseraient pas autour du palais Feradbouksh un blocus tellement étroit, que dès le lendemain la délivrance des assiégés fût devenue impossible ? Havelock ne put se faire à cette pensée. Laissant dans les palais qu’il venait d’occuper ceux des blessés qui avaient pu arriver jusque-là[40] et les bagages qui ne cessaient de se présenter aux portes, il s’élança vers la résidence avec les highlanders du 78e et le régiment sikh de Ferozepore.

De tous les points de la vaste cité, les insurgés étaient accourus sur les traces sanglantes de la colonne de secours, et avaient rempli les maisons situées autour des deux palais où elle venait de s’installer. Un feu terrible accueillit donc les deux régimens, à peine sortis de l’enceinte du palais Feradbouksh. Ils ripostaient au hasard, tirant contre les murs dans l’espoir que quelques balles pénétreraient par les meurtrières jusqu’à leurs ennemis embusqués. Sous un portique « ruisselant de feu » qu’ils eurent à traverser, l’intrépide Neill, le vengeur de Cawnpore, tomba pour ne plus se relever, la tête fracassée par une balle. À chaque pas, nouvelles pertes. La nuit était venue, et l’on marchait littéralement à la clarté de la mousqueterie. Enfin parurent les portes de la résidence !… Il faut ici laisser la parole aux témoins de cette scène vraiment émouvante.

« À quatre heures de l’après-midi, on avait signalé quelques officiers en veste de chasse et en solah-caps[41], un régiment européen, pantalons bleus et chemises bleues, et enfin une batterie attelée de bœufs dans le voisinage du Motie-Mahal. À cinq heures, les volées de mousqueterie se suivaient de plus en plus près au cœur de la ville. Enfin une balle Minié, sifflant au-dessus de nos têtes, attesta que nos amis se rapprochaient de nous. On n’avait encore vu jusque-là que les insurgés tirant sur eux du haut des terrasses, Cinq minutes plus tard, nous distinguâmes nos soldats se frayant passage dans une des principales rues. À chaque instant, il en tombait quelqu’un ; mais la colonne avançait toujours, sans que rien pût tenir devant elle. Une fois vus, plus de doutes, plus de craintes ni pour eux ni pour nous, et les longues anxiétés de la garnison, comprimées depuis si longtemps, éclatèrent en une clameur assourdissante. De chaque trou, de chaque fossé, de chaque batterie, de derrière les sacs-à-terre qui protégeaient les maisons à moitié démolies, ce cri se propagea, se répéta, trouvant partout de l’écho, même dans les salles de l’hôpital. Plus d’un blessé, se traînant péniblement hors de son lit, venait joindre sa voix à celle qui envoyait cette joyeuse bienvenue au-devant de nos glorieux libérateurs. Ce fut un de ces momens à ne jamais oublier[42].

«… À ces bruyans hourras répondaient ceux de nos libérateurs, à mesure qu’ils franchissaient le seuil de l’enceinte… Qu’elles étaient douces à contempler, ces figures amies ! Nous courions au-devant de ces braves compatriotes, officiers, soldats, et c’étaient des serremens de main… Qui les décrira ? Les notes aigres et perçantes de la cornemuse écossaise déchiraient nos oreilles. La plus admirable musique nous eût-elle autant émus ? Et ces braves camarades, rendus de fatigue, couverts de sang, ils oubliaient tout, eux aussi ; leurs compagnons d’armes tombés derrière eux, leurs propres blessures, leur épuisement, tout disparaissait devant le bonheur qu’ils éprouvaient à se dire qu’ils nous avaient enfin sauvés[43]. »

Un tragique et touchant épisode de cette journée doit encore trouver place dans les souvenirs qu’elle a laissés. « En arrivant dans la Baily-Guard-Battery, dit encore M. Rees, les highlanders du 78e la trouvèrent gardée par nos cipayes, et, ne se sachant pas dans l’intérieur de nos fortifications, ils crurent avoir affaire à l’ennemi. En un clin d’œil, trois de nos hommes, qu’ils prenaient pour des insurgés, tombèrent percés de baïonnettes. Ils ne firent pas ombre de résistance, et l’un d’eux, en se laissant aller sur le sol, où il expira quelques minutes après, leur dit, les saluant de la main : « Ce n’est rien (koutch purouanni) ! L’intention est bonne. Soyez les bienvenus, camarades ! »

Affaiblie, dans cette seule journée du 25 septembre, de près de cinq cents hommes (un cinquième de son effectif)[44], l’armée de secours apportait certainement le salut, mais non pas la délivrance immédiate. Les soldats qui la composaient avaient rêvé sans doute une triomphale entrée à Lucknow et la déroute soudaine des cipayes épouvantés ; mais ils comptaient sans ce génie tenace des Hindous qui, par l’obstination, essaie de suppléer au courage. Partout où il croit pouvoir demeurer sans trop de périls, Baba log attend qu’on l’expulse de vive force. Dès le lendemain du jour où les soldats de Havelock et d’Outram eurent pénétré au cœur de Lucknow, ils se sentirent bloqués comme l’étaient la veille ceux qu’ils venaient délivrer. La ceinture de feu, quelque peu élargie, entourait, non plus seulement la résidence, mais les palais voisins, militairement occupés, et que leurs nouveaux hôtes s’appliquèrent immédiatement à fortifier. Toute communication avec le dehors se trouva rompue, et la petite garnison laissée à l’Alumbagh avec le gros des bagages et des approvisionnemens s’y vit, elle aussi, parfaitement cernée. On en fut réduit, pour communiquer avec elle, à inventer un système fort imparfait, paraît-il, de langage télégraphique. À la rigueur, on aurait pu l’aller rejoindre, en laissant à la résidence un renfort de trois ou quatre cents hommes ; mais comme il eût fallu y laisser aussi les blessés, en nombre considérable, qui ne pouvaient se transporter, le secours eût été presque dérisoire, compensé surtout par l’augmentation des bouches à nourrir et l’insuffisance numérique de la garnison pour tout ce qui lui restait à faire. De plus la retraite exigeait de nouveaux combats, imposait de nouvelles pertes. Enfin que ferait-on dans l’Alumbagh des femmes et des enfans qu’on y aurait transférés, et qui n’y trouveraient pas les approvisionnemens indispensables ? Cette idée fut donc abandonnée. La prise de Delhi, qu’on apprit le 10 octobre, faisait espérer de prompts renforts. On résolut de les attendre. Peu à peu, à la suite de sorties nombreuses, la ligne de défense s’étendit. On détruisit celles des batteries ennemies qui gênaient le plus. On disposait de bras nombreux, qu’on utilisa pour les ouvrages de défense, tranchées, mines, contre-mines, etc. Dans cette seconde période du siège, l’ennemi ne poussa pas moins de vingt mines sous les murs des palais nouvellement occupés, et, au rapport de sir James Outram, la défense exécuta vingt et un puits, comprenant une profondeur de 209 pieds, et 5,291 pieds de galeries souterraines. Ces chiffres donnent une idée de l’activité qu’on déployait de part et d’autre.

Comme on le pense bien, après les premières journées d’enthousiasme, la vie des assiégés avait repris son caractère monotone et triste. C’étaient les mêmes devoirs que par le passé, c’étaient aussi les mêmes privations[45]. À part ce qu’on avait trouvé dans les trois palais occupés par les troupes de renfort, et qui malheureusement consistait surtout en objets de luxe, châles, pipes et poignards incrustés de pierreries, selles brodées de perles, porcelaines de prix, etc., les approvisionnemens ne s’étaient point accrus, et il y avait bien plus de monde à nourrir. Aussi les alimens gardaient-ils des prix exorbitans, dont profitèrent amplement certaines personnes douées de cet esprit commercial que nulle circonstance ne trouve en défaut. M. Rees nous parle entre autres d’un ingénieux négociant, qui, à échanger du thé contre des brocarts tissés d’or et du sucre contre des diamans, réalisa une petite fortune en quelques semaines. Encore eut-il la chance de l’emporter dans une magnifique calèche attelée de bœufs, le tout faisant partie de ses propriétés nouvellement acquises.

L’histoire du second siège est celle du premier, moins ce que celle-ci a de plus dramatique, le nuage de terreur, l’auréole de sang, qui planaient sur le sort des assiégés. Nous passerons donc rapidement sur le mois d’octobre et les premiers jours de novembre, qui n’apportèrent aucun changement essentiel à la position des Anglais. Le 12, ils apprirent que sir Colin Campbell marchait sur Lucknow à la tête de cinq mille hommes. Le même soir, son arrivée fut signalée de l’Alumbagh. Dans la matinée du 15, le télégraphe annonça qu’il se portait en avant. Ainsi que nous l’avons dit, il évita, en faisant un long circuit, les dangers affrontés par Havelock, chassa les insurgés qui occupaient le grand parc Dilkousha, s’empara des bâtimens du collège La Martinière, par eux transformé en forteresse, et s’y établit jusqu’au lendemain. Les rebelles se portèrent aussitôt en grand nombre dans tous les édifices qui se trouvaient entre La Martinière et la résidence. Le Secunder-Bagh était le mieux fortifié : il fut d’autant plus vigoureusement défendu que la garnison s’y trouva cernée, et n’avait pas de capitulation à espérer. La brèche faite, une brèche de deux pieds carrés, les Sikhs et les highlanders y pénétrèrent pour ainsi dire un à un, et un horrible combat corps à corps commença dans cette enceinte close de toutes parts, un vrai massacre s’il est vrai, comme on l’affirme, que deux mille cadavres nageant dans leur sang encombraient après l’assaut les salles du Secunder-Bagh. Jamais les atrocités de Cawnpore n’avaient été mieux vengées. Il fallut ensuite emporter une mosquée, la Shah-Nujjif, à laquelle l’assaut ne put être donné qu’après une canonnade de trois heures : ce fut la seconde journée. La garnison de son côté s’avançait à la rencontre de l’armée de secours, et les chefs se rejoignirent enfin le troisième jour sous les murailles de la Mess-House, le dernier point dont les cipayes eussent essayé de disputer la possession[46]. Sir Colin Campbell arrivait dans tout l’enthousiasme de la victoire. Havelock se mourait déjà.

Lucknow n’était pas repris cependant. Y rester avec six ou sept mille hommes était une entreprise chimérique ; dès lors il n’y avait pas une minute à perdre pour en sortir avec la moindre perte possible. Le plan de sir Colin Campbell était fait d’avance. Les rebelles purent croire, le voyant continuer son feu contre les bâtimens voisins de la Mess-House, qu’il voulait les déloger de toutes leurs positions autour de la résidence. Il ne songeait qu’à en tirer sains et saufs les quinze cents malheureux dont elle était le refuge depuis près de six mois.

Les prisonniers d’état, les femmes et les enfans, enfin le trésor, devaient partir les premiers. Une longue chaîne de piquets était établie de manière à protéger leur marche jusqu’à La Martinière. Les combattans restaient à leurs postes, chargés de détruire peu à peu tout ce que la résidence renfermait d’engins ou d’approvisionnemens militaires hors d’état d’être transportés. Ce fut à quatre heures du matin, le 18 novembre, que le précieux convoi se mit en marche. Mistress Inglis, la femme du commandant de Lucknow, a décrit avec une incomparable naïveté les émotions de ce qu’elle appelle un « exode. » Elle raconte comment John (son mari), n’ayant pu l’escorter en personne, lui donna pour l’accompagner son aide-de-camp, a very nice créature, dit-elle en propres termes. Et devant ces familiarités de style nous serions tentés de sourire si nous ne savions, à n’en pas douter, que cette noble femme avait donné, pendant toute la durée du siège, les plus beaux exemples d’abnégation et de dévouement. Ce matin-là même, refusant le palanquin préparé pour elle, mistress Inglis avait voulu faire route à pied comme toutes ses compagnes d’infortune. Or, parlant de ceci, elle dit simplement : « Il fallut marcher, n’ayant plus d’attelage pour la voiture. » N’y a-t-il pas dans cette réticence une exquise délicatesse ? « Nous ne courûmes aucun danger, continue-t-elle, sauf en trois endroits où l’ennemi nous dominait, et où il fallut prendre le pas de course. » À Secunder-Bagh, les dames trouvèrent des palanquins préparés pour elles et furent, sous bonne escorte, conduites jusqu’aux tentes dressées à leur usage dans le beau parc de Dilkousha.

Le 20, le 21 et le 22 se passèrent à bombarder le Kayserbagh, comme si on prétendait l’enlever d’assaut. Le capitaine Peel, dont on vient d’apprendre la mort[47], dirigeait cette opération simulée. Ainsi, dans l’évacuation provisoire de Lucknow, rien ne fut laissé au hasard. Cette opération s’exécuta selon les règles de la stratégie, en face d’un ennemi exaspéré, et que son immense supériorité numérique rendait, après tout, assez redoutable. À minuit, dans la nuit du 22 au 23 novembre, l’ordre de départ, donné à l’improviste, passa de rang en rang et pour ainsi dire d’homme à homme. On n’éteignit aucuns feux, et la garnison sortit en silence, sans que rien pût trahir l’abandon où elle laissait tout à coup ces fortifications, jusque-là si vaillamment défendues. Un seul homme resta dans la place, un capitaine, plongé dans un sommeil profond, et que personne ne s’avisa d’aller avertir dans l’obscur recoin qu’il avait choisi pour y passer la nuit en pleine tranquillité. Le malheureux se réveilla deux heures après, seul, absolument seul dans cette enceinte déserte, autour de laquelle rugissaient encore, sans oser y pénétrer, cinquante mille démons à face humaine. Une terreur profonde s’empara de lui dès qu’il put se rendre compte de sa situation. S’élançant à toute course, il traversa les cours emmêlées, les corridors tortueux, les allées inextricables du Feradbouksh et du Tarie-Kothie. Partout la même solitude, partout le même silence, interrompu çà et là par quelques coups de canon, quelque volée de mousqueterie que l’ennemi envoyait au hasard. Enfin, hors d’haleine, à moitié mort de fatigue, il rejoignit le dernier peloton de l’arrière-garde ; mais le choc nerveux qu’il avait ainsi reçu à l’improviste ne le laissait déjà plus maître de lui-même. Il était à peu près fou, et ne recouvra l’usage entier de sa raison qu’après quelques jours de repos.

Attaqué, dès le 20, du mal qui allait l’emporter, Havelock était encore sous le charme de cette gloire qu’il avait longtemps méritée sans l’acquérir, et qui venait comme un rayon de soleil couchant dorer le soir de sa vie. « Je ne vois pas encore, après tout, ma nomination dans la gazette[48] ; mais sir Colin n’adresse plus ses lettres qu’à sir Henry Havelock, » écrivait-il dans les dernières lignes qu’il ait pu tracer : singulier témoignage du prestige que garde encore la distinction aristocratique dans ces âmes héroïques et détachées, en apparence, de tout ce qui tient aux vanités de la terre ! Transporté à l’Alumbagh, le pieux vétéran y reçut la visite de son compagnon de gloire, sir James Outram. « Pendant plus de quarante ans, lui dit-il, j’ai réglé ma vie de manière que la mort me trouvât toujours prêt… Aussi n’ai-je pas peur… Mourir, c’est gagner ; to die is gain. » Et ses dernières paroles, adressées au fils qui, grièvement blessé, le soignait cependant avec une infatigable tendresse, furent, dit-on, celles-ci : « Venez, mon enfant, venez voir mourir un chrétien. »

Les opérations militaires qui, quatre mois plus tard (du 2 au 19 mars 1858), ramenèrent les Anglais dans Lucknow, soumis cette fois et pacifié, n’entrent pas dans le cadre de ce récit[49]. Chacun a pu lire d’ailleurs la relation de ces événemens, due à une plume ingénieuse et facile, celle du correspondant du Times, M. Russell, qui avait déjà si bien raconté les divers épisodes du siège de Sébastopol, et qui semble, depuis lors, être attaché en qualité d’historiographe à toutes les armées anglaises entrant en campagne. On n’a certainement pas oublié les pages étincelantes où il nous faisait pénétrer avec lui dans le Kayserbagh reconquis et livré au pillage, et il serait plus que superflu de résumer aujourd’hui ces scènes étranges où se reflètent et miroitent les splendeurs du ciel oriental, les lueurs de l’incendie, l’éclair des canons et le ruissellement fauve des trésors amoncelés dans l’ancienne demeure des rois d’Oude. Bornons-nous donc à rappeler ces récits où l’imagination irlandaise de l’écrivain, comme emportée sur l’aile des djinns, effleure avec une vertigineuse rapidité les sites merveilleux de l’Orient, les scènes pittoresques d’une marche à travers les plaines brûlées de l’Inde, et les incidens inouis de ces campagnes fabuleuses qui mettent aux prises, comme jadis, la petite phalange macédonienne avec les innombrables armées de Darius et de ses satrapes. Revenons dans notre vieille Europe, où un autre spectacle, moins brillant, mais plus instructif, sollicite notre curiosité.


Nous sommes en plein sénat. Une lutte acharnée met aux prises ces hommes d’état émérites, ces orateurs experts, qui, du haut de la tribune anglaise, prétendent régler les destinées du monde en réglant celles de leur pays. L’Oude, la compagnie, les directeurs, le gouverneur-général, ces mots reparaissent à chaque instant dans les discours amers qu’ils échangent. D’où vient que ce sujet, tant rebattu naguère et si froidement accueilli, si discrédité comme topic oratoire, passionne aujourd’hui tous les esprits ? Ce phénomène s’explique aisément. Le sort de l’Oude, c’est la destinée d’un cabinet. Lord Canning, le gouverneur-général, c’est le ministère Palmerston, brisé naguère sur un récif à fleur d’eau. Le blâme infligé à lord Canning par un membre de l’administration tory, c’est le terrain sur lequel on veut la faire combattre, la désarmer, la tuer. Vous comprenez maintenant d’où vient ce chaleureux intérêt porté aux dépêches datées de Calcutta. Calcutta, c’est Londres, puisqu’on y fait et défait les ministres. Rome n’est plus dans Rome, elle est au Bengale.

Au fond, de quoi s’agit-il, et à travers tout ce bruit parviendrons-nous à le savoir ? En deux mots, voici le fait. Lord Canning, pour aider autant qu’il est en lui aux efforts de sir Colin Campbell et de sir James Outram, a lancé une proclamation aux habitans de l’Oude. Voulant être compris d’eux, il leur a parlé leur langue. Ignorant que son œuvre officielle, adressée au cabinet whig, aurait à obtenir l’approbation de ses ennemis politiques, devenus, sans qu’il le sût encore, maîtres de l’administration, il a oublié précisément les scrupules libéraux, les exigences constitutionnelles du torysme au pouvoir. Il a parlé en souverain d’Orient. Il a revendiqué, au profit de l’Angleterre, les droits absolus que naguère le Grand-Mogol exerçait sans contrôle. Dans l’Inde, comme jadis en Europe, la terre est au roi, qui la donne ou la reprend à son gré. L’impôt n’est pas autre chose que le loyer de cette terre donnée à bail. Partant de là, — tout autre principe étant incompréhensible pour le peuple qui l’écoute, — que dit lord Canning dans cette fameuse proclamation du 14 mars, inspirée par le sentiment du triomphe obtenu à Lucknow ? « L’empire nous est rendu sur cette partie du pays. Le temps est venu de récompenser et de punir. Des grands propriétaires du sol, il en est six (et il les nomme)[50] qui se sont distingués par leur fidélité au gouvernement anglais. Ceux-là, sans préjudice des récompenses qui leur seront plus tard décernées, restent seuls propriétaires héréditaires des biens qu’ils possédaient dans l’Oude quand ce royaume a été annexé au domaine britannique. À part ces exceptions le droit de propriété sur le sol de ces provinces est confisqué au profit du gouvernement anglais, qui disposera de ce droit comme il le jugera convenable. » Lord Canning propose ensuite à ceux des propriétaires révoltés qui feront immédiatement leur soumission l’honneur et la vie saufs, pourvu qu’ils n’aient pas trempé dans un meurtre proprement dit pratiqué sur un sujet anglais. « En ce qui touche, ajoute-t-il, le surplus d’indulgence qui pourra s’étendre jusqu’à eux et la situation qui leur sera faite désormais, il faut qu’ils s’en remettent absolument à la justice et à la clémence du gouvernement anglais. Ceux qui se hâteront de se montrer et de venir en aide au commissaire en chef de la province pour rétablir l’ordre et la paix trouveront cette justice et cette clémence largement appliquées. Le gouverneur-général envisagera d’un œil très libéral les titres qu’ils pourront ainsi acquérir à la restitution de leurs anciens droits. » Certes, pour des oreilles européennes, ce langage est singulier. Les droits revendiqués sont exorbitans, l’opportunité de cette altière revendication peut être contestée : qui le niera ? Encore faut-il apprécier les circonstances de temps et de lieu, et savoir si une parole moins énergique eût suffi pour obtenir les résultats désirés, et qui paraissent en voie de réalisation[51]. Est-ce au peuple qu’on s’adresse ? Menace-t-on les ryots de les chasser de leurs huttes de boue, de leur enlever leur pauvre champ de blé ou leur rizière ? Non, ceux-là sont inviolables dans leur misère insouciante. Ceux qu’on veut atteindre, ce sont les grands propriétaires, les grands barons du pays, ces zemindars, ces taloukdars, dont nous avons, au début de cette étude, éclairci les droits, expliqué la situation. De leur résistance obstinée ou de leur prompte soumission dépend non le sort, mais la durée de la campagne qui s’ouvre, et où a déjà coulé tant de sang anglais. Humilierez-vous devant eux votre drapeau victorieux ? Non sans doute. Procéderez-vous par simple injonction ? Habitués à un autre langage, ils trouveront celui-ci peu concluant. Menacerez-vous leur vie ? Mais vos baïonnettes et vos canons s’expliquent là-dessus plus catégoriquement que toutes les proclamations du monde, et cependant on ne les a pas intimidés. Restent ces biens immenses sur la possession desquels repose toute leur grande existence féodale et presque dynastique. Eh bien ! on les leur reprend, non pas en fait, mais en principe. On rétablit à leur usage la fiction qui a existé pour eux de tout temps. La terre était au souverain, la Grande-Bretagne est souveraine, donc la terre est à la Grande-Bretagne. Elle la laisse aux sujets fidèles, elle la rendra aux sujets repentans, elle ne l’enlèvera qu’aux rebelles obstinés. Voilà ce que dit lord Canning, voilà ce que tous ses prédécesseurs ont fait sans hésiter et sans encourir le moindre blâme. Qu’il y ait mieux à dire et surtout mieux à faire, cela n’est pas douteux ; mais une fois qu’on sort du domaine du droit pur et qu’on se résigne à subir la nécessité politique, où n’est-on pas entraîné ! L’Europe n’est pas l’Inde, et que n’y voit-on pas dans les temps de crise ? Demain, qu’une émeute éclate à Barcelone, et on peut savoir d’avance par quels sauvages bandos le capitaine-général essaiera d’intimider les mutins : état de siège, justice militaire, fusillades sans jugement, il ne promettra rien de moins. Pour une parole provocatrice, la mort ; pour une arme de guerre indûment détenue, la mort ; pour un délit qui, en temps ordinaire, s’expie par une amende de cinquante francs, la mort, toujours la mort ! Est-ce à dire que la vie humaine soit devenue tout à coup en Espagne un objet de si mince valeur ? Va-t-on réellement recommencer à Barcelone les massacres de Cabrières ou ceux de Nantes ? Pas le moins du monde. Ces terribles formules, purement comminatoires, sont destinées à frapper les esprits simples, à donner une haute idée d’un pouvoir qui se déclare indépendant de toutes les lois, à relever le prestige défaillant d’une autorité menacée. On espère, à l’aide des mots, se passer des actes ; on menace pour ne pas sévir. Ainsi a fait lord Canning. Il lui eût fallu les trésors de l’Hindostan tout entier pour acheter la soumission des taloukdars ; il paiera cette soumission avec les biens mêmes qu’il leur reprend aujourd’hui pour les leur rendre demain. Quoi de si terrible après tout ?

Qu’on se soit trompé de bonne foi sur le caractère essentiellement modéré de lord Canning et sur le vrai sens de sa proclamation, il ne nous est vraiment pas permis de le croire. Le bénéfice d’une telle erreur, nous ne l’accordons qu’à lord Ellenborough, personnage singulier, esprit sui generis, animé des intentions les plus loyales, mais pétri des préjugés les plus bizarres. Il fut sincère, nous le croyons, dans le blâme précipité dont il foudroya immédiatement la proclamation de son successeur[52]. Ce blâme pourtant était une imprudence pour le moins égale à celle de la proclamation, et détermina un retour d’opinion qui menaça d’emporter le cabinet tory. La démission spontanée de lord Ellenborough devait apaiser la tempête ; mais les membres du dernier ministère whig ne l’entendaient pas ainsi, et voulaient pousser à bout ce commencement de succès pour eux, d’échec pour leurs rivaux. À leur tour, ils dépassaient le but, et leurs efforts échouèrent devant le refus de concours que leur opposa la fraction la plus radicale de la chambre des communes. Il y a là des hommes que lasse le vieux libéralisme, exclusif et trompeur, des grands meneurs whigs, et qui savent maintenant à merveille tout ce qu’on peut obtenir des tories en leur marchandant un appui indispensable.

Élevons-nous quelque peu au-dessus de ces combinaisons parlementaires, qui jamais n’auront que l’intérêt du jour ou de la semaine, et demandons-nous si le temps de la justice est enfin venu pour l’Inde. — Cette simple question ouvre d’immenses horizons, sur lesquels il semble que le jour commence à poindre. L’Angleterre comprend, — ses généraux eux-mêmes le lui disent[53], — que la force matérielle ne peut lui assurer longtemps la domination de cette vaste agglomération de territoires et de peuples qu’elle appelle son empire indien. Elle comprend aussi que de tous les moyens de « conquête morale » qu’elle peut employer, le plus irritant, le plus périlleux serait celui que lui proposent les fanatiques d’Exeter-Hall, la propagation presque forcée du christianisme tel qu’ils l’entendent. Elle sait en outre que sa domination, aisément subie par les ryots, dont elle peut et devrait améliorer la condition, est odieuse et le sera toujours aux classes autrefois dominantes, dont elle doit tendre peu à peu sans secousses, sans tyrannie, à réduire, à limiter l’influence. Elle sait enfin que l’impôt excessif sous lequel se débat, depuis des siècles, la misérable agriculture de la péninsule indienne devra, quoi qu’il en puisse coûter d’abord, être ramené à des proportions plus équitables et perçu par des moyens moins violens. Ces idées, facilement intelligibles, ont fait leur chemin, grâce à la terrible insurrection dont nous avons voulu raconter quelques épisodes, et un premier pas a été fait dans une voie de sages innovations par la destruction du monopole de la compagnie. Aucun intérêt tiers ne viendra se placer désormais entre celui de la nation anglaise et celui des cent cinquante millions de fellow subjects dont elle s’est déclarée la tutrice. Humainement et, si l’on veut, chrétiennement compris, ces deux intérêts, loin d’être opposés l’un à l’autre, devront finir par n’en faire qu’un jusqu’au jour où l’émancipation intellectuelle des peuples hindous leur donnera le droit de réclamer une indépendance qu’ils obtiendront très probablement avant d’en être complètement dignes, car il en est de la liberté, comme de la grâce divine, qu’on a par surcroît, si peu qu’on fasse pour l’obtenir. Certains peuples l’ont eue qui, la comprenant peu, l’avaient, quoi qu’on en dise, à peine désirée. Il est vrai qu’ils n’ont pas su la garder longtemps.

E.-D. Forgues.
  1. Le lieutenant J. J. Macleod Innes, officier du génie dans l’armée du Bengale. Il a écrit, lui aussi, un récit du siège de Lucknow, plus particulièrement curieux comme étude militaire : Rough Narrative of the siege of Lucknow, Calcutta 1857.
  2. Fermée d’ailleurs par un terrassement.
  3. Une liste nominative porte leur nombre à 238, dont 69 dames (ladies) avec 67 enfans. Les 169 autres femmes européennes avaient 196 enfans. Il faut ajouter à ces deux groupes les femmes et enfans de sang mêlé (eurasians) et les subalternes non combattans, les élèves du collège La Martinière, etc. C’est ainsi que peut s’expliquer le calcul de M. Rees, qui, après avoir porté à 600 hommes le chiffre de la garnison proprement dite, ajoute que les femmes ou enfans dont elle avait à garantir l’existence menacée s’élevaient « au triple de ce nombre. »
  4. Blessé quelques jours après (le 8 juillet) dans sa chambre même (brigade-mess) par un boulet de canon, qui, perçant la muraille, lui brisa les deux jambes. L’amputation amena des accidens mortels, ce qui, au dire des journaux du siège, arrivait presque inévitablement.
  5. Le mètre de la mèche lente brûle en 93, 99, 228, 720 secondes, suivant la proportion du soufre mêlé au pulvérin.
  6. Le brigadier-général Inglis, sous les ordres duquel s’est achevée la seconde période du siège de Lucknow. Les mots cités se trouvent dans son rapport du 26 septembre 1857.
  7. M. Rees désigne en quelque sorte nominativement un militaire anglais soupçonné de s’être vendu aux rebelles. Il parle aussi, mais en termes moins précis, d’agens russes qui, après avoir fomenté la révolte dans les rangs des cipayes, auraient pris part aux opérations du siège.
  8. Fille du colonel du 48e indigène. Elle était fiancée depuis trois mois à un des officiers de la garnison.
  9. Paille hachée pour la nourriture du bétail.
  10. « Baba log, mot à mot cher enfant ; c’était le mot favori dont se servaient les vieux officiers parlant à ces honnêtes cipayes dont la loyauté leur inspirait une si entière confiance. » La note est de M. Rees : Personal Narrative, p. 128.
  11. « 18 juillet. — Les clairons de l’ennemi résonnent encore, et ils crient à tue-tête : Lia ! lia ! Jallou, bahadour ! « Il est pris ! il est pris ! (sous-entendu le retranchement.) Avancez, mes braves ! » Mais la petite forteresse tient encore, et les bahadours ne jallouent pas. » Personal Narrative.
  12. Nous ayons déjà mentionné cette expression proverbiale qui revient à ceci : « mordre la main dans laquelle j’ai mangé. » Le mot indien est nimakhalaly. C’est le seul, au dire de M. Rees, par lequel un Hindou peut exprimer l’idée de reconnaissance, et il en conclut que « désormais les indigènes doivent être menés avec une verge de fer ; » Bel échantillon de philologie appliquée à la politique !
  13. Gâteaux de farine.
  14. On doit comprendre que nous sommes ici tout simplement les échos des censures portées par des témoins oculaires sur la conduite du commissaire fiscal. Aussi tenons-nous à dire qu’on annonce de M. Gubbins un ouvrage où sans doute il veut expliquer et justifier sa conduite dans des circonstances si délicates. En voici le titre : An Account of the Mutinies in Oude and the Siege of Lucknow Residency, with some observations on the cause of the mutiny, by Martin Richard Gubbins, financial commissioner for Oude.
  15. Qu’on ne nous accuse pas d’amplifier. Nous racontons, et sans pouvoir tout dire. Le chapelain s’appelait Polehampton ; M. Rees le dépeint comme un modèle de charité chrétienne. Le chirurgien s’appelait Brydon ; il fut blessé tandis qu’il faisait une opération. Regardée de prime abord comme très dangereuse, sa blessure guérit pourtant.
  16. Dans le journal du staff-officer, sous la rubrique du 22 juillet, nous lisons : « Le choléra sévit encore. Notre force numérique est bien diminuée, puisque seulement dans le 32e (anglais) nous avons eu déjà cent cinquante et une casualties. » Au 24 juillet, le journal constate que les débris du 48e régiment comptaient déjà sept déserteurs, ceux du 71e plus de cinquante.
  17. Havelock, arrivé de Bushir (Perse) à Bombay, puis de Bombay à Calcutta, n’avait pu se trouver à Allahabad que le 30 juin. Il ne put en partir que le 7 juillet avec moins de douze cents hommes, dont mille Européens. Une avant-garde de huit cent vingt hommes, envoyée par le colonel Neill, le précédait vers Cawnpore. En somme, il n’eut pour cette première campagne que quatorze cents baïonnettes anglaises et huit canons. Le 12 juillet, il vainquit les insurgés à Futtehpore, le 15 à Pandoo-Nuddie (ce qui détermina le massacre des Européens prisonniers à Cawnpore). Le 16, il reprit Cawnpore après un combat en règle avec les troupes de Nana-Sahib. Le 19, il alla chercher le féroce rajah dans son repaire de Bithoor, où ce dernier ne l’attendit pas, et qui fut livré aux flammes. Ce fut en revenant de Bithoor à Cawnpore qu’il apprit la mort de sir Henry Lawrence. Le 20, il fut rejoint par Neill à la tête de deux cent soixante-dix hommes. Le 21, il traversa le Gange. Le 25, il commença sa première marche sur Lucknow par un temps de pluies torrentielles qui entravaient sa marche. Le 29, il prenait d’abord Unao, puis Busserut-Gunge, en deux combats successifs, livrés le même jour, qui lui coûtèrent douze morts et soixante-seize blessés. Cependant le choléra faisait plus de ravages que le feu de l’ennemi. La colonne expéditionnaire comptait déjà près de trois cents malades. Pour les renvoyer à Cawnpore, il fallait une escorte au moins aussi nombreuse, et Lucknow était encore à douze lieues. Ce fut alors que Havelock se décida à battre en retraite jusqu’à Munghowur, où il attendit de nouveaux renforts, que Neill, resté à Cawnpore, put lui envoyer encore. Dès qu’il se vit à la tête de quatorze cents hommes, il se remit, le 4 août, en marche sur Lucknow.
  18. Il existe deux biographies d’Havelock, toutes deux par de révérends ministres (MM. Owen et Brock). Une troisième est annoncée par un allié, un ami et un frère d’armes du général. Celle-ci sera certainement plus complète et probablement mieux écrite que les deux premières.
  19. Son supérieur hiérarchique, le major Anderson, était alors dans un état de santé si précaire, qu’il avait dû renoncer à toute fonction active. Le capitaine Fulton, du reste, fut tué le 14 septembre. Un boulet de canon lui emporta la tête pendant que, du haut de la batterie Gubbins, il examinait les travaux de l’ennemi. Nous trouvons consignés dans tous les récits du siège les témoignages les plus expressifs de la reconnaissance que lui avaient vouée les assiégés, et des regrets que sa perte leur laissa. Le corps de mineurs formé pour la circonstance par le capitaine Fulton n’était que de vingt-quatre hommes, dont six Européens seulement Les insurgés avaient à leurs ordres tous les coolies disponibles à Lucknow.
  20. Notre formule dubitative tient à la divergence des témoignages. M. Rees donne une date, l’officier d’état-major en donne une autre. Si la date importait, on chercherait un troisième témoignage (qui peut-être ne ferait qu’accroître l’embarras) ; mais ici nous pouvons sans inconvénient passer outre.
  21. Il y avait aussi un conseil d’état et un commandant en chef, beau-frère de Wajid-Ali, mais aucune autorité bien définie et bien reconnue. Les cipayes eux-mêmes élisaient leurs officiers, et les officiers choisissaient en définitive les commandans à qui il leur plaisait d’obéir. Que si un officier venait à déplaire, ses subordonnés, se formant en conseil de guerre, lui notifiaient parfois sa dégradation, parfois plus simplement se jetaient sur lui et le fusillaient. Volontiers aurait-on refusé un grade à ces conditions exorbitantes ; mais le refus d’un grade était puni de mort.
  22. Située en face de la Baily-Guard-Gate.
  23. Nous avons relevé sur les listes nominatives les noms de vingt-trois enfans appartenant aux ladies de la garnison de Lucknow et morts dans le cours du siège Vingt-trois sur soixante-sept ! Les femmes en perdirent trente et un sur cent quatre-vingt-seize. Les premières virent périr un enfant sur trois, les secondes un peu moins de un sur six. La Providence, on le voit, a ses compensations.
  24. Palanquin fabriqué pour les usages les plus communs.
  25. Le fameux Nana-Sahib.
  26. Le ministre protestant dont nous avons déjà raconté la mort.
  27. Nous supprimons naturellement le nom de cet ecclésiastique.
  28. La cherté des subsistances alla toujours en augmentant. Le 12 septembre, un des civilians paya 20 roupies ou 50 francs une petite volaille qu’il achetait pour sa femme malade. Une bouteille de curaçao se vendit 16 roupies ou 40 francs, et 40 francs aussi deux livres de sucre. Les vêtemens n’étaient guère moins chers. Le 19 septembre, à la vente aux enchères des effets d’un officier récemment tué, une chemise de flanelle neuve fut poussée jusqu’à 40 roupies (100 francs) ; cinq autres, qui avaient servi, se vendirent en bloc 380 francs, etc.
  29. Dans une des notes qui précèdent, nous avons suivi Havelock jusqu’au début de sa seconde marche sur Lucknow, le 4 août. Le 5, à Busserut-Gunge, sur le même champ de bataille où il avait triomphé une première fois, il fut contraint d’enlever les mêmes positions, réoccupées après sa retraite par les insurgés. Faute de cavalerie, cette victoire nouvelle resta sans résultats ; elle avait été livrée sur un terrain couvert de marécages, d’où s’exhalaient des miasmes pestilentiels. Le choléra se remit à sévir dès le soir même avec une intensité qui ne permettait pas de se risquer plus avant. Il fallut revenir à Munghowur, position élevée et salubre. Le 11 août, apprenant que les rebelles étaient rassemblés près d’Unao en force considérable, on alla leur livrer bataille et enlever un village où ils s’étaient fortement retranchés, au nombre d’environ vingt mille. Havelock n’avait guère plus de mille hommes ; il en perdit près de cent quarante dans cette victoire désastreuse. Aussi dut-il, ajournant décidément son entreprise, revenir le 12 à Munghowur, retraverser le Gange dans la journée du 13, et aller ensuite à Cawnpore rejoindre Neill, mis dans un grand péril par un retour hostile de Nana-Sahib. La cavalerie du nana était déjà dans les faubourgs de la ville, et les communications avec Allahabad pouvaient être coupées d’un moment à l’autre. Havelock chassa Nana-Sahib jusqu’à Bithoor, puis s’en revint à Cawnpore, pour n’en sortir de nouveau que le 19 septembre.
  30. Soupe au bouillon de lentilles mêlé à des tranches de pain sans levain. C’est le plus grossier aliment des soldats hindous. À Delhi, les cipayes victorieux demandaient à être nourris par les plus riches négocians de la ville. Ceux-ci, intimidés, proposaient de la dall-rotie. « Comment ? de la dall-rotie pour quelques jours qui nous restent à vivre ? » s’écriaient les cipayes dans un curieux accès de sincérité découragée et d’indignation gastronomique.
  31. Fête mahométane, où est honorée la mort de Hossein et de Hussen, regardés par les schiites comme deux martyrs de leur foi, et comptés parmi leurs douze imaums ou saints.
  32. On a évalué à plus de dix mille coups de canon la somme de ces décharges quotidiennes. On cite un bâtiment qui avait reçu pour sa part près de quatre cents boulets, retrouvés dans les diverses parties de sa coque. Voyez le Journal de l’officier et état-major sous la rubrique du 8 septembre (the Defence of Lucknow, p. 152).
  33. Depuis le commencement du siège jusqu’au 25 septembre, terme de la première période, la garnison perdit plus de quatre cents combattans, européens ou cipayes. Ce chiffre est donné par M. Rees, p. 249. Les termes dont il se sert excluent l’idée que les déserteurs figurent dans ce chiffre, proportionnellement si élevé.
  34. Déjà le 1er septembre l’officier d’état~major inscrit dans son journal la mention suivante : « Pour transporter quelques morceaux de bœuf pris à l’abattoir, on s’est servi d’une des charrettes de l’entrepôt. Or on s’en sert aussi parfois pour porter le grain. Ceci a suscité de la part des Sikhs des observations dont il faut tenir compte. La charrette en question a été marquée en présence de tous les employés du commissariat, et des ordres stricts ont été donnés pour qu’on eût à cesser de s’en servir. On ne saurait être trop scrupuleux en ce qui touche aux idées de caste. »
  35. Mary Thornhill, nièce du général Havelock, mariée l’année précédente a un emploie du service civil. Son mari, Bensley Thornhill, fut mortellement blessé le jour même de l’entrée à Lucknow, au moment où il allait au-devant du capitaine Havelock, frappé lui aussi, et qu’on amenait à la résidence.
  36. Le 5e fusiliers, quelques compagnies du 78e et une portion du 90e régiment.
  37. Un seul détail peut en donner une idée. À chaque compagnie sont attachés dix palanquins. À chaque palanquin il faut six porteurs, payés chacun 16 roupies ou 20 fr. par mois. Donc, pour le seul transport des malades ou blessés, chaque régiment traîne après lui quatre cent quatre-vingts coolies, ce qui suppose une dépense annuelle d’au moins 103,200 fr. C’est M. Russell, le correspondant du Times, qui nous donne ce curieux renseignement.
  38. Alum veut dire Beauté-du-Monde.
  39. Char-Bagh, Quatre-Jardins.
  40. Pendant la terrible marche du 25, on avait laissé sur différens points des groupes de blessés, chacun avec une escorte. L’ennemi s’acharnait sur ces malheureux. Un des chirurgiens restés avec eux a raconté en détail, avec beaucoup de verve, le sort d’un de ces convois, escorté par cent cinquante hommes, et qu’il avait ordre de conduire, comme il le pourrait, jusqu’à la résidence. Une fois engagés dans les rues de Lucknow, les cent cinquante hommes d’escorte périrent ou furent dispersés. Les blessés furent noyés en partie au passage d’un ruisseau. Le reste, abandonné par les porteurs de palanquins, resta sur la route exposé aux balles des cipayes, qui finirent par descendre des maisons d’où ils tiraient, et par brûler vifs, dans leurs doulies, ces malheureux, incapables de se défendre. Le chirurgien en question échappa miraculeusement à cette boucherie. On trouvera son récit dans la Biographical Sketch of sir Henry Havelock, par M. Brock, p. 232.
  41. Ce sont ces casquettes dont la partie postérieure se rabat sur la nuque, qu’elle protège contre le soleil.
  42. Relation de l’officier d’état-major, p. 174.
  43. Ruutz Rees, Personal Narrative, p. 223-24.
  44. Le rapport de Havelock dit cinq cent trente-cinq hommes tués, blessés ou manquant.
  45. « Nous avons pour vivres, dit Havelock dans une lettre à sa femme (10 novembre), une ration réduite de bœuf pris au train d’artillerie, des chupatties et du riz ; mais le thé, le café, le sucre et le savon sont des objets de luxe qui nous demeurent inconnus… Je dîne un jour par semaine chez le commissaire fiscal (Gubbins), qui m’a fait boire d’excellent sherry (vin de Xérès), sans lequel je crois qu’il me serait advenu malheur, car la disette n’est pas si aisément supportable à soixante-trois ans qu’elle l’était à quarante-sept. » Ces derniers mots renferment une allusion au siège de Jellalabad en 1841-42, où Havelock avait eu à supporter des privations du même ordre.
  46. Les pertes de sir Colin. Campbell dans ces trois journées furent de quatre cent soixante-sept tués ou blesses, dont dix officiers tués et trente-trois blessés.
  47. Fils de sir Robert Peel et officier de grande espérance. Il s’était distingué devant Sébastopol, où il dirigeait la batterie anglaise empruntée aux vaisseaux, et qu’on appelait batterie de la marine.
  48. Sa nomination comme baronet, titre que la reconnaissance nationale a fait passer à son fils, sir Henry Marshman Havelock, avec une pension de 1,000 livres sterling. Pareille pension a été accordée à la veuve du général.
  49. Remarquons seulement que sir James Outram, laissé dans l’Alumbagh avec quatre mille hommes, s’y était maintenu, nonobstant plusieurs attaques des rebelles de Lucknow, depuis le 26 novembre 1857 jusqu’au jour où sir Colin Campbell l’y vint rejoindre avec environ quarante mille hommes, dont vingt-cinq mille européens, et cent vingt pièces d’artillerie de siège.
  50. Les rajahs de Bulrampore, Padnaha et Kultiarie, le taloukdar de Sissaindie, les zemindars de Gopaul, de Kheir, et de Moraon.
  51. Les dernières nouvelles reçues de l’Oude attestent que le commissaire Montgomery, appliquant la proclamation selon l’esprit et non selon la lettre, a déjà opéré la soumission de la grande majorité des zemindars et talouhdars, lesquels, à peine rentrés dans le devoir, obtiennent, avec la rémission de leurs crimes, la restitution complète et de leurs propriétés et même de leurs privilèges. L’annulation de ceux-ci est sans doute remise à des temps plus opportuns.
  52. Lord Ellenborough a été, comme chacun sait, gouverneur-général de l’Inde anglaise, et son administration, bien intentionnée d’ailleurs, n’y a pas laissé les plus heureux souvenirs.
  53. Sir James Outram dans ses remontrances à lord Canning, le général Jacob dans une lettre curieuse adressée aux Daily-News.